De la dette comme principe de société

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La dette est le négatif des échanges sociaux. Toute créance renvoie à une dette, symbolique ou attestée, actuelle ou future. Peut-on aborder la dette indépendamment de ses objets ? La dette est un processus soit contemporain de l'action comme le crédit, soit antérieur et en désigne les contraintes, voire les interdits. Quels sont les points communs des dettes et qu'est-ce qui les distingue sur le registre des processus de mise en relations entre des individus, des individus et des institutions, des morts et des vivants, des salariés et des actionnaires ?
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296241138
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Sommaire. 9 Préliminaire. 11 17 Introduction. I : De quelques fondements de la dette. 23 27 IA : L’action des institutions. IB : L’objectivation de la dette par les traces. 31 IC : La consommation comme consumation. 37 40 ID : La parole donnée et le sacrifice des autres. IE : Le don et la dépense. 45 IF : La stratégie de ceux qui visent à nous rendre débiteur. 48 II : De quelques variations de la dette et de sa symbolique. 53 IIA : De la dette envers les morts. 55 IIB : De la dette de reconnaissance : le cas de l’esclavage. 58 62 IIC : De la dette de vie : le cas des survivants. IID : De la dette envers un créditeur : Le cas de la dette d’argent. 68 IIE : De la dette envers ceux qui vont venir : le cas de l’engagement 74 écologique. IIF : De la dette sociale. 78 III : Des processus de la dette d’argent. 83 IIIA : L’envie ou l’adhésion à une dépense pensée comme étant nécessaire parce que répondant à des besoins. 92 IIIB : L’indifférence quant aux conséquences de choix. 99 101 IIIC : De l’indifférence comme pathologie sociale. IIID : L’engagement et la croyance dans une promesse. 108 113 IIIE : La pratique de l’incitation à la dette par le crédit. IIIF : La mise à distance de l’échéance. 118 IIIG : De la rationalisation de la dette. 122 125 • IIIG1 : l’argent et le secret. • IIIG2 : La professionnalisation de l’action des « agents » de la dette. 129 • IIIG3 : L’appropriation de la rationalisation de la dette comme • opérateur de pratique. 135 • IIIG4 : Le règlement des dettes. 138 IV : Les manipulations autour de la dette et les expériences de dette. 143 IVA : De la demande de loyauté et de soumission. 146 IVB : De la demande d’efforts supplémentaires, avec ou sans construction commune d’un espoir. 149 IVC: De la demande de compassion. 153 9

IVD : De l’utilisation tactique de la dette par les parties en présence. 156 IVE : Des expériences de la dette. 159 • IVE1 : Le piège et l’inéluctable. 161 • IVE2 : La soumission et la révolte : payer sa dette à la société. 168 172 • IVE3 : L‘impuissance et la crainte du futur. 175 • IVE4 : Le plaisir de la dépense. 177 • IVE5 : L’appartenance. • IVE6 : Le sentiment non partagé d’une dette de solidarité : le cas des actionnaires et des salariés d’une même entreprise. 181 V : Les refus de la dette : de l’indifférence à l’excès. 185 191 VA : L’excès d’exigence individuelle. • VA1 : La dépossession de soi. 194 • VA2 : L’indifférence. 199 • VA3: L’accomplissement et/ou le renoncement. 204 VB : L’excès d’exigence politique. 208 • VB1 : La créance sociale. 210 • VB2 : L’espoir et la dépréciation du passé. 213 • VB3 : L’idéologisation de la dette comme complot des puissants. 218 VI : Les enjeux de la dette. 223 VIA : Enjeu de prévisibilité et de contrôle de soi. 228 234 VIB : Enjeu de solidarité. VIC : Enjeu d’intégrations multiples. 240 VID : Enjeu d’identification par la référence à l’excès. 244 248 VIE : Enjeu de régulation des pouvoirs. VIF : Enjeu de limitation de la dépense. 251 VIG : Enjeu de permanence sociétale et de novation sociale. 254 Conclusion. 259 Bibliographie. 269

Préliminaire. La dette publique semble être devenue en l’espace d’une vingtaine d’années, une des préoccupations majeures des politiques, des institutionnels, des agents économiques et de tous ceux qui s’interrogent sur le futur de nos sociétés. Référence incontournable de tous les débats et de chaque entretien politique, la dette publique est présentée comme la conséquence de tous les errements et de toutes les lâchetés de ceux qui ont fait de la politique leur métier. Elle est le point négatif à partir duquel on devrait pouvoir savoir ce qu’il aurait fallu faire pour ne pas en arriver là et ce qu’il faut impérativement faire aujourd’hui pour espérer atteindre un état jugé désirable, celui de l’équilibre budgétaire. Mais l’équilibre budgétaire, si tant est qu’il soit nécessaire, est un outil, un moyen qui contient une méthode, mais il n’est en rien une fin. Or la dette est certes un état préoccupant de l’équilibre des comptes financiers, mais elle est la conséquence de dépenses dont certaines étaient bien finalisées et dont l’utilité ne semble pas pouvoir ou devoir être remise en question. Il en est ainsi par exemple de l’aide aux plus démunis ou des retraites des agents publics, ou encore des politiques de santé publique pour ne prendre que ces exemples. La condamnation de la dette est parfois tout simplement celle de la dépense, voire celle des finalités de la dépense et/ou de son utilité. Derrière la condamnation de la dette publique, au motif de la solidarité involontaire demandée à ceux qui nous suivront, à nos fils et à nos filles, se profile une autre question, plus centrale, celle de la vie sociale que nous voulons. Si nous voulons qu’existe une solidarité institutionnelle, alors nous ne pouvons qu’accepter l’idée d’une dépense. Si nous récusons cette solidarité institutionnelle, alors nous pouvons récuser la dépense instituée pour « les autres ». La dépense n’est, dans ce cas, que la contrepartie de ce que nous imaginons devoir aux autres. La dette est ainsi, en deçà et au-delà de son aspect technique, la question sociale par excellence, car elle est au cœur de toute société et qu’elle fonde la transmission, l’héritage, l’obligation et la responsabilité. La dette comme négatif d’un état désirable, celui d’un équilibre financier quasi mythique, interroge sur le fondement même de ce que nous avons en commun. Cet équilibre n’est d’ailleurs pas seulement d’ordre financier. Il est avant tout celui des moyens que nous voulons consacrer aux compensations visant à réduire et/ou limiter les différences de conditions sociales entre les individus. Mais l’équilibre demeure de 11

l’ordre de celui de l’articulation entre les risques et l’espoir. En cela il est un enjeu social majeur car il est un instrument politique et déborde très largement la seule dimension financière de la dette. La dette n’est pas le seul négatif de cet état d’équilibre qui réfèrerait à une absence de tensions sociales, en parallèle imaginé avec la maîtrise des passions de l’âme. Elle est un levier d’action qui oscille entre des risques et l’espoir de voir des choses changer. Ce négatif qui est censé être celui porté par la dette m’interroge car je cherche à comprendre des aspects de notre vie sociale à partir du négatif des objets étudiés. La transparence est ainsi appréhendée à travers l’opacité des pratiques de secret. L’engagement est de la même façon abordé à travers l’indifférence, tout comme la peur du futur l’est à travers l’espoir. Cette démarche prend son sens dans la conception de l’action qui est mobilisée dans l’analyse des objets sociaux, qu’ils se présentent sous la forme d’évènements, de tendances, de formes construites. L’action est supposée transformer un ordre préétabli ou créer un ordre de fait, même si l’idée d’ordre peut a priori sembler contradictoire avec la créativité de l’action. Toute action laisse des traces qui ont des effets sur un état des relations, sur un espace de possibles, sur un ordre de faits. Ces traces s’intègrent dans des traces préexistantes, devenues pour certaines, un ordre des choses. Elles participent alors, pour un temps, d’un nouveau cadre d’action reconfiguré. Mais paradoxalement l’action nécessite une posture d’interrogation décentrée par rapport à son objet. Elle ne se donne en effet à comprendre que de façon médiane, indirecte et par ses effets. Le négatif devient dès lors un mode de questionnement pertinent de l’objet. Que comprendre de l’engagement dans l’action si on ne n’interroge pas ce qui est son négatif, l’indifférence ? Mais ce négatif n’est en rien son contraire bien qu’il puisse sembler le « contredire », c’est-à-dire le contrarier en instillant le doute sur sa cohérence et son absolu. Le négatif est un aspect, un moment parfois et dans tous les cas il est le révélateur et le représentant de l’objet étudié. Le cadre d’investigation que j’ai jusqu’alors retenu a été celui des organisations et des institutions, car il cristallise directement les effets de l’action commune et il ouvre sur des rapports « transgénérationnels » pour lesquels la dette et in fine la dépense et l’épargne font débat. Or le cadre des organisations et des institutions est un cadre d’action dans lequel « l’action utile » est sous-tendue par une représentation de l’utilité sociale des entreprises, des services publics et des associations. Il est donc particulièrement sensible à la dette et à 12

l’excès. C’est pourquoi je ferai encore référence à ce cadre d’investigation dans l’étude des pratiques sociales de la dette et de l’excès. L’articulation entre la dette et l’excès pourrait surprendre quelques lecteurs. Autant la dette semble référer, même de façon négative, à un cadre d’ « action utile », c’est-à-dire ici « positiviste », autant l’excès semble échapper à toute mesure et à toute objectivation. Et pourtant l’excès est le contrepoint indispensable de la dette. Il ne se confond pas avec la consommation ni avec la dépense, bien qu’il soit une dépense. Alors que la dette suppose une conception patrimoniale du rapport à la vie et aux autres dans une continuité temporelle des générations, l’excès semble récuser cette « dépendance » en raison sinon d’une jouissance de l’immédiat, du moins d’une croyance et d’un éthos dans l’immédiateté du rapport au monde et dans la pertinence de la dépense. L’excès est, de ce point de vue, un dégagement du lien patrimonial aux autres et in fine de la transmission. L’excès comme l’indifférence sont des modes de mise à distance de tout assujettissement. Mais alors que l’indifférence réfère à une différenciation des modes d’engagement et à une rationalisation du rapport au monde, l’excès réfère à un engagement total dans l’immédiat. Il y a dans l’excès une mise en question de l’idée de communauté de destin au profit de l’idée de nécessité et de puissance de vie individuelle. La responsabilité de soi est alors avec la dette et l’excès, les trois idées parmi les plus fécondes pour élaborer un débat de société sur la solidarité. On l’aura compris, la dette ne sera pas ici abordée d’un point de vue de technique financière. Elle sera mise en question à partir d’une perspective du lien social, ou plus précisément à partir d’une analyse des conditions même de la vie sociale. C’est d’ailleurs également en ce sens que j’avais dans mon précédent ouvrage utilisé les catégories de « l’épargne et de la dépense » pour rendre compte de la dynamique de mobilisation des ressources dans les organisations et dans les institutions. Le détournement de la signification technique donnée à ces catégories ne fait que rejoindre des travaux de philosophie antérieure dont les travaux de Georges Bataille par exemple. Je voudrais cependant m’en expliquer ici car il existe une continuité d’interrogation entre ce précédent ouvrage et celui-ci. Les organisations et les institutions sont des formes d’action qui se caractérisent par des rapports sociaux canalisés par la nécessité et par l’opportunité du « faire » au sens large du terme. Ces mises en relation qu’opèrent les organisations et les institutions reposent sur des usages, des symboles et des fonctionnalités associés aux capitaux et 13

d’une façon plus large, à la richesse. L’argent n’est pas la seule dimension de la richesse mobilisée par ces ensembles sociaux. Mais le rapport à la richesse est néanmoins le plus souvent médiatisé par l’argent disponible, soit sous forme directe du salaire reçu, soit sous celle de gratifications comme les primes, soit encore sous la forme d’avantages annexes comme les voitures ou les bureaux. Le rapport à la richesse est également médiatisé par les statuts associés à des corps ou à des grades comme dans l’administration, ce qui revient néanmoins à mobiliser des salaires et donc de l’argent. S’il en est ainsi, c’est que bien souvent les organisations et les institutions sont pourvoyeuses d’emploi et que la nécessité impose un certain « réalisme » à leurs membres. Pour autant la diversité des sources de capitaux ainsi que la pluralité même de ces capitaux mis en œuvre expliquent pour partie que des modèles différenciés de réussite sociale existent au sein de ces organismes. Ils obligent néanmoins chacun de leurs membres à des dépenses sans lesquelles ils ne pourraient pas participer à la « course » d’endurance à l’un ou l’autre de ces modèles de réussite. La dépense en énergie, en temps, en réflexion, en apprentissage, en relation est ainsi constitutive de l’inscription sociale dans ces ensembles. Entendonsnous bien, même la posture d’indifférence nécessite une dépense d’énergie, celle nécessaire pour durer. Aussi les associations sont-elles également concernées par cette demande sociale de dépense, même si en retour, elles ne médiatisent pas, au moyen de l’argent, la mobilisation des capitaux disponibles pour reconnaître cette dépense des participants. La richesse, quelle qu’en soit la forme, est valorisée par tous les participants et la distinction implique des modes de dépense d’apparat ou de consommation ostentatoire afin de lisser les différences d’avantages existant entre les membres. Pour autant, aucune organisation ou institution ne peut se passer d’une épargne. L’épargne est ici la part de capacité non directement exploitée afin de laisser les membres se ressourcer. La formation est en ce sens une épargne, tout comme le temps des pauses ou encore les usages de modération dans la recherche de productivité. De la même façon les membres des organismes cherchent à épargner leurs forces en donnant un caractère routinier à certaines actions ou en trouvant des moyens de se soustraire à certaines contraintes. L’articulation entre l’épargne et la dépense est ainsi au cœur même de la dynamique des échanges sociaux dans ces organismes. Mais les organisations, tout comme les institutions sont profondément inégalitaires. Cette inégalité se lit à l’aune de cette 14

articulation entre la dépense et l’épargne et au prix reconnu à la dépense des uns par rapport à celle des autres. Les membres des organisations et des institutions sont alors conduits à investir différemment l’action et les ensembles sociaux dans lesquels ils sont membres et ceci en toute logique. Le jeu social se construit alors sur une rhétorique de la dette qui remobilise des capitaux parfois inutilisés comme la loyauté d’appartenance, la tradition ou le passé commun. L’épargne et la dépense peuvent en outre, être incorporées par les membres des organisations et des institutions au point de devenir un éthos comportemental comme l’observait W. Sombart quand il écrivait qu’il existe « deux types fondamentaux, l’homme qui dépense et l’homme qui thésaurise, le tempérament seigneurial et le tempérament bourgeois »1. Le « seigneur » serait « indifférent aux biens extérieurs qu’il repousse, car il est conscient de sa propre richesse, tandis que le second accumule ces biens. » Bien que les catégories de « seigneur » et de « bourgeois » puissent être l’objet de discussion et que la lecture que propose W. Sombart de l’esprit du capitalisme à travers ces catégories puisse être contestée2, cette hypothèse des éthos différents de la dépense et de l’épargne est heuristique quand on l’applique à notre champ d’investigation. Ce sont ces raisons qui m’ont conduit à qualifier les organisations et les institutions à partir de l’épargne et de la dépense.

W. Sombart, Le Bourgeois : contribution à l’histoire morale et intellectuelle de l’homme économique moderne, Paris, Payot, 1928. 2 Comme le fait avec bonheur P. Veyne dans son ouvrage, Le pain et le cirque, sociologie historique d’un pluralisme politique, Paris, Seuil, 1976.

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Introduction. « Pues el delito mayor Del hombre es haber nacido » Calderon, La vie est un songe, I, 2. La dette d’argent n’est qu’une des dimensions de la dette, tout comme la dette publique n’est qu’un des axes des pratiques d’endettement collectif3. La dette présuppose un rapport différencié à l’égalité de conditions et à l’égalité économique. En effet, la dette se comprend comme une obligation contractuelle réciproque entre des individus en capacité de la contracter pour les uns et de se voir reconnaître une créance pour les autres. Entre les parties en présence, il existe une reconnaissance réciproque d’une capacité de décision reposant in fine sur une égalité de condition, elle-même fondée sur un sentiment général de ressemblance selon la formule d’Alexis de Tocqueville. Mais cette égalité de condition ne s’entend pas d’une égalité économique. Bien plus, l’égalité de condition semble aujourd’hui4, obliger davantage celui qui emprunte que celui qui obtient une créance par le prêt qui est consenti. Et cette inégalité économique est renforcée par la rationalisation de la procédure d’endettement ainsi que par l’autonomie de la sphère économique par rapport à la sphère politique. Bien que la dette soit le plus souvent considérée sous l’angle économique, elle ne saurait y être réduite, soit parce que l’argent couvre des dettes de nature différente, soit parce que la dette est constitutive de toute vie sociale. Nous sommes, en effet, les débiteurs involontaires de modes d’inscription et d’engagement autant que de pratiques sociales qui nous ont été légués par nos prédécesseurs. La dette, puisque c’est de cela
On pourrait considérer qu’elle est également une pratique involontaire d’endettement individuel car in fine ce sont bien les individus qui se retrouvent endettés par les institutions publiques. 4 Aujourd’hui car il n’en a pas été toujours ainsi comme le rappelle Paul Veyne à propos de l’évergétisme, c’est-à-dire à propos de l’obligation faite aux riches de dépenser en contribuant à la prospérité de la cité au motif de la dette qu’ils ont contractée auprès des autres du simple fait d’être riche. Cf. Paul Veyne, Le pain et le cirque, sociologie historique d’un pluralisme politique, Seuil, Paris, 1976.
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dont il s’agit ici, procède de modes d’investissement composites. Il en est ainsi de l’excès, de l’indifférence, de l’envie. Ces modes d’investissement sont de facto des modes d’engagement qui spécifient la relation aux autres, aux présents et aux absents, à ceux qui ont pris part à une action comme à ceux qui la subiront, à ceux qui sont déjà là comme à ceux qui viendront. Ces modes d’engagement sont articulés à des pratiques sociales comme la dépense, l’épargne ou le secret. L’indifférence est spécifiée ainsi par la dépense ou l’épargne dans le rapport que ces pratiques sociales entretiennent avec les expériences. Les pratiques sociales sont, de ce point de vue, des cristallisations de réponses antérieures apportées à des problèmes et à des expériences fondamentales. Le temps, l’échange, la contrainte, l’empêchement, la puissance font partie du cadre de ces expériences fondamentales auxquelles tout individu est confronté et dont les pratiques sociales lissent les difficultés en nous fournissant des grilles de lecture et des moyens d’agir. Il en est ainsi de la pratique de la rationalisation du temps et des moyens. Mais ces pratiques seraient sans effets si elles ne s’appuyaient sur des opérateurs comme les techniques de pouvoir. Le cadre d’expérience du temps est ainsi producteur d’expériences de déception et d’impuissance, tout autant que de réalisation et d’identité. Les techniques de pouvoir « sur » quelque chose sont ici le projet et l’ordonnancement des moyens. Ces opérateurs des pratiques sociales sont des condensés de cognitions et de symboles. Ils sont mobilisés dans notre vie quotidienne autant que lors de l’élaboration de stratégies de changement. Ils font partie de nos « outils technico-conceptuels ». La dette mobilise de tels outils, autant dans l’élaboration du crédit que dans les modalités de remboursement, autant dans l’anticipation de ressources futures que dans le calcul des risques par exemple. Pourtant d’une part, la dette et l’excès ne se résument pas à cette dimension financière et d’autre part, leurs modes d’engagement semblent reposer également sur d’autres pratiques sociales et mobiliser d’autres opérateurs que le seul projet et l’ordonnancement des moyens. S’il en est ainsi c’est parce que la dette et l’excès ne semblent pas relever des usages habituels de la raison et que la dette semble nous inscrire, soit dans une continuité d’interdépendances involontaires a priori, soit ne mobilise pas la raison, soit révèle un processus d’endettement, qui à son tour révélerait des choix inopportuns, voire irrationnels. La dette et l’excès peuvent ainsi être l’objet de jugements négatifs faisant d’eux, soit la marque de comportements laxistes ou impuissants, soit la marque 18

de passions et de « choses nous dépassant ». Dans les deux cas c’est bien l’antinomie entre des pratiques de raison et des pratiques de passion qui semble être mobilisée. Or ce qui réfère aux passions semble, là encore et dans cette acception, bien éloigné des usages de la raison et des obligations nées de la continuité des interdépendances. Les passions auraient ainsi en commun d’être ce qui « brouille » un usage de la raison et ce qui ne nous appartient pas, mais relève d’une transcendance ou d’un hasard tragique. Pourtant cette distinction entre ce qui relèverait de l’action « volontaire et raisonnée » et ce qui échapperait à tout volontarisme fondé en raison ne permet pas de comprendre les rationalités en œuvre dans ce qui amène à « être en dette » et qui passe parfois par des excès. La tentation d’une lecture de l’action humaine sans référence à des raisons est toujours présente. Mais elle se révèle confuse dès lors que n’ont pas été essayées les explications par les rationalités. C’est pourquoi la dette et l’excès ne sont pas ici appréhendés comme des pratiques sociales déraisonnables. Non seulement ces pratiques ne sont pas déraisonnables, mais elles sont congruentes avec les contextes d’action dans lesquelles elles s’expriment, même si elles sont sources d’effets pervers5. Dans le fond, la dette et l’excès que tout semble opposer sont des pratiques sociales qui s’entretiennent comme la déviance et la norme6. L’excès peut bien
Je trouve dans l’analyse que propose Paul Veyne de l’éthos capitaliste une illustration brillante de ces présupposés épistémologiques. Je le cite ici à cette fin. L’auteur considère que l’on a souvent confondu la simple recherche d’une réussite professionnelle, rendue nécessaire et opportune en raison de l’autonomisation des moyens par rapport aux fins, avec une volonté de puissance supposée être constitutive du capitalisme. L’expression « volonté de puissance » est cependant intéressante à mobiliser car elle cernerait selon l’auteur, trois vérités à propos du capitalisme, mais de façon inadéquate. « Le capitalisme peut sembler irrationnel, en cela qu’il est autonome par rapport aux besoins et qu’il est plus compliqué que le désir ; l’entreprise se développe pour elle-même et sa politique est aussi complexe que celle des Etats ; elle ne consiste pas à entasser le plus possible d’argent possible : les amitiés d’affaires ou l’image de marque importent aussi. Et puis les managers aiment donner des ordres à leurs subordonnés, comme tout le monde ou presque ; à ce compte, chaque bureau, paroisse, université ou kolkhoze aurait à sa tête un héros nietzschéen. Enfin la loi du marché donne souvent au capitalisme un air de jungle ; mais pas toujours : l’oligopole de combat n’est pas la règle et les firmes préfèrent ordinairement l’entente à la guerre. Et surtout, il faut distinguer l’exercice d’une activité et ses effets (….) » P. Veyne, opus cité. 6 Voir à ce propos les analyses fameuses du « fumeur de marijuana » par Howard S. Becker. H S. Becker, Outsiders, études de sociologie de la déviance, Métailié, Paris, 1985.
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se présenter comme une rupture avec la dette, il n’en prend pas moins sa source dans la dette. L’objet de la dette peut, en outre, être aussi indifférent que l’est celui du secret7. C’est en effet le processus d’endettement qui qualifie la dette en tant que telle. Mais un tel processus peut néanmoins « échapper » à la contractualisation juridique et lier des individus, des familles, des ethnies, des pays indépendamment de toute négociation, de tout accord ou de tout négoce. Les actions passées peuvent ainsi engager un pays autant que des familles et nous rendre débiteurs à la place de ceux qui ont agi. Cette continuité oppressante de la dette est celle qui a été vécue par les allemands à la suite des actions honnies de leurs pères. L’héritage est contenu dans la langue, dans la culture autant que dans les filiations biologiques, dans la trace du sacrifice et de la perte autant que dans la consommation et dans le contrat. Les fondements de la dette contiennent ainsi ses variations. La dette est en effet, comme le secret, un processus qui articule tradition et rationalisation. Au cœur de ce ou de ces processus, la responsabilité et l’engagement y tiennent une place centrale. La dette suppose en effet que des faits soient qualifiés de dette par au moins une des parties en présence et ce, au motif d’un préjudice subi, ou au motif d’une disposition contractuelle relevant de principes de droit et qualifiant le contrat de prêt à échéance, ce qui consacre une dette. Dans les deux cas, la dette procède d’une identification et d’une qualification d’actes que l’on subsume sous la responsabilité d’un individu, d’un groupe ou d’une « entité juridique » comme un Etat par exemple. La dette suppose outre cette responsabilité, sa reconnaissance et in fine l’acceptation de la continuité d’actes reposant sur une mémoire objectivée. Autant certains actes peuvent être identifiés comme étant à l’origine d’une dette, autant d’autres nécessitent que soient établies des responsabilités et qu’ils soient qualifiés de dette ouvrant créance éventuelle. Dans ce dernier cas, la mémoire est, avec la reconstitution des faits et avec la communication autour de celle-ci, un des opérateurs de mise en responsabilité. Pour autant, la dette résulte bien d’un processus qui repose sur des comportements et sur des pratiques sociales dont les effets, soit sont objets d’enjeux de qualification, soit sont qualifiés juridiquement, mais rendent néanmoins possibles des ajustements du type du compromis. Le droit est bien ici un des facteurs d’objectivation de la dette. Mais ce n’est pas tant la forme écrite que le droit qui est
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Voir à ce sujet, mon précédent ouvrage sur le secret.

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facteur d’objectivation. En effet, la forme orale ne contient pas moins d’obligations réciproques dont la non-observance de prescriptions par une des parties peut conduire à une créance explicite ou implicite. C’est lorsque cette créance n’est pas satisfaite qu’apparaît un sentiment de dette, ou bien qu’une dette objectivée naît. Ce n’est pas ici la forme, orale ou scripturale, qui est en jeu mais la croyance dans la parole ou dans la force de la règle de droit qui est source de créance et de dette entremêlées. Le sentiment de dette apparaît également lorsque des élites mobilisent des ressources symboliques articulées à des évènements. C’est le cas lorsque la situation sociale et politique nécessite une entente nationale ou lorsqu’un groupe social entend stigmatiser aux fins de manipulation un autre groupe social, ou encore lorsqu’il s’agit d’effacer une période malheureuse de l’histoire nationale. La dette devient alors un enjeu commun majeur et la stigmatisation d’un groupe social, ethnique, national ou culturel, un moyen efficace d’activation du sentiment de dette. L’expérience de la dette oscille par là-même entre le sentiment d’impuissance et l’espoir d’une possibilité de réparation, source d’un apprentissage de l’identification. La dette n’est cependant pas l’horizon de l’ « inéluctable ». Elle peut en effet être refusée et les raisons qui la fondent être récusées. On ne réfute certes pas le tragique de la vie dont la dette fait partie du seul fait de la naissance et parfois de la filiation comme dans l’Œdipe de Sophocle. Mais le refus de la dette est possible. Il est soit un acte politique, soit un acte d’auteur. L’indifférence, l’excès et l’espoir sont des ressources stratégiques de refus de la dette. Elles mobilisent en effet des capacités d’action qui permettent d’échapper à la spirale de la dette et à l’articulation dette/créance. Le renoncement ou le « souci de soi » (epimeleia heautou des stoïciens) est une autre modalité d’action sur la dette. Elle est à suivre Michel Foucault, une « démarche spirituelle », c’est-à-dire une « attitude envers les autres et le monde » marquée par « un certain nombre d’actions, actions que l’on exerce de soi sur soi, actions par lesquelles on se prend en charge, par lesquelles on se modifie, par lesquelles on se purifie et par lesquelles on se transforme et on se transfigure ». 8 Le renoncement ou « le souci de soi » est une des attitudes que prônent des militants de la cause écologique et du refus de la consommation industrialisée. Elle est une des modalités du refus de
Michel Foucault, L’Herméneutique du Sujet, Cours au Collège de France, 19811982, Htes Etudes, Gallimard, Seuil, Paris, 2001.
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l’accroissement de la dette envers les générations futures, entendue de façon préventive et dans un renversement de perspective temporelle. L’excès, quant à lui, se distingue ici de la dette et du « souci de soi » en ce qu’il se dérobe à toute obligation en la niant ou en en riant et en ce qu’il fait du présent une temporalité anhistorique. Ces modes de résistance à la dette ne se comprennent néanmoins que pour des communautés réduites, sortes de poches de résistance sociale à la normalisation autant qu’à la standardisation, où peuvent s’expérimenter des modes de vie non axés sur la dépense et la dette pour certains, non axés sur la dette pour d’autres. La dette n’est pas une fatalité, bien que ce ou celui ou celle à propos de quoi ou de qui nous avons un sentiment de dette semble indépassable et impossible à satisfaire ou à compenser. La dette est ainsi un autre objet social et une autre façon d’interroger l’échange et in fine le don.

I : De quelques fondements de la dette. « Qu’as-tu que tu ne l’aies reçu ? » Paul, premières lettres aux Corinthiens, 4, 7. La dette problématise le commun, ce que nous avons ensemble et ce qui fait lien. Parmi les liens, comme ceux de la famille, ceux des réseaux de relations, ceux reposant sur des croyances communes et des appartenances comme la communauté des croyants relevant d’une même église par exemple, c’est celui du lien politique qui est aujourd’hui le plus directement mis en question par la dette. S’il en est ainsi, c’est parce que le politique instaure sur un territoire donné des règles de vie commune et qu’il prétend ce faisant être un pont entre le passé et le futur, par-delà le présent des relations sociales. Cheville ouvrière d’un projet d’avenir fondé en raison, le politique s’est fait9 « démocratie » tout en demeurant « nation ». Et c’est précisément sur ce double axe de la démocratie et de la nation que le politique est interpellé dans sa prétention à instaurer et/ou à répartir une dette au nom du passé, du présent et du futur10. Cette interpellation au nom de la nation est celle d’une « communauté de destin » fondée sur un territoire, des lois, des coutumes. C’est bien ainsi que Montesquieu qualifiait l’ « esprit général d’une nation »11. Mais en quoi la nation, cette « communauté de destin » serait-elle source d’une obligation entre les concitoyens au point de considérer qu’ils seraient débiteurs réciproquement les uns des autres ? La nation est bien le cadre de référence de la vie quotidienne des citoyens en ce sens que les lois qui me font obligation sont prises en son nom, que l’action des institutions réfère à la nation, que l’impôt que je paye procède d’une conception de la répartition des charges entre concitoyens etc. Mais en même temps, la nation, comme cadre de
En Europe pour le moins. Faire du futur un avenir est bien une des dimensions centrales de l’action politique bien qu’elle connaisse un certain discrédit du à une perte de crédibilité. CF. sur ce point mon travail sur l’espoir. C. Giraud, De l’espoir, l’Harmattan, Paris, 2007. 11 « Plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs, les manières ; d’où il se forme un esprit général qui en résulte. (…) C’est au législateur à suivre l’esprit de la nation, lorsqu’il n’est pas contraire aux principes du gouvernement (…).» Montesquieu, De l’esprit des lois, Livre XIX, chapitre 4).
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référence politique, s’est quelque peu disqualifiée en sacrifiant des générations de jeunes dans la guerre, en étant un cadre d’oppression sociale pour les plus faibles, en réalisant le grand écart entre ses principes et ses politiques comme celles du colonialisme par exemple12. La « dette de sang » due aux anciens peut certes se lire dans les monuments aux morts et dans les cérémonies officielles. Elle n’est pourtant pas active en ce sens qu’elle n’oblige plus comme elle a pu le faire pendant les périodes de troubles, de guerre13, d’occupation etc. La « dette de sang » n’est certes que la forme extrême des obligations contenues dans toute « communauté de destin ». Les obligations de solidarité active ou passive induites par la Nation sont plus communes que la « dette de sang », en ce sens qu’elles sont plus prosaïques et plus mobilisables. Elles procèdent autant de la rationalisation de l’action publique qui crée une solidarité organique14 que des mœurs et des lois qui quadrillent l’espace des possibles. Aussi est-il légitime de considérer que le cadre de telle ou telle nation est un contexte qui oblige. Mais il n’oblige légitimement jusqu’à la dette que pour autant qu’il est associé à une reconnaissance de l’individu comme étant « capable » et ce faisant comme étant responsable. C’est pourquoi l’interpellation au nom de la nation se double d’une interpellation au nom de la démocratie. Cette seconde interpellation du politique se superpose, double et brouille celle faite au nom de la nation ainsi que le souligne Pierre Manent15. L’interpellation au nom de la démocratie est
R. Laurent Omgba, Littérature anticoloniale en France de 1914 à 1960, L’harmattan, Paris, 2008. 13 Cette obligation se lisait dans de très nombreux textes comme ceux écrits par Barrès ou par Ernst Jünger par exemple, sans minorer pour autant les critiques de cette « dette de sang ». 14 E. Durkheim, De la division du travail social, PUF, Paris, 1978. 15 Pierre Manent, Enquête sur la démocratie, Gallimard, Paris, 2007. Dans un article intitulé « la démocratie sans la nation ? » (Chapitre VIII), l’auteur analyse le cas de la construction européenne. Il soutient que la démocratie est aujourd’hui suffisamment sûre d’elle-même pour penser pouvoir « congédier le cadre national qui lui fut naturel pendant des siècles ». Or il y aurait aujourd’hui, selon l’auteur, péril en la demeure en ce sens que la démocratie ne pourrait se suffire à elle seule et qu’elle aurait besoin d’un corps politique pour exister durablement. « Si l’on ne parvient pas à resserrer le lien tellement distendu aujourd’hui en Occident entre les communautés humaines et l’action politique qui les concerne en principe, le divorce entre la nation et la démocratie ne sera pas moins dangereux pour la seconde que pour la première. Que serait, si j’ose dire, une démocratie sans corps, une démocratie dépourvue de ce que la psychologie individuelle appelle le sentiment du corps propre ? ».
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celle de l’universalité des droits de l’homme, au titre desquels le droit à un avenir et à l’égale répartition des charges mais également le droit à la responsabilité de soi. Si la dette questionne le politique c’est bien parce qu’elle articule ces dimensions du droit et de la responsabilité individuelle avec celle de l’ « obligation »16 faite à la puissance publique, à travers la représentation politique de la nation. La puissance publique n’est ici que l’opérateur de la représentation nationale. Il a délégation d’agir pour le compte de la « communauté de destin ». Le droit à un avenir est le droit politique par excellence. Il prend acte que le présent n’est pas totalement satisfaisant et que le futur, pour incertain qu’il soit, est à construire comme avenir acceptable et/ou satisfaisant pour les citoyens. Egalité17 et avenir sont les deux supports de légitimation de l’action politique et de son évaluation en termes de compétences et de savoirs. Mais une fois ces supports de légitimation et d’évaluation mis en place18 par les institutions, la responsabilité de soi est considérée comme une évidente contrepartie, ou une contribution minimale à la démocratie. Elle est, en effet, la forme que prend la liberté dans un cadre d’action commune dont on attend que les institutions créent les conditions d’un apprentissage de pratiques fondées sur l’égalité de droit et de conditions et sur le respect mutuel. La dette est alors à la fois, la dette individuellement contractée, celle de la nation dans laquelle je m’inscris et celle que j’ai vis-à-vis de ceux qui vont suivre. La dette individuellement contractée est celle dont je suis
La contrepartie de l’abandon d’une partie de mon autonomie au profit de la puissance publique est, dans une perspective contractuelle, compensée par une dette de puissance. Le consentement à l’obéissance et à l’affaiblissement volontaire de mes capacités d’action et/ou de réaction crée une obligation pour la puissance publique, celle d’assurer au mieux le service pour lequel j’abandonne certaines de mes forces. La justice est un bon exemple de cette obligation qui m’est faite de ne pas me défendre ou de ne pas me venger. La puissance publique est dépositaire d’une puissance qui est conçue dans cette optique, comme la somme des puissances individuelles. Mais cette somme n’est pas arithmétique. Elle est la puissance de l’ensemble des délégations. La dette de la puissance publique s’entend ici de son obligation de faire dans les règles, de développer des compétences et des savoirs mis à l’épreuve et d’agir dans le strict respect des règles. 17 L’égalité ne saurait être ici que principielle. Sa traduction sous la forme de lois et son appropriation sous la forme de pratiques sociales sont seules des objets d’investigation sociologique. Cf. sur un point précis, celui de l’inégalité des chances devant l’enseignement, le livre de Raymond Boudon, L’inégalité des chances, la mobilité sociale dans les sociétés industrielles, Colin, Paris, 1979. 18 Même imparfaitement.
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responsable personnellement en droit et/ou moralement dans la relation aux autres. La dette de la nation est celle que j’endosse du simple fait d’être membre de cette « communauté de destin ». Je n’ai aucune responsabilité directe dans cette dette, mais je partage la responsabilité de ceux qui m’ont précédé en vertu de la représentation politique et de la continuité de la nation. Telle pourrait être la formulation de cette dette issue de la représentation politique. La dette que j’ai vis-à-vis de ceux qui viendront est un mixte de responsabilité individuelle et commune. Je participe de cette dette du fait de mes actions et du fait des pratiques collectives. Les fondements de ces catégories de dette, si je peux en faire des catégories a priori, sont les sources de l’obligation que crée la dette. La dette est d’abord reconnaissance d’une obligation issue d’une action ou un état de fait passé dont il convient de corriger ou de compenser les effets, aujourd’hui ou à l’avenir. Le contenu de la dette, aussi divers soit-il, n’est là que pour asseoir cette reconnaissance. Mais les catégories de dettes en question sont bien ici des dettes contractées, ou supposées telles, même lorsque nous en héritons et non une dette qui réfèrerait à ce que nous serions en tant qu’homme et que nous pourrions qualifier ici de dette tragique. Dans ce dernier cas la dette n’oblige pas. Elle s’impose en tant que telle à condition cependant d’être en capacité de la nommer, c’est-à-dire d’en reconnaître la réalité19. Elle n’est ni extérieure à nos volontés, ni le produit de cellesci. Elle est étrangère à toute construction sociale et à toute volonté. Elle est a-historique. Elle réfère, soit au sacré, soit au hasard ou au fatum. Elle est un contrepoint que nous mobiliserons pour éclairer certains aspects de la dette. Pour les autres catégories de la dette, ce qui oblige c’est bien d’abord la force des institutions en ce qu’elle se traduit, non pas tant par des contraintes directes que par des incitations indirectes, faisant de la dette une évidence à laquelle il faut apporter une solution. L’objectivation de la dette se réalise par les traces laissées lors de transaction ou par des signes et des statuts ou encore des documents. Parmi les signes, la richesse et la puissance sont ceux qui obligent directement comme dans le cas de l’évergétisme. Le sacrifice des autres et la parole donnée sont d’autres traces à vertu d’obligation. Ils obligent car ils ont prise sur la mémoire et sur le patrimoine. Ils obligent enfin
Voir sur cette capacité à nommer et à reconnaître la dette, une perspective différente mais qui rejoint ce point, celle que développe le philosophe Clément Rosset dans L’école du réel, Minuit, Paris, 2008.
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sur une base de réciprocité et de jugements. C’est ce que nous allons aborder maintenant. IA : L’action des institutions. L’action des institutions sur la dette nous est commune, c’est-à-dire accessible, du fait de l’omniprésence de la forme juridique dans les transactions et dans le quotidien des actes de commerce. Le droit impose à tout un chacun un cadre de légalité qui identifie les actes et les personnes responsables du bon déroulement d’une procédure, d’une démarche, d’un engagement, qui sont des objets de liens entre les parties en présence. La dette est ici, soit objectivée comme une conséquence d’engagements ou de transactions réalisées ou pas selon les cas, soit comme une obligation comme la pension alimentaire. Tout manquement une fois constaté par un officier ministériel, comme le sont les huissiers de justice, peut faire l’objet de contraintes et/ou de recours juridique devant les instances judiciaires. Il existe une physique de la dette ainsi identifiée par les agents du système juridique. Il se matérialise par des documents sur lesquels les parties en présence apposent leurs signatures en signe d’approbation et par une mise en scène du pouvoir juridique. Le droit devient dès lors potentiellement « visible ». Mais plus encore que cette dimension du droit, c’est bien l’incorporation de l’idée d’obligation entendue comme responsabilité qui est à la base de l’action des institutions. On retrouve ici le processus éducatif qui institue l’élève comme tel et qui, ce faisant, conforte l’institution et la séparation du « maître » et de l’ « élève » dans leurs obligations réciproques. C’est pourtant davantage auprès de Marcel Gauchet que de Michel Foucault ou de Pierre Bourdieu que je me risquerai à une interrogation sur le lien entre les institutions et la dette. Si je le fais, ici c’est que le travail de Marcel Gauchet me semble permettre une articulation entre la question de l’existence des institutions et celle de la dette. Je pourrais reprendre le fil conducteur de l’exposé de Michel Foucault sur l’ordre du pouvoir et l’ordre du savoir à travers le cas d’Oedipe. Mais bien que cette mise en interrogation soit brillante, elle est décalée par rapport à celle de M. Gauchet qui s’accorde plus directement à la problématique de la dette et que je privilégie ici. L’auteur s’interroge20 sur les « racines de l’Etat ». Il
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Dans un article « La dette du sens et les racines de l’Etat », intégré dans son ouvrage La condition politique, Gallimard, Paris, 2005. On me permettra ici de reformuler la thèse de l’auteur dans un langage qui n’est pas le sien. J’espère simplement ne pas trop déformer sa pensée.

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