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De la grandeur possible de la France - Faisant suite à la décadence de la France

De
346 pages

Dans le cours de cet ouvrage le lecteur pourra rencontrer plus d’une fois des idées de sa connaissance. Je ne cherche pas l’originalité mais la vérité, et je me suis emparé sans scrupule, comme de mon bien, de toute idée juste et utile partout où je l’ai rencontrée.

Plusieurs de mes propositions s’écartent de la constitution qui régit aujourd’hui la France ; qu’on ne les repousse pas sans examen comme inconstitutionnelles ; à une époque très-rapprochée la loi fondamentale peut être revisée, il est d’un bon citoyen de chercher à la rendre meilleure pour le bonheur et la gloire de la nation.

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Claude-Marie Raudot
De la grandeur possible de la France
Faisant suite à la décadence de la France
INTRODUCTION
er § 1
Je disais dans la quatrième édition de mon ouvrage sur laDécadence de la France : « Je publierai bientôt une seconde partie que je compose avec moins de tristesse et de douleur que la première. Après la description du ma l je chercherai le remède ; l’espérance de l’avenir nous consolera du présent. Si j’avais cru les maux de la France incurables, jamais je n’aurais eu le courage de les décrire, mais le malade peut revenir à la santé s’il connaît son mal, la France peut, si e lle le veut, reprendre le cours de ses grandeurs. » Je viens tenir ma promesse. Pour bien comprendre ce nouvel ouvrage il faut avoir lu avec attention laDécadence, qui fait connaître, afin de préparer la guérison, ce que tant de Français ignorent, ce que plus d’un veut ignorer, l’étendue du mal et ses causes. Tout le monde, toutefois, comprend aujourd’hui que la France, jetée hors de ses voies, marche à l’aventure vers un avenir inconnu et redou table. On n’entend parler que de la nécessité de sauver le pays ; malheureux les peuple s qui ont si souvent besoin d’être sauvés. Bon nombre de politiques s’imaginent que pour éviter bien des larmes et du sang, pour sauver la France, il suffirait de revenir purement et simplement à la monarchie. La révolution dernière n’étant à leurs yeux qu’une sur prise inexplicable, on ferait renaître l’ordre, la confiance, la prospérité, en revenant sur cette surprise. N’est-ce pas une illusion ? Les révolutions, quelle que soit la manière dont elles s’accomplissent, n’arrivent jamais sans cause et ne sont jamais sans résultats. Rétablir la monarchie n’est rien si on conserve ce qui a fait que la monarchie est tombée comme un château de cartes devant le souffle d’un enfant, ce qui a fait que nous sommes sur le bord d’un abîme. Les révolutions sont perpétuelles en France, non pa s par la faute seule de tel ou tel homme, roi, ministre, général, ou chef d’opposition, non pas par le hasard de tel ou tel accident, mais parce qu’il y a dans notre pays des institutions et des principes qui affaiblissent, désorganisent la nation et rendent l a stabilité et la permanence des gouvernements impossibles. A chaque révolution nouvelle faite dans le sens du progrès ou dans le sens réactionnaire, pour parler le jargon de l’époque, on ne diminue point le mal, on l’aggrave ; on ne détruit point ces institutions mauvaises, ces principes délétères, on leur donne plus d’extension et de puissance, non-seulement par espr it de vertige, mais par lâcheté souvent et, pour le plus grand nombre, par une ignorance déplorable, qui croit consolider quand elle démolit. Que de conservateurs sont en réalité des démolisseurs et des révolutionnaires sans le savoir ! Lorsqu’un édifice menace ruine, ce n’est point en jetant du plâtre dans ses lézardes, en embellissant son couronnement qu’on peut le consoli der, c’est en reprenant ses fondations ébranlées ; ce travail qu’on ne voit pas est ingrat pour l’architecte, mais tant qu’il ne sera pas fait, tout le talent déployé aux yeux du public dans la symétrie et l’ornementation du monument serait inutile, il pour rait même contribuer à précipiter sa chute. Certes la monarchie a ses avantages, ce n’est pas moi qui le nierai.
La monarchie a réuni les peuples dispersés sur le territoire de l’ancienne Gaule et en a fait cette grande et glorieuse nation française, la sœur aînée des nations de l’Europe, et qui depuis des siècles marchait devant elles comme la colonne lumineuse pour leur indiquer la route à suivre. La monarchie, en présence des grandes puissances de l’Europe, peut sembler une nécessité pour concentrer toutes les forces de la France et l’empêcher de se perdre par ses divisions. La monarchie est encore dans les habitudes, dans les idées de l’immense majorité de cette nation qui ne sait pas se gouverner elle-même , dont les citoyens tendent sans cesse la main pour demander une faveur ou un appui, de cette nation effrayée, fatiguée du présent, et disposée à croire que la France ne p eut être conservée dans son unité, dans son repos et dans son éclat que par la monarchie. Mais à quoi servira son rétablissement si on n’étab lit pas les fondements de la stabilité ?
§ 2
D’ailleurs quelle serait cette monarchie ? Serait-ce celle de l’empire ? Mais l’empire n’a pas eu et n’aurait pas le principal mérite d’une monarchie, la tradition et la durée. Dictature d’un grand homme, l’empire n ’a été possible qu’avec une guerre continuelle, occupant sans cesse sur les champs de bataille et faisant servir au pouvoir d’un seul tous ces hommes ardents, énergiques, qui dans un État tranquille auraient demandé au soldat heureux, hier leur égal, pourquoi il était devenu un empereur et leur maître. Rétablir l’empire sans le génie de Napoléon, sans la gloire, c’est impossible ; mais la nature est avare de grands hommes, et c’est un bonh eur lorsqu’ils ne peuvent devenir grands qu’en ravageant le monde ! D’ailleurs, malgré tout le génie de Napoléon, qu’est devenu ce glorieux empire, l’étonnement du monde ? Il est tombé au milieu de désastres tels que la patrie n’en avait pas vu de pareils depuis des siècles, il n’a pas même duré la vie de son fondateur. Rétablira-t-on la monarchie de Juillet ? Mais si el le est tombée malgré ses dix-sept années de prospérités, peut-on croire, maintenant que son prestige a été détruit par sa chute, et quelle chute ! que la dynastie d’Orléans serait plus solide si un tour de main heureux venait à restaurer son usurpation ? Espère-t-on des rois plus habiles que Louis-Philippe ? Croit-on au désarmement des partis contr aires ? Les princes de la branche cadette, unis et soumis au chef et aux lois de leur maison, pourraient invoquer le droit maintenu par trente générations et présenter peut-être à la France l’espérance d’un long et heureux avenir appuyé sur la majesté du passé ; datant de l’insurrection de 1830, tous ces princes, malgré leurs services et leurs nobles qualités, ne sont que des parvenus tombés qui pourront avoir encore des aventures mais point d’avenir. Prétendre élire un roi en France et perpétuer la co uronne dans sa famille, réunir les bénéfices de l’insurrection et de l’hérédité, c’est chose presque impossible ; si vous détrônez l’héritier, on verra le fils du roi élu, s i ce n’est ce roi lui-même, détrôné a son tour par d’autres, peut-être par vous-mêmes : vous aurez beau vouloir faire un roi de France, vous ne ferez qu’un roi de Pologne. Un roi élu ne serait jamais que le roi d’une partie de la nation, exposé au double danger d’une hostilité systématique des Français dont son avénement aurait constaté la défaite, et d’un gouvernement de coteries âpres à la curée de ce règne d’un moment.
Quelles sont les monarchies électives qui ont résisté au dissolvant de leur principe ? Des nations ont grandi avec la monarchie héréditair e ou même avec la république, aucune n’a grandi et plus d’une a péri par les vices de la royauté élective ; Rome a fait la conquête du monde avec ses consuls, elle est tombée en décrépitude avec ses empereurs. Une seconde monarchie d’expédient ne serait qu’une phase nouvelle de la révolution, qu’une nouvelle cause de démoralisation et d’instabilité, et après elle plus rien peut-être que le chaos et la barbarie. Rétablira-t-on la monarchie légitime ? S’inclinera-t-on devant le roi qu’on ne peut pas faire mais qu’on peut reconnaître, devant le roi né gation vivante des révolutions et des spoliations, devant le roi qui n’est pas un homme mais un principe ? Il ne faut pas se faire d’illusions, le principe de la légitimité ne peut produire ses heureux effets, stabilité, confiance, prospérité, qu’en étant reconnu par la grande majorité de la nation ; si on attaque, si on nie, si on détr uit la légitimité dans les esprits, elle ne peut rien produire dans les faits : il faut avoir foi dans ce dogme pour qu’il vous sauve. Mais une grande partie de la nation reste incrédule et répugne au rétablissement de la monarchie légitime. Est-ce parce que cette monarchie a été restaurée deux fois à la suite du triomphe de l’étranger, ce qui a fait oublier aux masses qu’elle avait tenu d’une main ferme pendant des siècles l’épée victorieuse de la vieille France, et que les désastres de la France impériale, envahie, exposée au partage, a vaient été, non pas amenés, mais adoucis et réparés par elle ? Là n’est pas la vraie cause de cette répugnance, puisqu’une grande partie de ses ennemis avait adopté et élevé sur le pavois Louis-Philippe et sa dynastie, restaurés aussi dans leurs droits princiers à la suite des mêmes désastres de la patrie. Si on repousse la monarchie légitime, n’est-ce pas surtout parce que son rétablissement serait le désaveu, le repentir de ré volutions proclamées si souvent glorieuses et heureuses pour la France ; parce que l’amour-propre d’une nation s’ennoblissant de patriotisme est encore plus tenace que celui d’un homme ; parce que dans ce pays passionné pour l’égalité et les places , imbu d’idées philosophiques, les vanités intéressées craignent que Henri V ne soit pas, comme Louis-Philippe, le roi et le serviteur de la bourgeoisie, mais le roi de la noblesse et du clergé ; crainte chimérique toutefois dans son égoïsme étroit, car il serait bien impossible au roi restauré de rétablir le moindre privilége et il pourrait et devrait être le roi de tous sous peine de n’être bientôt le roi de personne : le petit-fils de Henri IV, forcé d’imiter son aïeul, aurait même peut-être plus de ménagements, plus de faveurs pour ses anciens ennemis ou ses amis douteux, toujours à redouter, que pour ses partisans dévoués. Le retour à la monarchie légitime semble donc impos sible ; il ne l’est pas toutefois, nous avons vu tant d’événements plus extraordinaires ; rien n’est aujourd’hui impossible en France si ce n’est peut-être la durée. Je suppose que les préventions s’affaiblissent et cèdent devant la terreur de l’anarchie et du communisme ; je suppose que la nation elle-même, dans son propre intérêt et non dans celui d’une famille, reconnaisse librement, solennellement le droit royal héréditaire comme la plus haute expression et la meilleure garantie de tous les droits contestés, de la propriété héréditaire ébranlée, comme le droit p ropre de la nation au calme et à la stabilité ; nous aurions alors probablement dans le s premiers instants un grand apaisement de cette fièvre qui nous dévore, de cette inquiétude sans nom qui nous mine, une grande activité matérielle, pacifique et fécond e, une grande illusion de bonheur durable ; mais la France n’en marcherait pas moins avec lenteur dans le développement de sa richesse, la France n’en serait pas moins exp osée bientôt à de nouvelles
révolutions si on se bornait à dire : Iln’y a rien de changé en France, il n’y a qu’un Français de plus.Les mêmes causes produiraient les mêmes effets. Beaucoup de personnages importants, je le sais, croient, il est vrai, que ce qui s’est fait dans notre pays depuis longtemps par eux ou par leurs amis serait encore tout ce qu’il y aurait de mieux à faire ; ils soutiennent encore qu e nous avons couru de progrès en progrès, grâce à nos institutions admirables, et voudraient les conserver soigneusement sous le couvert de la monarchie ; ils exigent encor e que la maison tombée soit reconstruite exactement sur les mêmes bases et les mêmes plans. Étrange aberration d’esprit que celle de ces pauvres architectes qui t ravaillent à une nouvelle ruine, et se croient du génie parce qu’ils ont eu une habileté s térile de main et de paroles et les applaudissements d’une foule ignorante. Ils ne voie nt donc pas qu’il doit y avoir de grands vices et de grandes erreurs dans notre socié té, pour que la France soit descendue où elle est aujourd’hui, et que vouloir conserver ces vices et ces erreurs, c’est faire continuer au malade le régime qui le tue ? Les préjugés de leur vie entière, l’amour-propre de leur passé les aveuglent : ils voudraient supprimer les événements et conserver leurs causes !... Impossibilité et déraison ! Si la légitimité revenait sous leur patronage et gouvernait avec leurs idées, son retour n’assurerait ni la stabilité, ni la grandeur de la patrie ; il serait le prélude de nouvelles convulsions et de nouvelles ruines ; un quatrième a rrêt d’exclusion flétrissant et irrévocable l’atteindrait bientôt, et mieux vaudrai t, même pour ses partisans, qu’elle s’éteignît dans la solitude et la dignité de son exil.
§ 3
Monarchie ou république, la France ne peut avoir la tranquillité, le développement régulier de ses facultés et de sa grandeur, qu’en r enonçant aux principes et aux institutions qui la ruinent et la rendent incapable de supporter ni la servitude, ni la liberté ; qu’en adoptant des institutions et des principes ca pables de donner la vie calme, régulière, puissante, au lieu de la fièvre ou du marasme. Pour sauver la France, la plupart des hommes des différents partis qui s’agitent et se combattent rêvent aujourd’hui un moyen unique : l’a utorité absolue, la tyrannie d’une assemblée ou d’un homme, ou de tous les deux. Le socialiste, utopiste bénin ou utopiste violent, demande pour l’État un pouvoir absolu qui réglemente le travail, les industries, le salai re ; qui s’empare des fortunes privées pour les mieux distribuer, des enfants pour les jet er tous dans le même moule et les pétrir à son gré ; il veut faire de la société entière un immense atelier où chaque homme ne serait plus qu’un des outils de la machine. Le républicain farouche, parodiste de Robespierre, veut qu’une assemblée de Spartiates et de Brutus, s’emparant de l’autorité s uprême et universelle, impose par la terreur à la France et à l’Europe le joug démocrati que, ou plutôt ses haines et ses rêveries. Effrayés des principes, des projets des socialistes et des républicains farouches, presque tous les hommes du parti de l’ordre, républicains honnêtes et modérés, libéraux de la restauration et de la quasi-restauration, sat isfaits du dernier règne, légitimistes, catholiques ardents, se jettent ou penchent vers le despotisme. Dégoûtés de la liberté par ses excès, affamés de repos après les agitations fiévreuses de la démocratie et les inquiétudes infinies de l’avenir, un grand nombre de Français reculent jusqu’à l’idée que l’abolition de toute assemblée délibérante, le silence complet de la presse et le pouvoir absolu rendraient la France au calme et à la prospérité.
Certes, je suis loin d’être un admirateur fanatique des assemblées législatives ; je les étudie depuis longtemps, j’en fais partie, l’esprit de corps et la vanité de législateur ne me font point illusion sur leurs faiblesses et leurs v ices ; mais néanmoins je suis bien convaincu que le pouvoir absolu ne serait qu’une ha lte et non l’arrivée ; qu’il serait lui-même révolutionnaire, amènerait infailliblement des catastrophes nouvelles et plus terribles ; ce serait une digue qui ferait monter l’eau du torrent, serait emportée et n’aurait servi qu’à le rendre plus terrible dans ses ravages. Vouloir se sauver par le despotisme, appeler et sub ir l’ère des Césars, ce serait non-seulement avouer la décadence, mais la précipiter. Lorsqu’un peuple très-civilisé qui a passé par la liberté a recours au despotisme pour assurer son existence, c’est qu’il reconnaît sa déf aillance, c’est qu’il est atteint de gangrène sénile, son agonie commence. Ce n’est pas le despotisme, le principe matérialiste et païen de la force et de la fatalité qui donneront une nouvelle vie à la France, mais là liberté, ou plutôt des libertés positives, pratiques, généreuses qui lui manquent à peu près complètement, mais le principe chrétien du devoir et du dévouement. Ce qui donnera de la stabilité au pouvoir, ce n’est pas la résistance énergique à toute réform e, à tout changement, mais les réformes véritables faites par le pouvoir lui-même. Dans le grand ébranlement imprimé à l’Europe par la révolution française de 1848, quels sont les Etats restés calmes au milieu de l’agitation générale ? La Russie, dont les peuples peu avancés sont gouvernés par un despotism e de principe et plus éclairé qu’eux-mêmes, et les nations très-civilisées, en possession des libertés les plus grandes, les plus pratiques, et occupées à faire des réformes sans révolutions, comme la Belgique et l’Angleterre, au lieu de faire comme nous des révolutions sans réformes.
§4
Je sais que l’on répète partout :On ne peut rien faire tant que nous serons en révolution, en république. Je ne saurais partager cet avis. D’abord n’est-il pas évident que le grand parti de l’ordre ne peut jusqu’à présent se mettre d’accord sur la monarchie qui remplacerait l a république, et cependant l’union sincère et forte de tous les monarchistes ne serait pas de trop pour rétablir et faire vivre la monarchie ; toutes les fois qu’on agite la quest ion, les anciennes hostilités recommencent, et ce grand parti, le salut de la soc iété, tend à se dissoudre. Combien alors faudrait-il attendre de temps pour commencer quelque chose d’utile et de réparateur, si on ne pouvait rien faire en république ? Comment même espérer de sortir de la république avec des divisions encore si profondes ? Si un des prétendants, dans l’état présent des espr its et des choses, saisissait le sceptre non-seulement malgré les républicains, mais malgré tant de royalistes dissidents, que pourrait-il faire ? Pas même vivre ; son entreprise ne servirait qu’à doubler la force et préparer l’avénement et le triomphe du parti exalté. S’il en est ainsi, et puisque les ennemis de la rép ublique la font vivre par leurs divisions, vous tous hommes d’ordre, dévoués avant tout à votre chère et malheureuse patrie, bonapartistes, orléanistes, légitimistes, ajournez ce qui vous divise ; le temps fera plus pour amortir les dissensions, les pacifier et vous mettre d’accord que les récriminations et les arguments irritants ; au lieu d’user votre activité, votre énergie à vous combattre, à vous discréditer, à vous perdre tous mutuellement, réunissez-vous sur le terrain neutre des lois et des mesures bonnes, u tiles, réparatrices à faire ou à
prendre ; ce champ est vaste pour votre patriotisme. Le bien que vous ferez sera toujours le bien ; il vous conservera à la tête de cette nation, qui peut au contraire se jeter du côté de vos ennemis si vous ne savez que vous disputer stérilement ; il préparera et assurera l’avenir. Vous croyez qu’on ne peut rien faire en république ; mais la république au contraire, qui a déjà ébranlé bien des préjugés, est peut-être destinée à détruire les idées et les institutions mauvaises qui l’ont amenée, et à les faire mourir dans leur triomphe. La monarchie pourrait être impuissante à cette œuvr e immense, la république, gouvernement anonyme et irresponsable, ne devant rien à personne, ayant la force de tous, peut briser des abus auxquels la monarchie n’oserait pas toucher. Si elle n’édifie pas, elle peut préparer le terrain pour un édifice durable ; sans être elle-même la stabilité, elle peut rendre la stabilité possible. Mais pour cela, il ne faut pas que l’on use en débats stériles les courtes années que la Providence nous donne pour préparer notre salut ; m ais il ne faut pas que les hommes appelés à gouverner la France posent en principe qu’il n’y a rien à faire, s’imaginent que l’abîme se comble parce qu’ils ferment les yeux, qu e les têtes se calment parce qu’ils s’endorment. Dans ce moment, la nation, hésitant entre l’excitation et l’effroi, est dans l’attente ; elle se sent mal, et se tourmente ; si les hommes d’ordre ne s’emparent pas de la direction des esprits et des événements, elle peut se jeter d ans les folies et les catastrophes. Le malade abandonné de ses médecins a recours aux char latans, et Dieu sait si nous manquons de charlatans politiques et humanitaires p romettant des merveilles. C’est précisément parce que nous sommes dans un temps de révolution et de fermentation des esprits qu’il faut agir ; l’inaction c’est la r econnaissance, la déclaration de son impuissance ; l’inaction c’est la défaite et le bouleversement. Vouloir rester immobile sur une mer agitée, ne pas s’emparer du gouvernail pour virer de bord lorsque le vaisseau touche aux brisants, ce ne serait pas de la haute p olitique et de la sagesse, mais de l’incapacité et de la déraison. Sans doute, pour agir il faut d’abord avoir, chose rare, des idées et des convictions ; si la tête est vide elle ne mènera pas le corps ; ensuite on ne pourrait pas tout faire à la fois, même avec la volonté la plus énergique et la plus intelligente, le temps est nécessaire à cette grande œuvre ; mais il faut que la nation voi e que l’on met hardiment la main à l’œuvre ; elle ne suivra que ceux qui marchent ; si on l’appelle à entrer enfin dans une voie de progrès véritable et de réformes réelles, e lle s’y élancera avec ardeur. Les nations, comme les hommes, sont déjà heureuses par l’espérance, plus encore quelquefois que par la réalité, et la France, qui a toujours été remuée par une idée souvent excellente, quelquefois mauvaise, presque t oujours, au moins en apparence, généreuse et progressive, sera calmée, rassurée, satisfaite si on montre à son activité un but grand et glorieux, elle n’épuisera plus sa vie dans des convulsions stériles, mais marchera vers l’avenir avec confiance et sagesse.
CHAPITRE PREMIER
FORCE PUBLIQUE : ARMÉE ; GARDE NATIONALE
Dans le cours de cet ouvrage le lecteur pourra rencontrer plus d’une fois des idées de sa connaissance. Je ne cherche pas l’originalité mais la vérité, et je me suis emparé sans scrupule, comme de mon bien, de toute idée juste et utile partout où je l’ai rencontrée. Plusieurs de mes propositions s’écartent de la cons titution qui régit aujourd’hui la France ; qu’on ne les repousse pas sans examen comm e inconstitutionnelles ; à une époque très-rapprochée la loi fondamentale peut être revisée, il est d’un bon citoyen de chercher à la rendre meilleure pour le bonheur et la gloire de la nation. Cela dit, j’entre en matière.
er § 1. — RECRUTEMENT ACTUEL DE L’ARMÉE ; DANGERS
Tout en étant convaincu qu’on doit combattre la licence et la désorganisation par des libertés fortes et fécondes et non par le despotism e, je veux pour le gouvernement des moyens efficaces de faire respecter partout la loi, de se maintenir énergiquement et d’empêcher les révolutions de la rue ; aussi je pro pose un changement complet dans l’organisation de la force publique. A Dieu ne plaise cependant que je méconnaisse les s ervices immenses rendus par l’armée. Elle a conservé, comme à l’époque néfaste des fureurs anarchiques de notre première révolution, le culte de l’honneur ; ne viv ant que par les sentiments de dévouement, de discipline, de sacrifice, elle est la sauvegarde et l’exemple de la société ébranlée. Je ne veux pas détruire l’armée, mais la rendre plus forte, plus utile, plus pure dans tous les éléments qui la composent, plus digne encore de la reconnaissance de la patrie. L’armée se recrute presque en totalité par des jeunes gens appelés malgré eux sous le drapeau, ou par des remplaçants achetés à prix d’argent. Jusqu’à ces derniers temps tout le monde en France, ou à peu près, trouvait admirable ce mode de recrutement. On était encore imbu de cette idée des républiques antiques que tout citoyen devait être soldat ; on oubliait que ces républiques avaie nt été en réalité des aristocraties essentiellement militaires, basées sur l’esclavage et organisées pour la guerre perpétuelle, la conquête et le butin ; mais que vouloir faire des nations de soldats de nos sociétés chrétiennes, libres, industrielles, où la guerre et la conquête ne sont pas le but social mais des accidents de leur vie, c’était un contre-sens et un retour à la barbarie. Examinons les résultats de cette organisation si vantée. Chaque année trois cents à trois cent dix mille jeu nes gens atteignent leur vingtième année. Sur ce nombre la moitié seulement, fait dépl orable mais certain, est propre au 1 service . Quatre-vingt mille sont déclarés soldats et soixante mille appelés ordinairement sous le drapeau. Voilà donc, même en pleine paix, près de la moitié des jeunes gens valides de la France entière qui passent les plus belles années de leur vie dans les garnisons. D’abord a-t-on bien réfléchi à l’énorme déperdition de travail et de richesse que doit causer ce prélèvement si considérable fait sur les forces vives de la nation agricole et industrielle ? En enlevant ainsi à leurs familles près de la moiti é de toute la jeunesse valide de la