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De la perte et d’autres bonheurs

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72 pages
Longtemps après l’adolescence, Jean Mattern relit la "fantaisie pompéienne" de Wilhelm Jensen, discret écrivain munichois (1837-1911), et le commentaire que Freud en a fait en 1907. À la suite d’un rêve qui redonne vie à une figure de marbre antique, un jeune archéologue se rend dans un état second à Pompéi. La jeune femme de son rêve vit en réalité en bas de chez lui, et n’est autre que son amie d'enfance, oubliée : elle le suivra dans son voyage, le guérira de son délire en y entrant et en utilisant les mêmes médicaments langagiers que le psychanalyste. L’amour est médecin, et la psychanalyse est une archéologie de l’amour.
Jean Mattern entre-tisse plusieurs fils dans cet essai : celui de sa propre psychanalyse, de ses pertes et de ses deuils, celui d’une découverte vitale singulière ; le fil de l'éclairage que sa deuxième lecture du Délire et les rêves à trente ans de distance projette sur la première, et sur lui-même ; celui réciproque qu’il porte sur le texte de Freud.
L’auteur s’expose et s’explique simplement, directement, au grand jour. Mais l'énigme de son enquête rappelle que, dans Pompéi enseveli, la lumière de midi accueille des fantômes.
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JEAN MATTERN

DE LA PERTE ET D’AUTRES BONHEURS

GALLIMARD

Connaissance de l’inconscient

SÉRIE : LE PRINCIPE DE PLAISIR

Collection dirigée par Michel Gribinski

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Le principe de plaisir : la pensée désirante, la perception hallucinée, le rêve de la nuit, la rêverie diurne suivent la pente du moindre déplaisir – sur ce principe fonctionne l’esprit. Lorsqu’il se heurte au principe de réalité et à son exigence, le principe de plaisir cherche un compromis. Les deux font la paire en s’opposant, en s’associant.

Et si écrire et lire relevaient du principe de plaisir ? Cette collection invite l’auteur, qu’il soit écrivain, spécialiste des sciences humaines ou psychanalyste, à redécouvrir les intuitions créatrices de Freud et de ses successeurs, à s’y confronter, à y trouver son propre compromis, son propre conflit. Elle convie le lecteur au partage qui est le lieu du plaisir et de la réalité.

À mes enfants

Prologue

Ce livre a failli ne pas voir le jour. Englouti dans un trou noir de l’informatique, le cauchemar de tout écrivain. Une clef USB disparue dans un déménagement, et la sauvegarde sur le « cloud », écrasée. Un sentiment un peu vague, l’idée que le moment était venu de me mettre à la page, d’utiliser les moyens de notre siècle et de gagner ainsi du temps et de l’énergie, m’avait poussé à laisser mes habitudes derrière moi – mes romans ont été écrits à la main avant d’être recopiés et de devenir un fichier électronique – et à écrire directement sur le clavier de mon petit ordinateur portable, si léger et si commode, une vraie merveille technologique : pourquoi ne pas l’utiliser comme tout le monde ?

De toute évidence, je ne suis pas comme tout le monde et les solutions des autres ne sont pas forcément les miennes – mais cela est sans doute une réaction d’orgueil pour faire oublier ma honte d’avoir si lamentablement échoué à devenir un écrivain moderne. À moins que ?

Et que dire de la pratique qui consiste à confier nos travaux, le fruit de notre labeur intellectuel, à ce fantasme contemporain du « cloud » ? Quelle folie d’imaginer qu’un nuage puisse être l’endroit le plus sûr pour conserver nos pensées, et pour fixer nos rêves de mots devenus textes à publier ?

Il faut croire que j’ai tout fait pour égarer mes pensées sur Freud, au moins une fois. Je les ai fait disparaître malgré moi, sur une clef, un nuage. Perdre pour mieux les retrouver ?

J’avais pourtant accueilli la proposition avec joie et un peu d’excitation : me replonger dans les écrits de Freud dont la lecture avait marqué la fin de mon adolescence promettait une belle aventure faite de réflexion et d’écriture. Je n’eus aucun mal à arrêter mon choix car, parmi tous les textes de Freud, son commentaire sur une nouvelle d’un auteur allemand peu connu, Wilhelm Jensen, avait toujours occupé une place à part dans ma mémoire de lecteur. Ce serait donc Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen qui me servirait de point de départ pour jouer avec quelques grands principes freudiens, à la lumière de ma propre expérience de ce mystérieux principe de plaisir. Écrire le commentaire d’un commentaire, exercice quasi talmudique, évoquer le seul livre de Freud dans lequel il se fait ouvertement l’exégète d’une œuvre littéraire, quoi de plus stimulant pour l’éditeur et l’écrivain passé par la psychanalyse que je suis ?

J’entrepris la relecture avec un regard que je voulais aussi neuf que possible, d’abord en allemand puis dans la traduction française, la prise de notes avançait bien, puis, sous le ciel clément d’un été savoyard et encouragé par une présence amicale, l’écriture se déclencha avec facilité. Entremêler deux lectures, celle d’un adolescent de dix-sept ans et celle d’un homme qui venait de fêter le mitan de sa vie, j’eus l’impression que l’exercice allait produire quelques étincelles (au moins de plaisir sinon d’intelligence), que quelque chose allait surgir.

En hébreu, le mot pour le métier d’éditeur est calqué sur celui qui désigne les sages-femmes, « mozi laor ». Celui ou celle qui fait venir à la lumière. Faire accoucher d’un texte comme on le ferait d’un enfant à naître, cette image m’a toujours plu. Et en filant la métaphore, je me résous à accepter le fait que certains textes ne survivent pas à des accidents qui les précipitent dans l’enfer technologique du XXIe siècle, sans aucun retour possible, comme certaines grossesses ne vont pas jusqu’à leur terme. Point d’Orphée à l’horizon pour essayer de faire revenir mon Eurydice à la vie de papier, les informaticiens sont formels.

Ce livre s’apparente à une renaissance bien particulière. Plus encore, il témoigne d’un profond changement de vie qui a coïncidé avec le temps de l’écriture, tout autant qu’avec le moment de la disparition (nécessaire ?) du manuscrit et avec la période de réécriture. Ces coïncidences qui n’en sont pas chemineront donc côte à côte avec mes réflexions sur la Gradiva et le génie freudien, dans ce texte que je confie au lecteur. Elles sont l’expression de mes luttes et arrangements, entre réalité(s) et plaisir(s), peut-être bien qu’elles ne sont rien d’autre que la reconnaissance de mes pertes transformées en bonheur(s).

Perdre (sa) langue

Peu de temps avant de mourir, mon père prit plaisir à me rappeler une anecdote de mon enfance que j’avais oubliée : un de mes plus grands chagrins, comme il disait. Il ne se souvenait pas de mon âge précis, huit ou neuf ans sans doute, mais il se rappelait que la scène s’était déroulée un jeudi soir car, dans la petite commune outre-Rhin où nous habitions à l’époque, la visite à la bibliothèque municipale ouverte ce jour-là était devenue un vrai rituel pour moi. Semaine après semaine, je parcourais les étagères garnies par des bénévoles (dont ma professeur de flûte qui faisait office de bibliothécaire une fois par semaine) à la recherche de ma ration hebdomadaire de lecture. J’ignore si cette limite était prévue par les statuts de la bibliothèque, mais il est certain que Mme Becker, la flûtiste-bibliothécaire aux incisives légèrement écartées, ne me permettait jamais d’emprunter plus de six ouvrages par semaine, six livres soigneusement notés par ses soins sur un bristol à mon nom. Et ce jeudi soir évoqué par mon père, je fis mes comptes, à peine rentré de la bibliothèque, titillé par les remarques de la bibliothécaire ou d’un autre emprunteur présent mettant en doute ma capacité à venir à bout de ces six livres en huit jours. J’étais offusqué, car lire était ma principale activité en dehors de l’école et de la musique, alors ces six livres par semaine ne me posaient en vérité aucun problème, qui osait en douter ? Une fois la vexation mise de côté, mon inquiétude concernait cependant tout autre chose : ayant compris qu’il existait une corrélation directe entre le temps et la lecture, je fus soudain pris d’une terrible angoisse à l’idée que je ne vivrais peut-être pas assez longtemps pour lire tous les livres que j’avais envie de connaître. Et j’éclatai en sanglots. Le plaisir de la lecture venait d’entrer en collision avec la réalité des jours qui nous sont comptés.

Mon émotion est grande quand je réfléchis à l’intention de mon père qui faisait si sereinement face à sa mort, devenue inéluctable à cause d’une maladie fulgurante qui ne lui laissait que quelques semaines, au moment de cet échange. Était-ce pour me rappeler la manière dont j’avais découvert ma propre finitude ? Ou pour me signifier que le chagrin que me causerait à coup sûr sa disparition passerait lui aussi, comme était passé le chagrin si grand du petit garçon se rendant compte que toute une vie ne suffirait pas à étancher sa soif de mots et d’histoires ?

J’avais séché mes larmes et j’avais continué à lire. Quelques années plus tard, quand la petite bibliothèque de ma commune de naissance n’avait plus eu de trésors à m’offrir, ma curiosité s’était heurtée à d’autres limites, celles des librairies et des bibliothèques des grandes villes aux alentours. À dix-sept ans, mes lectures étaient toujours boulimiques et éclectiques, mais jusque-là je ne m’étais encore jamais aventuré en dehors du monde de la fiction. La philosophie me fascinait de loin, et la psychanalyse aussi. Je savais que l’œuvre du célèbre médecin viennois avait changé le XXe siècle – cette phrase se trouvait encore dans les manuels d’Histoire des années 1970 – mais une forme de timidité m’interdisait de m’y plonger avec autant de ferveur que celle ressentie quand je lisais Joseph Roth, Arthur Schnitzler ou Stefan Zweig, ses contemporains et concitoyens, ou François Mauriac, Gustave Flaubert ou Thomas Mann. Mais quand je découvris que Freud avait publié une sorte de commentaire de texte consacré à un auteur allemand un peu oublié depuis, Wilhelm Jensen, je me sentis en terrain suffisamment familier pour me lancer.

L’adolescent que je fus ne lisait pas seulement pour meubler des journées plutôt solitaires dans une toute petite ville de province ou pour essayer d’oublier un deuil survenu quelques années plus tôt – la mort de ma sœur avait en effet jeté une ombre radicale sur cette période de ma vie – mais aussi parce qu’il avait décidé qu’il « ferait des livres » pour gagner sa vie. Je n’avais aucune idée précise du métier qui pouvait correspondre concrètement à cette vocation, mais je ne doutais pas un instant que ma profession aurait à voir avec ma passion des livres. Il ne saurait en être autrement. Étais-je déjà capable à dix-sept ans de mettre des mots sur cette conviction intime que la littérature (la vraie, la grande) permet au lecteur de mieux se connaître et de plonger dans le tréfonds de son âme ? Et cela, même si les destins de ces héros de papier n’ont souvent rien à voir – en apparence – avec sa propre vie ? Peut-être pas, mais je devais en avoir l’intuition, et le fait de découvrir que le grand médecin de l’âme s’était fait humble commentateur d’une courte nouvelle, d’un texte de fiction donc, m’intrigua et m’ouvrit les portes de l’univers freudien.

Aujourd’hui encore, je me souviens très clairement de l’impression que me fit la nouvelle de Jensen intitulée Gradiva, Fantaisie pompéienne : j’étais fasciné par son étrangeté. Car il s’agit d’une drôle d’histoire, et son protagoniste Norbert Hanold est un drôle de bonhomme. Jeune archéologue obsédé par la posture d’un pied aperçu sur un bas-relief. Obsédé au point de courir en pyjama après de jeunes femmes dans la rue afin de vérifier dans quel angle elles soulèvent leurs pieds en marchant, obsédé au point de faire des rêves étranges, puis d’entreprendre le voyage de Pompéi d’où il imagine originaire la jeune fille du bas-relief avançant tel le Mars Gradivus, le dieu qui s’élance au combat. Mais le plus étrange est que son obsession finit par payer, en quelque sorte : il rencontre une femme dans les rues de la cité antique ensevelie dont la démarche correspond exactement à celle fantasmée à partir de l’image du bas-relief qu’il avait accrochée dans son bureau quelques mois plus tôt. Après une période de confusion savamment entretenue par l’élue, non seulement il découvre qu’il s’agit de sa voisine et ancienne compagne de jeux Zoé Bertgang, mais il en tombe amoureux et repart de Pompéi en couple.

Il est certain que j’étais troublé par la lecture de l’histoire de Norbert Hanold et de Zoé Bertgang dans les rues de Pompéi. Malgré toutes les différences évidentes entre ce Norbert Hanold aux lubies étonnantes et moi-même, malgré le caractère un peu loufoque d’une intrigue où un bas-relief prend vie sous les traits d’une jeune femme appelée Zoé justement (qui signifie « vie » en grec), je ne pouvais pas rester insensible à l’histoire d’un homme qui réussit à vaincre sa solitude, à combler un manque qu’il ne parvenait même pas à nommer.

« C’est que quelqu’un doive mourir pour se retrouver en vie1. » C’est par ces mots que Zoé Bertgang, Gradiva devenue chair et os, commente les retrouvailles entre les anciens camarades de jeux en passe de devenir amants. La mort serait donc le passage obligé avant de pouvoir aimer ? Mais de quelle mort parle-t-on au juste ?

Qu’il me soit permis ici de me tourner vers l’original – sans faire de reproche au traducteur – car le texte allemand comporte une petite nuance difficile à rendre dans un français élégant. « Dass jemand erst sterben muss, um lebendig zu werden ! » signifie littéralement « Que quelqu’un doive d’abord mourir afin de devenir vivant ! ». Là où la traduction française propose « se retrouver en vie », l’allemand emploie le verbe « werden », et ce « devenir » exprime un processus bien différent – car dynamique et volontaire, il me semble. Ma première lecture de Jensen et de Freud se fit en allemand et non en français, et j’entendis donc – tout comme Freud, du reste – qu’il fallait d’abord (« erst ») mourir afin de devenir vivant.

À quoi fait allusion Zoé Bertgang, l’héroïne qui fascine Freud ? Je ne pouvais pas comprendre. La mort avait frappé ma famille quelques années plus tôt avec la disparition brutale de ma sœur aînée dans un accident, et je ne voyais pas en quoi cela m’avait rendu plus vivant, ni moi ni mes parents. Bien au contraire, mon existence semblait se résumer à une forme très particulière de survie plus qu’à autre chose, et je ne trouvais aucun bénéfice à cette perte-là. Emmuré dans mon chagrin qui justifiait de surcroît une sorte de « splendid isolation », je notais dans mon journal intime des phrases comme « Seule la littérature me permet d’apprivoiser la mort », ou « Existe-t-il des tunnels sans lumière au bout ? », et je préférais de loin la compagnie des êtres de papier à celle des vivants. Mes amis s’appelaient Tonio Kröger ou Thérèse Desqueyroux, je suivais les héros de Joseph Roth dans leur exil et je me languissais à l’unisson avec Emma Bovary d’une autre vie. Plus que tout, je rêvais de descendre tout au fond du puits avec Joseph, vendu par ses frères, pleurer la mort d’Antinoüs, et m’égarer sur la lande avec le vieux Lear. J’ai même dormi sur le balcon de notre appartement pendant tout un été, dans le secret espoir de devenir phtisique et m’éteindre lentement dans un sanatorium à Davos face à la Montagne magique. En vivant avec ces héros imaginaires, j’apprenais des sentences définitives par cœur, des maximes de douleur qui me tenaient chaud, je me répétais d’autres mots que les miens pour échapper à moi-même et, surtout, échapper à la langue de mes parents.


1. Sigmund Freud, Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen, Folio Essais, Éditions Gallimard, 1986, p. 128. Toutes les citations du livre se réfèrent à cette édition.

DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur

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LES BAINS DE KIRALY, 2008

DE LAIT ET DE MIEL, 2010

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Jean Mattern

De la perte et d’autres bonheurs

Une lecture de S. Freud,

Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen

 

Longtemps après l’adolescence, Jean Mattern relit la « fantaisie pompéienne » de Wilhelm Jensen, discret écrivain munichois (1837-1911), et le commentaire que Freud en a fait en 1907. À la suite d’un rêve qui redonne vie à une figure de marbre antique, un jeune archéologue se rend dans un état second à Pompéi. La jeune femme de son rêve vit en réalité en bas de chez lui, et n’est autre que son amie d’enfance, oubliée : elle le suivra dans son voyage, le guérira de son délire en y entrant et en utilisant les mêmes médicaments langagiers que le psychanalyste. L’amour est médecin, et la psychanalyse est une archéologie de l’amour.

Jean Mattern entre-tisse plusieurs fils dans cet essai : celui de sa propre psychanalyse, de ses pertes et de ses deuils, celui d’une découverte vitale singulière ; le fil de l’éclairage que sa deuxième lecture du Délire et les rêves à trente ans de distance projette sur la première, et sur lui-même ; celui réciproque qu’il porte sur le texte de Freud.

L'auteur s’expose et s’explique simplement, directement, au grand jour. Mais l’énigme de son enquête rappelle que, dans Pompéi enseveli, la lumière de midi accueille des fantômes.

Cette édition électronique du livre
De la perte et d’autres bonheurs de Jean Mattern
a été réalisée le 20 juillet 2016
par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage

(ISBN : 9782070183784 - Numéro d’édition : 301731).

Code sodis : N82723 - ISBN : 9782072676567.

Numéro d’édition : 301732.

Composition et réalisation de l’epub : IGS-CP.