De la physiologie à l'ethnopsychologie

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Wilhelm Wundt est l'auteur des Eléments de psychologie scientifique, titre qui n'est pas sans évoquer l'Esquisse d'une psychologie scientifique écrite vingt ans plus tard par Sigmund Freud. Homme de laboratoire il décida vers la fin de sa vie de reconsidérer celle-ci et d'en consigner les linéaments. Ce livre, traduit par Marc Géraud, peut être lu comme les mémoires d'un homme qui considère avec recul les croyances de la vie et de l'oeuvre d'un scientifique qui aura marqué la fin du dix-neuvième siècle.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
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EAN13 : 9782296243453
Nombre de pages : 294
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Préface Les pages qui suivent ne sont pas la description d’une vie au sens habituel du terme. Une vie de savant, comme celle de l’auteur, n’abrite aucun motif qui puisse servir d’incitation particulière à décrire son cours. Les motifs qu’elle aimerait offrir pour que les générations suivantes les fixent sont en partie des événements extérieurs qu’il a vécus, en partie les résultats du travail auquel il a consacré ses efforts. Mais décrire une vie de ce genre n’éveille un intérêt quelque peu général que dans la mesure où l’esprit du temps s’y est déposé, et c’est, je pense, le cas de ma vie, si je prends en considération ce qu’elle contient de faits que j’ai vécus et d’événements dans lesquels il m’a été donné d’intervenir. Mais de ce point de vue, il n’y aurait guère d’intérêt particulier à répéter, dans ce qui suit, l’expérience si souvent faite d’une description qui progresse jour après jour ou année après année. Ici, les contenus de cette vie s’ordonnent plutôt spontanément pour constituer des successions singulières qui appartiennent à des domaines différents de la vie. Même s’il ne manque pas de cohésion intérieure entre ces segments de vie, on ne peut pourtant pas trouver en eux une relation extérieurement repérable ; au contraire, cette dernière naît seulement de l’impression totale que provoque l’ensemble sur le lecteur qui construit lui-même, à son usage, cet ensemble. C’est, si je puis utiliser ici des expressions que j’ai souvent employées dans les pages qui suivent, une résultante ou une unité collective, qui n’échappera pas au lecteur attentif, mais vers laquelle l’auteur n’a pas besoin de l’orienter, et qui doit trouver son expression dans ce qui a été « vécu et appris ». Le vécu est le plus immédiat de ce que les dieux lui ont accordé, l’appris est le meilleur de ce qu’ils lui ont offert. Si le lecteur veut juger ce que l’auteur a fait de sa vie, il doit considérer, comme constituant le matériel à partir duquel il tirera ses conclusions, le rapport que l’appris entretient avec le vécu. Il trouvera alors en même temps le point de vue exact pour comprendre aussi les erreurs et les défauts dont cette vie n’est pas exempte. S’il devait lui-même mettre au premier plan le 5

motif qui a été pour lui le plus agissant pendant toute sa vie, l’auteur de ces lignes dirait que c’est, non pas à chaque moment, mais bien aux apogées de cette vie, la politique, la part prise aux intérêts de l’État et de la société, qui l’a captivé. Elle l’a guidé dans la vie. Elle est à plusieurs reprises intervenue activement dans cette vie, et elle s’en est à nouveau rapprochée quand cette vie s’est approchée de la fin. Leipzig, août 1920 W. Wundt

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1. Souvenirs d’enfance les plus anciens. L’école primaire de Heidelsheim. Le célèbre peintre Wilhelm Tischbein1 rapporte dans son autobiographie que l’événement le plus précoce qui se soit imprimé indestructiblement dans sa mémoire est une chute qu’il a faite quand on voulait lui apprendre à se tenir debout et à marcher. On l’avait appuyé à une chèvre qui se trouvait là par hasard, et au moment où la chèvre partit, il tomba par terre. Celui qui en général peut se rappeler des événements les plus précoces de sa vie se heurtera vraisemblablement à un donné similaire, qui est resté fixé dans sa mémoire comme un événement isolé. Mais un événement de ce genre a coutume en même temps de s’accrocher avec une netteté remarquable à toutes les circonstances accessoires qui l’accompagnent, comme la chèvre qui s’en va chez Tischbein ; et quand on réfléchit pour savoir quels sont, en fin de compte, les caractères qui donnent à un semblable processus singulier, par rapport aux autres, le privilège d’être considéré comme le souvenir le plus précoce, ce sont bien ces circonstances accessoires qui l’accompagnent. En règle générale, c’est une situation quelconque dans laquelle on se trouve, et qui se renouvelle non pas comme si elle était entièrement indéterminée, mais en étant munie de la diversité d’un événement réel. Ainsi, moi aussi, quand je veux rendre compte de mon vécu le plus précoce, j’en reste à une situation extrêmement pénible. Je suis en train de dévaler en roulant l’escalier d’une cave, et je crois aujourd’hui encore sentir les chocs provoqués sur ma tête par les marches ; je me trouve enveloppé par la semi obscurité de la cave, et à cela se mêle l’impression d’avoir couru à la suite de mon père qui est allé à la cave. À côté de l’événement ainsi marqué surgissent encore en moi, lorsque j’y songe plus précisément, des souvenirs sporadiques, mais qui manifestement appartiennent à un stade ultérieur. Ce sont en particulier les vécus d’école les plus précoces, et ici, c’est de nouveau le milieu environnant, certains écoliers, une scène d’école, qui jouent un rôle privilégié, et dans lesquels une condition est toujours réalisée en même temps, à savoir que je participe moi-même à la scène. Ainsi, j’ai présente à l’esprit, encore nette, une scène particulière tirée de la multitude de ces vécus scolaires de l’époque où je fréquentais la première classe de l’école primaire. En sa qualité d’inspecteur d’école, mon père assistait à une heure d’enseignement, sans d’ailleurs intervenir lui-même dans celui-ci. Il n’a fait exception à cela que dans un seul
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Johann Heinrich Wilhelm Tischbein (1751-1829), peintre allemand. Œuvre connue : Goethe dans la campagne romaine.

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cas. J’étais dissipé et, au lieu de faire attention à l’enseignement, j’avais laissé libre cours à mes propres pensées, suivant en cela ce qui s’est révélé être un trait régulier chez moi jusque dans des époques bien plus tardives. Et je fus soudain arraché à cet état par une gifle que mon père, contrairement à son habitude, m’avait donnée. Je vois encore devant moi le visage punitif du père, qui ici manifestement était passé involontairement du rôle de l’auditeur attentif à celui de l’éducateur familier. Comme dans le premier cas, il se peut bien aussi qu’un affect d’effroi, une douleur favorisent l’adhésion dans le souvenir ; pourtant, dans l’ensemble de mes impressions, ce motif de déplaisir n’a, à côté de cette force isolante des représentations accompagnatrices, qu’une signification accessoire. Ainsi, une règle s’applique déjà selon toute apparence à ces souvenirs les plus précoces considérés d’un point de vue psychologique, c’est qu’il n’y a tout bonnement aucun processus isolé dans notre conscience, mais seulement des liaisons de processus, qui constituent une connexion et, par le biais de celle-ci, s’établissent fermement l’un avec l’autre dans le souvenir. C’est la règle de la continuité de la conscience, qui ainsi se confirme déjà pour la première apparition de cette dernière. Mais c’est pour cette raison que l’on ne peut pas non plus affirmer avec une certitude absolue que n’importe quel souvenir, que l’on est enclin à considérer comme le plus précoce, l’est effectivement ; tout ce que l’on peut dire, c’est que sa liaison avec les représentations accompagnatrices le marque comme tel. 2. Une révolution de village. Intérêt des Allemands pour les destinées de la Pologne. L’année 1848. La Révolution Badoise de 1849. La République Badoise et sa fin. L’entrée en guerre de la Prusse et le tribunal de guerre de Rastatt. Il n’y a plus que peu de gens aujourd’hui qui se rappellent le temps où le pays de Bade a été, six mois durant, une république autonome. Mais le nombre de ceux qui ont vécu, au moins en partie, avec leur pleine conscience, les décennies précédentes, est sans doute encore plus limité. J’appartiens à ce petit nombre, et je me souviens d’une scène qui jette une lumière remarquable sur l’ambiance politique de cette époque. Mes parents habitaient dans une petite bourgade ou plutôt dans un grand village au milieu du Bade, appelé Heidelsheim. Le jour précisément où j’avais réussi ma première année d’école communale, à peu près à l’époque comprise entre 1838 et 1840, j’étais assis sur l’escalier de la maison de mes parents quand, sur la place du marché qui se trouvait devant moi, un cortège bigarré se mit en mouvement. Les meneurs traînaient un arbre gigantesque qu’ils dressèrent au mi-

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lieu de la place et dont on me dit que c’était un « arbre de la liberté ». Même si je ne pouvais pas comprendre de façon distincte ces mots, leur signification se dessina progressivement et approximativement pour moi quand, tandis que l’obscurité se faisait, une grande foule se rassembla devant la maison du maire qui habitait en face, avec force cris, et que soudain un feu clair jaillit du bâtiment. Je vois encore devant moi la silhouette sérieuse du bailli, venu du voisinage, aller et venir dans la chambre de mes parents, puis l’arrivée sur la place d’un escadron de dragons devant lequel la foule se dispersa en tous sens. C’était une vraie révolution de village, et ce prélude étrange s’est passé dans la même région où s’est déroulée plus tard principalement la Révolution badoise de l’été 1849. Il s’agissait à vrai dire, dans ce cas, non de questions politiques, mais de partis d’espèce relativement indifférente, qui s’étaient constitués autour de la personne du bourgmestre qui gouvernait le village. Mais ce qui plus tard a rappelé d’une manière particulièrement vive cette scène dans ma mémoire, ce n’est pas son occasion inconnue, mais la relation dans laquelle elle a été intégrée par les participants aux événements de l’époque. En effet, à Heidelsheim, les citoyens s’étaient divisés en deux partis qui luttaient violemment l’un contre l’autre. L’un, les partisans du bourgmestre, se définissait comme les Russes, l’autre, son adversaire, comme les Polonais, apparemment en souvenir de la révolte polonaise qui s’était passée plusieurs années auparavant en 1830. Pour concevoir cette répercussion lointaine d’un événement politique relativement distant, il faut songer à l’intérêt qui a longtemps tressailli dans les âmes allemandes après cette révolution polonaise. À l’époque dont je parle, on entendait toujours dans les rues des bourgades allemandes la fameuse chanson « La Pologne n’est pas encore perdue ». Et moi-même, je me rappelle qu’en 1851 encore, j’ai chanté en me servant d’un livre de chansons d’étudiants le duo touchant entre Kosziusko et Lagienka, dans lequel ces généraux célèbres déplorent leur défaite. Et encore une fois, à une époque beaucoup plus tardive, quand au milieu de la dernière guerre le Congrès de Pologne2 a été déclaré État autonome par les Forces du milieu, cette scène villageoise de ma jeunesse la plus précoce a resurgi avec vivacité en moi. Les temps à vrai dire avaient changé, entre l’époque où les citoyens d’une petite cité fédérale qui, mue par un enthousiasme radicalement désintéressé, s’était nommée Pologne, étaient allés en prison pour être punis de leur putsch, et
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Le Royaume du Congrès (ou Royaume de Pologne) est l’entité politique polonaise créée au Congrès de Vienne (1815) à partir du Duché de Varsovie, quand les grandes puissances européennes réorganisèrent l’Europe après les guerres napoléoniennes.

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maintenant, où le Reich allemand mettait en scène comme l’un des premiers résultats de ses victoires la libération de la Pologne qui subissait auparavant la domination russe. Quoiqu’il en soit, un trait caractéristique, qui a peut-être relié ces événements très éloignés dans ma mémoire, est commun à tous deux : c’est l’implication avec laquelle l’Allemand, dans certaines circonstances, fait siens les intérêts de nations étrangères, alors qu’il oublie de penser aux siens propres. Toujours est-il que le lien qui, dans mon souvenir, relie cette révolution de village avec les événements ultérieurs de 1848, 1849 et finalement, dans leurs répercussions fantomatiques, avec ceux de ces dernières années, est à nouveau un exemple de cette connexion intérieure qui en nous relie l’un à l’autre des vécus apparentés à travers de vastes distances et par le biais de contenus tout à fait divergents. Ces liaisons peuvent enfin elles-mêmes rétrocéder dans le souvenir. Elles ont coutume de continuer à vivre dans les intérêts spirituels, qui interviennent de façon déterminante dans notre destin ultérieur. Quand j’ai commencé à me remémorer le passé, c’était déjà ce point de vue qui s’était imposé à moi dans la description de cette révolution de village, dont je pourrais dire qu’elle a été mon premier vécu politique. Pour celui qui ose entreprendre d’écrire une biographie, le premier mouvement naturellement, c’est de décrire les événements dans l’ordre où ils ont effectivement été vécus. Mais si l’on imagine maintenant cette méthode étendue à l’historiographie en général, il en résulte à l’évidence une confusion fâcheuse, qui transforme l’histoire en une accumulation de faits sans rapports. Or ce qui vaut pour la vie d’un peuple vaut jusqu’à un certain point aussi pour la vie de l’individu. Chaque homme vit en fait plusieurs vies l’une à côté de l’autre, qui forment sans doute toutes une connexion, et dont pourtant chacune individuellement suit son cours particulier. Cependant, dans le domaine de la vie individuelle, la diversité d’une juxtaposition de ce genre peut finalement être aussi grande que dans le domaine de la vie sociale. Il se peut même que l’aspect précisément que l’on devrait considérer comme présent chez tout un chacun, l’aspect politique, recule complètement à l’arrière plan, ce qui est d’autant plus frappant que les relations avec la communauté qui nous entoure sont, à leur tour, les seules qui soient communes à tous les hommes. Je crois d’autant plus que là où cela ne se produit pas, là où plutôt, favorisées par l’incursion des événements vécus dans les destinées de la vie, elles ont joué un rôle éminent quelconque, il faut de droit qu’elles soient placées devant toutes les autres. Car partout l’individu procède de la communauté. Les conceptions, les aspirations et les actions personnelles de l’individu sont quand même en dernier ressort des pro-

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duits de la vie sociale, à partir de laquelle les orientations particulières de la vie personnelle se développent. Si mon vécu politique le plus précoce a été la révolution du village de Heidelsheim, celle-ci n’est pas restée la seule révolution que j’aie vécue dans une proximité immédiate et dont j’aie conservé dans mon souvenir une série d’images impressionnantes. Je vois encore devant moi la table ronde des politiciens allemands et autrichiens qui s’étaient retrouvés, alors qu’ils étaient en route pour le parlement préparatoire de Francfort, dans la salle du musée de Heidelberg. Il y avait parmi eux Anastasius Grün3, le célèbre poète viennois, à côté d’autres esprits dirigeants de l’époque, que je regardais avec une admiration étonnée depuis la galerie de la salle des fêtes. De même, je vois devant moi la cour du château ornée de gonfanons bruissants rouges et noirs avec des tresses de lierre, et les tribunes avec les députés de la gauche de Francfort, entre autres Robert Blum4 qui, avec son éloquence convaincante, émouvait jusqu’aux larmes les auditeurs qui avaient afflué de la ville et des environs. Mais à côté de ces scènes portées par l’enthousiasme des masses, il ne manque pas non plus parmi mes souvenirs d’autres images, dans lesquelles se reflètent à plus petite échelle les grands combats de rue de Berlin et de Vienne. J’ai encore sous les yeux un cortège de paysans de l’Odenwald qui, armés de leurs faux, pénétraient dans la ville pour enlever aux citadins leurs possessions superflues, mais qui prirent la fuite devant la défense civile armée de fusils – une scène dans laquelle se répétait le putsch plus célèbre qu’avaient organisé dans l’Oberland badois, en mars déjà, Hecker5 et Struve6, alliés à une bande de partisans français commandés par Georg Herwegh7, l’auteur des « Poèmes d’un vivant » que moi et mes camarades de même âge nous lisions alors avec enthousiasme.

Anastasius Grün, pseudonyme d’Anton Alexander Graf von Auersperg (1806-1876), homme politique et compositeur autrichien. 4 Robert Blum (1807-1848), politicien allemand de l’époque de la révolution de Mars, exécuté à Vienne. 5 Friedrich Franz Karl Hecker (1811-1881), homme politique allemand et révolutionnaire. Exil aux USA. 6 Gustav (von) Struve (1805-1870), politicien allemand, ayant participé à la révolution de 1848-49 à Baden. A fui d’abord en Suisse, puis aux USA. 7 Georg Friedrich Rudolph Theodor Herweg (1817-1875), poète d’inspiration socio-révolutionnaire, ayant participé au Vormärz ; il était également traducteur.
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Si ces événements précédant l’Assemblée nationale dans la Paulskirche8 de Francfort avaient été des putsch rapidement passés, la révolution badoise de l’été 1849, qui suivit la dissolution du premier parlement allemand, a laissé une impression incomparablement plus profonde, bien qu’ici aussi j’aie observé que les révolutions se fixent relativement peu dans la mémoire de ceux qui ne les ont pas vécues, notamment quand elles n’ont pas été suivies par des changements politiques durables. Ainsi, j’ai souvent noté que dans le Bade, même chez des personnes qui prennent vivement part aux événements politiques actuels, il n’y a plus qu’une connaissance très minime du passé politique, sous bien des rapports exemplaire, de ce pays. Les combats constitutionnels, qui remontent jusqu’aux années vingt, ont totalement disparu ici de la mémoire de la génération vivante, et il en va de même de la république badoise de 1849 : les événements qui à l’époque se déroulaient dans un espace plus étroit étaient sous bien des rapports semblables à la situation politique d’aujourd’hui, mais chez la plupart de mes compatriotes, ils n’ont pourtant laissé qu’un souvenir obscur. Toutefois, ici aussi, cela ne s’applique guère au petit nombre de ceux qui comme moi-même ont vécu dans cette République. Je vois encore la silhouette resplendissante de Mieroslawski9, le général polonais, chevaucher à travers les rues. Il était venu avec des légionnaires de sa région, répondant à sa nomination par le gouvernement provisoire au rang de commandant en chef de l’armée républicaine, laquelle consistait, à côté du contingent badois allié presque complet, en un nombre non négligeable de partisans venus de tous pays. Un adolescent à la chevelure blonde tombante accompagnait le général, faisant avec lui un contraste étrange : c’était le ministre de la guerre Franz Sigel10, républicain, qui plus tard, après avoir émigré en Amérique, comme la plupart des autres fonctionnaires de la république, s’y était illustré dans la guerre civile comme un officier de valeur. Dans le Bade, il était passé directement du stade d’élève officier à celui de ministre de la guerre. De même, un élève des finances publiques avait pris le département des finances, un instituteur celui du culte et de l’enseignement, et un avoué venu de la ville de Bruchsal, voisine de l’ancien lieu de résidence de mes parents, avait été élevé à la dignité de ministre dirigeant.
8 Église (Saint Paul) de Francfort où siégeaient, de 1848 à 1849, les délégués de l’Assemblé nationale de Francfort, première représentation allemande à être élue librement. 9 Ludwik Mieroslawski (1814-1878), général polonais, activiste révolutionnaire, commandant de mouvements révolutionnaires, écrivain politique. 10 Franz Sigel (1824-1902), officier allemand ayant émigré aux USA.

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J’ai aussi vécu la fin tragique de cette brève république, encore une fois dans une proximité presque immédiate, quand, depuis la hauteur du Gaisberg11 à Heidelberg, j’ai vu briller les canons de la bataille de Waghäusel12, au cours de laquelle l’armée prussienne, sous la conduite du prince de Prusse d’alors, le futur empereur Guillaume, a poussé les troupes républicaines à s’allier à lui. L’illumination préparée le soir de ce jour-là dans la ville a laissé une impression inoubliable en moi ; elle était censée, selon le bourgmestre, célébrer la victoire de l’armée badoise, mais en vérité elle était destinée à montrer le chemin aux partisans fuyant par l’Odenwald. Les meneurs de la Révolution s’étaient aussi sauvés en Amérique et en Suisse, pour une petite partie en France, s’ils n’avaient pas été faits prisonniers ou s’ils n’étaient pas tombés, victimes ensanglantées du tribunal de guerre de Rastatt13. Le jour suivant la bataille, un régiment prussien est arrivé, et le premier effroi qu’il avait causé étant passé, la population féminine et la jeunesse de la ville ont très vite sympathisé avec lui. Ainsi, j’ai bénéficié de mon premier cours de musique auprès d’un brave grenadier de Poméranie, qui m’a appris les rudiments de la clarinette. 3. Influences du corps des fonctionnaires allemands sur la vie politique. La vie constitutionnelle badoise. Répercussion de la position politique sur les universités. Le passé politique de l’État badois. Plus que les autres hommes, celui qui se propose de rédiger ses Mémoires a sans doute l’impression que chaque personne mène non pas une seule vie, mais plusieurs côte à côte, qui parfois divergent largement. Mais je crois avoir remarqué que si c’est le cas, l’ampleur de ce processus dépend à un haut degré des circonstances temporelles. En 1848, et sans doute aussi de nouveau au début de la dernière guerre, tout le monde chez nous faisait de la politique. Mais dans la grande période de paix qui avait précédé, un nombre important d’Allemands s’étaient tellement éloignés de la participation aux affaires politiques que pour eux, cette facette de la vie publique n’existait tout simplement pas. Je me rappelle ainsi qu’une fois, un collègue physiologiste très remarqué dans sa science et célèbre par la richesse de ses études, m’a dit qu’il n’avait pas vu un journal depuis bien des années, parce que l’on ne peut rien apprendre de cette sorte de littérature. Celui qui songe à la composition des parlements allemands de 1848 et de 1914 pourra sans doute y voir une confirmation
Montagne à proximité de Heidelberg, qui appartient à l’Odenwald (forêt). Ville où les révolutionnaires ont été défaits par les Prussiens en 1849. 13 Forteresse prise par les Prussiens en 1849.
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indirecte de cette expérience individuelle. D’une façon exagérée, mais sans doute exacte si l’on considère le caractère général de cette assemblée importante, le parlement de la Paulskirche a été appelé par bien des gens le Parlement des professeurs ; pour le Reichstag allemand de 1914, personne assurément ne choisirait ce nom, on l’appellerait peut-être plutôt le parlement des partis confessionnels et sociaux, mais, au regard des affaires patriotiques générales, il peut être qualifié de parlement relativement non politique. C’est pourquoi, si l’appel à l’instauration d’une éducation civique dans l’avenir s’est aujourd’hui universellement répandu en Allemagne, on peut sans doute y voir un signe de la conviction, devenue progressivement assez générale chez les personnes cultivées, que nous sommes entrés dans la dernière guerre avec une représentation populaire parlementaire qui, autrement que le Parlement des professeurs de Francfort, mais en soi pas moins que lui, a été défavorable à la situation politique. Ce n’est pas le cas au même degré dans d’autres pays, et en particulier, la chambre des députés en France fait sous ce rapport un contraste éclatant avec le Reichstag allemand passé. Toutefois, je crois que ce n’est pas seulement une particularité nationale qui, à côté de la classe des spécialistes qui prennent le contrôle, a éloigné de la participation à la vie politique le monde des savants allemands et une partie non négligeable des gens cultivés en général ; non, je pense que, comme pour d’autres choses, cette face obscure du caractère allemand s’accompagne d’une face lumineuse. Elle réside dans cette excellence reconnue du fonctionnariat allemand, qui trouvait son expression la plus brillante dans la position que lui assigne Hegel dans sa Philosophie du droit, en tant qu’il dirige et organise l’ensemble de la vie publique. Dans d’autres pays, la représentation populaire puise une partie non négligeable des impulsions politiques qui viennent d’elle dans son rapport au gouvernement et à ses organes. Dans les petits États allemands du passé, les fonctionnaires constituaient une partie essentielle des députés du Landtag. Ainsi par exemple, dans le Bade, autrefois, les fonctionnaires de l’administration constituaient, à côté de quelques propriétaires, le parti conservateur ; les fonctionnaires de justice, à côté de quelques avoués, agriculteurs et négociants en vin, le parti libéral. Il me faut d’ailleurs remarquer ici que la plupart des négociants en vin, auxquels j’ai plus tard moi-même appartenu pendant quelques années, ne l’étaient pas de métier ; ce nom recouvrait une catégorie de métiers bourgeois qui, d’après l’ancienne Loi électorale badoise, avaient droit d’éligibilité au Landtag. Pour exercer ce métier, il suffisait d’acquérir une patente, dont personne toutefois n’était obligé de faire usage. De ce fait, presque aucun des négociants en vin

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officiels de la chambre corporative n’étaient de véritables négociants en vin. Ces caractéristiques de la vie constitutionnelle des petits États allemands ont sans doute été partout les mêmes dans les temps anciens, avec des différences insignifiantes, et, ce qui est peut-être plus important pour la situation culturelle générale, elles se préparaient déjà à l’école et à l’université. Dans les universités régnait, comme une tradition du début du dix-neuvième siècle, le système de l’union avec sa scission en associations territoriales ou corps (Korps)14 et en confréries (Burschenschaften)15 d’étudiants. Les corps représentaient pour une partie non négligeable le futur fonctionnariat, les confréries d’étudiants avec les traditions des Guerres de libération, encore actives en leur sein, représentaient la bourgeoisie libérale, et il n’était pas rare que l’appartenance à l’une de ces classes se transmette du père au fils, ce qui entraînait une certaine hérédité des métiers. Si le corps représentait l’orientation conservatrice, et la confrérie l’orientation progressiste, il était par ailleurs évident que ces différences n’étaient pas très profondes, et qu’elles suivaient un cours parallèle à l’indifférence générale des gens cultivés envers la vie politique. Quoi qu’il en soit, il y avait en général au Bade, qui constituait le plus ancien des États constitutionnels allemands, une activité politique un peu plus intense qu’ailleurs, et elle s’est animée notamment dans les mouvements révolutionnaires des années 1848 et 1849, qui représentent en général un point de retournement caractérisé par le fait que la domination des corps dans la vie académique a commencé progressivement à se transmettre aux confréries d’étudiants. À Heidelberg, ce changement a été caractérisé par le fait que quelques membres du Corps des Souabes, en 1848, se sont retirés de cette école habituelle du fonctionnariat badois sous la conduite du clinicien plus tard célèbre Adolf Kussmaul16, pour fonder une Confrérie qui à partir de là a été influente et, pour la première fois, de nouveau active politiquement. Ailleurs, cette cohésion entre l’appartenance à un corps et la carrière politique s’est maintenue plus longtemps encore ; et particulièrement en Prusse, jusqu’à ces dernières années, la tradition selon laquelle l’ancienne appartenance à certains corps est un préalable néces14

La plus ancienne association d’étudiants encore existante. Elles sont bâties sur le principe de la tolérance. Les étudiants portent des couleurs et pratiquent les Mensuren (duels, cf. plus bas). 15 Forme de société d’étudiants dans les pays germaniques. Le mouvement Burschenschaft se consacra à l’unification allemande et surtout aux droits de liberté, par exemple la liberté de la presse. 16 Adolf Kussmaul (1822-1902), médecin et chercheur allemand.

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saire à la carrière d’homme d’État est restée vivante, raison pour laquelle on disait des diplomates allemands des Cours étrangères que beaucoup d’entre eux se distinguaient aussi bien par leurs qualités de salon éminentes que par leur médiocrité politique. Cependant, l’Étatfrontière du Bade a constitué ici une certaine exception. Il a produit, avec des hommes comme Nebenius17, l’inventeur du Zollverein (union douanière), Idstein, Mathy18, Bassermann19, Welcker20 etc. un nombre non négligeable de politiciens importants, et dans d’autres circonstances encore, la population du pays a fait preuve d’une maturité politique qu’il est peut-être impossible de trouver ailleurs. Cela se manifeste encore ici, depuis ces dernières années, par une entente électorale qui s’étend à travers tout le pays entre les partis conservateur, libéral et social-démocrate ; elle a privé de leur majorité les ultramontains qui avaient obtenu pendant l’époque précédente une position prédominante. On peut bien dire hardiment qu’un tel acte de tactique électorale politique n’aurait été possible ni dans le Reichstag allemand, ni vraisemblablement dans n’importe lequel des autres parlements allemands exceptionnels. 4. Le Bade après la réaction des années cinquante. Rapports entre la vie bourgeoise générale et la vie politique. Les unions culturelles d’ouvriers. Conférences populaires dans les petites villes allemandes. Les unions culturelles d’ouvriers et les débuts de la social-démocratie. Les camarades d’union August Bebel et Karl Biedermann. Le Landtag badois. La Constitution libérale badoise depuis 1860. Les partis de l’Allemagne du Sud en 1860. L’année 1866. Le Parti badois du progrès. Une conférence ministérielle badoise. Discours de Mohl et Bluntschli en mai 1866. Le congrès des députés allemands à Francfort-sur-leMain. Bouleversement de l’état d’esprit populaire après Königgrätz. Interpellation sur le projet badois de troïka en octobre 1867. La situation du Bade après 1866. Mort de Mathy. S’il est une règle qui vaut pour la plupart des hommes, à savoir que leur vie englobe plusieurs courants de vie indépendants qui se déroulent côte à côte, il n’y a sans doute pas de domaine dans lequel cette règle s’applique d’une manière plus marquée que ce n’est le cas
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Karl Friedrich Nebenius (1784-1857), haut fonctionnaire badois. Karl Friedrich Wilhelm Mathy (1807-1868), homme politique et journaliste badois. A exercé une activité de banquier. 19 Ernst Bassermann (1854-1917), homme politique allemand. A été président du parti libéral. 20 Peut-être Friedrich Gottlieb Welcker (1784-1868), philologue et archéologue allemand.

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simultanément dans la vie professionnelle fondée sur le travail scientifique et dans la vie publique qui se manifeste dans les intérêts suscités par la commune, l’association et la politique. On est enclin à distinguer occupations privées, professionnelles et publiques, dans un sens général, comme des cercles de vie existant l’un à côté de l’autre, mais je serais tenté de croire que les relations entre ces occupations sont quand même plus étroites que celles qui existent par ailleurs entre métier individuel et intérêt social. C’est déjà ce que prouve le fait que celui qui a des préoccupations personnelles se trouve toujours en même temps au sein de relations sociales au sens général, alors que, comme nous l’avons déjà remarqué, nombreux sont ceux qui n’ont tout bonnement pas d’intérêt public, en particulier politique. Il leur est d’autant plus possible, là où ces intérêts sont présents, d’exister indépendamment l’un à côté de l’autre. Le pays de Bade offre peut-être, parmi les petits États allemands, les exemples les plus nombreux de cette juxtaposition, et le passé politique de l’État pourrait avoir soutenu de façon essentielle ces intérêts politiques indubitablement plus vifs que dans le reste de l’Allemagne. Celui qui, comme cela m’est arrivé, a assisté depuis son enfance à une série de bouleversements, allant de la révolution de village jusqu’à la fondation du nouveau Reich allemand, et au-delà encore, aura, de ces événements, des souvenirs qui ne disparaîtront pas si facilement de sa mémoire, et qui auront la tendance naturelle à se lier. Ainsi cette révolution de village aurait-elle difficilement pu rester fixée dans ma mémoire si les révolutions de 1848 et de 1849, et finalement, avec elles, les changements politiques des jours suivants, ne me l’avaient pas sans cesse remise en mémoire. Mais cette parenté intime entre des événements par ailleurs tellement éloignés montre que c’est avant tout la vie politique qui apporte une continuité de ce genre, si bien que cette vie se cristallise dans le souvenir personnel comme une espèce de vie spéciale. C’est pourquoi mon passé politique me paraîtrait peut-être à moi-même une anomalie, si je n’étais pas conscient qu’il constitue un ensemble qui existe pour soi. Si nombre de lecteurs de ces Mémoires trouvent étrange que je commence par des choses qui en apparence n’ont que très peu affaire avec le reste de ma vie, et que je les extraie d’abord comme un contenu qui existe pour soi, je ne saurais me tirer d’embarras autrement qu’en taisant une partie de ces souvenirs qui est restée conservée dans ma mémoire plus vivement que bien d’autres. Car le destin a fait que la juxtaposition habituelle de divers intérêts de la vie pendant plusieurs années m’a mené à un changement de métier auquel, je le présume, mes impressions politiques de jeunesse n’ont pas manqué de prendre part.

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Il ne m’a pas été accordé de jouer un rôle particulièrement éminent dans la vie publique de ma patrie. Mais c’était une époque pendant laquelle, après un calme politique qui avait duré presque dix ans, un nouveau mouvement s’était emparé des esprits. Cette époque a commencé pour le pays de Bade, après la réaction des années cinquante, par un courant libéral saisissant tout le pays, et qui avait été provoqué par un concordat conclu par le gouvernement d’alors avec la curie. Ce courant coïncidait pour moi avec les premières années de mon poste de dozent, et les aspirations actuelles des universités populaires me le rappellent sous bien des rapports. J’avais alors été élu président de l’Union culturelle des ouvriers21 de Heidelberg. Aussi, en dehors de conférences d’enseignement et de culture générale dans le cadre de cette Union, je m’étais associé avec un certain nombre de collègues aussi âgés que moi pour faire des conférences que nous prononcions devant la bourgeoisie de diverses villes, avec pour but de rassembler le bénéfice pour construire une Maison des ouvriers. Parmi mes collègues, ce sont principalement Moritz Kantor22, le mathématicien, August Thorbecke et Wilhelm Wattenbach23, les deux historiens, qui ont participé à ces conférences d’hiver. L’organisation plus systématique des conférences itinérantes en Allemagne n’apparaît sans doute qu’à une période un peu plus tardive, mais notre entreprise était malgré tout un modeste précurseur dans cette direction. Je me rappelle notamment de deux de ces conférences que j’ai prononcées, l’une à Pforzheim, l’autre à Baden-Baden. Elles sont restées dans ma mémoire parce qu’elles m’ont appris que lors de semblables conférences devant les cercles cultivés de petites villes, les intérêts qui occupent ces cercles ne coïncident pas toujours avec ceux qui prédominent justement dans la science. J’ai parlé à Pforzheim de « La Conservation de la force ». Lorsque je suis arrivé dans l’auditorium, j’ai été étonné de voir rassemblés devant ma chaire une quantité de vieilles gens, hommes et femmes. Après la conférence, je fus interpellé par un monsieur que je connaissais, qui m’exprima ses doutes sur le fait

Arbeiterbildungsverein. Rassemblement d’ouvriers et d’artisans visant l’acquisition du savoir et de la culture et qui conduisit pendant le Vormärz au développement d’une conscience de classe prolétarienne. 22 Moritz Cantor (1829-1920), premier professeur d’histoire des mathématiques en Allemagne. Créa ou co-édita plusieurs revues scientifiques allemandes de la fin du XIXe siècle. 23 Wilhelm Wattenbach (1819-1897), historien allemand.
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que le soleil, comme le pensait Monsieur Robert Mayer24 d’après ce que j’affirmais, était une aussi grande source de force, car lui-même s’asseyait volontiers au soleil mais n’avait encore rien senti d’une augmentation de ses forces. Je compris alors qu’il s’était attendu à entendre des conseils sur la meilleure manière de s’y prendre pour rester jeune, et qu’il tentait de ce fait, autant que faire se peut, de transformer un thème physique en une règle de vie pratique. Dans la ville de Baden, qui, après le départ des curistes, était volontiers prête à entendre des conférences sur les découvertes les plus récentes, j’ai parlé de la théorie darwinienne. Elle occupait alors très vivement le monde savant, encore sous la première impression des écrits de Haeckel25. Mais dans la société cultivée de Baden, qui en hiver menait une vie relativement tranquille, presque rien n’en avait pénétré. Quand j’ai déballé de ce fait, dans l’amphithéâtre qui avait été mis à ma disposition, diverses images d’embryons, et notamment des embryons de singes et d’humains à des stades de vie précoces, pour les accrocher au mur comme objets de démonstration, le directeur des divertissements hivernaux de Baden, qui m’accompagnait, recula, effrayé. Semblables photos, dit-il, étaient interdites par la décence, notamment en présence de dames. Rien n’y fit, je dus remballer mes figures et me contenter de faire allusion oralement pendant la conférence à leur contenu. À vrai dire, le projet d’employer le bénéfice de ces conférences pour bâtir une Maison des ouvriers n’a pas abouti, parce que les membres de l’Union culturelle des ouvriers, au fil des ans, se sont dispersés à tous les vents et les compagnies d’ouvriers (Arbeitergenossenschaft), qui sont venues plus tard prendre la place de ces Unions, ont emprunté de nouvelles voies et n’ont plus rien voulu savoir de leurs dirigeants bourgeois du début. Ce passage des Unions culturelles aux Unions ouvrières s’est accompli avec l’apparition des grands agitateurs Ferdinand Lassalle26 et Karl Marx. Il a été tellement rapide que les assemblées d’ouvriers, dont les orientations différaient, siégeaient parfois encore côte à côte, avant de s’engager toutefois rapidement
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Julius Robert von Mayer (1814-1878), médecin et physicien allemand, l’un des fondateurs de la thermodynamique (première loi de la thermodynamique : l’énergie ne peut être ni créée ni détruite). 25 Ernst Heinrich Philipp August Haeckel (1834-1919) était un biologiste, philosophe et libre penseur allemand. Il a fait connaître les théories de Charles Darwin en Allemagne et a développé une théorie des origines de l’homme. 26 Ferdinand Lassalle (1825-1864), homme politique allemand, penseur, socialiste et écrivain.

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dans un combat qui se fit de plus en plus acharné. Un grand nombre de mes amis ont salué le début de cette transition comme l’avènement d’un état de paix, non pas entre ouvriers et patrons, mais dans le sens d’un équilibre des antagonismes de classes, ce qui est encore plus évident quand on le compare à l’antagonisme ultérieur. En particulier, quand les journées des Unions culturelles eurent lieu avec la participation de centaines de membres des milieux ouvriers, universitaires et d’autres cercles des classes cultivées, et surtout quand, ce qui se passa parfois, ces assemblées d’ouvriers furent fréquentées par les habitants d’un grand nombre de villes allemandes, une période splendide pour l’état de la culture allemande sembla se faire jour. Ces réunions étaient caractérisées par le fait que les antagonismes initialement politiques ne jouaient aucun rôle. Je me souviens ainsi d’une réunion de présidents d’Unions culturelles d’ouvriers dispersées dans tout le Bade, qui se composait d’un conseiller du tribunal fédéral de Fribourg, d’un directeur de lycée de Pforzheim, d’un habitant de Mannheim qui devint ultérieurement social-démocrate, et de moi-même, et à laquelle se joignit le fondateur de la Frankfurter Zeitung, qui se trouvait de passage. Un nombre incomparablement plus élevé de membres des milieux bourgeois et ouvriers se réunit vers 1863 en une grande assemblée, dont les participants venus principalement du Wurtemberg et du Bade appartenaient en partie à la classe bourgeoise, en partie à la classe ouvrière. C’est au cours de cette assemblée que j’ai rencontré pour la seule fois de ma vie Albert Lange27, l’auteur de l’histoire du matérialisme, qui vivait alors à Zurich en tant que professeur de « philosophie inductive ». Ce fut peut-être la seule fois où ces aspirations de jeunesse agirent sur ma vie scientifique ultérieure. Car j’ai des raisons de penser que ma nomination à Zurich, qui eut lieu plusieurs années après, ne devait pas son origine à la faculté qui s’y trouve, mais à Albert Lange, nommé auparavant à Marburg, qui jouissait d’un grand prestige auprès du gouvernement démocrate suisse. Enfin, lors d’un rassemblement particulièrement important de ces Unions ouvrières, où une grande partie d’entre elles avaient été convoquées à Leipzig, longtemps avant que j’aie moi-même vu ce nouvel endroit où j’habite maintenant, les relations que j’entretenais dans ce cadre ont été l’occasion d’un échange épistolaire qui verse une lumière claire sur le contraste entre ces débuts et leurs conséquences sociales et politiques ultérieures. Je devais représenter un grand nombre d’Unions
27 Friedrich Albert Lange (1828-1875), historien et philosophe allemand. En 1861, il se consacra à la politique et se rangea du coté d’Auguste Bebel (fondateur du parti socialiste démocrate). A notamment écrit une Histoire du matérialisme et critique de son importance à notre époque.

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badoises lors d’une assemblée à Leipzig, mais je ne pus faire le voyage, et je me tournai de ce fait vers le président de l’Union de Leipzig, qui vivait ici à l’époque comme maître tourneur, August Bebel28. Bebel me conseilla alors une personne appropriée à cette fonction de représentation, le professeur Karl Biedermann29, qui assumerait volontiers la charge et s’y prêterait particulièrement bien. Mais à vrai dire, cette paix fut de courte durée. À partir du moment où les discours agitateurs de Ferdinand Lassalle commencèrent, les Unions culturelles ne menèrent plus dans la plupart des petites villes qu’une vie modeste, ou bien les ouvriers préférèrent se rendre indépendants. À la place des promenades au Königsstuhl30 de Heidelberg, que les Unions culturelles des ouvriers avaient entreprises dans la nuit du 1er mai, s’installèrent au fil du temps les grands cortèges diurnes du 1er mai, auxquels vint bientôt s’associer la proclamation de ce jour comme jour férié général des ouvriers. À cette époque du début des années soixante, il n’y avait qu’un pas de la présidence de l’Union culturelle au statut de membre des chambres corporatives. C’était une époque où des assemblées populaires se constituaient, sous l’influence de la querelle suscitée par le concordat badois. Lors d’un discours que je fis à Offenburg à l’occasion d’une de ces assemblées, un grand nombre d’amis et de connaissances me nommèrent candidat de la deuxième chambre badoise pour la ville de Heidelberg, alors que l’insouciance du Palatinat, que l’on connaît, fit échouer ultérieurement d’une manière inattendue un concitoyen déjà désigné avec certitude pour être député. Je passai à partir de ce moment-là environ 4 ans à Karlsruhe, où je participais en grande partie au cercle des députés du Landtag appartenant à toutes les classes possibles, du paysan jusqu’au fonctionnaire et à l’avocat. Un cercle plus large, auquel appartenaient le ministre August Lamey31 et les deux dirigeants de ce qui s’appelait alors le Parti progressiste, Karl Eckhart et Friedrich Kiefer, se réunissait quotidiennement, avec une douzaine d’autres députés, à la table de midi du Darmstädter Hof, alors que les soirs étaient dévolus le plus souvent à
August Bebel (1840-1913), artisan allemand devenu homme politique. Il fonda en 1869 le Parti social-démocrate des travailleurs, qui devint le SPD en 1890 et dont il fut président en 1900. Opposant acharné à Bismarck, il fut plusieurs fois emprisonné. 29 Friedrich Karl Biedermann (1812-1901), homme politique allemand, publiciste et professeur de philosophie. 30 Trône royal construit en pierre à la fin du XIVe siècle. 31 August Lamey (1816-1896), homme politique et juriste badois. En tant que chef de file des Libéraux, il a suscité un grand nombre de réformes.sss
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des séances de la commission ou à d’autres travaux. La rédaction de la Loi fondamentale du Bade s’était accélérée. Elle fut pendant ces années inspirée par le génial Lamey, qui, en position de professeur à Fribourg, venait d’être appelé à un poste de dirigeant au niveau de l’État, et qui en quelques années vint à bout d’un travail de réforme considérable. Furent créés : une nouvelle organisation administrative, un code pénal policier, une loi sur l’égalité citoyenne de tous les ressortissants du Land sans distinction de religion, une loi d’installation dans le pays, et plus tard une loi pour l’abolition de la juridiction universitaire, dont on me confia le rapport de commission. La discussion de cette dernière loi est une curiosité peut-être liée à la coutume académique du tutoiement familier, lequel remonte vraisemblablement aux débuts de la constitution badoise, et est en vigueur chez tous les députés. Cette curiosité, c’est que lors de la discussion de cette loi, les partis par ailleurs existants furent entièrement supprimés et remplacés par de nouveaux : les membres de la chambre, qui autrefois avaient été membres d’un corps, constituèrent en effet une petite minorité votant contre la loi, alors que tous les autres, évidemment, l’approuvaient. Enfin fut obtenu le plus important : une loi qui régulait les rapports entre l’État et l’Église, et un vaste code scolaire qui plaçait les écoles populaires sur une base nouvelle, en retirant à l’école elle-même l’ensemble de l’organisation de ces établissements dans les conseils scolaires de district, et en mettant fin à l’inspection religieuse des écoles. Je dus également participer aux longs conseils de commission traitant ce dernier point. Ce nouveau code scolaire a permis qu’au fil des années suivantes, dans certaines villes, les écoles populaires deviennent d’elles-mêmes des écoles uniques, car beaucoup de parents envoyaient leurs enfants à l’école populaire au moins dans les classes les plus basses, un usage qui par ailleurs, comme le montre mon propre exemple, existait déjà depuis longtemps pour les habitants des districts du Land. Mais si plus tôt cela n’avait été le cas que de façon exceptionnelle, c’était toutefois l’école communale qui maintenant expérimentait cette situation de temps en temps, et je considère qu’il n’est pas impossible que cette habitude aurait continué et se serait établie si, dans la période qui a suivi, le parti social-démocrate – qui ne s’était éveillé dans ces régions à ses débuts qu’en 1870 et ne s’était définitivement constitué qu’en 1875 – n’avait pas troublé cette paix, rejetant par là aussi l’école dans son état antérieur. Je laisse en suspens la question de savoir quelles circonstances en Allemagne du Sud, par rapport aux changements au-delà de la ligne du Main32, ont retardé la transformation des anciennes Unions culturelles inoffen32

Ligne formée par le fleuve Main divisant le nord et le sud de l’Allemagne.

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sives en Unions de travailleurs socio-démocrates. Il se peut que la situation des ouvriers, meilleure en général, y ait le plus contribué, ainsi que le fait, non rare dans les parties basses et moyennes du Bade, que le paysan exploitant un petit champ est en même temps actif comme ouvrier d’industrie dans l’usine ou la ville voisine. De même, la floraison plus importante qu’elles ont connue en Allemagne du Sud aura sans doute maintenu les Unions culturelles, pendant une plus longue période, à un stade que les Unions des Länder du Nord avaient déjà franchi depuis longtemps. Le caractère des Allemands du Sud, plus démocratique et pour cette raison plus enclin à ignorer les distinctions de classes, peut également avoir joué un certain rôle. Mais plus qu’une conscience de classe marquée, ce qui manquait à l’Allemand du Sud de l’époque, c’était une conscience nationale fortement définie. Chacun se sentait allemand, mais quand il s’agissait de savoir si c’était la Prusse ou l’Autriche qui devait être regardée comme la puissance allemande dominante, une grande incertitude régnait, et la majorité de la population se trouvait probablement du côté de l’Autriche. De même, les sympathies d’amis et de parents proches divergeaient souvent largement. Dans cette situation de doute, la chambre des représentants des divers états (Landstände) revêtait une importance non négligeable en raison de l’action en retour qu’elle exerçait sur de plus vastes cercles, et à partir du jour de Königgrätz33, leurs membres dirigeants, dans la première chambre Bluntschli34, dans la deuxième Eckhart et Kiefer, se sont tenus résolument du côté de la Prusse. Mais cette attitude ferme de la représentation populaire a essentiellement contribué à communiquer au reste de la population la même fermeté, dans la mesure où des antagonismes confessionnels ne s’y opposaient pas. Cependant, au début des années soixante, il était relativement rare que ce soit le cas, puisque ici la constitution libérale de Lamey avait conquis tous les cercles. Le puissant changement dans les rapports des partis, qui s’est accompli dans la chambre badoise dans les années 1860 à 1870 et après 1870, en est caractéristique. Dans la première de ces décennies, le parti catholique comptait dans la deuxième chambre corporative (Ständekammer) badoise deux membres sur un total de 65. L’un était un commerçant, l’autre un membre du tribunal supérieur. Tous deux représentaient des types caBataille du 3 Juillet 1866 opposant les troupes de la Prusse à celles de l’Autriche et de la Saxe. Remportée par la Prusse, elle permit à Bismarck d’imposer la solution « petite allemande » de la « question allemande ». 34 Johann Kaspar (ou Caspar) Bluntschli (1808-1881), juriste et politicien suisse. Conservateur, il était partisan de la neutralité dans la guerre austroprussienne de 1866.
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ractéristiquement différents du parti dit ultramontain35. Le commerçant annonçait son opinion sous les couleurs les plus noires. Du juge, qui prononçait des discours très longs, on affirmait qu’il parlait en modéré jusqu’au moment où les collègues de la chambre s’étaient enfuis dans le vestibule devant le flot de son discours. Cette situation, qui avait fait du combat contre les ultramontains une occupation anodine, changea considérablement après 1870 : maintenant, le rapport s’était modifié de telle sorte que le parti ultramontain avait la majorité absolue jusqu’à ce que l’entente électorale citée plus haut entre les libéraux et les socio-démocrates se fût formée. Les choses étaient différentes au début du mémorable été 1866. L’état d’esprit général était alors dirigé contre Bismarck et, en dehors de la Prusse, contre la Prusse : on les considérait comme responsables de la situation du Schleswig-Holstein et du risque de guerre qui en découlait. Même les villes prussiennes (avec pour seule exception Breslau) et la Diète de Prusse (Abgeordnetenhaus) élevèrent des protestations véhémentes contre une guerre civile allemande, et dans les États non prussiens naquit un mouvement vif en faveur d’une stricte neutralité, au cas où la guerre entre les deux grands États éclaterait. C’est surtout au mois de mai que ce mouvement antiprussien atteignit son degré le plus intense. Des relations de parenté proche entre le Grand Duc et la maison royale de Prusse faisaient que la population de l’Allemagne du Sud, dès le début, nourrissait une suspicion à l’égard du Bade ; on pensait que celui-ci oscillait entre son devoir d’État fédéral, et son attirance pour la Prusse. Cette suspicion, qui trouvait aussi à l’occasion son expression dans la presse, était pourtant indubitablement infondée. Le Grand Duc laissait plutôt ses ministres travailler dans une parfaite liberté, et il les avait maintenus précisément au poste où le conflit des deux grands États les avait trouvés. Mais leur élection avait été déterminée par la situation interne du Land. Sous ce rapport, tout dans le Bade subissait l’influence du mouvement populaire précédent de 1860, qui avait été suscité par le concordat conclu avec la Curie. Plusieurs pétitions contre ce concordat étaient parties de l’ensemble du Land ; elles incitaient le Grand Duc à renvoyer le ministre en place Stengel, et à nommer ministre de l’intérieur August Lamey, qui appartenait au parti libéral. En même temps, le parti libéral de la chambre badoise se constitua, en suivant le modèle du parti de la majorité dominante de la Diète prussienne, sous le nom de « Parti progressiste badois ». À ce moment, le mouvement
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L’ultramontanisme désigne un courant catholique dans les pays germanophones et hollandais qui consiste à tirer ses consignes de la curie romaine, du Pape.

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dirigé contre la guerre s’exprima dans un conseil confidentiel, auquel l’ensemble du ministère de cette époque invita un grand nombre de députés, dont j’étais moi aussi. La composition du ministère lui-même donnait à cette occasion une image fidèle de la confusion régnant alors partout en Allemagne, mais traduisait aussi, en général, une disposition hostile à la Prusse. C’est le baron von Edelsheim36, ministre des Affaires étrangères, qui avait la parole. Ses discours constituaient une continuation de la polémique qu’il menait depuis plusieurs jours contre Bismarck dans l’officielle Karlsruher Zeitung (Journal de Karlsruhe), fort peu habituée à ces choses. Ce baron von Edelsheim, un monsieur d’une taille extraordinaire, le frère d’un général des dragons autrichien, parlait, chaque fois qu’il prenait la parole, du droit de l’Autriche et de la défaite imminente de la Prusse. Lamey, le ministre de l’intérieur, se tenait d’autant plus tranquille. Il reflétait dans tout son être la confusion de ces heures ; et de tout cœur, authentique Allemand du Sud dans ce qu’il disait et faisait, il n’avait pas renié son attitude en faveur de la grande Allemagne dans les négociations antérieures au niveau de la chambre. Le ministre des finances Vogelsang37 constituait une autre figure particulièrement caractéristique. Il assurait tout d’un trait qu’il ne pouvait toujours pas croire que l’on aboutirait réellement à la guerre, et pourtant, en tant que bureaucrate habitué à une longue période de paix et dépourvu d’inclinations politiques, il s’était bien trop peu occupé dans ses mesures financières de la situation menaçante. Venait s’ajouter un autre membre du gouvernement, absolument bureaucratique, le ministre de la justice Stabel, un juriste éminent, mais un politicien spécifiquement badois, qui réagissait par l’incompréhension et l’anxiété aux événements mondiaux qui se préparaient. Enfin, le membre de loin le plus éminent de ce gouvernement était Karl Mathy, alors ministre du commerce ; il n’interrompait les discours d’Edelsheim et les excuses politico-financières de son collègue Vogelsang que par quelques remarques le plus souvent ironiques, mais laissait par ailleurs libre cours au flot de paroles du ministre des affaires étrangères gagné à la cause de l’Autriche. Pendant les mêmes jours se déroulait dans la première chambre des Landstände, entre deux hommes d’État qui lui appartenaient, Ro-

Ludwig, Freiherr von Edelsheim (1823-1872), ministre badois. Partisan de la Prusse. 37 Karl, baron von Vogelsang (1818-1890). Études de droit et de politique à Bonn, Rostock et Berlin. Est ensuite entré au service de la Prusse. Installation en Autriche en 1864. Écrivain, rédacteur et fondateur de journaux d’obédience catholique.
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bert von Mohl38, qui avait quitté son poste de député fédéral à Francfort pour participer à cette action politique, et Bluntschli, le député de l’université de Heidelberg, un débat riche où tous deux exprimaient leurs vues très différentes de l’avenir. Mohl avait de sombres pressentiments. Une longue guerre, une guerre qui durerait peut-être des années, obligerait les États allemands à se fractionner en deux camps hostiles, et aurait pour résultat vraisemblablement définitif la dissociation persistante de la fédération allemande en deux groupes d’États hostiles. Les propos de Bluntschli rendaient une sonorité toute opposée. Avec une vision anticipée remarquable de la réalité, il prophétisait que cette guerre serait la plus brève que le monde ait vue depuis longtemps, Bismarck étant, selon lui, aussi supérieur aux hommes d’État autrichiens que l’armée prussienne avec sa discipline exemplaire était supérieure à la troupe autrichienne hétéroclite. Quelques jours plus tard, le 20 mai, eut enfin lieu à Francfort-surle-Main un rassemblement des députés allemands destiné à organiser une manifestation de l’ensemble du peuple allemand contre la guerre imminente. Dans la grande salle du Frankfurter Saalbau se regroupa une assemblée de membres des chambres de députés comme l’Allemagne n’en avait pas vu depuis les jours de la Paulskirche. Les Allemands du Sud étaient venus en grand nombre, les Allemands du Centre étaient très représentés, et plusieurs députés de Prusse et d’Allemagne du Nord étaient apparus. Cette manifestation contre la guerre pouvait donc être considérée comme la plus impressionnante de toutes celles qui avaient eu lieu. Elle l’était d’autant plus que la résolution condamnant la guerre qui menaçait comme n’étant qu’une « guerre de cabinet servant des fins dynastiques », était encore la version la plus édulcorée qui fut finalement adoptée, tandis qu’une plus incisive, qui réclamait comme un devoir patriotique l’entrée en guerre pour l’Autriche et contre la Prusse, avait été repoussée. L’impression fut renforcée par le déroulement de l’assemblée. Il fut, parmi toutes les assemblées parlementaires, le plus tumultueux que j’aie jamais vu, et il était en cela étranger à l’époque aux habitudes allemandes. Quand, après un débat animé entre les représentants des deux motions, le député bavarois Völk présenta la motion majoritaire, on entendit résonner soudain depuis la galerie plusieurs coups de canon. Tout le monde se leva, Völk quitta le podium. Dans le parterre, Bluntschli se leva en criant : « À Heidelberg pour continuer le dé-

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Robert von Mohl (1799-1875), juriste allemand. Un des premiers à forger la notion d’« État constitutionnel », opposé à l’État policier « aristocratique ».

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bat ! » Alors Schultze-Delitzsch39 sauta sur le podium et cria d’une voix de stentor à la salle : « Restez ici ! Que personne ne bouge ! » Ses paroles agirent immédiatement. Le débat fut véritablement mené jusqu’à son terme, et la résolution proposée par la commission fut adoptée avec une grande majorité. Il apparut que les coups de canons provenaient en fait de pétards inoffensifs, qui n’avaient causé aucun dommage en dehors de l’effroi qu’ils avaient voulu susciter. Mais immédiatement après l’assemblée, les démocrates de la galerie, auxquels s’associa une vaste foule, tinrent une assemblée populaire qui adopta une résolution qui surenchérissait encore sur la motion minoritaire. Elle déclarait que la politique prussienne était criminelle, et que la neutralité à son égard constituerait une lâcheté ou une trahison ! Avec cette triple démonstration, le mouvement anti-prussien avait atteint son point culminant en Allemagne. Pourtant, quand un peu moins d’un mois plus tard la bataille de Königgrätz scella la défaite de l’armée autrichienne et confirma de façon éclatante la prophétie de Bluntschli à la première chambre badoise, on n’en vit pas moins survenir dans presque toute l’Allemagne un renversement de l’opinion populaire comme il ne s’en est jamais produit d’aussi profond en un temps aussi bref. Soudain, la Prusse était devenue l’asile de l’avenir, et Bismarck, auparavant l’homme d’État allemand le plus haï, celui qui rétablissait l’ancien Reich allemand sous une forme nouvelle et pleine de promesses ! Et c’est maintenant dans le Bade que ce retournement s’accomplissait proportionnellement le plus vite. Le contingent fédéral badois, fidèle à son devoir d’allié, sous le commandement du margrave Wilhelm, le frère du grand-duc, était parti en campagne contre la Prusse. Mais il apparut que le début de cette campagne avait déjà exercé à retardement un effet sur les mouvements de cette partie de l’armée. Quand arriva un télégramme laconique du prince annonçant : « Nuages de poussière conduisant à la retraite », la presse, celle d’Allemagne du Sud au moins, fut encline à interpréter ce rapport militaire comme une manœuvre d’apparence, destinée à éviter une implication dans la guerre. Ce soupçon était peut-être infondé. En tout cas, le retournement public de la situation ne se produisit également dans le Bade qu’après la conclusion de la paix. Le ministère, qui nous avait, à nous les députés, enseigné par la bouche de M. von Edelsheim ce qu’il en était de l’avenir du Land, fut dissout. Mathy, qui pendant la guerre avait été renvoyé, fut nommé

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Franz Hermann Schultze (1808 à Delitzsch-1883), homme politique allemand.

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ministre dirigeant, et von Freydorf40 ministre des affaires étrangères ; tous deux à partir de ce moment-là donnèrent au gouvernement son caractère propre, l’aspiration prioritaire à l’adhésion à la fédération d’Allemagne du Nord, et pour favoriser ce projet, là où c’était possible, on introduisit des structures concordantes, avant tout dans la forme de la défense. La situation du Land de Bade pendant la période suivant l’année 1866 n’était guère enviable. Napoléon III projetait de créer à partir des États d’Allemagne du Sud, sous la présidence de la Bavière, une espèce d’État tampon censé constituer une zone neutre jusqu’à un certain degré entre la Prusse avec ses alliés, et la France. La Bavière n’était pas opposée à assumer ce rôle, comme le montre clairement un discours tenu un an plus tard, en octobre 1867, devant la chambre bavaroise par le ministre bavarois Hohenlohe41, plus tard chancelier du Reich. La deuxième chambre badoise réagit sur-le-champ à ce discours par une interpellation dans laquelle elle rejetait vivement ce programme, et qui provoqua une déclaration du ministre von Freydorf qui allait naturellement dans le même sens. Comme j’ai introduit moi-même cette interpellation, je sais que, à l’instar de la plupart des interpellations de ce genre, elle était convenue avec le ministère afin de mettre une fois pour toute fin à ce projet. Par ailleurs, l’alliance d’Allemagne du Nord, autant que je me rappelle, a laissé sans réponse la demande d’admission du Bade. Plus tard encore, quand Mathy adressa encore une fois personnellement la même demande à Bismarck, celui-ci répondit à regret par le refus. Ce fut une triste période qui suivit alors, et dans laquelle le Land de Bade a joué pendant des années le rôle d’un enfant rejeté, État apparemment indépendant et suivant pourtant en tout point le modèle de l’alliance de l’Allemagne du Nord, prêt à chaque instant à adhérer à cette alliance et pourtant refusant toujours de nouveau. Nulle part sans doute, l’intenabilité de cet ordre des choses, qui régna en Allemagne jusqu’à la déclaration de la guerre de 1870, n’a été aussi sensible que dans le Bade, et cette situation s’exprima de la manière la plus oppressante à la chambre corporative, qui éprouvait de plus en plus sa propre activité comme superflue dans la mesure où elle se rapportait à la situation plus générale de l’Allemagne. Cette situation me devint finalement à moi aussi insupportable, et en 1868, je dépo40

Rudolf von Freydorf (1819-1882). Ministre badois. S’est efforcé de mettre l’organisation militaire et la constitution du Bade en harmonie avec celles de la Prusse. 41 Prince Chlodwig zu Hohenlohe-Schillingsfürst (1819-1901), homme d’État et chancelier du Reich.

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sai mon mandat pour revenir entièrement à mon métier universitaire. Un des derniers événements que j’aie vécu à Karlsruhe fut le deuil de Karl Mathy. Malgré un refroidissement sévère, il n’avait manqué aucune des séances quotidiennes de la chambre, et il est mort le 3 février 1868, en quelques jours, d’une pneumonie. Le cortège qui suivit son cercueil à travers les rues de Karlsruhe était l’un des plus grands que j’aie connus. En tête se tenait le grand-duc Friedrich ; il était suivi par les ministres, les représentants des états des deux chambres, les officiers supérieurs et les fonctionnaires de la ville, et enfin, en dernier, par un grand nombre de citoyens de Karlsruhe et d’admirateurs et amis étrangers. Tous avaient le sentiment vif qu’avec Mathy, l’avenir du Reich avait perdu l’un de ses meilleurs hommes. Sa mémoire nous est conservée dans deux documents qui doivent leur naissance à l’amitié qu’il avait nouée, alors qu’il était pendant plusieurs années à la direction de la Leipziger Allegemeine Kreditanstalt (Établissement leipzigois général de crédit), avec Gustav Freytag42. L’un de ces documents que Mathy a rédigé lui-même et qui est contenu dans le dernier cahier des « Bilder aus der deutschen Vergangenheit » (Images du passé allemand) est la description de sa vie de professeur d’école communale, qu’il a passée, après avoir fui la période trouble de réaction des années trente, dans un village du canton de Solothurn. Le deuxième document est la biographie que Freytag a dédiée à la mémoire de Mathy et qui mérite d’être lue. 5. Ma vie dans la maison parentale. Le vicaire Friedrich Müller. Amitiés avec des fonctionnaires et des Juifs à Heidelsheim. La jeunesse du village de Heidelsheim. Parents et grands-pères. Père et mère. Souvenirs les plus précoces de Heidelberg. Promenades avec le grand-père de Heidelberg. Je m’arrête aux funérailles de Mathy, que je puis dans un certain sens considérer comme la fin de ma vie politique, et je reviens à mes débuts. S’il y a une chose qui m’a souvent rappelé ces débuts au cours de ma carrière politique, ce sont les débats sur la loi scolaire du Bade, auxquels j’ai pu assister. Non que mes expériences pédagogiques personnelles aient pu m’aider lors de ces débats. Car, en dehors de ces deux années les plus précoces passées à l’école populaire, qui ont sans doute laissé dans l’âme de l’enfant que j’étais bien des souvenirs, mais guère de résultats éducatifs quelque peu notables, le destin a fait que j’ai passé ma jeunesse dans la maison de mes parents, sans frère ou
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Gustav Freytag (1816-1895), écrivain allemand. Il a été journaliste, député des Libéraux nationaux au Reichstag. Il a publié plusieurs ouvrages, romans, pièces de théâtre, et le texte « Karl Mathy. Histoire de sa vie ».

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