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De la poussière à l'étoile

De
230 pages
Issue d'une modeste famille juive fuyant les pogroms polonais, Suzanne Urverg naquit en France. Adolescente elle échappa par miracle à l'Holocauste. Elle devint une enseignante et une scientifique honorée par ses pairs, participant à l'épanouissement de l'Institut Malgache de Recherche Appliquée et à la découverte de médicaments dont le premier antidiabétique d'origine végétale. Elle est aujourd'hui à la tête de l'IMRA et de la Fondation Albert et Suzanne Rakoto Ratsimamanga.
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De la poussière
à l’étoile
Itinéraire d’une scienti que
Suzanne Ratsimamanga
HO Hai Viet
Issue d’une modeste famille juive fuyant les pogroms
polonais, Suzanne Urverg naquit en France. Adolescente elle
traversa la guerre, échappant par miracle à l’Holocauste.
Durant son parcours de médecin, elle rencontra le pro- De la fesseur Albert Ratsimamanga, ambassadeur malgache et
découvreur de nombreux médicaments, dont le premier des
corticoïdes. Elle l’épousa ainsi qu’une carrière d’enseignante et poussière de scienti„ que reconnue et honorée par ses pairs, participant
à l’épanouissement de l’Institut Malgache de Recherche G
Appliquée et à la découverte de médicaments dont le premier à l’étoileantidiabétique d’origine végétale.
Elle est aujourd’hui à la tête de l’IMRA et de la Fondation
Albert et Suzanne Rakoto Ratsimamanga.
Itinéraire d’une scienti que
Suzanne Ratsimamanga
Né au Vietnam, HO Hai Viet effectue toute sa scolarité puis ses études
médicales en France. Après un parcours riche en rebondissements, une
mission avec MSF lui donne l’occasion de concrétiser son goût pour
l’écriture en écrivant la biographie du professeur Ratsimamanga, et d’être
le principal artisan du musée qui lui est consacré.
ISBN : 978-2-343-01725-9
21,50 €
Graveurs de MémoireG Série : BiographiesGraveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement aux récits
de vie et textes autobiographiques, s’ouvre également
aux études historiques.
GRAVEURS-MEM_GF_BIOGRAPHIE_HO_POUSSIERE-ETOILE 1 04/10/13 13:46
HO Hai Viet
De la poussière à l’étoile©L’Harmattan,2013
57, ruedel’Écolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:9782343017259
EAN:9782343017259
1111,11,1111111111,,11,111Delapoussièreàlétoile
1111


Graveurs de mémoire


Cette collection, consacrée à l’édition de récits de vie et de textes
autobiographiques, s’ouvre également aux études historiques. Depuis
2012, elle est organisée par séries en fonction essentiellement de critères
géographiques mais présente aussi des collections thématiques.

Déjà parus

Culas (Adeline), En Bresse autrefois… Souvenirs de la vie d’antan, 2013.
Atchénémou (Avocksouma Djona), Enterrons la veuve avec l’enfant. Orphelin
en pays tchadien, 2013.
Benacerraf (Armand), Cardiologue et cardiaque. Au cœur d’une vie, 2013.
Brovelli (Claude), De l’AFP à la télé, mes sept vies sur les points chauds du globe,
2013.
Barbe (Jean- Edouard), Cinquante ans au Quartier latin. Une vie en musique et
en chansons, 2013.
Cathelin (Anne), La Joselito à l’âge d’or du flamenco. Ethnologie d’une passion,
2013.
Mero (Yannette), La petite fille des baraquements. Une enfance à Saint-Nazaire,
2013.
Pochulu (Marie-Françoise), Lucien Bertin, un Français d’Egypte. Les routes de
l’exil, 2013.


Ces huit derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en
commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr HOHaiViet
Delapoussièreàlétoile
Itinéraire d’une scientifique
Suzanne Ratsimamanga
LHarmattan
1111111111111111111111111111111111111Lescontesdefée,parfois,plongentleursracinestrèsloinetneserépè
tentjamais.
Ilétaitdoncunefois,etseulementunefois,àWonvolniça,dansun
«shtetl»,petitvillagedePologne,unrabbindontlesarbitragesetles
avistoujoursempreintsdelaplusgrandeéquitéetdelaplusprofonde
sagesse étaient respectés de toute sa communauté. Il eut une famille
nombreuse dont un des fils fut non seulement le plus habile des tail
leurs mais était pétri d’un humanisme, d’une culture et d’une pensée
intellectuelle partagés par nombre de ses semblables mais qui trou
vaientenluiunterreauincomparable.
Enplusdecetuniversoùlesespritssefrottaiententreeuxmanipu
lant les grandes idées, ils baignaient tous dans un monde foisonnant
de mythes et de fabuleux qui les emmenait loin d’un quotidien fait
d’animosité et de rancœur qui les pourchassait depuis la nuit des
temps avec la promesse de l’éternité. Résignés, ils allaient de refuges
en abris sans jamais trouver de havre définitif toujours dans l’attente
duMessiequilessauveraitetdontlaprésenceétaitsignaléedetemps
àautreparunilluminéqu’onentouraitetconsultaitcommeleMessie
lui même jusqu’à ce que la lassitude laisse la place à la déception. Et
denouveaulacommunautérevenaitàdesfablesplusréelles.11
C’étaitunmondeétrangequimélangeaitintellectualismeetfantas
magorie, un où Golem, mythes et contes côtoyaient dans une
insolite alchimie les théories socialistes révolutionnaires que les plus
subtiles intelligences se plaisaient à enchaîner dans un entrelacs dans
lequellenon initiéégaré,sedemandaitparfoissileGolemn’avaitpas
partieliéeaveclesocialisme.
1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111,1111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111,1111111111111111,1111111111111
11Danssonatelierlesciseauxetlesaiguillescouraientaurythmedes
discussionsinfiniessurlamarchedumondequi,parlasolidaritéetla
générositépartagées,nepouvaitquedevenirmeilleur.C’estdanscette
atmosphère de construction d’une société aux couleurs communau
tairesvoiresocialistesoùMarxetLénineentreautresportaienttoutes
les promesses d’un monde meilleur que naquit Daniel Urverg. Celui
cihéritadel’habiletédesonpère.Ilendossaseshabitspour,àsontour,
devenir le meilleur tailleur du plus bourdonnant atelier du petit
mondedélimitéparladistancequ’unhommepouvaitparcourirenune
journéedemarche.
Quittant cet univers trop exigu pour Varsovie, Daniel Urverg
trouvasanspeineàmonnayersonhabiletédansunatelierdecouture.
Il y rencontra une jeune femme dont il sut, dès qu’il la vit, qu’il ne
pourrait plusvivresanssaprésenceauprèsdelui.Commeelle même
l’avaitremarqué,ilépousadoncMyriam,quesatendressetransforma
en Magna. Issue d’une famille nombreuse, dont les ancêtres juifs ve
naientdeRussieellevenaitdumilieuplusaisédelapetitebourgeoisie.
Sonpèreétaitunmaroquinieràlaréputationsolidementétabliequise
déplaçait régulièrement jusqu’à Saint Pétersbourg pour vendre va
lises,sacsetautresarticlesencuirtrèspriséspartoutelaclientèlehup
pée, toutes confessions, obédiences politiques ou culturelles confon
dues.11
Ils étaient accablés et tourmentés par un obscurantisme omnipré
sent, teinté dun antisémitisme latent, sporadiquement submergé par
des accès de haine qui débouchait en pogroms.Le fatalisme et la reli
gionquirejetaientlerecoursàlaviolenceavaientamenél’ouvriertail
leuràchoisirlavilleetsonrelatifanonymatloindes«shtetl»oùl’on
était trop exposé. Obéissant à l’instinct grégaire de la communauté
c’estaucœurdughettodeVarsovie, au21, rueNalewskiqu’il choisit
d’installersonlogement atelier.
Daniel Urverg n’emporta avec lui que les quelques effets que pou
vaitamenerunmodestetailleur,fut illemeilleurdesonvillage,etbien
sûr, son épouse. De tous les trésors que la Terre recelait, assurément,
le tailleur était persuadé que, sa femme était le joyau le plus parfait
d’entre eux. Nul besoin de mannequin oude buste pour ses modèles,
ilavaitdevantlui,safemme.
8
1111111,111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111,111111111111111111111,11111111,111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111,111111111111,11111111111,111111111111111111111,11111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111
11
11Mais hélas, à la capitale comme dans la campagne la plus reculée,
le même ressentiment avec les identiques poussées de fièvres hai
neuses rattrapait le couple qui dut se résoudre une nouvelle fois à re
faire ses valises à la poursuite du Paradis perdu. Et puis, comment se
sentirréellementchezsoidansunpaysdontonnepeutpasmêmepos
séder la terre ? Décidés à quitter le pays ils tergiversèrent longtemps
entre les lointains et mythiques États Unis où des cousins, fuyant les
semblables tourments, les avaient déjà précédés et la France plus
prochedeceuxrestésenPologneavecquiMyriamhésitaitàinterposer
unocéan.En1922,levisapourlegrandlargeenpoche,etledouteen
tête,ilsfirentescaleenFrancemaisneserésolurentpasàfairelegrand
saut. Prenant le prétexte que des oncles et des tantes vivaient déjà en
France, ils posèrent leurs balluchons à Paris. Mais, à vrai dire, dans
quelpaysn’aurait onpastrouvéunmembreplusoumoinséloignéde
cette diaspora éparpillée par le vent mauvais de la persécution ? Ils
choisirentdoncfinalementderesterdanscepaysdontilspressentaient
quelacultureetl’histoiremariéesàleuruniversoniriqueleurferaient
peut êtremieuxaccepterlesvicissitudesd’unesourdeméchanceté.
La France gardera jalousement les secrets de sa langue et ne leur
livreraqueleminimumdeceux ci,chichement,justepourqu’ilsassu
rent l’essentiel, soumettant les oreilles à un fort accent mâtiné de yid
dish, issu du polonais et surtout du « haut » allemand. Accent qu’ils
n’arriveront jamais à acquérir ou à se défaire selon le côté où l’on se
place.Curieusementilseurentbeaucoupplusdefacilitéaveclalecture
quileuroffraittoutàlafoisrêveetenrichissement.
Car chez eux, le monde fourmillant et riche de l’esprit où s’emmê
laient si intimement les ingrédients politico socialistes et fantasmago
rico religieux déjà évoqués, se composait d’un élément supplémen
taire:l’amourdelalittératureetdeslivres.Ilsdévoraientdepuistou
jours dans le même élan tous les ouvrages qui se présentaient à leurs
yeux et se plongeraient bientôt dans ce que la littérature française of
friraitdepluslyriqueetdeplussocial.Lesdeuxdomainesprivilégiés
oùleursimaginairesaimaientàseperdre.
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111111111,11111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111,1111111111111,11111111111111111111111111111,11111111111111111,1111,1,11111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111,1111111111111,11111,1,1111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111
11Trois ans après Louise, c’est à l’Hôpital Rothschild que Suzanne
poussa ses premiers cris, puis emmitouflée dans une couverture mal
gré la chaleur de la mi juin, elle regagna la maison située non loin du
quartierdeBelleville.Elleyfutchoyéebienquelepèreaprèsunepre
mièrefilleeutpréféréquesafemmeluifasselecadeaud’ungarçon.Il
enconçutd’abordunlégerregretquel’enfant,engrandissant,suttrès
vite atténuer et même faire oublier tellement elle lui apporta de joie,
exauçanttouslesrêvesquedesparentspeuventnourrirendonnantla
vie. Dans ce cocon de tendresse elle s’imprégna de tout l’humanisme
quidébordaitdesmotsdesesparentsavantdelescomprendreréelle
ment et sans réaliser encore qu’ils donneraient à sa vie entière cette
couleur particulière. Liberté, Droits de l’Homme, Fraternité humaine
étaient les mots qui s’égrenaient comme les chapelets d’une religion
humaniste.
Danslepetitappartement,lavieétaitlaborieusemaisgaieetdouce,
faite de mille petites choses simples. Les ressources étaient modestes
maisl’onymangeaitbien,suffisamment,ignorantlesexcès.Lesrepas
étaient composés de l’essentiel et s’agrémentaient de quelques lé
gumesquisuivaientlerythmedessaisonsmaislatailledelapetitefille
ne profita jamais des plats que sa maman mitonnait en couvant ses
deux enfants d’un regard émerveillé. Petite poupée cajolée et tendre
ment couvée par tous, elle babilla très tôt puis parla précocement à
l’étonnement de tous et à l’admiration de son père, fit montre d’une
curiositéinsatiable,furetantdanslesmoindresrecoins. 11
Lecouple,luitailleur,ellecouturière,quin’habillaitquelesfemmes
loua un petit appartement vétuste au 109 bis, rue du Faubourg du
Templeoùilouvritunatelieraufondd’unecour.Decettemêmecour
1111111111111,11111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111partaitunescalierquimenaitjusqu’àuneuniquegrandepiècequire
groupaittouteslesactivitésdelafamille.Onypréparaitlacuisine,on
y mangeait sur une grande table, on s’y lavait dans un évier, unique
pointd’eau,onyrefaisaitbiensûrlemondeetonydormaitaussi.Les
yeuxdel’enfancetransformentlamoindrecabaneenchâteauféerique
etlapetitefillen’auraitéchangésonpalaispourrienaumonde.
Parmilesnombreuxpetits bonheurs quotidiens, celuidel’ouvrage
bienfaitavaituneplacetouteprivilégiée.Quellesatisfactionprofonde
ils éprouvaient de voir un vêtement épouser harmonieusement la sil
houette d’une cliente ravie. Parfois, pour compléter leurs ressources,
l’unoul’autre,maisleplussouventc’étaitl’unequiallait,deuxàtrois
fois parsemaine,chercherchez« Latreille &Fils », untailleurinstallé
rueSaint AndrédesArtstoutessortesdecoupesdevêtementàassem
bler qu‘elle ramenait dans une « toilette », large pièce de toile noire
nouéeauxquatrecoins. 11
Ainsi,dansl’intimitédel’atelierdenouveaureconstitué,oùdepuis
la petite échoppe de Varsovie le seul changement, fut que les tissus
étaient plus noblesetlesmodèlesplus recherchés.Mais la portes’ou
vraitsurlamêmeruchelaborieusedePolognequelecoupleavaitquit
téeàregret.Parlaseulemagiedesmotsresurgissaientvisionsetrêves,
mythesetGolem.Onyrevivaitaurythmedesciseauxleséchangesdes
heures si chaudes et si enthousiastes des « shtetls » Dans ce bout de
nulle part tellement il habitait plus les têtes que les lieux, leur monde
reprenaitvielàoùlamachineàcoudreronronnait.Lesesprits,unmo
ment assoupis, de nouveau s’enflammaient en brassant les utopies
communautaires, attendaient de nouveau l’annonce de la venue du
Messie.
Dans ce microcosmeon vivait presque refermé sur soi. On se rece
vait avec chaleur mais sans jamais vraiment élargir le cercle des con
naissances au delà du voisinage. Et même lorsque l’on avait pris
quelque distance avec la religion on se reconnaissait comme apparte
nantaumêmemonde.C’étaitlecasdeDanielUrvergetdeMagna.Ils
étaient tiraillés d’une part entre un héritage culturel et confessionnel
auxquels ils étaient conscients d’appartenir intimement au plus pro
fond d’eux mêmes. Et d’autre part entre le « vrai» mondeau delà de
leur porte qu’ils remodelaient sans cesse. Dans cet « entre deux », ils
s’étaient exonérés des observances alimentaires et des rites religieux
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111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,111111111111111111111111111111111111111111111111111,111,1111111111111111111111,1111111111111,,111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111,,111111111111111111111111
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11pournegarderquelapartiechimériqueetfabuleuse.Lui,letailleurà
l’âme de poète, portait sur sa communauté qu’il jugeait un tantinet
« arriérée »mais qu’il aimait profondément,un regard chargé deten
dressemaisclairvoyant.Chacuns’activaitainsiavecleplusgrandbon
heuràunmétiertransmisdepèreenfils,toutenespérantplusquele
mieuxpoursesenfantsquesaconditionprésente.
Lecoupleconcevaitdonclui mêmedesvêtements,enmêmetemps
qu’ilallaitdansunautreatelierseprocurerdespiècesdetissupourles
assembler.Piècesquiétaientd’abordmesurées,reportéespuiscoupées
pardescoreligionnaireshéritiersdelamêmetradition,petitsmaillons
essentiels d’une chaînequi les emprisonnait tout en les reliant depuis
toujours et pour l’éternité. Chacun prêtait une oreille distraite et dis
crèteaumondeimmédiatcommepour,paradoxalement,mieuxvivre
ledesseind’ununiversaubonheurcollectif.Conscientsd’appartenirà
une communauté religieuse sujette à une focalisation particulière, ils
se considéraient de plus,entant que juif ashkénaze, imprégnés d’une
philosophie,d’unhumanismedifférentsdesjuifsséfaradesmoinsem
preintsdel’espritdepartage,d’altruisme,plusportésverslepouvoir.
Ils se sentaient de la même communauté spirituelle mais séparée par
unefrontièrepsychologiqueendeuxmondesdifférents.
Danscetunivers,uneautreplanèteseréinventait,ouvrantsurune
voûte de bois aux limites de rêve. Elle se recréait chaque fois qu’une
petitefilleseglissaitdansl’atelierdesesparentsetseréfugiaitsousla
tablederepassagedesonpère.
Assise sur un minuscule tabouret, elle ne voyait que les jambes de
ses parents, les pieds des tables et des chaises mais par la grâce des
mots elle entrait dans le monde magique des contes. Ouvrant toute
grande ses oreilles et son esprit, elle se laissait pénétrer, habiter par
l’imaginaire de tout un peuple et d’un père qui avait transporté avec
lui plus que lhistoire de sa famille mais une saga aux couleurs de lé
gende ensemencée par la faconde collective. Et comme ses parents
n’étaientquedespetitesmainsauxmaigresgains,ilscousaientduma
tin au soir en donnant à leurs rêves des horizons enchantés que leurs
yeux n’atteindraient jamais, tellement attentifs à la ligne d’un fil sans
arrêtcontinuéeetquiauraitpufairedixfoisletourdumondedontils
rêvaient.Toutelajournée,lapetitefillepelotonnéesouslatableécou
tait le fleuve jamais tari des méditations oniriques, suivant le fil des
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11histoires. C’était une ambiance de dur labeur dans une atmosphère
gaie.
Pour ce peuple, dont elle n’avait pas encore la conscience claire
d’appartenir, pour navoir jamais eu loccasion dêtre confrontée à la
moindrediscrimination,d’autresgrondementsautrementplusdrama
tiquescommençaientdéjààsefaireentendre.Provenantdel’autrerive
du Rhin ils suscitaient déjà de noires interrogations. « Mein kampf »
s’exposaitdanslesvitrinesdeslibrairiesetDanielUrverg,lepetittail
leur, pourtant dévoreur de livres devant l’Éternel éprouvait quelques
éructations qui lui remontait aux lèvres à la lecture de ce livre. Mais
personne n’était à même d’imaginer l’ombre de ce qu’il annonçait. A
partirdecettepériode,lesdiscussionsdel’atelierdésertèrentquelque
peu l’imaginaire pourinterroger un futur tout aussivirtuel mais plus
prosaïque.11
Pour eux, qui confondaient l’avenir de l’humanité entière avec le
leur,illeurétaitdifficiledeconcevoirquel’Histoirequiarrivaitauson
desbottesferaitletridessouffrances,pourleurenréserverlameilleure
part.Fatalisme,passivité?Lesdiscussionsallaientbontrainauseinde
lacommunautémaispourlaplupartilsnebougeraientpas,attendant
qu’onouqu’Ildécidepoureux.
Deux à trois fois par semaine Magna ramenait donc la toilette ren
fermant les vêtements cousus à la perfection, pliés délicatement pour
repartirdechez«Latreille&Fils»avecunpetitpécule.Magnalacou
turière avait devant ses casseroles les dons de Mélusine et les jours
fastes où elle revenait le sac exhalant les odeurs de lard fumé et de
bonneschoses,sacuisinesimplemaisraffinéeméritaittouteslesétoiles
quibrillaientdanslesyeuxdelatablée.Parfoisc’étaitlanostalgiequi
dictaitlarecetteramenantverslafroidePologneetsesplatspluscon
sistants.
Pouvait il exister sur terre, dans ce monde où la chance favorisait
inégalement le destin de chacun, une petite fille qui puisse se sentir
plusheureusequecellequisecachaitsouslatableetquisavouraitcette
viesidouceetsisereinedanscettesiparfaiteharmoniefamiliale?Elle
sentaitbienquelagrandeaisancematériellelesignoraitmaiscombien
detendresseetd’amourquigommaienttoutcelasanslaisserderegret.
Des parents amoureux comme au premier jour qui regardaient le
même chemin des crêtes qui conduirait le monde vers les sommets,
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11111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111,11111
11unegrandesœurdouceetattentionnéeauxyeuxd’unbleusilumineux
que le ciel l’avait copié, une mère qu’elle ne se lassait jamais de con
templeretdontlesregardsdelaruesuivaientlamarchegracieusedé
nuéedetouteostentation.Cettemèreaucœursidébordantdesincère
compassionquelemalheurdesautreslafaisaitcouriràleurchevetet
verserdeslarmesquandellen’avaitplusquecetteultimeoffrande.
Quantaupère,iln’avaitpaslagrâcedesonépousemaisunmagni
fique regard bleu d’une telle clarté que derrière ne pouvait se cacher
aucun dessein mesquin. Très mince, de haute taille, il semblait sévère
etsescolèresbienquemesuréeseffrayaientsapetitefille.Ellel’adorait
tellement que le simple ton de sa voix un peu haussée à son encontre
étaitundrame.
Aucune des deux filles ne fréquenta l’école maternelle mais les
longuessoiréespasséesàlireetàseraconterhistoiresetcontesentin
rent lieu. Le père surtout, dont la lecture était l’unique passe temps :
lesjournauxenyiddish,quel’onparlaitauseindelafamille,leslivres
tropchersétanttousempruntésàlabibliothèque.Etparmilesauteurs,
Victor Hugo figurait parmi ceux qui sortaient le plus souvent des
rayons.
Malgré la faiblesse des moyens, comme en Pologne déjà, le couple
avait engagé une bonne. Le travail très prenant des parents ajouté à
une certaine tradition avaient présidé à cette décision. Elle était origi
nairedePologne.Lechoixfutdictéunpeuparsolidaritémaissurtout
pour des raisons de communication. Exiguïté oblige, la bonne devait
chaquesoir,dépliersacouchedansl’atelier.
Deux bonnes, Kaja et Michalina se succédèrent auprès des petites
filles. Toutes deux polonaises et catholiques. Et toutes deux, sans se
concerter, en cachette des parents emmenaient les enfants dans une
église près de la place de la République et là, entreprenaient de faire
racheterparlesdeuxenfants«La»fauteoriginelledetoutunpeuple. 11
Danslapénombredel’égliseetlesilencedesciergesseconsumant,
agenouilléesdevantunJésusgisant,lesbonnes,pasméchantesmaisà
l’intelligencecrépusculaire,rappelaientenlemartelantceforfaitéternel
qu’ellesfaisaientendosserauxdeuxpetitsespritscomplètementdissous
dansunocéandeculpabilité.Persuadéesqu’ellesdevraientpasserleres
tantdeleurvieàdemanderpardon,levisageinondédelarmespourcette
faute infamante, elles baisaient en hoquetant les clous de la croix. Jour
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1111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111
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11aprèsjour,labonne,lesjoueslavéesd’uneondepurificatrices’échappant
desesyeuxclos,imposaitauxenfantscetteséancederédemptionquilais
saitlesnezcongestionnés,lesyeuxboursouflés,rougisetl’âmemortifiée.
Aucunecontrition,aucunrepentir,n’étaittropprofondpouressayerd’ar
racher, pour un seul et unique jour, le pardon de Celui qu’elles et leurs
semblablesavaientfaitexpirersurlacroix.
Aprèscetteséancederachatcollectif,letriorevenaitenempruntant
unebouclequidevaitlaisserletempsàchacunderetrouversesesprits.
Les fillettes bouleversées n’avaient pas trop de ce laps de temps pour
retrouverfigurehumaine.
Investiesdecettemissionsalvatriceenverstoutunpeuplequimet
taitàcontributionleursglandeslacrymalespompéesquotidiennement
jusqu’à l’assèchement, les fillettes peu à peu sombraient dans la dé
pression. Leur mère qui pouvait deviner les moindres prémices de
tourmentsurlevisagedesesfillesafindeleprévenir,décelace«jene
sais quoi »11 qui filtrait de leurs yeux. Et malgré les exhortations à la
discrétion que ne manquait pas de réitérer la bonne, Louise innocem
ment,augranddamdesapetitesœurquidevinaitquecetterévélation
scellerait le sort de Kaja, avoua par le détail les pénitences qui deve
naientdescalvaires. 11
Lamèrebienqu’issued’unecommunautédontlareligionétaitl’in
destructible ciment avait, avec son mari, pris vis à vis de celle ci une
courageusedistance.Cen’étaitpaspourjetersesfillesdanslesbraslar
gement ouverts d’une bigote culpabilisatrice confite en dévotion. Son
habituelle bonté accorda le pardon assorti d’une promesse que limpé
nitentetrahit.Ladépressiondesesfillessecreusant,elleprévintlatem
pêtequicouvaitenelleenremerciantKaja.
Quand elle eut trois ans et demie, à son grand désespoir car elle
s’était attachée à ce quartier populaire si animé et plein de vie, la fa
mille déménagea au 66, rue du Cherche Midi. Daniel Urverg loua un
appartement dans lequel il installa son atelier au rez de chaussée. A
l’étage, l’habitation elle même, plus spacieuse mais sans salle de bain
comprenait chambres, salon et cuisine. Cinq pièces qui évitaient la
grandepromiscuitédulogementprécédent.
Encoreunefois,commepourl’alimentationettoutcequitouchait
au quotidien, l’essentiel était présent avec cette petite touche de bon
goûtquicachaitl’absenced’aisance.Lesjoliscoussinsservantautant
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1111111111111111,1111111,1111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111,111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111,1111,111111111111111111111111111,1111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111,1,11111111,,1111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111,11111111111à caler les corps qu’à dissimuler les dégâts causés par les mites. Ab
senced’aisanced’autantplusprésentequelenouveaulogementétait
entouré de magasins d’antiquité où s‘étalait le luxe à travers les
siècles.
En revanche au dessus de l’appartement, la fenêtre d’une petite
piècedeservicedonnaitsurunjardinoù,en dehors dusiècle,s’écou
lait la vie réglée d’un couvent des Carmélites. La fillette aimait à se
hissersurunechaise,sonvisagedépassantàpeineledormant,agitait
lamainpoursesignaleravantdesaluerlasœurchargéedujardinage.
Cesalutdeviendraunrituelquasiquotidienentrecellequideviendra
Suzanne pour toute la communauté des Carmélites et la sœur qui le
vant son visage vers l’embrasure répondra aux yeux souriant de l’en
fant.Scènequiserépéteraplusd’unedouzained’annéesdurant.Rom
pantlasévéritédeleurquotidien,lesCarmélitesjouissaientd’unesou
paperécréativependantlaquelleellessedistrayaientdansleurmagni
fiquejardin.Lafilletteattendaitsouventcemomentpourgrimperau
dessus du chambranle et interpeller les sœurs qui lui envoyaient des
baisersetdesgrandssignesdesympathie.
Lafenêtredelasalleàmangerdonnaitsurunpetitbalconsurplom
bant un toit d’ardoises qui devenait selon l’humeur onirique des fil
lettesuneplage,ouunemerdevantlaquelle,agrippéesaubalcon bas
tingage,lesenfantsfendaientlesvaguesfurieuses.
Souventavecsasœuraînée,dansleurruebordéedemagasinsd’an
tiquités,ellepassaitdelongsmomentsàrêverdevantlesmeublesdo
rés et sculptés, les luminaires chargés de cristal, les liseuses sous les
quelles jamais son père ne se réfugierait pour dévorer ses livres ou
journaux favoris. Elle ne ressentait pas de frustration à leur vue mais
seulementunbutàatteindre.
Pour leur travail le père acheta un grand miroir dans lequel les
clientes pourraient jouir du tombé des vêtements sur leur silhouette.
C’est dans celui ci que, pour la première fois, la fillette découvrit la
coquetterie.Combiendetempspassa t elleainsiàseregardercomme
pour se rassurer. Se rassurer d’exister ? S’assurer que le rêve du vrai
bonheur qu’elle avait conscience de vivre à chaque instant était réel ?
Aujourd’huiencorelaquestionresteensuspenscommeresteénigma
tiquelerituelqu’elleinstauraitdanssesgestes,danslecérémonialdes
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1111111111111111111,1,11111111111111111111111111111111111111,1111,11,,1111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,,111111111111111,111111111111111111111,111111,11111111111111111111111111,1,11111111111111111111111111111111111111111,11111,111111111111111111111111,111111111111,111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111,11111111111111111111111111
11instants de la vie, dans la nécessité absolue de s’approprier certains
objetsdontnulautrequ’ellen’avaitledroitdeseservir.
Cetteobsessioncompulsivequifranchissaitleslimitesdel’anecdo
tique,commençamêmed’inquiéterlesparentsetMagnaladouce,dé
positaire de l’intuition maternelle, y décela une sourde angoisse. Les
mots imprécis de la petite fille qui peinaient à décrire les méandres
d’uneinquiétudedontellenesoupçonnaitmêmepasl’existencefurent
pour elle lumineux. Enveloppant les frêles épaules de sa petite fille
d’unefermetendresse,elleplantasonregardclairetsereindanscelui
de sonenfant etsansavoir aucune notion de psychanalyse,laissa son
intuitiondictersesmots:
— Suskele, ma chérie,… Suskele… Tous les péchés, tous les mal
heursdelaterresontpourmoi.Jelesprendspourmoi.Ilnepeutplus
rient’arriver.
Elle l’attira dans ses bras, serra très fort le petit corps qui s’aban
donna puis elle desserra son étreinte délivrant en même temps les
obsessions qui, par enchantement disparurent dans l’instant à tout
jamais.
L’image d’elle reflétée dans le miroir n’appartenait pas au cortège
desrituelscentfoisrecommencés,lescomportementsparasitesdispa
ruslaissèrentseulementplusdetempsàlapetitefillepourinterroger
sonmiroirsursonapparence.
Danslemêmeimmeuble,autroisièmeétagesouslescombles,habi
tait et travaillait un peintre qui grâce à la qualité de ses œuvres d’un
classicisme achevé avait gagné le Prix de Rome. Mais hélas, l’acadé
mismequil’avaitsibrillammentdistingué,tellelaflècheduParthese
retournacontreluietachevasacarrière,cariln’eutqu’untort,celuide
vivre à uneépoque charnière où le figuratif perdait peu à peu pied et
devint rédhibitoire à l’heure où la vague déferlante de Montparnasse
triompha.Ils’yessayamaislemoutonnes’improvisepasfauve.11
Pierre Chaux, l’artiste peintre pas même maudit mais juste dé
laissé,vivaitavecsamèreetpeignaitpoursurvivre.Ilétaituncom
pagnonagréableettrèscultivéquiavaitprispourhabitudedevenir
chaque mercredi dîner d’une soupe épaisse de légumes, d’un peu
defromageetdelonguesdiscussionstouchanttouteslesdisciplines,
artistique, politique, littéraire. Munich, Front populaire, Guerre
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111,11111,1111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111,1111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111d’Espagne… faits divers ou grands événements la soirée hebdoma
daireétait consacrée à unesortederevue de pressede l’actualité.
Quels que furent ses talents artistiques monsieur Chaux tint un
rôleessentielpourlapetitefamille,agrémentantleurviedesonéru
dition, partageant ungrandnombredes optionsfamilialesmêmesi
elles étaient teintées de conservatisme. Chaque mercredi donc, en
plus d’un modeste repas frugal mais agréable, il alimentait son es
pritdeconversationsd’unehautetenueintellectuelle,emplissaitses
yeux du plaisir jamais assouvi de la contemplation de la maîtresse
deslieux. 11
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1111111111111111111111111111111111111111,11111111,111111111111111111111,1111111111111111111111111A six ans, la petite fille ne sachant pas elle même qu’elle attendait ce
momentavecimpatience,franchitleportaildel’ÉcolePrimaireàdeux
pas de chez elle, juste à l’angle de la rue de Rennes et du boulevard
Raspail. Une jolie école qui ignorait la mixité et au milieu de laquelle
sedressaienttroisgrosmarronniers.Ellenesavaitpasencorequecette
écolereprésentaituneattentemuette,inconsciente.Maisellesentittrès
vite,confusément, que celieuserait unesource debonheurà laquelle
elle puiserait sans compter. Le Savoir mais surtout l’instruction intel
lectuelle se présentait à elle. Son père était un puits de connaissances
dontelleprofitacommepar«capillarité»maisl’héritageprincipalfut
le goût profond pour la culture en général. Aujourd’hui c’était le do
maineplusvastedelaSciencedontelleabordaitàpeineleseuil.11
D’embléeellesutquelàsetrouvaitunecléessentielledesavie.Ins
titutrice?Savante?Uneintuitionbiensûrnimbéeduplusgrandflou,
mais assurément, cette porte d’école ouvrait sur la Connaissance, la
Science,leSavoir…domainesquiressortissaientdel’intelligenceintel
lectuelle.Desuiteelleeutlaconvictionquelàétaitsavoie.Hormisles
êtreschersquil’entouraient,elleeutlacertitudequel’écoleseraitsans
doutel’undesplusgrandsbonheursquipuisseluiêtredonné.
De retour à la maison elle fit part de cette conviction déjà inébran
lableàsesparentsmaisceluiquireçutcesmotsavecleplusgrandbon
heurfutcetespritéclairé,héritierdusiècledeslumières,quiautantpar
atavismequeparnécessité,nepûtjamaisquerêversavie.Lepèrequi,
sa vie durant, dut gérer le lendemain de sa famille dans une vie de
labeuracharné,nepouvaitqu’entrevoirl’universlumineuxdelapen
séeetlapuissancedel’esprit.Atraverssesnombreusesetdiverseslec
11111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111,111111111111111111111111,111111111111,1,111111111111,tures il devinait cette nébuleuse semblable à une voie lactée dans la
quelleilbaignaitsanspouvoirlasaisir.Alors,quesafilleambitionnât
des’yabreuver,étanchaitsasoifdesavoirettempéraitsafrustration.11
C’est vrai qu’elle était toute menue, si menue qu’elle avait pu lui
tenir compagnie si longtemps sous sa table de travail. Mais si proche
de lui qu’il avait senti dans cette boule pelotonnée, cette attention et
cettecuriositésiaiguiséesquil’avaientparfoistellementétonné.Ileut
foidanscesmotsdel’innocenceetsetrouvapayédetouscesefforts.
Ilnetardapasàserendrecomptequelesmotssous tendaientune
volonté farouche alliée à une vive intelligence. Dès le premier mois
d’écoleelles’installaàlapremièreplace,pournepluslaquitterjusqu’à
la fin des études, confisquant au passage les prix, les distinctions de
tousgenres.
Sapremièreinstitutricefutunepetitedamed’aspectunpeuvieillot.
Imprégnée de sa fonction, elle était une de ces hussardes de la Répu
bliquedétentricedusavoir,chargéedetransmettrel’instructionetau
réoléedel’autoritéqueconféraitlesavoir,premièreétapeverslepro
grèsdelaPatrieàlaquelleonrendaithommagepardeschantsparfois
issus du répertoire révolutionnaire mais toujours patriotiques. Elle
n’eutjamaisl’occasion,niellenisescollègues,deréprimanderlafrêle
enfant qui se tenait au premier rang, sage comme une image qu’elle
récoltaitenrécompensedesonexcellenttravail. 11
Magna,lamère,venaitparfoisauxnouvellesetrepartaitlesoreilles
bourdonnantes de compliments sur le travail et la bonne conduite de
l’élève modèle. La primaire se déroula sans anicroche la petite fille se
frayant régulièrement un chemin vers la plus haute marche. Qu’elle
eûtdesfacilitésderéflexionetd’assimilationnefait pasl’ombred’un
doute,maiscelanesemblaitpassuffireaubesoin,àlasoifdesavoirde
l’enfant. La première place ne lui suffisait pas elle voulait atteindre
l’excellence qu’elle ressentait au fond d’elle même. C’était cette place
intimequ’ellevoulaitacquériretqu’elleseulesoupçonnait.Sontravail
opiniâtre qui était quasiment de l’entêtement tellement cela semblait
êtresonuniqueobjectif,répondaitaulabeuracharnédesonpère,mo
dèlevénéréetadorédontleregardbienveillantvalaittouslessatisfecit.
Chaque jour de classe était l’occasion de multiples petites joies car
elle apprenait. Mot si simple et pourtant si riche de potentialités. Ap
prendre non pas pour savoir plus que les autres, même si ces petits
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