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De la République réformiste

De
408 pages

Le premier, qui, sans avoir pris aucune part à l’administration des affaires publiques, entreprit d’écrire sur la meilleure forme du gouvernement, était un ingénieur civil et s’appelait Hippodamos. Au fait homme de quelque sens pratique, ce carien. Le premier, encore, il imagina de diviser les villes par quartiers ; plus précieux, il coupa en plusieurs sections le Pirée et fournit les plans de son port et de ses arsenaux. Ce polytechnicien du vie siècle avant Jésus-Christ conçut une utopie politique où régnaient avec fastidieux une précision géométrique des pouvoirs et une délimitation symétrique des classes, auprès desquelles semble folâtre le règlement de Saint-Cyr dû au génie tâtillon de Mme de Maintenon.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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L. Auber

De la République réformiste

INTRODUCTION

DU VITALISME DES RÉGIMES

Si l’on veut continuer d’admirer un homme, il faut se défendre de franchir son seuil. L’accès des petits appartements révèle, pour l’ordinaire, d’assez répugnants détails. L’homme dans sa chambre à coucher, descend de son socle ; il y perd en grandeur, sa taille se ravale à celle du commun. Ses infirmités, ses vices, mais tout simplement aussi ses ridicules ou ses travers piquent sa majesté des petits trous hideux de la variole. L’homme est comme un tableau, c’est de loin qu’il le faut regarder.

Don Juan change souvent de maîtresse. Pourquoi paraître surpris ? Se laissant fréquenter, jamais maîtresse ne garda tout son empire. Sa beauté est grande, soit ! mais don Juan se lasse de la beauté, il recherche, de la meilleure foi du monde, autre motif de l’adorer. Don Juan s’effraie du vide de son esprit. Le voilà déçu. Don Juan change souvent de maîtresse.

Rien ne résiste à l’usage : ni l’enthousiasme, ni le charme. La meilleure constitution du monde sera toujours celle que les hommes n’auront point pratiquée.

A vrai dire notre mobilité perpétuelle ne se met point seule en cause. Usage, puis usure s’essorent de la même racine. Sous l’emprise de la main, qui l’emploie journellement, l’outil se modifie. Le manche de la cognée lentement s’amincit, la pointe du ciseau s’effile ; l’une se casse, l’autre se rompt simplement d’avoir trop servi.

Les régimes que les hommes se donnent s’usent de même sorte. Les principes, qu’ils incarnent, perdent leurs angles, avec le temps, le papier de la charte jaunit, le texte de la loi. organique s’efface. Dans la vie politique, par un mouvement tournant imperceptible, les positions, jadis prises avec assurance, insensiblement s’abandonnent, un beau matin sans trop savoir comment, transfuge, on se retrouve de l’autre côté de la barricadé.

La première fois qu’on présente à Néron la sentence d’un criminel à exécuter, il répond, l’âme en deuil : « Plût aux dieux, que je n’eusse jamais su écrire.1 » Ce bon empereur tuera plus tard sans sourciller sa mère Agrippine, sa tante Domitia, ses femmes : Octavie et Poppée, ses maîtres : Sénèque et Burrhus, et quelques autres personnes, dont il. se servira, enduites, de poix, pour éclairer ses jardins. Néron est un exemple de l’individu déformé par le pouvoir.

A son tour, Salluste trace assez bien le tableau d’un régime déformé par l’usage. Il écrivait : « Lorsque la République se fut grandie par l’activité et la justice et qu’elle se fut définitivement installée... alors ceux, qui avaient résisté sans peine aux fatigues, aux dangers, aux épreuves les plus dures et les plus critiques, trouvèrent dans le repos et l’opulence, que d’autres peuvent désirer, un fardeau qui les accabla. On vit se développer d’abord la soif de l’or, ensuite celle du pouvoir. Ce fut là comme la source de tous les maux. En effet la soif du lucre ruina la bonne foi, la probité, et toutes les autres vertus ; à leur place elle enseigna l’orgueil, la cruauté, le, mépris des dieux, la vénalité sans bornés. L’ambition fit prendre un masque à la plupart des hommes ; on eut une pensée dissimulée au fond de son cœur, une autre sur les lèvres ; la haine et l’amitié ne furent plus un sentiment, mais un calcul, l’honnêteté se porta hypocrite sur la face, elle n’était plus dans l’âme.. : Ces vices ne s’accrurent abord que lentement ; on les réprima de temps en temps, mais lorsque le mal, semblable à un fléau contagieux, eut fait irruption, la face de l’Etat fut changée et le gouvernement de la République auparavant si juste et si pur devint cruel et intolérable. »2

Admirable peinture, et que l’on sent si exacte et ressemblante, peut-être surtout parce que nos jours l’inondent d’une clarté violente et crue, d’un régime déformé par l’usage.

Mais qu’on ne s’imagine point qu’au demeurant cela reste sans importance ; qu’après tout, les principes n’étant que des principes, et non des individualités vivantes, il importe assez peu qu’ils persistent dans un régime ou une constitution. Ce serait s’illusionner fâcheusement. Un régime ne conserve sa vitalité que par les principes qui idéologiquement le constituent. Les lois n’y feront rien. Car comme on l’a exprimé d’une manière synthétique et juste : « Nous voyons tous les jours la société refaire la loi, on n’a jamais vu la loi refaire la société »3.

En effet, une société ne sera pas en république parce qu’il y aura des lois républicaines, elle ne le sera que du jour où elle adoptera les mœurs républicaines. Je crois assez volontiers que la Norvège est plus proche de réaliser la démocratie que la France, c’est que les mœurs de la Norvège monarchique sont démocratiques, les mœurs de la France sont aristocratiques et césariennes. Accorder ses mœurs — les mœurs politiques surtout, cela va de soi — avec les principes sur quoi se fonde le régime, c’est assurer la vitalité de ce régime.

Quand Platon, fuyant Athènes, qui empoisonnait juridiquement les philosophes, eut interrogé les prêtres d’Hiérapolis sur la sagesse, ces hiérophantes du Dieu-Soleil, en un geste hiératique, montrant à l’émigré les vertigineuses sépultures des grands Memphites, endormis à jamais, murmurèrent ces graves paroles : « O Platon ! vous autres Grecs, vous n’êtes que des enfants, et il n’y a point de vieillards parmi vous. »

Le linceul mouvant des sables a recouvert la nécropole des presbytres d’Hélios, la Grèce engloutie sous le flot romain d’abord, ottoman ensuite, n’est plus qu’un vestige de nation. Mais les prêtres d’Hiérapolis ont encore raison. Nisi Sapientia œdificaverit civitatem frustra vigilat qui custodit eam. Si la Sagesse ne préside pas aux destinées d’un peuple, en vain autour de lui on monte la garde.

La Sagesse ne se définit qu’abusivement : la science inspirée des choses divines et humaines, à celle-là les Egyptiens — peuple réputé à bon droit le plus sage du monde, — trop posés, n’y faisaient point allusion. Ce qu’ils entendaient, par ce mot auguste, c’était la connaissance raisonnée de notre état et l’application instante d’une conduite qui y fût adéquate. Voilà la. Sagesse.

Les gouvernements ne meurent jamais que de l’abandon de leurs principes. Les peuples se suicident, qui préfèrent la fantaisie de leur caprice à la logique de leur génie. Des exemples pour étayer ces propositions ne se donnent même plus, tant l’accord, depuis longtemps, s’est accompli.. Que s’il en fallait : la République de 1793, la République de 1848, l’une comme l’autre s’abîmèrent dans l’Empire d’avoir renié leur inspiration.

La troisième République plus fortunée que ses devancières, voire que les régimes successifs qui pesèrent sur la France depuis un siècle et demi, gouverne depuis quarante ans. Une telle faveur ne se nie pas. Mais attribuer à sa seule vertu cet incontestable succès apparaît dérisoire. La faiblesse humiliante de ses ennemis y contribua pour beaucoup. Cependant la nation toujours versatile s’accommode présentement de cette autorité. Aussi en dépit de la haine de quelques-uns, de l’antipathie de quelques autres, de la désaffection d’un certain nombre, sa vitalité assez robuste subsiste. La République n’a rien à craindre de prétendants purement figuratifs ; à moins de déconcertante catastrophe ; aucun danger extérieur ne la menace. Cependant, d’ici, de là, quelques symptômes inquiétants convient à réfléchir. Ne porterait-elle pas, en elle-même, le mal qui la jettera à terre. Pour une troisième fois, verra-t-on, encore un coup, les républicains tuer la République ?

Si cette fatalité se produisait, la cause de ce grand malheur serait, qu’ayant institué avec bonheur la République, le parti républicain se dévoilerait incapable à l’organiser.

Marcher dans les pas de la Monarchie, chausser les bottes de l’Empire, reprendre les vieux errements du despotisme, avoir les mœurs de l’oligarchie, subtiliser la souveraineté du peuple, mentir à son caractère, cesser d’être libéral et ouvrir avec une facilité si grande les portes de sa prison politique que le passage en cette hôtellerie en devient honorant, soumettre constamment l’intérêt général au. joug de mille petits intérêts particuliers, avoir comme principe l’anarchie et comme moyen de gouvernement la tyrannie, se diminuer devant l’étranger par une politique extérieure d’abdication et de lâcheté, s’aliéner à l’intérieur les masses par la recherche constante de ce qui divise et non de ce qui unit, c’est s’éloigner dangereusement de l’idéal républicain. Le moindre vent par après, même d’un souffle léger, renversera l’édifice dont les habitants, eux-mêmes, auront miné les assises.

Eh ! que l’on ne dise pas : « Bah ! cela durera bien autant que nous. » Rien n’est moins sûr. Tel s’endort dans une sécurité trompeuse, qui se réveille malheureux. Quand l’Eglise Romaine, à l’aide de son bras séculier, eut comprimé dans le sang la révolte de Jean Huss, elle crut n’avoir plus à s’occuper de son amendement. La Réformation passa en trombe, et l’influence orthodoxe perdit l’Allemagne, la Hollande, les pays Scandinaves et l’Angleterre. Le Concile de Trente se réunit trop tard. Quand le roi Louis XVI, averti par Turgot, par Malesherbes, par Necker enfin, que l’opposition à son trône se manifestait autrement que par des chansons, après avoir longtemps hésité, tergiversé, remis, se décida à la déclaration du 13 juin 1789, déjà l’heure s’était écoulée et la Révolution faite dans les esprits.

Voici trente-six ans déjà que Gambetta écrivait que la République devait être républicaine et que le parti républicain avait à « se préoccuper avant tout d’institutions organiques, qui ne fassent plus de la démocratie un mensonge et de la République un leurre ». Ce ne sont point tous des esprits chagrins ou des âmes réactionnaires, qui affirment que la démocratie continue de demeurer un mensonge et la République un leurre.

Pour l’instant, la classe ouvrière, qui donna, toujours, un si solide appui à ce gouvernement, sous l’influence d’idées qui ne sont pas toutes controuvables, tant s’en faut, se déprend du régime. La République, telle que la bourgeoisie l’a rendue, lui déplaît. Ici se dissimule le péril. Pour le conjurer et assurer à ce gouvernement, excellent entre tous, la longévité qui lui permettra de produire tous ses fruits, rentrons dans les voies de la Sagesse. Lorsque le baron de Stein, le plus grand homme d’Etat que l’Allemagne ait enfanté, ramassa la Prusse, pantelante, sur le champ de bataille d’Iéna, et qu’il voulut retenir cette vie qui s’exhalait, il n’imagina rien de mieux que de renouveler en ce grand corps agonisant le principe qui s’en était altéré. Usons de même sorte. Ramenons la République à sa raison d’être. Dès lors on ne pourra plus dire que la République ne fut belle que sous l’Empire, on la trouvera attrayante et prenante encore... sous la République.

Première Partie

LA THÉORIE DE LA RÉPUBLIQUE

CHAPITRE PREMIER

DE LA PRÉCELLENCE DE LA RÉPUBLIQUE SUR TOUTES AUTRES FORMES DU GOUVERNEMENT

Le premier, qui, sans avoir pris aucune part à l’administration des affaires publiques, entreprit d’écrire sur la meilleure forme du gouvernement, était un ingénieur civil et s’appelait Hippodamos1. Au fait homme de quelque sens pratique, ce carien. Le premier, encore, il imagina de diviser les villes par quartiers ; plus précieux, il coupa en plusieurs sections le Pirée et fournit les plans de son port et de ses arsenaux. Ce polytechnicien du vie siècle avant Jésus-Christ conçut une utopie politique où régnaient avec fastidieux une précision géométrique des pouvoirs et une délimitation symétrique des classes, auprès desquelles semble folâtre le règlement de Saint-Cyr dû au génie tâtillon de Mme de Maintenon.

Il faut croire qu’Hippodamos n’avait pas épuisé la matière, puisqu’après lui tant d’honnêtes citoyens se sont empressés d’établir, chacun à part soi. le motif de préférences pas toujours sincères, d’admiration parfois vénale.

Fort heureusement Hippodamos eut des héritiers’ moins inavouables. Et ce fut parmi les intelligences d’élite comme un long effort, une tension permanente, pour découvrir ou disputer quel était le meilleur gouvernement des hommes. Les uns ont rapporté des doctrines toutes faites et c’est. Platon, dans sa République et dans ses Lois, et c’est Fénelon dans son Télémaque ; d’autres ont apporté des éléments documentaires et c’est surtout Aristote dans sa Politique ; des derniers enfin, s’occupant moins des chartes que des faits, ont laissé envisager par des personnages supposés les mérites respectifs de telle ou telle forme de gouvernement et c’est Cicéron dans sa République et c’est encore Hérodote dans son Histoire.

Il est bien difficile d’innover dans, le domaine des idées, « et l’on vient trop tard depuis six mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent ». Rien n’est moderne comme les anciens et rien n’est actuel, par exemple, comme cet entretien. excellent qu’Hérodote prête à des seigneurs perses, après la mort de Smerdis le Mage.

« Otanès voulait démocratiser les affaires de la Perse. Je suis d’avis de nous passer de monarque. Le monarque n’est ni utile ni agréaBle. Vous avez vu jusqu’à quelles extrémités se porta l’insolence de Cambyse et vous avez pâti de l’insolence du Mage. Et comment la Monarchie serait-elle une police régulière quand elle. peut tout faire sans avoir à rendre de comptes ? Le meilleur de tous les hommes atteignant cette cime s’évadera bientôt du sens commun. Les biens qu’il possède font naître en lui l’insolence et déjà l’envie se trouve au cœur de l’homme. Et, avec ces deux vices, il devient intolérable en tout point : il commet beaucoup de crimes gonflé par l’insolence, il en perpètre beaucoup par envie. Le prince devrait pourtant être sans envie puisqu’il a tous les biens. Mais il est tout le contraire vis-à-vis des citoyens, jaloux des meilleurs, ami des pires, la calomnie a toujours accès auprès de lui. Et voici de toutes la chose la plus bizarre Si vous l’admirez modérément, il s’imagine n’être point assez honoré, et si vous l’adulez il s’en courrouce comme d’une flatterie. Mais le plus grand mal vient de ce qu’il remue les lois anciennes et tue sans jugement. A l’encontre, le peuple qui règne a le plus beau de tous les noms : Isonomie2. Ce que ne fera jamais le monarque il l’accomplit : l’élection confère les magistratures et les magistrats sont responsables, les déterminations se prennent en commun. Je propose donc qu’abandonnant la royauté, nous élevions le peuple, car dans le peuple est tout. »

Ainsi opina Otanès. Mais Mégabyze préférait l’oligarchie, il disait : « Ce qu’Otanès vient de prononcer contre la Monarchie rallie mon suffrage ; mais quand il confère le pouvoir à la multitude il ne propose pas le meilleur avis : rien n’est plus fou ni plus insolent qu’une vile populace. Comment proposer à ceux qui fuient l’insolence d’un tyran de se livrer à l’insolence d’une plèbe sans frein. Car l’un, s’il fait quelque chose, sait du moins ce qu’il fait ; l’autre ne le sait jamais. Au surplus comment pourrait-il le savoir lui qui n’a rien appris de beau ni de bon, lui qui ordonne les choses sans raison et qui se précipite comme un torrent ? Nous livrer au peuple c’est vouloir le malheur de la Perse. Pour nous, constituons une sélection d’hommes pris parmi les plus aptes, confions-lui le pouvoir, nous en serons nous-même. Des meilleurs procèdent les meilleurs conseils. »

Ainsi opina Mégabyse. Darios parla en ces ternies : « Ce que Mégabyse vient de prononcer contre le pouvoir démocratique me paraît juste, non pas ce qu’il a exposé du pouvoir oligarchique. Des trois gouvernements en vue, et je les prends les meilleurs possibles, celui de la multitude, d’un petit nombre et d’un seul, je juge ce dernier bien préférable. Rien ne vaut un bon chef unique : usant de conseils, suivant son tempérament, il gouvernera le peuple sans reproche et les projets contre l’ennemi resteront plus secrets. Mais dans l’oligarchie ils sont plusieurs qui rivalisent de zèle et d’habileté pour le bien public, et alors naissent entre eux des haines particulières et violentes. Chacun veut être le maître et que son propre avis l’emporte. Les inimitiés arrivent d’où sortent les discussions desquelles procède le meurtre, et du meurtre on chemine vers la Monarchie et par là même on voit bien que celle-ci prévaut. D’autre part, si le peuple commande, il est impossible que le vice ne se produise pas ; et le vice se produisant engendre non des haines mais de fortes amitiés entre les méchants, car ceux qui portent préjudice à l’Etat le font de connivence. Et le mal continue jusqu’à ce qu’un homme s’élève qui mette un terme au pouvoir de ces gens-là. Le peuple à cause de cela l’admire ; une fois admiré du peuple, on est bientôt seul chef ; et ainsi l’on voit encore combien la Monarchie est ce qu’il y a de meilleur. Pour tout dire en un mot, d’où nous est venue la liberté, et qui nous l’a donnée ? le peuple ? l’oligarchie ? ou un monarque ? Je suis donc d’avis, puisqu’un seul homme nous a faits libres, de nous en tenir à un seul ; d’ailleurs les coutumes de nos pères sont bonnes et il n’y a nul avantage à les changer. »3

Ainsi cinq siècles avant Jésus-Christ, le débat était ouvert déjà sur les avantages réciproques des trois formes les plus usuelles du gouvernement. Il est vrai que Mégabyze ne donne point toutes les raisons de préférer l’oligarchie, et Darios, à la veille du couronnement, se trouve dans la situation de M. Josse. Mais les raisons que les uns et les autres font valoir ne manquent ni de spécieux ni. de probant, et il semble bien que pour montrer la précellence de la République, il suffise de développer les propos d’Otanès.

Mais auparavant il en faut venir tout de suite à un préjugé, qui a dégoûté bien des gens de la démocratie, préjugé préjudiciel à tout débat, comme à toute exposition. Ce préjugé irraisonné — comme tous les préjugés — a été merveilleusement exploité par des écrivains qui l’ont transformé en un dogme. On n’a pas idée du nombre de préjugés, qu’avec un peu de dextérité, un écrivain assez cultivé peut faire passer pour des dogmes. Bref celui-ci en est un. Venons-y. Laissons encore une fois la parole à un Grec, les Grecs ont tout dit, et quelques-uns pourraient s’inscrire à l’Action Française.

Donc Xénophon, dans son Anabase, écrivait : « C’est dans tous les pays que les premiers citoyens sont ennemis de la démocratie parce qu’ils ne sont ni emportés, ni injustes.et qu’à l’encontre le peuple est ignorant, turbulent et méchant. »

Ce propos est presque légitime sous la plume d’un aristocrate, marri du renversement des Trente. Guy de Maupassant esthète et délicat, renchérit sur l’expression du fortuné bénéficiaire de la dotation de Scillonte, pour lui. : « La foule est bête, méchante et sent mauvais. »

Premier préjugé contre la démocratie, profondément enraciné du reste. Tout bourgeois veut être noble — vraie au temps de La Fontaine — cette constatation sur l’éternelle vanité d’une classe, bouffie de prétentions, présentement se retrouve exacte. Parce que toute âme bourgeoise se complaît dans le mépris du peuple dont pourtant elle procède, parce que parfois aussi les fondateurs de démocraties ont plus ou moins fait figuré de Spartacus bohèmes, des erreurs d’interprétations ont obnubilé au profit d’intrigants le concept si clair de démocratie.

Venons au fond. Qu’est la démocratie ? La démocratie est un état social, où le pouvoir — je ne dis pas le gouvernement — où le pouvoir appartient en propre au peuple, qui l’exerce lui-même, ou qui en délègue l’exercice à. des individus ou à des groupements, selon des formes déterminées et modifiables à son gré. Mais quand je dis au peuple, je dis au peuple français par exemple, j’entends à toute la nation et non pas seulement à une classe socialement inférieure. Cependant que dans la monarchie, le gouvernement s’exerce au nom d’un seul, sous l’oligarchie : de quelques-uns, il s’exerce en démocratie au nom de tous. Le gouvernement de la plèbe est aussi antidémocratique que celui du patriciat : tous deux en effet comportent exclusion. A l’inverse la démocratie est inclusive de tous les éléments de la cité ou du pays. L’ochlocratie tendra vraisemblablement à la démophilie, la législation, qui en ressortira dès lors, n’ira à rien moins qu’à établir des améliorations de faveur pour la classe la plus nombreuse et la moins fortunée, antithétique-ment sans doute à la législation aristocratique, elle n’en créera pas moins au profit d’une classe des privilèges. La démocratie fonde son règne sur l’égalité de tous les citoyens, elle ne pourra être d’aucune façon gouvernement de castes ou de classes.

A quoi bon le celer ? De nos jours l’égalité a une mauvaise presse. Que ne dit-on point contre elle. Les uns n’y veulent voir qu’une notion mathématique, les autres qu’une dérisoire rêverie romantique.

« L’égalité, affirme-t-on ensemble, est une conception purement théorique, sans fondement et par suite sans application légitime dans les faits ; les sociétés sont des réalités naturelles, fruits de toutes sortes de nécessités complexes, infiniment diverses et variables, et où la pure logique n’a rien à voir ; on peut donc tout au plus en observer les caractères en essayant d’en démêler inductivement les lois au point de vue d’une science toute positive et empirique ; mais vouloir y introduire des concepts aussi simples et aussi évidemment a priori que celui d’égalité, c’est en méconnaître profondément la nature et y porter sans doute le trouble et la confusion »4.

Ainsi présentée, l’objection a plus de force de style que de raisonnement. Et d’abord il est ici question uniquement de l’égalité des droits. Or, il est faux et irrémédiablement faux que l’égalité des droits soit une conception « purement théorique » ; à l’inverse c’est une conception éminemment pratique. Inexact encore, de supposer que l’observation inductive de ces sociétés variables ne conduit pas à cette constatation que partis de l’inégalité, les peuples déjà morts et ceux qui vivent, ne tendent pas et comme inconsciemment vers l’idéal démocratique : l’égalité. Certes se garder des concepts a priori s’impose, rien de plus mal-faisan que les créateurs de systèmes et qui visent à les appliquer, mais il est téméraire d’affirmer que la logique n’a aucune part aux lois, qui régissent la vie des peuples. Dans ce livre parfait où il étudia la Cité antique5, Fustel de Coulanges a parfaitement mis en lumière les révolutions successives, dans lesquelles une impitoyable logique jette les peuples inconscients, révolutions, qui n’ont point d’autres causes que le sentiment confus d’abord, plus précis ensuite, déterminant enfin de cette égalité humaine des droits. Si le sentiment inné de l’égalité n’a point mené les hommes, l’histoire, n’est que le registre douloureux ou s’inscrivent les gestes déséquilibrés d’une succession de fous.

Tout au contraire une des rares lois, loi positive et empirique celle-là, qui se dégage de l’étude de l’histoire comparée, c’est qu’à l’ère des rois succède l’ère de l’aristocratie gouvernante, puis les clients s’affranchissent, l’aristocratie de l’argent devient l’égale de l’aristocratie de race qu’elle finit par absorber, enfin, comme le dit Thucidyde6, « pour que les pauvres aient un refuge et les riches un frein », la démocratie fait son avènement.

Ceci ne se rencontre point chez un seul peuple, n’est pas le fait des seuls Athéniens ou des seuls Romains, phénomène constant, on le retrouve à Thèbes de Béotie, à Mégare comme à Samos, à Syracuse comme à Cumes, à Chalcis comme à Ambracie7, en Phénicie, où les luttes sociales furent si vives, comme en Assyrie, où les castes furent abolies, partout en un mot — ou presque partout, ce qui revient au même. Du ponant au levant, une cinquantaine de milliards d’êtres humains se sont succédé sur la terre, face à des conformations géologiques diverses, subissant des variations climatériques, éprouvant des constitutions infinies et des états sociaux distants, portant des sentiments religieux contradictoires, soumis à des institutions juridiques contraires, poussés par des besoins matériels distincts, ignorants ou instruits, superstitieux ou incrédules, riches ou pauvres, nomades ou statiques, et dès que d’eux nous parvient un lambeau d’histoire, il nous revient qu’ils ont conçu l’égalité des droits et lutté pour elle.

Après cela si l’égalité des droits est une notion a priori je ne sais plus du tout ce que c’est qu’une notion a posteriori. Cela n’empêchera évidemment pas les néo-royalistes d’affirmer avec l’assurance de cuistres ignorants que l’idée d’égalité sortit toute armée du cerveau de Jean-Jacques. La vérité empirique se moque des sophistes, son règne se rétablit toujours.

Si jamais ce mauvais argument du consentement universel de tous les peuples se reconnaît susceptible de quelque valeur, pourquoi ne profiterait-il pas au sujet qui nous occupe ?

En effet il ne se justifierait mieux nulle part. L’égalité humaine dans les droits n’est ni un dogme, ni une métaphysique. Elle ne mérite ni cet excès d’honneur ni cette indignité. Ni dogme, ni boniment, l’égalité des droits possède l’exacte valeur d’une vérité scientifique.

Ecartons tout de suite un sujet de confusion.

Des esprits rares subtilisent et proposent : les hommes sont semblables, ils ne sont pas égaux. Et ils arguent pour soutenir ce sophisme de ce que Socrate avait l’esprit plus délié que le paysan de Cratinos, Marie-Louise plus de maintien que la maréchale Lefebvre. Tout le mal vient de ce que l’on ne veut plus distinguer. Nul n’a jamais proclamé que tous les hommes fussent également intelligents, toutes les femmes également belles. Il va de soi qu’une forte culture différenciera toujours de l’ignorance, que nos défauts ou nos qualités perpétuellement assureront des infériorités et des suprématies. Hélas ! longtemps encore, il y aura parmi nous des riches et des pauvres, tout comme il y aura toujours des abouliques et des volontaires, des industrieux et des incapables. Mais l’égalité humaine est essentielle, et dès lors n’a rien à voir avec ces accidents de fortune, d’éducation ou de plastique.

De même que deux triangles sont égaux entre eux quand tous leurs côtés sont égaux chacun à chacun et qu’il importe assez peu pour le résultat que l’un de ces triangles circonscrive la surface d’un vélin et l’autre celle d’une ardoise, ainsi, au fondement, des accidents ne diminuent d’aucune façon l’égalité essentielle des hommes.

Que ce soit du protoplasma initial ou du bathybius originel, que ce soit du pithécanthrope cher à Bernelot-Moëns ou de l’Adam préconisé par Moïse qu’aient jailli les sources de la vie, il n’y a pas de doute les hommes sont égaux et nous l’allons prouver.

La première égalité de l’homme est purement conceptuelle. Cependant pour idéologique qu’elle paraisse, elle ne laisse pas que d’apporter inductivement la confirmation absolue de la thèse ici soutenue.

Considéré au point de vue métaphysique et abstractif, l’homme ne se conçoit pas par catégories fragmentaires mais en une entité une, dont les facultés psychologiques ou morales s’attribuent à son essence, essence dépouillée d’accidents, mais renouvelée, identique à elle-même, en autant d’exemplaires qu’il y a d’humains existants, sans que d’aucune façon les différenciations accessoires de conditions diverses modifient ce type commun et constitutif. Or cette conception est d’origine foncièrement inductive. Car c’est par l’observation, mille fois répétée, constatant la reproduction infinie des mêmes caractères spécifiques — caractères dégagés des influences de climat, d’éducation, etc. — qu’a seulement pu se former cette notion : homme.

Chose plus curieuse, la notion d’égalité nous est si familière qu’elle nous sert instinctivement de commune mesure. Ni le concept de supériorité ni le concept d’infériorité ne nous toucheraient, si nous n’avions la notion primordiale de l’égalité humaine. La raison ne trouve pas en elle d’autre norme commune, qui lui permette d’établir quelque ordre ou quelque classification.

Cette idée pourtant n’est pas tellement abstraite qu’elle ne pénètre jamais dans la réalité. Tous les inventeurs de morale et tous les fabricateurs de Code l’ont porté dans la pratique. Ces morales ou ces Codes supposent l’égalité foncière des hommes puisqu’ils les astreignent tous à des pratiques égales ou les soumettent à d’égales interdictions. S’ils admettent quelques exceptions ou instaurent quelques privilèges c’est uniquement pour distraire quelques individus de l’égalité commune.

Quand Schopenhauer8 se donne tant de mal pour établir qu’en certain cas l’homme a le droit de mentir, cet adversaire forcené de l’égalité admet, sans s’en douter, qu’il y a des lois générales devant lesquelles tous les hommes sont égaux. Comment du reste pourrait-il en être autrement. Le moyen de libeller des règles générales si l’on ne conçoit pas les hommes égaux ? Il est interdit, je suppose, de tuer. Celui-ci sanguin, irascible et violent, monté par une querelle, tuera facilement, cet autre au contraire lymphatique et bonace a peur des souris, la loi cependant englobe l’un et l’autre dans l’égalité des devoirs. Pourquoi si l’on admet aisément l’égalité des devoirs n’admettrait-on pas aussi bien l’égalité des droits ?

Mais il y a plus. Nous ne sommes pas égaux qu’au regard ontologique et moral. Nous ne sommes pas des abstractions, nous existons. Or ce fait concret corrobore à merveille le concept abstrait. Notre existence nous met sur un égal échelon dans la seule hiérarchie défendable, dans la hiérarchie zoologique. Ce très noble duc et ce va-nu-pieds, dans l’ordre naturel, sont vertébrés, l’un et l’autre appartiennent à la classe des mamnifères. Le très noble duc et le pouilleux sont également deux bimanes dans la sous-classe des monodelphes unguiculés. L’un et l’autre en effet possèdent « deux pieds uniquement destinés à la marche et dont le pouce n’est pas opposable aux autres doigts. »

Et il n’y a pas de sang bleu et il n’y a pas de sang rouge, il n’y a qu’une espèce de sang, il est vrai qu’il est plus ou moins sain, je le crois plus riche dans le peuple. Et nous sommes égaux encore s’il s’agit des phénomènes physiologiques. L’estomac d’un milliardaire ne digère pas autrement qu’un estomac de chiffonnier, et cette fille perdue qui accouche, accouche de même façon que la duchesse de Malborough, laquelle est puritaine.