De la Suggestion

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Pour Hippolyte Bernheim, la suggestion est la cause principale de nombreux phénomènes, y compris de l'état hypnotique. Il n'y a pas d'hypnotisme, il n'y a que de la suggestion; c'est à dire, il n'y a pas un état spécial, artificiel, anormal ou hystérique qu'on peut qualifier d'hypnose; il n'y a que des phénomènes de suggestion exaltée qu'on peut produire dans le sommeil naturel ou provoqué. C'est sous l'angle de la suggestion que Bernheim réinterprète des phénomènes tels l'hallucination, l'amnésie, l'insensibilité...
Publié le : dimanche 1 juillet 2007
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EAN13 : 9782296177857
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DE LA SUGGESTION

Collection Encyclopédie Psychologique
dirigée par Serge Nicolas La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Du même auteur et sur le même thème H. BERNHEIM, H. BERNHEIM, H. BERNHEIM, Serge NICOLAS, De la suggestion dans l'état hypnotique (1884), 2004. De la suggestion et de ses applications (1886),2005. L'hypnotisme et la suggestion (1897),2007. L'hypnose: Charcot face à Bernheim, 2004. Dernières parutions

A. GARNIER, La psychologie et la phrénologie comparées (1839), 2006. A. JACQUES, Psychologie (1846), 2006. G. J. ROMANES, L'évolution mentale chez l'homme (1888), 2006. F. J. GALL, & G. SPURZHEIM, Des dispositions innées (1811), 2006. Th. RIBOT, L'évolution des idées générales (1897),2006. Ch. BONNET, Essai analytique sur les facultés de l'âme (1760), 2006. Bernard PEREZ, L'enfant de trois à sept ans (1886), 2007. Hippolyte BERNHEIM, L'hypnotisme et la suggestion (1897), 2007. Pierre JANET, La pensée intérieure et ses troubles (1826), 2007. Pierre LEROUX, Réfutation de l'éclectisme (1839), 2007. Adolphe GARNIER, Critique de la philosophie de Th. Reid (1840), 2007. Adolphe GARNIER, Traité des facultés de l'âme (1852) (3 vol.), 2007. Pierre JANET, les médications psychologiques (1919) (3 vol.), 2007. J.-Ph. DAMIRON, Essai sur l'histoire de la philosophie (1828),2007. Henry BEA UNIS, Le somnambulisme provoqué (1886), 2007. Joseph TISSOT, Théodore Jouffroy, fondateur de la psychologie, 2007. Pierre JANET, Névroses et idées fixes (vol. 1,1898),2007. RAYMOND, & P. JANET, Névroses et idées fixes (vol. II, 1898),2007. D. STEWART, Philosophie des facultés actives et morales (2 vol.) ,2007. Th. RIBOT, Essai sur les passions (1907), 2007. Th. RIBOT, Problèmes de psychologie affective (1910), 2007.

Hippolyte BERNHEIM

DE LA SUGGESTION
(1911)

Introduction

de Stéphane

LAURENS

L'HARMATTAN

cg L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan(à),wanadoo .fr harmattan 1(à),wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03712-0 EAN: 9782296037120

À PROPOS

«DE LA SUGGESTION» par Stéphane

DE BERNHEIM

(1911)

LAURENS

Au début du XXe siècle, l'ambition de beaucoup de ceux qui ont contribué à la renommée de l'hypnose quelques années auparavant est au contraire d'en finir avec l'hypnotisme. La véritable fascination exercée par l'hypnose sur toute une génération de médecins et d'intellectuels est bien loin. La mode est passée, l'hypnose, avec son cortège de démonstrations cliniques, ses spectacles publics et plus généralement ce schéma du rapport à autrui en termes de domination de l'hypnotiseur et de soumission de l'hypnotisé, retrouve l'état de disgrâce que les phénomènes comme la possession, le magnétisme, le somnambulisme, connurent auparavant. Ces phénomènes, après une brève phase de fascination, connaissaient le rejet et l'oubli. L'âge d'or de ['hypnose Rappelons cependant ce que fut l'hypnose à travers quelques-uns de faits qui contribuèrent à la fascination qu'elle exerça et à quelques grands noms qui contribuèrent à sa renommée. Alors que magnétisme et somnambulisme étaient rejetés (le premier condamné par le rapport des commissaires du roi en 1784, et le second par diverses commissions d'enquêtes, cf. Méheust, 1999), l'hypnotisme renaissait en Angleterre grâce à un chirurgien écossais: le Dr Braid. Ce dernier, ayant assisté à une séance de magnétisme animal organisé par un disciple de Mesmer, expérimenta élabora une théorie (Braid, 1843). le magnétisme et en

Étonnamment, bien que Braid n'apporte aucune connaissance nouvelle par rapport à ce qu'avaient montré les magnétiseurs inscrits dans la lignée de Mesmer et de Puységur (même le terme d'hypnose qu'on lui attribue était déjà employé, cf Méheust, 1999, vol. 1, p. 478-479), Braid sera considéré comme le père fondateur de l'hypnose. Cette consécration de Braid et cet oubli des anciens magnétiseurs permettaient de donner une nouvelle vie à ces phénomènes intrigants et de les blanchir de toutes les accusations de fraude, de simulation ou de mystification qui étaient attachées à eux et à ceux qui s'y intéressaient. Le Dr Azam introduisit le Braidisme en France, en le faisant notamment connaître à Paul Broca qui réalisa des opérations chirurgicales avec anesthésie obtenue par hypnose (Broca, 1859, 1860). Le titre du compte rendu de ces opérations chirurgicales réalisées par Broca, « Note sur une nouvelle méthode anesthésique» révèle bien cette cryptomnésie sociale, cette rupture imaginaire entre le nouvel hypnotisme et l'ancien magnétisme ou somnambulisme. En effet, précédemment, d'autres opérations chirurgicales avaient été réalisées de manière similaire quelques années auparavant par des membres de l'Académie de médecine (par ex. Cloquet, 1837) et surtout l'anesthésie était un effet bien connu des passes magnétiques (cf. Bertrand, 1826). Les anciens phénomènes du magnétisme blanchis - baptisés hypnotisme et dotés d'une nouvelle paternité - pouvaient ainsi devenir un objet d'étude scientifiquement légitime. C'est sur cette base qu'on peut comprendre l'importance des travaux de Jean Martin Charcot sur la métallothérapie (rapport fait à la Société de biologie, 1878, 1879) et sur l'hypnotisation (Charcot, 1882) :

«On eût dit qu'il venait de briser une barrière qui depuis longtemps contenait un torrent prêt à s'élancer. Peu importait le changement du nom, les études du magnétisme animal n'étaient plus proscrites, puisqu'on les accueillait à l'Académie des sciences et il n'était plus nécessaire de cacher ce que l'on observait en secret depuis longtemps. Quel sujet magnifique pour toutes les thèses, pour tous les articles possibles! Puisque les anciens observateurs, affublés de leur nom de magnétiseurs, avaient été ridiculisés et oubliés, on pouvait sans scrupules reprendre toutes leurs anciennes observations et les publier de nouveau comme des découvertes, quelle mine inépuisable!» (Janet, 1919, p. 155)

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Grâce aux travaux de Charcot et de Richet notamment, la décennie 1880-1890 devient l'âge d'or de l'hypnose (Chertok, 1989). Elle entre partout: littérature, théâtre, affaires criminelles, spiritualité, thérapies, sciences..., comme cela avait été le cas auparavant avec le magnétisme de Mesmer. L'hypnose entre dans les esprits et fournit des schémas (la soumission de l'homme sous hypnose, la domination de l'hypnotiseur, la fascination hypnotique...) pour penser les rapports à autrui. Tarde (1890) prenant cet état comme modèle du fonctionnement social trouvera sa célèbre formule: « l'homme social est un hypnotisé ». De telles analogies entre lien social et état hypnotique seront reprises par beaucoup (Le Bon, Freud, Durkheim...). Tous les aspects de la vie sociale sont alors relus sous cet angle: un homme peut-il séduire une jeune femme en utilisant l'hypnose? Peutil capter un héritage en faisant signer des papiers contre la volonté de celui qui les signe? Peut-il pousser quelqu'un à commettre un crime ?.. (cf. Carroy, 1993). Dans Madame Bovary, on trouve même un chien qui à la simple présentation d'une tabatière tombe en convulsions. Aujourd'hui encore ce sont ces images formées il y a plus d'un siècle qui nous permettent de penser l'hypnose. Même si sa place est aujourd'hui considérablement réduite, elle reste assez présente dans les fictions (ex. l'intrigue du film de Woody Allen, Le sortilège du scorpion de jade repose sur la possibilité de plonger un individu en état d'hypnose pour qu'ensuite il réalise de complexes suggestions post-hypnotiques) mais on la trouve aussi dans quelques formations médicales. Ce livre de Bernheim vient bien après cet âge d'or de l'hypnose et révèle la distance qui sépare les conceptions qu'il soutient en 1911 de celles qu'il développait trente ans plus tôt en 1884 dans son premier livre sur ce thème: De la suggestion dans l'état hypnotique et dans l'état de ve ille . Le point clé de ce changement de conception est une inversion causale entre hypnose et suggestion. En 1884, Bernheim considérait l'état hypnotique comme la cause principale de la suggestion alors qu'en 1911 c'est l'inverse: la suggestion est, pour lui, la cause principale de nombreux phénomènes, y compris de l'état hypnotique. «Il n 'y a pas d'hypnotisme, il n'y a que de la suggestion,. c'est-à-dire, il n'y a pas un état spécial, artificiel, anormal ou hystérique qu'on peut qualifier d'hypnose; il n 'y a que des phénomènes de suggestion exaltée qu'on peut produire dans le sommeil, naturel ou provoqué. (...) celui-ci

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[l'hypnotisme] lui-même est un phénomène de suggestion qui peut aboutir ou non comme les autres actes suggérés, mais il n'est pas nécessaire pour obtenir les autres phénomènes. » (Bernheim, 1911, p. 16).
Après avoir remplacé le magnétisme et le somnambulisme, l'hypnose est alors remplacée par la suggestion, comme cette dernière sera remplacée plus tard par l'influence. Cette révolution théorique accomplie par Bernheim n'est pas isolée. Notons qu'en plus d'une similarité dans leurs titres, ce livre de Bernheim De la suggestion rappelle celui de Binet (1900), La suggestibilité. En effet, Binet souhaitait étudier la suggestibilité, avec de «nouvelles méthodes» qui n'ont «aucun rapport pratique» avec l'hypnose (Binet, 1900, p. 2), « des méthodes entièrement étrangères à l'hypnotisme» (Binet, 1900, p. 7), «des épreuves qui n'ont rien de commun avec I 'hypnotisation» (Binet, 1900, p. 207-208). Ainsi, Bernheim (1911) rejoint Wundt qui a toujours considéré la suggestion comme «la cause principale, sinon unique, des états hypnotiques» (Wundt, 1893, p. 23) ou Delbœuf (1886) qui, bien ne considérant pas les phénomènes d'hypnotisme comme une mystification, comprit très tôt le rôle de la suggestion dans les formes prises par les états hypnotiques. C'est donc sous l'angle de la suggestion que Bernheim réinterprète les phénomènes qu'il attribuait autrefois à l'état hypnotique: hallucination, amnésie, insensibilité, formes et/ou stades de l'état hypnotique, efficacité des techniques d'induction hypnotique. . . La suggestion Après avoir étudié la suggestibilité dans l'état hypnotique, essayant d'expliquer cette suggestibilité des sujets par la nature particulière de l'état hypnotique, Bernheim (1897, p. 3) généralisera la notion de suggestion en affirmant que « toute idée est une suggestion», et même que «tout phénomène de conscience est une suggestion» (Bernheim, 1911, p. 19). Ainsi, «À la théorie de la suggestibilité par le sommeil provoqué, j'ai cherché à substituer celle de la suv~estibilité normale à l'état de veille. À la psychothérapie hypnotique, j'ai ajouté et substitué peu à peu la thérapeutique suggestive à l'état de veille qui est devenue la psychothérapie moderne.» (Bernheim, 1911, p. 15-16, souligné par l'auteur).

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Pour qu'une suggestion se réalise, pour qu'elle passe de la suggestion faite à la suggestion réalisée, à l'acte, il faut qu'elle soit acceptée par le sujet. Or, n'importe quel sujet n'accepte pas n'importe quoi en toute circonstance. Outre le fait que certains sont plus suggestibles que d'autres, ils n'acceptent pas tous les mêmes suggestions (Bernheim, 1897, p. 8) : Certains sujets résistent aux suggestions, d'autres les réalisent sans être identifiés à l'acte qu'ils réalisent (Bernheim, 1897, p. 20), d'autres encore jouent le rôle qu'on leur demande, mais sachant qu'il s'agit là d'un rôle, ils peuvent le faire avec conviction ou complaisance, en conservant une certaine distance. Enfin, pour Bernheim, certains sujets (ils sont rares) sont excessivement suggestibles et peuvent aller jusqu'à exécuter des suggestions criminelles. Mais, quoi qu'il en soit « l'hypnotisme ni la suggestion ne créent pas un automatislne inconscient, soumis, sans la participation du moi, à la volonté de l'opérateur» (Bernheim, 1911, p. 167-168). En ce qui concerne cette dernière catégorie de sujets, Bernheim (1897, p. 22) soutient la position souvent affirmée par Liébeault (1895) et très fréquemment critiquée notamment par Delbœuf (1895) et par l'école de la Salpêtrière (cf. Nicolas, 2002) : quelques sujets réalisent rapidement la suggestion, sans réflexion apparente (Bernheim, 1897, p. 28). Cependant, et il précise qu'« un fond moral solide inné ou acquis par l'éducation constitue lui-même une suggestion primordiale antérieure qui neutralise ou rend difficile les contre-suggestions ultérieures.» (Bernheim, 1897, p. 31). Cette précision est extrêmement importante, car si Bernheim affirme la puissance potentielle des suggestions criminelles, c'est qu'il reconnaît la puissance de la suggestion en général et donc aussi la puissance des suggestions passées, de l'éducation, de la morale..., qui encore plus nombreuses, plus congruentes et répétées plus souvent par des sources variées participent de la construction du sujet et lui permettront de rejeter des suggestions contradicto ires. Tout n'est donc que suggestions: si les suggestions criminelles réussissent, c'est qu'elles n'ont pas trouvé de résistance, d'éducation faite par des suggestions antérieures les rendant inopérantes. Si elles ne réussissent pas, c'est qu'elles rencontrent d'autres suggestions plus puissantes, mieux ancrées, plus nombreuses. Les débats sur la possibilité ou non d'exercer des suggestions criminelles ont le mérite de pousser les théoriciens de Nancy dans leurs retranchements et les oblige donc à systématiser leur conception: tout est suggestion et le contenu même de

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l'esprit est formé par elles. Finalement, il n'y a donc plus de différences entre ces suggestions et n'importe quel autre ordre, conseil ou tentation auxquels tous les individus sont soumis dans la vie courante. Ce phénomène de suggestion n'est donc pas un artefact, mais il est général, normal et nécessaire à la vie individuelle et sociale. À ce propos Bernheim (1911, p. 29) cite cette analyse de Durand de Gros sur ce lien à autrui: « La crédivité que les théologiens appellent HIaFoi", nous est donnée afin que nous puissions croire sur parole, sans exiger des preuves rationnelles ou matérielles à l'appui. C'est un lien moral des plus importants: sans lui, pas d'éducation, pas de tradition, pas d'histoire, pas de transactions, point de pacte social,. car étant étrangers à toute impuls ion de ce sentiment, tout témoignage serait pour nous comme non avenu, et les assurances les plus véhémentes de notre meilleur ami, nous annonçant d'une voix haletante que notre maison prend feu, ou que notre enfant se noie, nous trouveraient aussi froids, aussi impassibles, que si l'on se fût contenté de dire: Hiffait beau" ou Hifpleut". Notre esprit resterait fixe et imperturbable dans l'équilibre du doute, et l'évidence aurait seule puissance de l'en faire sortir. En un mot, croire sans la crédivité serait aussi difficile que voir sans la vue, ce serait radicalement impossible. » (Durand de Gros, 1860).1 Pour Bernheim (1891, p. 26), il existe donc «une créditivité inhérente à l'esprit humain ». Les phénomènes de suggestion ne sont donc pas anormaux, ils peuvent nous paraître plus ou moins exagérés, rares, étranges selon la suggestibilité de l'individu et le contexte dans lequel ils sont produits, mais on ne peut pas les considérer comme anormaux à moins de considérer aussi anormale l'autre facette qu'est l'éloquence persuasive (Bernheim, 1911, p. 30),2

1 Notons qu'on retrouve cette même citation de Durand de Gros chez Bernheim en 1884, mais à l'époque, ce dernier, n'a pas encore pris la mesure de la primauté de la suggestion. 2 Évidemment, cette conception de la suggestion n'est pas facile à faire admettre car, pour beaucoup, il n'y a suggestion que pour faire passer une idée déraisonnable, que pour produire un phénomène anormal et pour faire passer tout cela il faut contourner les fonctions mentales supérieures et s'en remettre aux seuls automatismes de base (Bernheim, 1911, p. 269). C'est là l'image de l'automate: le rapport de suggestion poserait le suggestionné comme un automate (Bernheim, 1911, p. 259) x

Techniques d'influence Cette évolution des conceptions de Bernheim qui le conduit finalement à accorder une primauté à la suggestion est aujourd'hui encore d'actualité tant l'idée qu'il existerait des techniques d'influences simples à mettre en œuvre et efficaces dans leurs effets est toujours présente dans le sens commun (et même dans en psychologie scientifique). En psychologie, de nombreux travaux ont été réalisés sur les techniques d'influence, de manipulation, de persuasion, d'engagement... et le plus souvent l'influence y est présentée comme quelque chose qui fait effraction. Dans nombre d'expériences, en effet, un manipulateur poursuivant un objectif que lui seul connaît utilise une stratégie pour obtenir d'autrui, qu'il réalise (souvent inconsciemment), par son comportement ou son attitude, l'objectif que le manipulateur lui a fixé. Comme l'écrit Asch (1952, p. 399-400), « Ce qui a le plus frappé les observateurs est qu'une personne peut induire des effets chez une autre sans introduire les changements correspondant dans l'environnement. Le cœur des phénomènes de suggestion, la propriété qui la rend unique, est la capacité de produire des changements dans les individus en l'absence des conditions objectives appropriées. Par un ordre, il est apparemment possible de produire des expériences et des croyances auxquelles rien ne correspond dans l'environnement. Ici il y a un effet produit par pur moyen "psychologique JI, qui court-circuite le fonctionnement des conditions réelles et n 'a pas de fondement dans les faits ou la raison. » Ce schéma de l'influence, si fréquemment mis en scène dans des expérimentations, sert d'argument à ceux qui voient dans celle-ci un rapport asymétrique dans lequel une source d'influence (marquée par un désir, une volonté, un pouvoir...) pourrait intentionnellement exercer une influence sur une cible (marquée par sa naïveté, sa passivité...) afin que cette cible réalise les objectifs que lui assigne la source. Si le rapport d'influence est réductible à un tel schéma et qu'en plus il existe de petites techniques efficaces pour influencer autrui, il y a effectivement lieu de s'inquiéter et il apparaît nécessaire de se protéger de ces influences notamment si elles viennent de sources potentiellement néfastes (les sectes par exemple). C'est sans doute dans cette logique que l'Assemblée nationale a examiné un projet de loi (loi finalement non adoptée) sur le délit de manipulation mentale puisque dans un rapport précédemment présenté à l'Assemblée nationale, il est affirmé que « les instruments dont disposent

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les manipulateurs sont aujourd'hui sans commune mesure avec ceux des décennies passées» (rapport présenté par Mme la députée Catherine Picard le 20 juin 2000). On retrouve aujourd'hui un débat similaire à celui qui eut lieu à Paris lors du premier Congrès international de I 'hypnotisme expérimental et thérapeutique (Du 8 au 12 août 1889). À l'époque, redoutant qu'il soit fait un mauvais usage du puissant hypnotisme, les participants à ce congrès voulurent interdire l'usage de l'hypnose aux non-médecins. Il leur semblait que si les techniques d'induction hypnotique tombaient entre de mauvaises mains certains les utiliseraient « pour la satisfaction de leurs vices et de leur immoralité» (Ladame, 1889, p. 36) et le docteur Ladame appuyait sa démonstration sur diverses allégations de viol sous hypnose ou de divers dommages mentaux prétendument causés par l'hypnotisme. L'interdiction de l'utilisation de l'hypnose aux non-médecins, la décision de maintenir secrètes les fameuses techniques d'induction servaient, dans cette perspective, de mesure de salut public. Sur ce point de la prétendue efficacité de certaines techniques d'influence, ce livre de Bernheim est fort intéressant car il démontre l'absurdité de telles conceptions de l'influence, de la suggestion ou de la manipulation. Si lors de ses premières années de recherches sur l'hypnose, Bernheim crut lui aussi en l'efficacité de certaines techniques d'induction hypnotique, en 1911, il considère que ces techniques reposent sur la suggestion et que c'est uniquement pour cela qu'elles sont efficaces (Bernheim, 1911, p. 77). Bernheim après avoir détaillé, dans son livre, certaines de ces techniques d'inductions, leur attribuant tel ou tel mérite dans ces travaux précédents, affirme maintenant: «On trouve dans les /ivres sur I 'hypnotisme, y compris les miens, la longue et fastidieuse description des procédés employés par les divers magnétiseurs ou hypnotiseurs pour obtenir l'état dit autrefois magnétique ou hypnotique. (...) chaque auteur varie ses manipulations. Toutes réussissent, ou aucune ne réussit, suivant que le sujet a ou n'a pas idée qu'i! va dormir. Ce ne sont pas les manœuvres, c'est sa foi qui l'endort. ». (Bernheim, 1911, p. 78-79). Ainsi, si une grande variété de techniques d'induction hypnotique ont été utilisées efficacement (passes avec un aimant, fixation d'un objet brillant, friction de telle partie du corps...) pour produire l'hypnose, c'est qu'elles s'accompagnaient de la suggestion faite au sujet que le but XII

était de dormir. N'en est-il pas de même aujourd'hui pour les fameuses techniques de manipulation? L'histoire nous montre combien souvent les populations crurent à l'influence toute puissante d'un autrui imaginaire. Cette croyance se retrouve avec le diable qui, insidieusement, s'emparait des sujets et les possédait, ce fut le cas avec l'hypnose ou le magnétisme, et aujourd'hui, c'est à nouveau le cas avec les fameuses techniques de manipulation. Ce livre de Bernheim illustre donc fort bien la lecture erronée et fantasmatique qu'on peut faire des phénomènes d'influence. Comme le montrait Asch, le prototype imaginaire de l'influence est une servile soumission arbitraire du sujet influencé à celui (individu ou groupe) qui l'influence. Pourtant si l'influence a une importance, si on considère qu'elle est un mécanisme central de la vie sociale, elle ne peut pas être réduite à ce prototype imaginaire. Il y a, en effet, une grande contradiction entre les effets supposés de la suggestion (l'image de l'homme influencé qui obéit bêtement, qui prend des vessies pour des lanternes...) et le fonctionnement de la vie sociale. Certes, parfois cette vie sociale est marquée par l'apathie, le conformisme et on trouve fréquemment des erreurs de jugement, mais cette vie sociale est aussi marquée par l'enthousiasme, le talent, l'intelligence, le progrès... (Asch, 1952, p. 387388). Pourquoi n'attribuer à l'influence ou la suggestion que la première catégorie de faits et non la seconde? Si l'influence est centrale, elle doit rendre compte de l'ensemble de ces phénomènes et pas seulement ceux qui décrivent l'assujettissement, la passivité, la bêtise... Moscovici (1976) fera une critique similaire à celle de Asch en montrant bien que l'influence a toujours été considérée sous le seul angle du conformisme alors qu'on peut aussi expliquer par elle des phénomènes de créativité et d'innovations. Comme le remarque Roustang (1990) «On parle d'influence quand une personne ou un groupe agissent de façon secrète sur une autre personne ou un autre groupe. Il lui est attribué les caractères de l'étrangeté parce qu'elle fait irruption dans un autre type de communication auquel nous sommes habitués, celui où l'intentionnalité joue le plus grand rôle. Mais c'est là une erreur d'optique. L'influence ne cesse pas, puisque nous transmettons et recevons sans discontinuité les signes de nos impressions et de nos affections, puisque nous participons activement et passivement à chaque instant au réseau relationnel qui nous individualise.» (Roustang, 1990, p. 75) Ce livre de Bernheim XIII

dévoile bien ces deux conceptions opposées de la suggestion. Si les suggestions sont si puissantes, si elles sont si centrales c'est qu'elles participent à la construction du sujet. Il est, pour une large part, le résultat des suggestions reçues. La question de savoir s'il convient ou non de se méfier des suggestions est donc sans objet car elle revient, de ce point de vue, à s'interroger pour savoir s'il convient ou non de se méfier du sujet et de l'interaction sociale. Le sujet se construit par les suggestions reçues d'autrui et contribue ensuite, par ses suggestions, au fonctionnement social. Ainsi, l'influence, la suggestion, l'imitation... ne sont pas des biais, des perturbations du lien entre le sujet et le monde, elles sont à considérer comme les outils élémentaires de l'accès du sujet à autrui et au monde. Le livre de Bernheim illustre donc bien à la fois la puissance de la suggestion, sa complexité et sa dialectique. Ce lien d'influence n'est pas d'un abord aisé et on peut craindre qu'à ne vouloir toujours l'étudier que dans les cadres expérimentaux il nous échappe sans cesse, mystifiant les expérimentalistes contemporains, comme le furent autrefois ces spécialistes de l'hypnose. Les études sur l'influence, la suggestion, l'imitation ne manquent pas de faits empiriques congruents. Hélas, si ces derniers sont stables et homogènes, comme des faits naturels, ils le sont au sein d'un cadre particulier, une sorte de niche écologique (cf. Hacking, 2002). En dehors de ce cadre, ces faits varient dans la forme qu'ils prennent aussi bien que dans la manière de les produire. Comme l'avait très justement observé Delbœuf, il se constitue des espèces d'écoles au sein desquelles les mêmes formes et techniques sont observés, il y a donc une forte fidélité au sein de chaque niche écologique, mais ces formes et techniques n'ont aucune validité puisqu'elles diffèrent d'une niche à l'autre. Pour Delbœuf (1886), il se produirait partout le même processus: les chercheurs inspirés par leurs premiers résultats influenceraient leurs sujets dans ce sens, et, en retour, ces dern iers viendraient étayer ces premières idées et premiers faits, qui, souvent sont tirés d'un sens commun de ce que sont ces phénomènes et de la manière dont on les produit. Ainsi, pour Janet (1889, p. 128) «cette éducation du somnambule par celui qui l'endort est le grand danger de ces expériences,' elle nous expose à trouver que nos somnambules vérifient XIV

toujours nos propres idées. » Reprenant les idées de Delbœuf à propos de l'inter-influence magnétiseur-somnambule Janet (1889, p. 165) écrit« Tel magnétiseur, telle somnambule (...) montrez-moi une somnambule, et je saurai vite qui l'a endormie et quelles sont les opinions, les croyances scientifiques ou autres de son premier maitre. » Mais l'influence va bien au-delà de cette interaction; des idées envahissent l'espace public, façonnent le sens commun qui, à son tour, produit ses effets. Références Bernheim (Hippolyte), 1884, De la suggestion dans l'état hypnotique et dans l'état de veille, Paris, Octave Doin. [Ouvrage réédité en 2003 à Paris chez L'Harmattan dans la collection « Encyclopédie psychologique» ]. Bernheim (Hippolyte), 1891, Hypnotisme, suggestion, psychothérapie: études nouvelles, Paris, Octave Doin. Bernheim (Hippolyte), 1897, L 'hypnotisme et la suggestion dans leurs rapports avec la mé1110irelégale, Paris, Octave Doin. [Ouvrage réédité en 2007 en fac-similé à Paris chez L'Harmattan dans la collection « Encyclopédie psychologique»]. Bernheim (Hippolyte), 1911, De la suggestion, Paris, Albin Michel. Bertrand (Alexandre), 1826, Du magnétisme animal en France et des jugements qu'en ont portés les sociétés savantes. Considérations sur l'apparition de l'extase dans les traitements magnétiques, Paris, J.B. Baillière. [Ouvrage partiellement réédité en 2003 à Paris chez L'Harmattan dans la collection «Encyclopédie psychologique» ]. Binet (Alfred), 1900, La suggestibilité, Paris, Schleicher Frères. [Ouvrage réédité en 2005 en fac-similé à Paris chez L'Harmattan dans la collection « Encyclopédie psychologique»]. Braid (James), 1843, La Neurhypnologie ou explication rationnelle du sommeil nerveux dans sa relation au magnétisme animal (Neurhypnology or the Rationale of Nervous Sleep, Considered in Relation with Animal Magnetism). Édition de 1883, Paris, Delahaye et Lecrosnier. [Ouvrage réédité en 2004 en fac-similé à Paris chez L'Harmattan dans la collection «Encyclopédie psychologique)} ]. Broca (Paul), 1859, Note sur une nouvelle méthode anesthésique, Séance du 5 décembre 1859 de l'Académie des sciences. Comptes

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XVII

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Je Dr BE

Professeur honoraire à la Faculté de médecine de Nancy

PARIS ALBIN 22, MICHEL, ÉDITEUR

RUE HUYGHENS, 22

AVANT-PROPOS

Je réponds au désir qui ln'a été exprimé d'écrire pour le grand public un petit livre sur l'hypnotisnle et la suggestion. Ces lnois ~'JJeillent encore dans les esprits, même tnédicaux, l'idée d'une chose extraordinaire, my stérieuse, due à des forces jlui"diques inconnues. Occultisme, 1nagnétislne, hypnotisme, ces mots impressionnent encore vivement les imagina\ tions. Beaucoup de médecins mêmes n'osent pas slavenfuret. dans ce d0111aine qu'ils consi,fèrent encore un'peu comme extra-scientifique. C'est pour cOlnbattre cette conce}Jtion erronée, pour dégager la question de S011apparence l1zystique et thaumaturgique, ce qui a été mon obj"ectif constant, que Jeecondense flans ces pages, au risque de me répéter, les faits que j'ai observés et les idées que trente ans d.expérience l1z'ontpermis de 1nûrir Sllr cette question.

l

CHAPI"fRE PREMIER

Considérations historiques. - Magnétisnle mil1éral et
aninlal. Mes1ner. Puységur et s011lnambulisnte.
.......

Braid et hypnotislne. - Liébeault et le S01rtll1eil provoqué. -Suggestion à l'état de veille.

I.

-

MAGNÉTISMEe

Quelques mots d'historique sont nécessaires pour l:l compréhension du sujet. L'hypnotisme est né du magnétisme comme la chimie est née de l'alchimie. La suggestion est née de t'hypnotisme. Qu'est-ce que le magnétisme ou mesmérisme? On sait que c'est vers la fin du dix-huitième siècI..~ que le médecin autrichien Mesmer vint à Paris pr(;.. cher sa doctrine et exercer sa thérapeutiq ue nouvelle. Cependant sa doctrine n'était pas nouvelle; elle e~~ contenue tout entière dans la philosophie et la théC!. sophie du seizième et du dix-septième siècle; elle e>:

inspirée par les travaux de Paracelse, de Van-Helman'
de Robert Fludd, de Maxwell, du père Kircher autres.
Cl

1

4:

DE LA SUGGESTION

Jusqu'en 1776, Mesmer se contentait de faire dles expériences avec l'aimant artificiel, comme moyen curatif dans les maladies nerveuses. Longtemps, avant lui, l'analogie supposée entre le magnétisme minéral et le magnétisme animal avait engagé les médecins à rechercher dans l'aimant naturel et artificiel des propriétés thérapeutiques. Déjà Paracelse avait traité par les aimants beaucoup de maladies, les hémorragies, les hystéries, les convulsions. Du temps du père Kircher, au dix-~eptième siècle, on faisait divers appareils aimantés, anneaux, bracelets, colliers, qui portés sur diverses régions du corps calmaient les douleur~ et certaines manifestations nerveuses. Au siècle avantdernier, le père Hell, astronome à Paris, fabriquait des, aimants artificiels, qui furent appliqués sous forme d'armatures au traitement des spasmes., des convu'lsions, des paralysies. L'abbé Lenoble, en 1771, établit à Paris un dépôt d'aimants plus puissants encore et plusefficaces. La Société royale de médecine nomma une Commission chargée de vérifier l'exactitude de ses assertions. Le rapport d'Andry et Thouret conclut à l'action réelle et efficace de ces aimants contre les trol1bles divers du système nerveux. Mesmer fit quelques expériences avec le père Hell; mais il quitta bientôt les sentiers battus du magnétisme minéral et porta ses aspirations théoriques et pratiques vers le magnétisme céleste. C'est un fluide universel, moyen d'une influence mutuelle, entre les corps célestes, la terre et les corps animés, susceptible de flux et de reflux. I a nature offre dans le magné-

MAGNÉTISME

5

tisme un moyen infaillible de guérir et de préserver les hommes. Ces éluèubrations n'étaient pas nouvelles. Mais a vant Mesmer, les magnétiseurs ne savaient diriger l'esprit vital ou le fluide universel m)'~térieux, qu'en préparant des amulettes, des talismans, des sachets, des boîtes magigues. C'était la médecine magnétique du synlpathéisme. Mesmer inventa des pratiques bizarres, fascination avec une baguette co11ique, attouchements, manipulations diverses et surtout les baquets magnétiques. Ces baquets contenaient, rangées d'une façon particulière, des bouteilles remplies d'eau et recouvertes d'eau, reposant sur un, mélange de verre pilé et de limaille de fer. Un couvercle percé de trous laissait sortir des tiges de fer plongeant dans le liquide, et dont l'autre extrémité, coudée, mobile, s'appliquait au corps des malades assis en plusieurs rangs autour de la cuve et reliés entr e eux par une corde partant de la cuve. Le courant animal du magnétiseur dirigé par ses manipulations se rencontrant avec celui de la cuve, détermine, au bout d'un temps variable, chez les sujets des troubles nerveuxdivers, sommeil, pandiculations, bâillements, spasmes, pleurs, anesthésie, catalepsie, hallucil1atio11S, cris, crises d'hystérie, etc., toutes manifestations que lesémotions vives, sans baquets, peuvent produire chez les sujets très impressionnables. Des guérisons pouvaient se produire dans cet état chez les malades Vfl1USdans ce but et suggestionnés par cet appareil impressionnant. Mesmer recherchait surtout les crises convulsives comme nécessaires au but théra-

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DE LA SUGGESTION

peu tique; il fabriquait l'hystérie plutôt que le sommeil n1agnétique. Un des élèves de Mesmer, le marquis de l::>uységur 1789, dégagea parmi les phénomènes dits en tnagnétiques le sommeil ou somnambulisme. Ce n'est plus une crise convulsive qu'il obtient par des passes nlagnétiques ou le contact d'un arbre magnétisé par ses p~sses ; c'est un sommeil tranquille, avec exaltation, croyait-il, des facultés intellectuelles, et obéissance passive, sommeil lucide et curateur.. Ce n'est plus un fluide universel qui agit; c'est un fluide neryeux ou autre émanant du corps du magnétiseur et que sa velonté peut projeter au dehors de lui sur (l'autres. C'est la volonté qui magnétise. « Croyez et veuillez », telle était sa formule. Ce n'était plus la théorie nébuleuse et astrale de Mesmer, ce n'était plus non plus son grand appareil. Puységur magnétisait par de simples mouvements exercés à la main, par l'attouchement, par des baguettes de verre, par )'influence d'un arbre magnétisé, dans sa terre de Bu~ancy,autour duquel les m~lades venaient de plusieurs lieues s'asseoir et dormir pour recouvrer la santé. Les successeurs de Mesmer et de Puységur continuèrent à magnétiser par de simples passes empiri. ques que chacun modifiait à sa guise. Cependant le charlatanisme éhonté de Mesmer jeta un discrédit sur sa méthode; les manipulations même réduites à de simples passes grossières n'avaient aqcun caractère scientifique; aussi les corps savants condamnèrent, après examen, les doctrines nouvelles. Le magnétisme, dédaigné par la science, conserva

BRAID

ET HYPNOTISME

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toujours des adeptes en dehors du monde offici~l. {Ja question revint plus tard à l'Académie de médecine, et le rapport lu par Husson en 1831 conclut à la réalité et à l'utilité du magnétisme; il reconnaît que de simples passes~ ou même le simple regard ou la volonté du magnétiseur, produisent le sommeil ou som~ nambulisme; si le sommeil est profond, il y a anesthésie et amnésie au réveil. « Quelques-uns des malades magnétisés n'ont ressenti aucun bien. D'autres ont éprouvé un sQulage~ ment plus ou moins marqué; l'un, la suspension des douleurs habituelles, }'autre le retour des forces, le troisième un retard de plusieurs mois dans ltappari~ tion des accès épileptiformes, et un quatrième la guérison complète d'une paralysie grave et ancienne. » L'Académie n'osa imprimer ce rapport don't elle laissa la responsabilité à son auteur qu'on appelait volontiers le crédule Husson.

2. -

BRAID ET HYPNOTISME.

Le magnétisme étaitou blié par Je monde scientifique, et perdu dans l'occultisme n'existait pas Cotnme dOGtrine, lorsqu'un médecin de Manchester, James Braid découvrit en 1841 ce fait, que lorsqu'on fait fixer à un sujet un objet brillant à peu rie distance au-dessus du front, l'esprit uniquement attaché à l'jdée de cet objet, il tombe dans un état de sommeil spécial. Dans ce sommeil dit hypnotique ou braidique on peut ob-

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DE LA SUGGESTION

server l'anesthésie, l'halluc~nabilité~ la suggestibilité, comme nous le décrirons plus loin. Braid définit l'hypnotisllle un' sornmeil nerveux; c'est-à-di re un état particuiier du système nerveux déterminé par des manœZlvres artificielles, état particulie14 amené par la concentration de l'œillnental et visuél sur un obJ-et. La provocation de 1'11ypnose serait donc due d'une part à une cause physique: fixité des yeux prolol1gée sur un objet, d'oll paraJysie par épuisement des muscles releveurs des paupières et destruction de l'équilibre du système nerveux; d'autre part, à lIne cause psychique: fixité d'attention dans laquelle l'esprit est absorbé par une pensée uniQue. « Alors, dit Braid, le patjent tombe dans l'indifférence ; il est fermé, pour ainsi dire, à toute pensée, à toute influence étrangère à l'image que lui retrace son esprite Dans cet état SOIl imagination devient si vive que toute idée agréable développée spontanément ou suggérée par une personne à laquelle il accorde d'une façon toute particulière attention et confiance, prend chez lui toute la force de l'actualité, de la réalité. » L'expérience amène Braid "à attribuer à l'élément psychique une prédominance sur l'élément physique: « Les sujets exercés deviennent susceptibles d'être affectés entièrement par l'imagination_ Chez des individus très sensibles, la simple supposition qu'il se fasse quelque chose capable de les endormir, suffit pour produire le sommeiJ. »C'est, on le voit, déjà la doctrine de la suggestion, telle que nous la retrouvons plus franchement formulée par Liébeault.

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