DE LA TOUR BLANCHE AUX PORTES D'AUSCHWITZ

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" La tragédie qui a frappé les Juifs d'Europe a fait couler beaucoup d'encre mais son impact sur les Juifs de Grèce est beaucoup moins connu - trop peu. Reconnaissons à Jackie Handeli d'avoir comblé cette lacune. Il écrit dans un style qui reflète bien sa personnalité discrète et modeste. Aucune dissonance dans le ton, aucune suffisance. C'est là que réside la force de son expression. Impossible de lire les souvenirs qu'il évoque sans se sentir en communion avec lui, sans l'aimer. On aurait envie de se rapprocher de lui. " (Extrait de la préface d'E.Wiesel)
Publié le : jeudi 1 novembre 2001
Lecture(s) : 26
EAN13 : 9782296262904
Nombre de pages : 180
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DE LA TOUR BLANCHE
AUX PORTES D'AUSCHWITZ
Un Juif grec de Salonique se souvient Collection Judaïsmes
dirigée par Ariane Kalfa
Déjà parus
AYOUN Richard, Les Juifs de France. De l'émancipation à l'intégration
(1787-1812), 1997.
GUETTA Alessandro, Philosophie et kabbale. Essai sur la pensée d'Elie
Benamozegh, 1998.
VIGÉE Claude, Vision et silence dans la poétique juive. Demain, ma
seule demeure, 1999.
PEREZ Félix, En découvrant le quotidien avec Emmanuel Levinas. Ce
n'est pas moi, c'est l'être. 2000.
PEREZ Felix, D'une sensibilité à l'autre dans la pensée d'Emmanuel
Levinas, 2001. Juxiaknwf
COLLECTION DIRIGÉE PAR ARIANE K ALFA
Yaacov (Jack) HANDELI
DE LA TOUR BLANCHE
AUX PORTES D'AUSCHWITZ
Un Juif grec de Salonique se souvient
Préface d'Élie Wiesel
Traduit de l'anglais et de l'hébreu par
Danielle Vainunska
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan
Italia 5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3
75005 Paris 1026 Budapest Via Bava, 37
France HONGRIE 10214 Torino
ITALIE
© L'Harmattan, 2001
ISBN : 2-7475-1252-5 "...Tan/ 11r1 MX 1:1"1U171 nx 11DV/1 ID"
(ID ,'l G'1]-)
"N'oublie pas les événements dont tes yeux furent témoins..."
(Deutéronome 4, 9) Je dédie ce livre à la mémoire de ma famille martyrisée,
exterminée par les nazis, à Auschwitz, en 1943 :
A mon père Shlomo
A ma mère Doudoune
A mes frères Yéhouda et Samuel
A mes soeurs Perla, Lucia et Ida
A la mémoire de mon grand-père Yéhouda
et des autres membres de la famille Handeli
de Salonique, en Grèce.
Qu'ils reposent en paix !
Y. H. Remerciements
Je voue une reconnaissance infinie à ma femme Rachel
Qui s'est efforcée d'alléger le poids de mon chagrin
Qui a été pour moi une compagne dévouée
Qui m'a encouragé à écrire ce récit
Pour l'amour de nos chers enfants, Daphna et Shlomo.
Je voudrais aussi exprimer ma gratitude à Marion et Elie
Wiesel pour l'aide qu'ils m'ont prodiguée, ainsi qu'à Judy et
Irving Bernstein et à Sam Bloch, des éditions Herzl Press,
pour la publication de la version anglaise de cet ouvrage.
Y. H.
Ce livre n'aurait jamais vu le jour sans l'aide inestimable de
M. et Mme William J. Lowenberg
de San Francisco
M. et Mme Elie Wiesel
de New York Sommaire
La tour Blanche 10
E. Wiesel : Des mots anodins, une vérité douloureuse 11
Enfance à Salonique 15
Salonique 53
L'enfer (1943-1945) 81
De retour chez moi 133
Dans ma patrie 151
Epilogue 159
"Boucler la boucle" 167
Bibliographie 173
La tour Blanche
A l'époque byzantine, huit tours surplombaient les remparts
qui entouraient Salonique. En 1423, la ville fut vendue à la
République de Venise. Au moment de la conquête de Salonique
par les Ottomans, en 1427, la tour qui fut plus tard dénommée
la tour Blanche s'appelait "Yedi-Kuleh" - la tour de Sang.
Lors d'une autre guerre entre Venise et l'Empire ottoman, en
1430, la tour passa aux mains des Ottomans.
Le dirigeant ottoman, Ghazi Süleyman Khan (1520-1566),
restaura la tour et la fit peindre en blanc. Dès lors, elle serait
considérée comme l'un des symboles de la ville de Salonique. Des mots anodins, une vérité douloureuse
par Elie Wiesel
Tous les fleuves vont à la mer, mais la mer des souvenirs
n'est pas remplie. Elle ne le sera jamais. Quiconque a survécu
à la Shoah vous le dira. Même si tous les rescapés, et leurs
parents et leurs enfants, n'avaient pour seule mission que se
remémorer leur passé commun, l'essentiel de leur message
resterait ineffable.
Non qu'il soit possible, ou même permis, de passer outre ce
qui a déjà été dit. De tous les points de vue, même sous son
aspect purement documentaire, la tragédie de la Shoah ne
connaît pas d'équivalent dans les annales de l'humanité. Do-
cuments et poèmes, croquis et photographies, journaux intimes
et prières, lettres et humbles suppliques : existe-t-il une seule
âme qui n'ait été mise à contribution ? C'est comme si les
morts eux-mêmes avaient jugé bon de prendre part à cet effort
documentaire.
Et pourtant...
Pourtant, on garde le sentiment que le tableau est loin d'être
complet. Les faits sont connus, mais entre les faits et la vérité
subsiste un fossé que seul un témoignage personnel peut par-
venir à combler ou à éliminer. C'est la vérité, et non des
chiffres, que l'on trouve dans les poèmes écrits par des enfants
à Theresienstadt. Ainsi en est-il du livre de Jackie Handeli. La vérité qu'il
recèle, une vérité douloureuse et cuisante, détient le pouvoir
de faire partager au lecteur le moins averti ce que l'imagination
la plus féconde n'aurait jamais pu inventer.
A première vue, le récit de Jackie Handeli n'est pas différent
de celui d'autres survivants. Rien de bien étonnant puisque,
voués à une destinée commune, tous ont vécu les mêmes
expériences. Parfois, la lecture de mémoires de ce genre éveille
en moi le sentiment que c'est le même antisémite qui a assassiné
le même Juif six millions de fois ! Tous racontent les premières
mesures prises, le ghetto, le long voyage en train puis la
sélection. Il faut lire attentivement et écouter, pour ainsi dire,
la voix de l'auteur pour réaliser que chaque récit est unique.
Personne d'autre ne racontera les mêmes faits, ou plutôt n'en
fera la même relation que Jackie. Son enfance, sa déportation,
sa souffrance, la façon dont il a échappé à la mort et son
immigration en Israël... Le ton est modéré, les mots sont
anodins.
J'ai fait sa connaissance à Jérusalem, dans les années soixante-
dix. Mais nous nous sommes certainement rencontrés avant.
Là-bas...
Je me souviens : il y avait des Juifs de Salonique dans notre
bloc, au camp. Ils ne comprenaient pas mon yiddish, pas plus
que je ne comprenais leur grec ou leur ladino. Malgré l'obstacle
du langage, je me sentais bien parmi eux. Ils étaient de nature
affable, ne juraient pas, n'étaient pas violents : ils ne jouaient
pas des coudes, pour ainsi dire. Nous étions tous impressionnés
par l'esprit de cohésion qui régnait entre eux.
Après la guerre, j'ai lu ou entendu d'autres témoignages sur
l'héroïsme des déportés d'origine grecque. Les plus robustes
d'entre eux avaient été sélectionnés pour le Sonderkommando :
ils ont tous refusé. En aucun cas ils n'acceptaient d'être chargés
de l'incinération des corps. Plutôt mourir ! Et on les abattait
sur place.
12 La tragédie qui a frappé les Juifs d'Europe a fait couler
beaucoup d'encre, mais son impact sur les Juifs de Grèce est
beaucoup moins connu - trop peu. Reconnaissons à Jackie
Handeli le mérite d'avoir comblé cette lacune.
Je ne peux lire ces lignes sans une profonde émotion : c'est
comme si j'avais connu son grand-père, comme si je voyais
ses frères déambuler dans ma rue. Sa ville natale me rappelait
la mienne : chez nous aussi, il y avait des non-Juifs qui ne
travaillaient pas le samedi. Des familles heureuses, des jeunes
gens avides d'idéalisme, des parents pleins d'espoir et des
leaders chimériques. En Grèce aussi, il était possible de se
procurer des visas d'entrée pour la Palestine, et là encore les
Juifs laissèrent passer l'occasion. Comment se fait-il qu'ils
n'aient pas compris ce qui se tramait ? Qu'ils n'aient pas su
interpréter convenablement la situation ni en pressentir les
incidences futures. Et comment expliquer le comportement
bizarre du rabbin de la communauté, le rabbin Koretz ? A-t-il
véritablement dupé les siens ? A-t-il véritablement menti et
collaboré avec les ennemis de son peuple ? Si la réponse est
oui, peut-il être accusé de trahison ? Et en l'occurrence, par
qui ?
Comme la plupart des livres sur la Shoah, le récit de Handeli
soulève de graves questions morales, d'ordre général comme
d'ordre privé. Comment se fait-il qu'un Juif ait été pris plutôt
qu'un autre ? Comment se fait-il que Jackie et moi ayons
survécu, tandis que beaucoup d'autres de notre âge étaient
envoyés à la mort ? N'étaient-ils pas aussi bons que nous ?
Leur vie ne valait-elle pas la nôtre ? Certainement si. Que
répondre, alors ? En règle générale, s'agissant du malheur qui
s'est abattu sur nous, il n'y a pas de réponse possible. Il ne
faut surtout pas chercher à répondre. On peut tout juste raconter.
Tout ce que l'on peut faire, c'est relater les faits, et encore ! Il
ne s'agit pas d'écrire avec des mots, mais contre eux.
Jackie écrit dans un style qui reflète bien sa personnalité
discrète et modeste. Aucune dissonance dans le ton, aucune
13 suffisance. C'est là que réside la force de son expression.
Impossible de lire les souvenirs qu'il évoque sans se sentir en
communion avec lui, sans l'aimer. On aurait envie de se rap-
procher de lui. Envie de passer une nuit entière à l'écouter
parler.
Au début, il refusait de raconter. Il gardait en lui un secret
terrifiant qu'il ne voulait divulguer à personne. Il craignait
qu'on ne le comprenne pas. Qu'on ne puisse pas le croire.
Même en Israël ? Oui, même en Israël. Combien de temps
aura-t-il fallu pour que le public, les jeunes Israéliens com-
mencent à comprendre, acceptent de comprendre ce qui était
arrivé aux communautés juives qui étaient restées là-bas, si
loin ?
C'est seulement depuis quelques années que Jackie se consa-
cre à ce que l'on considère souvent comme une interpellation,
une vocation sacrée : faire revivre un passé oublié. Peu sont
capables d'évoquer comme il le fait les événements de ces
nuits écoulées. On lui demande souvent d'accompagner des
groupes de jeunes sur d'anciens lieux d'extermination, ou des
touristes ayant besoin d'un guide d'un autre ordre. Ceux qui le
rencontrent deviennent ses amis.
Je suis sûr qu'il en sera de même pour ses lecteurs.
Traduit de l'anglais par
Danielle Vainunska
14 Enfance à Salonique (1927-1943)
Nono Yéhouda
Mes enfants, où que vous soyez, vos pas pourront toujours
vous ramener à Jérusalem, la ville où vous êtes nés. Que vous
viviez à Haïfa, à Tel-Aviv, ou même à New York ou à Londres,
vous pourrez toujours, à un moment de désarroi ou de nostalgie,
retrouver les rues de votre enfance. Et même si ceux que
vous avez connus ont vieilli ou disparu, l'air familier de Jéru-
salem et les odeurs de ses rues seront toujours là, immuables.
Mais moi, dont la jeunesse a tourné court et dont la ville
natale a sombré dans le néant comme un continent perdu, le
seul endroit où je puisse encore respirer l'atmosphère de mon
enfance est ma mémoire.
Mes enfants, moi, votre père Yaacov, qui fus surnommé
Jackito par mes parents et Jackie par les soldats américains
qui lui ont un jour sauvé la vie, moi dont les Allemands
tentèrent d'effacer l'identité en faisant de moi le numéro 115003,
je peux encore entendre le bourdonnement familier qui a nourri
mon enfance. Je sais qu'aussi longtemps que je vivrai, ma
ville natale continuera de vivre en moi. Quoi que je fasse, où
que j'aille, cette ville sera à mes côtés, vivante, palpitante,
fourmillante de vie. Pour autant qu'il soit possible, mes enfants,
de transcrire en mots des voix, des odeurs ou des sentiments,
je le ferai. De façon qu'il vous soit donné de connaître la ville
natale de mon père, de mon grand-père, du grand-père de mon grand-père, des générations et des générations en arrière.
Je n'y ai vécu que quinze ans. Et pourtant, la chaleur et l'amour
de ceux qui m'ont entouré étaient si forts que toute la violence
du mal qui s'est abattu sur ma vie par la suite n'a jamais pu
effacer de ma mémoire le souvenir de ces années de bonheur.
C'est le message que je vous lègue, mes enfants chéris. La
chaleur et l'amour que l'on vous prodigue sont inaltérables ;
ils resteront à jamais gravés dans votre âme comme un souffle
de vie éternel.
Je suis né par un beau jour d'été, et l'assurance qui émanait
du regard plein de sagesse de Nono' Yéhouda était si forte
que toute mon enfance semblait perpétuer cette journée claire
et sans nuage, qui n'était elle-même que la continuation d'une
infinité de jours semblables. Je me sentais si protégé par ma
famille d'abord, puis par la communauté dont nous faisions
partie, par notre ville enfin - sans compter le soutien mutuel
qui les unissait - que je me permettais parfois d'outrepasser
certaines de leurs lois, tout en restant partie intégrante de mes
trois enveloppes protectrices. Et Nono Yéhouda semblait cons-
tituer le point de jonction entre tout ce qui était et tout ce qui
devait arriver. Bien qu'il ne fût pas plus grand que moi, il
avait l'air d'un géant à côté de tous les personnages qui peu-
plaient mon enfance.
Avec la dignité de ses quatre-vingt cinq ans, assis sur son
tabouret, les yeux à hauteur des miens, Nono Yéhouda me
contait des histoires ; c'étaient des histoires merveilleuses et
je ne savais jamais s'il s'agissait de réminiscences de jeunesse
ou de récits légendaires. Les légendes qu'il racontait ressem-
blaient à des histoires vraies et les souvenirs qu'il évoquait
ressemblaient à des légendes. Réminiscences et légendes, réa-
lité et imagination étaient indissolublement entremêlés. Dans
le décor si coloré et si rassurant de mon enfance, Nono Yéhouda
' "Grand-père", en ladino - un dialecte espagnol (N.D.T.).
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