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De toutes les couleurs

De
248 pages
La diversité ethnique n'a jamais été aussi visible. Cette richesse indéniable soulève aussi des problèmes et le modèle multiculturel est aujourd'hui critiqué, voir remis en cause. La France a tout intérêt à mieux connaître la conception des sociétés anglo-saxonne dans ce domaine. Cet ouvrage livre onze contributions à la question ethnique. Tantôt historique, tantôt contemporain, ce volume a pour ambition de jeter des ponts entre les aires culturelles.
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DE TOUTES LES COULEURS
DE L'ETHNICITÉ DANS L'AIRE ANGLOPHONE

Collection "Racisme et eugénisme" dirigée par Michel Prum La collection "Racisme et eugénisme" se propose d'éditer des textes étudiant les discours et les pratiques d'exclusion, de ségrégation et de domination dont le corps humain est le point d'ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur le racisme et l'eugénisme. Elle s'intéresse à toutes les tentatives qui visent à biologiser les rapports sociaux à des fins de hiérarchisation et d'oppression. La collection entend aussi comparer ces phénomènes et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires culturelles, en particulier l'aire anglophone et l'aire francophone. Tout en mettant l'accent sur le contemporain, elle n'exclut pas de remonter aux sources de la pensée raciste ou de l'eugénisme. Elle peut enfin inclure des ouvrages qui, sans relever véritablement de l'étude du racisme, analysent les relations entre les différents groupes d'une société du point de vue de l'ethnicité. Déjà publié dans la collection "Racisme et eugénisme" :
Diane Afoumado : Exil impossible, L'errance des Juifs du paquebot Saint Louis, préface de Serge Klarsfeld (2005) Marie-Claude Barbier, Bénédicte Deschamps et Michel Prum (dir.) : Tuer l~utre (2005) Frédéric Monneyron : L 1maginaire racial (2004) Henri Nahum, La Médecinefrançaise et les Juifs, 1930-1945, préface de Jean Langlois (2006) Martine Piquet, Australie plurielle (2004) Michel Prum (dir.) : L Vn sans I ~ utre, Racisme et eugénisme dans le monde anglophone, ouvrage du Groupe de Recherche sur l'Eugénisme et le Racisme (2005) Michel Prum (dir.): Sang impur, Autour de la ({racelJ(Grande-Bretagne, Canada, États-Unis (2004) Michel Prum (dir.) : Les Malvenus, Race et sexe dans le monde anglophone (2003) Didier Revest: Le Leurre de l 'ethnicité et de ses doubles, Le cas du pays de Galles et de l'Écosse (2005) Jean Tournon et Ramon Maiz (dir.) : Ethnicisme et politique (2005) Xavier Yvanoff: Anthropologie du racisme, Essai sur la genèse des mythes racistes (2005)

Sous la direction de

Michel Prum

GROUPE DE RECHERCHE SUR L'EUGÉNISME ET LE RACISME

DE TOUTES LES COULEURS
DE L'ETHNICITÉ DANS L'AIRE ANGLOPHONE

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Hannattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Ouvrage publié avec le concours de l'Université Paris 7 Denis Diderot

http://www.librairiehannattan.com diffusion. harmattan(âJ,wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
@ L'Harmattan,

2006 ISBN: 2-296-02005-4 EAN : 978-2-296-02005-4 9782296020054

Sommaire

Introduction (Michel Prum)

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Le néo-calvinisme d'Abraham Kuyper: aux sources du racisme théologique de l'apartheid (Gilles Teulié) 21 Conflits inter-ethniques aux Antilles anglophones: le cas de Trinidad et Tobago (Philippe Brillet) 39 « Plus facilement reconnaissable que le visage» : immigration, race et les origines de la dactyloscopie aux États-Unis et dans les Indes britanniques, 1860-1914 (Neil Davie) 61 Ici Londres, des Européens parlent de l'Europe, 1904-1914 : Emil Reich, J. Ellis Barker et les « races» européennes dans les grandes revues édouardiennes (Myriam Boussahba-Bravard) 83 Race et exclusion: les communautés antillaise et indienne à Hackney sous les gouvernements conservateurs (1979-1997) (Monia O'Brien Castro) 107 'I gaffa horse' : Ras Prince Monolulu (1881-1965), grand « nègre» national? (Emmanuel Roudaut) 129 L'égalité des sexes sacrifiée sur l'autel du multiculturalisme et du pluralisme religieux: des écoles islamiques subventionnées par l'État britannique (Florence Binard) 149 Haine antisémite et négationnisme: Australie et au Canada (David Fraser) les réponses juridiques en 171

L'affaire Lone Wolf(Cour Suprême des États-Unis, 1903) : abrogation unilatérale des traités indiens (Marine Le Puloch) 187

Kipling, hybridité culturelle et race des seigneurs (Noëlle de Chambrun) 207 Le corps chantant et écoutant dans le «jazz» des années 1960 : Jeanne Lee (Clare Moss-Couturier) 217
Les auteurs

245

INTRODUCTION
Les sociétés occidentales modernes sont de plus en plus ethniquement diverses, même si l'image d'une France ou d'une Angleterre qui aurait été, dans le passé, composée d'une seule souche homogène est un mythe auquel plus personne ne croit, en dehors de quelques nostalgiques d'un ordre mythique. Nos pays ont été, de tout temps, des carrefours traversés par des flux migratoires, et même l'insularité britannique n'a jamais vraiment été un frein à ces échanges de population, la mer n'étant pas un mur qui isole, mais au contraire, souvent, une voie de communication qui met en contact. Pourtant, depuis la fin du second conflit mondial, par exemple en Angleterre depuis l'arrivée très symbolique, dans le port de Tilbury, de l'Empire Windrush, qui amenait en juin 1948 les 492 premiers immigrants jamaïcains, nos pays se sont ouverts à une immigration extra-européenne dite «de couleur» (comme si le blanc n'était pas une couleur). Avec des millions de Noirs et d'Asiatiques vivant et travaillant sur leur territoire, la France ou l'Angleterre sont devenues sinon des sociétés pluri-ethniques (elles l'ont toujours été), du moins des sociétés «de toutes les couleurs », c'est-à-dire jouissant d'une richesse jusque-là inconnue dans la variété des caractères phénotypiques: couleur de peau, de cheveux, d'yeux..., accompagnée bien sûr par la diversité culturelle qui seule importe vraiment. La métaphore de l'arc-en-ciel est parfois utilisée par des mouvements politiques qui entendent afficher et valoriser cette diversité, tel le Rainbow Party de Trinidad, dont il sera question plus loin, ou le concept de «Rainbow Nation» de Desmond Tutu et Nelson Mandela, en Afrique du Sud. En Europe, des hommes politiques de premier plan se sont également associés à cet éloge de l'hétérogénéité démographique: qu'on se rappelle le célèbre discours du « poulet tikka massala », prononcé en 2001 par Robin

8 Cook, l'ancien ministre des Affaires étrangères de Tony Blair1. « Ce pluralisme, souligne-t-il, n'est pas un fardeau qu'il nous faut accepter à contre-cœur, mais un immense atout qui contribue à la vitalité culturelle et économique de notre nation. » Pourtant, dans notre langue, «de toutes les couleurs» renvoie aussi à la souffrance et à l'épreuve physique ou morale que l'on subit ou que l'on fait subir: en voir de toutes les couleurs, en faire voir de toutes les couleurs... C'est dans ce double registre de la diversité - signe de richesse et de valeur - et de la douleur ou de la violence, que s'inscrit cet ouvrage. L'Afrique du Sud de l'apartheid est l'exemple le plus emblématique de l'exacerbation des distinctions de couleur: le régime instauré en 1948 par le Parti national (et battu en brèche à partir de 1990 puis renversé en 1994 avec l'élection de Nelson Mandela) inscrit dans sa constitution même l'inégalité raciale et la supériorité de la « race» blanche. Or, contrairement à l'idéologie nazie qui est une idéologie athée, l'apartheid est produit par des hommes qui sont profondément croyants. C'est donc au nom de Dieu que les non-Blancs sont maintenus «à part », qu'ils sont considérés comme des sous-hommes qui ne peuvent épouser des Blancs, ne sont autorisés à accomplir que des tâches ancillaires et doivent habiter des ghettos. Comment expliquer ce paradoxe? Gilles Teulié, Professeur à l'Université d'Aix Marseille 1, se penche sur cette étrange cohabitation entre valeurs chrétiennes et exclusion au nom de la race. C'est avant tout à Abraham Kuyper, théologien, homme politique, et « chantre du néo-calvinisme issu des Pays-Bas », qu'il s'intéresse ici. Certes Kuyper est plus préoccupé par la religion que par la race, comme le montre bien Gilles Teulié, mais sa pensée sera détournée par les thuriféraires de l'apartheid, qui sauront exploiter ses réflexions sur la prédestination et l'évolution, réflexions originales qui ne rejettent pas
1 Discours prononcé le 21 avril 2001. Robin Cook, qui démissionna au début de la guerre contre l'Irak (qu'il désapprouvait), est aujourd'hui décédé. La référence au poulet tikka massala souligne l'enrichissement culturel (et culinaire) apporté en Grande-Bretagne par les populations issues du Nouveau Commonwealth. La citation qui suit est traduite par nos soins.

9 la pensée darwiniste, ou du moins certains aspects d'entre elle, mais l'expurgent de son athéisme et de la notion centrale de hasard (pour Darwin, les mutations, conservées ou éliminées ensuite par la Sélection naturelle, sont au départ purement aléatoires). Kuyper relit Darwin avec les lunettes de Calvin et articule les concepts traditionnels de double prédestination et de grâce divine à la nouvelle théorie, alors très populaire, de l'évolution des espèces. Il parvient ainsi à envelopper d'un semblant de scientificité le mythe de la suprématie des peuples germaniques sur les autres « races» de l'humanité, suscitant l'enthousiasme de certains Blancs de la jeune nation américaine ou des Boers d'Afrique du Sud. Darwin revisité par Kuyper ou, si l'on ose le mauvais jeu de mot, « pasteurisé» par le néo-calvinisme, confère à la discrimination raciale une pseudo-respectabilité et habille le conservatisme le plus rétrograde du manteau de la modernité. Le concept d'une coalition «arc-en-ciel », (the Rainbow Nation) que prônera des années plus tard Nelson Mandela pour remplacer le régime d'apartheid, n'a pas été inventé par les SudAfricains mais fut utilisé, avant eux, à Trinidad et Tobago. Ce petit pays anglophone du Commonwealth est peu connu en Franèe, et n'est que très rarement cité par la grande presse, si ce n'est quand son équipe de football parvient, comme en Allemagne en 2006, à concourir pour la coupe du monde. Philippe Brillet, médecin, géographe et angliciste (combinaison plutôt rare), étudie ici le véritable cas d'école que constitue ce pays pluri-ethnique. Cas d'école car il nous présente le face à face de deux communautés, les Afro-créoles et les Indiens, dans le cadre d'une démocratie parlementaire à la britannique, avec suffrage universel et élections uninominales à un tour selon le modèle du First Past The Post. Nous sommes donc très loin de l'Afrique du Sud ségrégationniste de l'avant Mandela. Or ce qui frappe, c'est à quel point le facteur ethnique reste prépondérant et ne cesse de mettre à malle libre jeu de l'alternance, les partis politiques reflétant le clivage ethnique, malgré les tentatives de coalition «arc-en-ciel ». Philippe Brillet montre bien la tentation des Indiens à se retirer de ce jeu politique qu'ils jugent biaisé, et à se concentrer sur le pouvoir économique,

10 engendrant une double frustration, celle des Afro-créoles par rapport à la sphère des affaires, et celle des Indiens par rapport à la bataille électorale. Cette difficulté de représentation politique dans une société ethniquement clivée, Philippe Brillet la compare, de façon assez stimulante, à un autre cas d'école: l'Irlande du Nord, où les Catholiques ont exprimé la même amertume de se voir exclus par un système pourtant démocratique qui les maintenait à la marge du pouvoir. D'où la complexité du système de représentation politique imaginé en Irlande par les accords du Vendredi Saint de 1998 (Good Friday Agreement) pour réintroduire une représentation ethnico-religieuse dans l'appareil du pouvoir. On peut penser aussi, cette fois en dehors de l'aire anglophone, à la difficulté de plaquer une démocratie de type occidental dans l'Irak de l'après Saddam Hussein, société elle aussi fortement clivée entre trois groupes ethnico-religieux. L'article de Philippe Brillet est donc utile aussi comme élément de comparaison dans les débats actuels. Les Indiens de Trinidad portent avec eux l'héritage de leur pays d'origine, fortement cloisonné en castes. Ces castes, COlnme le rappelle Neil Davie, Professeur à l'Université Lyon 2, furent considérées par le colonisateur britannique comme synonymes de « races ». Dès lors l'Inde devenait un précieux laboratoire raciologique pour la science nouvelle de la « dactyloscopie », ou étude des empreintes digitales. L'Inde permettait d'une part, au niveau collectif, de vérifier l' hypothèse qu'il existait une corrélation entre race et empreintes digitales, ce qui aurait permis de conforter l'assise scientifique de la spécificité raciale, et d'autre part, au niveau individuel, de mettre au point un système d'identification des personnes infaillible, permettant par exemple de garantir l'authenticité des contrats entre colonisateur et colonisé. L'Indien, souligne Neil Davie, était perçu par les Britanniques comme un être peu honnête, et sa signature comme peu fiable, d'où l'intérêt d'une preuve non falsifiable au bas d'un document: la marque du doigt encré. De même aux États-Unis, les nombreux Chinois qui cherchaient à s'installer étaient soupçonnés de vouloir se jouer de la vigilance des responsables de l'immigration, en

Il profitant de leur «similarité» physique (<< tous les Chinois se ressemblent », selon le vieux stéréotype occidental). La dactyloscopie était considérée par certains Américains - et en Inde par certains Britanniques - comme la solution pour exercer un contrôle social rigoureux de ces populations jugées dangereuses. On retrouve bien sûr parmi les plus enthousiastes partisans de ce système de reconnaissance biométrique Francis Galton, père du mot «eugénisme », dont Neil Davie a relaté ailleurs les expériences photographiques2. Mais pas plus que l'ingénieux procédé de la photographie composite, la dactylographie ne répondit aux espoirs du cousin de Darwin et, si le recours aux empreintes digitales finit pas se répandre, ce fut dans un but d'identification individuelle, et non dans une perspective de taxinomie raciologique, comme l'eût souhaité Galton. Le concept de « race », dominant à l'époque victorienne, est remis en question dès l'époque édouardienne, en particulier dans les grandes revues britanniques, telle la Fortnightly Review, dans une série d'articles rédigés par des contributeurs « étrangers européens» comme Emil Reich, né en Hongrie. Ce corpus original a été étudié par Myriam Boussahba-Bravard, Maître de conférences à l'Université de Rouen et spécialiste de l'ère édouardienne. Remise en cause ne veut pas dire, loin de là, rejet global, et cette période de transition est complexe. D'une part le discours eugéniste envahit la scène intellectuelle britannique, voire dans certains cas «confisque» le débat, comme le souligne Myriam Boussahba-Bravard. Comme les castes en Inde, les classes sociales britanniques sont alors racialisées, et ce phénomène de racialisation s'applique également, sur le plan international, à la volonté de hiérarchisation des nations européennes; la supériorité des Anglais est affichée en termes de race: race anglo-saxonne, supérieure à la race latine, et talonnant de peu les «cousins» teutons. On pense bien sûr à H.S. Chamberlain., qui finit par
2 Voir Neil Davie, « "Une des défigurations les plus tristes de la civilisation moderne" : Francis Galton et le criminel composite », in Michel Prum (dir.), Les Malvenus, Race et sexe dans le nlonde anglophone, Paris, L'Harmattan, 2004, pp. 191-220.

12 épouser l'Allemagne avec Eva Wagner (la fille du compositeur) et préféra publier en allemand son ouvrage principal, dont Hitler se nourrira. Pourtant ce cas, s'il est extrême, est loin d'être unique, et l'ensemble du spectre politique britannique, gauche incluse, est alors influencée par l'eugénisme.3 Mais, d'autre part, cette appréhension raciologique des rapports sociaux ou internationaux est contestée, dès cette époque, par un discours qui privilégie 1'histoire et le politique, par exemple chez Reich. Celui-ci n'accepte pas « la biologisation de la société et des sciences ». Donc, durant cette période de transition qu'est l'âge édouardien, les deux discours opposés co-habitent. Myriam Boussahba-Bravard montre bien cette « coexistence de l'idéologie des 'races' européennes, fondée sur l'hérédité, avec celle des caractéristiques nationales, fondées sur l'environnement ». Cette transition édouardienne permet à la Grande-Bretagne de se séparer, petit à petit, de l'idéologie victorienne, résumée par le célèbre « Tout est race, il n'est d'autre vérité» de Benjamin Disraeli.4 Disraeli écrivait au milieu du XIXe siècle. Aujourd'hui, la société britannique a beaucoup changé, et s'est fortement « colorée », avec une population issue du Nouveau CommonwealthS estimée à près de cinq millions6, soit environ un Britannique sur douze. Cette population, comme en France, est inégalement répartie, et se concentre d'abord dans la capitale ou les grandes villes post-industrielles, s'installant dans ce qu'on appelle outre-Manche les « inner cities », ces friches urbaines déshéritées
3 Voir par exemple Janie Mortier, « La Société eugéniste et le Eugenics Review dans la tourmente des années trente », in Michel Prum (dir.), Sang impur, Paris, L'Harmattan, 2004, pp.19-43, ou Stéphane Guy, «Le surhomme de George Bernard Shaw», in Michel Prum (dir.), Corps étrangers, Paris, Syllepse, 2002, pp. 189-206. 4 Benjamin Disraeli, Tancred (1847), Londres, F.Warne, 1868, p.l06. 5 On appelle «New Commonwealth », par opposition au « Old Commonwealth », parfois dénoncé comme «White Commmonwealth» (Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande, Canada), les pays africains et asiatiques, aux populations « de couleur », qui rejoignirent le Commonwealth au moment de la décolonisation. 6 D'après le dernier recensement décennal (2001), les « minorités ethniques» s'élèvent à 4,6 millions, soit un pourcentage de 7,9.

13 situées en périphérie immédiate des centres urbains. C'est sur l'une de ces «inner cities », Hackney, qu'a travaillé Monia O'Brien Castro, spécialiste de la ville, qui enseigne à l'Université de Paris 7. Hackney, située dans l'East End de Londres, est l'une des municipalités les plus pauvres d'Angleterre et c'est aussi l'une des populations les plus diversifiées, puisqu'elle arrive en quatrième place en termes de pourcentage de « minorités ethniques ». C'est donc un terrain riche en enseignements qui est étudié ici, et constamment comparé aux statistiques nationales. L'époque choisie, les années 1990, éclaire les politiques des gouvernements conservateurs de Margaret Thatcher et John Major. Enfin Monia O'Brien a sélectionné deux communautés particulières: les Indiens et les Antillais, afin de contraster leur évolution dans le champ de l'emploi, du logement, de la formation et de l'enseignement. Il en ressort une grande disparité de destin entre ces deux communautés, ce qui conforte, si besoin était, la nécessité de dépasser le terlne générique de «minorités ethniques », et aide à comprendre comment et selon quels critères opère l'exclusion de populations entières. L'exclusion des populations «de couleur» est un phénomène complexe qui s'accompagne souvent de la mise en épingle d'exceptions notoires: l'exception, c'est ce qu'on appelle parfois «le bon Nègre », dont la popularité donne bonne conscience à une population par ailleurs peu ouverte à la diversité ethnique. Emmanuel Roudaut, Maître de conférences à l'lEP de Lille, étudie ici le cas emblématique de Peter Carl McKay, Antillais plus connu sous le nom qu'il s'était donné de Prince Monolulu. Le personnage n'évoque sans doute plus aucun souvenir chez les plus jeunes, mais il fut une véritable icône médiatique en Grande-Bretagne, aussi connu ~eut-être que Joséphine Baker en France, ou que Paul Robeson. Emmanuel Roudaut inscrit ce personnage haut en couleur et ostensiblelnent «exotique» dans une lignée très ancienne, celle des nigger minstrels et des carnavals
7 Paul Robeson, (1898-1976), chanteur et acteur américain, s'était installé en Angleterre dans les années 30. De retour aux Etats-Unis, il milita pour les droits civiques et contre le lynchage.

14 antillais. Mais il montre aussi ce qu'il y a de nouveau en lui - ce par quoi Monolulu fait aussi « bouger les lignes ». Le « grand nègre national» fait surgir les minorités ethniques à un endroit où on ne les attend pas, celui des champs de course, et son apparence superficielle et histrionique cache sans doute plus de réflexion et de prise de conscience du racisme qu'elle n'en a l'air. Monolulu, qui rencontra Paul Robeson et Jomo Kenyatta8, défenseurs l'un et l'autre de la cause noire, témoigne, dans son autobiographie, de sa sensibilité au racisme, et ses bouffonneries médiatiques montrent peut-être simplement, comme l'explique Emmanuel Roudaut, qu'il a bien compris qu'un peu de différence nuit, mais qu'une différence exacerbée (<< surinvestir le code de la différence raciale », écrit notre collègue) peut le sauver. Son cri qui l'a rendu célèbre dans les manifestations hippiques, I gotta horse, peut donc symboliser le « filon» qu'il a trouvé pour s'en sortir, dans un Royaume-Uni alors sans espoir pour les « gens de couleur ». Mon Royaume pour un cheval, en quelque sorte... Monolulu est mort en 1965, l'année de la toute première Race Relations Act, qui interdit la discrimination « raciale» dans les lieux publics, et plusieurs décennies avant que ne soit conceptualisé le multiculturalisme. C'est dire le chemin parcouru. Pour autant, la discrimination est loin d'avoir disparu, comme l'a souligné le Rapport Macpherson (1999), qui a dénoncé le « racisme institutionnel» de la police britannique, situation qui aujourd'hui encore peine à s'améliorer9. Le modèle multiculturel lui-même, s'il est loin d'être atteint dans tous les secteurs de la société, pose à certains égards problème, et fait l'objet de critiques et de polémiques, voire d'une remise en question plus globale. Il faut dire que la Grande-Bretagne de Tony Blair a poussé très loin
8

Militant anti-colonialiste, secrétaire général de la Kenya African National Union, il devint Président du Kenya indépendant de 1964 à sa mort en 1978. 9 Voir Neil Davie, "A 'Bolt-On Extra to the Police's Work'?: Racism and Policing in the UK since the Macpherson Report (1999)", in Michel Prum, Bénédicte Deschamps et Marie-Claude Barbier (dir.), Racial, Ethnie and Hon1ophobic Violence, Killing in the Name of Otherness, Londres, Routledge Cavendish, à paraître avril 2007.

15 le respect des spécificités culturelles et religieuses, dans une démarche fort éloignée du « modèle français» républicain, laïque et jacobin. Florence Binard, Maître de conférences à l'Université Paris 7, examine ici les relations entre les dirigeants du New Labour et l'islam politique. Le sort des femmes, et des jeunes filles en .particulier, peutil être sacrifié au nom du respect des valeurs culturelles d'une religion? Le discours différencialiste peut-il couvrir des pratiques contraires aux droits élémentaires de la personne? La tolérance prônée par le libéralisme doit-elle tout accepter? Florence Binard démonte le discours très habile que tient, en Angleterre, l'islam politique pour habiller une idéologie rétrograde d'un discours progressiste, celui de la défense des minorités ethniques, et accuser ses adversaires de racisme. Or l'islamophobie est-elle une forme de racisme? Si les mots ont un sens, on ne peut assimiler une religion (qu'on peut épouser ou abandonner) à la couleur de la peau, qu'on garde de la naissance à la mort. Le discours de «la très active National Secular Society (NSS), fondée en 1866 », que rappelle Florence Binard, n'est pas un discours raciste, ni même anti-religieux, mais un discours de laïcité. Certains débats qui ont déchiré la Grande-Bretagne font écho à des polémiques qui ont agité la France: on pense à la controverse, dans notre pays, sur le port du voile à l'école et, en Angleterre, à l'affaire Shabina Begum, cette collégienne de treize ans qui, défendue par Cherie Booth, l'épouse de Tony Blair, exigeait de porter le Jilbab à l'école. Le discours sur le multiculturalisme, dont s'est emparé outre-Manche l'islam politique, est utilisé pour favoriser l'extension des écoles islamiques, qui refusent la mixité sexuelle ou proscrivent l'enseignement de la théorie darwinienne de l'évolution des espèces. En lisant l'article de Florence Binard, on se rappelle que même John Stuart Mill, le père du libéralisme, posait des limites à la tolérance, lorsqu'elle mène à des actes néfastes.lo

Voir John Stuart Mill, On Liberty (1859), New York, Bantam Books, 1993, p.64.

10

16 La question de la tolérance d'une société vis-à-vis de mouvements qui eux-mêmes n'en ont aucune (<< tolérer les intolérants») concerne aussi, et surtout, la liberté d'expression. Cette question, déjà épineuse en soi, devient encore plus complexe avec l'arrivée des nouvelles technologies de l'information, et d'Internet en particulier. David Fraser, juriste et Professeur à l'Université de Nottingham, examine ici la difficulté à poursuivre juridiquement les propos négationnistes et antisémites déversés sur la Toile à partir de sites « de haine ». Il prend pour exemple deux négationnistes notoires, Ernst Zundel, Allemand séjournant au Canada, et Frederick Toben, en Australie. David Fraser montre comment, à partir de modes d'analyse très différents, les législations canadienne et australienne arrivent à des conclusions semblables, à savoir que «l'antisémitisme et le négationnisme constituent des violations de la législation de chaque pays dans le domaine de l'antidiscrimination». Pourtant, aucune de ces deux condamnations n'est vraiment satisfaisante. Ainsi par exemple, en Australie, les tribunaux s'inquiètent des répercussions psychologiques sur la communauté juive du discours négationniste, qui heurte la «croyance profonde» de cette communauté. En se focalisant sur la souffrance occasionnée par les sites incriminés, la justice appréhende la Shoah comme une « croyance» (qu'il faut protéger) et non comme une vérité historique, ce que David Fraser qualifie amèrement de «victoire inespérée pour le camp négationniste». La négation de l'Holocauste ne peut s'envisager comme l'opposition d'une croyance à une autre; les chambres à gaz ne sont pas une opinion mais un fait. Il semble malheureusement que tout génocide trouve ses négationnistes. Il en va ainsi de l'extermination des Indiens d'Amérique du nord, dont la population, estimée, à l'arrivée des colonisateurs, à 6 ou 7 millions (pour le seul territoire des futurs États-Unis), est tombée, à la fin du XIXe siècle, à 230 000 (avant de remonter sensiblement au XXe siècle). Le massacre des Indiens, mais surtout l'introduction de l'alcool et de maladies contre lesquelles ils n'étaient pas immunisés, divisa donc la population des «Native Americans» par environ vingt-cinq! L'historio-

17 graphie américaine a longtemps minimisé ce désastre démographique sans précédentll et le travail d'anamnèse a été long et douloureux. C'est dans ce contexte de violence et de déclin démographique vertigineux que s'inscrit le phénomène de spoliation des terres dont traite ici Marine Le Puloch, Maître de conférences à l'Université de Paris 7. Avec les lois promulguées sur le lotissement des terres indiennes, elle examine « un ensemble législatif et judiciaire dont les conséquences aboutirent au déclin de la souveraineté des tribus, à l'étiolement de leurs terres ainsi qu'à la perte de leurs droits civils et politiques ». Elle se penche plus particulièrement sur l'affaire Lone Wolf, du nom de ce chef indien qui, sûr de son droit, fit remonter sa plainte jusqu'à la Cour Suprême des États-Unis. Loin de l'entendre, les juges suprêmes renvoyèrent les Indiens à un statut de «pupilles» face à leurs « tuteurs» blancs. «L'affaire Lone Wolf, conclut notre collègue, étaye la doctrine selon laquelle l'Indien ne possède aucun droit que l'homme blanc ne puisse révoquer. » Le présent ouvrage se termine avec deux contributions qui ont en commun d'approcher la question ethnique par le biais de la création artistique, qu'il s'agisse de littérature avec Rudyard Kipling, ou de musique avec la chanteuse de jazz afro-américaine Jeanne Lee. L'Inde du Nord, où est né l'auteur du Kim, est une société « de toutes couleurs de peau », où coexistent« castes, religions, croyances, pratiques magiques, langues et dialectes », comme l'écrit Noëlle de Chambrun, Maître de conférences à l'Université Paris 7. Mais Kipling ne voit pas pour autant, dans ce multiculturalisme avant la lettre, le signe de la force et du potentiel
Il Élise Marienstras récuse, pour sa part, le terme de «génocide}) pour les Amérindiens d'Amérique du nord, dans leur globalité, préférant parler de « génocides» (au pluriel) à l'encontre des Pequot, ou des Indiens de Californie ou du Texas. Voir son article «Réflexions historiographiques sur la question du génocide des Amérindiens », in M.C. Barbier, B.Deschamps et M.Prum, Tuer l'Autre, Violence raciste, ethnique et homophobe dans l'aire anglophone, Paris, L'Harmattan, 2005, pp. 21-38.

18 de la société indienne: « sa diversité, sa multiplicité, qui est son atout le plus éclatant, la rendent d'autant plus fragile ». C'est donc un pays incapable de se gouverner lui-même, indigne de la « self rule », que dépeint l'auteur de Kim. Face à cette dépendance, seule une élite de Blancs nés en Inde, profitant à la fois de leur supériorité «raciale» et de leur connaissance intime du terrain, peuvent diriger le pays en toute légitimité et avec compétence. Le personnage de Kim est celui qui ne doute pas de sa supériorité de «sahib fils de sahib », et qui laisse aux Indiens un rôle de subalternes, dont l'unique vocation est de servir les maîtres de l'Empire britannique. Kipling ignore le sentiment nationaliste indien, présent dès la Première guerre d'indépendance (1857), donc près d'un demi-siècle avant la rédaction de Kim. Même les élites dirigeantes britanniques ont su se montrer beaucoup plus ouvertes que lui aux revendications indiennes, et Noëlle de Chambrun cite Macaulay qui, dès le 10 juillet 1833, proclamait à la Chambre des communes le droit des populations autochtones indiennes à accéder à des fonctions de responsabilité. Si certains auteurs, comme Conrad (dont Heart of Darkness est quasiment contemporain de Kim), semblent avoir été un peu vite taxés de racislne, au XXe siècle, par des critiques comme Chinua Achebe12, il semble qu'en revanche Rudyard Kipling puisse difficilement être aujourd'hui dédouané de l'accusation classique de chantre de l'impérialisme britannique et de l'idéologie de la suprématie blanche. L'identité noire s'est exprimée, au XXe siècle, non seulement dans la littérature, mais aussi, et peut-être surtout, dans la musique, et la dernière contribution de ce volume se penche sur une chanteuse de jazz exceptionnelle, Jeanne Lee, morte en 2000. Elle fut « l'une des improvisatrices les plus reconnues de la scène des musiques créatives des années 1970 », comme l'écrit Claire Moss-Couturier, doctorante en civilisation nord-américaine à l'Université de Bordeaux 3. Cette identité passe par le corps: le « corps chantant» est ici un corps noir, d'où l'importance du geste
12Voir Michel Prum (dir.), L'Un sans l'A utre, Racisme et eugénisme dans l'aire anglophone, Paris, L'Harmattan, 2005, introduction, p.ll, et le chapitre « The Heart of Darkness (1902), négritude et inconscient chez Joseph Conrad» de Noëlle de Chambrun, pp.75-91.

19 corporel dans la performance artistique. Il s'agissait aussi de «trouver un son» pour «trouver un nom », comme l'expliquait Angela Davis, citée par Clare Moss-Couturier. L'identité noire de Jeanne Lee est en outre l'identité d'une femme noire, qui s'affirme ou se réaffirme face à une tradition critique «presque exclusivement masculine» dont les «interprétations de l'identité noire et du corps féminin noir impliquent des positionnements révélateurs sur la masculinité, la féminité et I'homosexualité afroaméricaines et euro-américaines ». L'identité ethnique et l'identité de genre se combinent donc et rendent plus complexe cette quête de nom et de son. «La couleur, note Claire Moss-Couturier, est à entendre de façon intersectionnelle, comme identité sociale, ethnique et de genre». On parle d'ailleurs de la « couleur de la voix », pour en décrire la personnalité, laquelle n'a pas bien sûr pas . de lien direct avec la couleur de la peau. L'approche « intersectionnelle » (en anglais intersectional approach) - qui croise les discriminations de «race », de genre, d'orientation sexuelle, de handicap, etc., est certainement une des pistes les plus prometteuses de la recherche actuelle sur les exclusions opérées au nom du corps, c'est-à-dire à partir d'une tentative de biologisation des rapports sociaux. Ce concept d'intersectionnalité (intersectionality) s'est traduit, en GrandeBretagne, dans la promulgation de la Equality Act 2006. La nouvelle loi, qui a reçu l'assentiment royal le 16 février, établit un seul organisme, la Commission for Equality and Human Rights (CEHR), qui a vocation à remplacer les trois organismes existants, la Commission for Racial Equality, la Disability Rights Commission et la Equal Opportunities Commission, fondant ainsi en une seule structure la défense de toutes les minorités, dans un large spectre allant de l'appartenance ethnique à l'orientation sexuelle en passant par l'âge ou le handicap. Toutefois cette loi n'est pas sans poser de problèmes, car elle mêle également aux critères précédemment mentionnés des choix tels que la religion ou les croyances, c'est-à-dire des adhésions idéo logiques, qui ne sont pas de la même nature que l'appartenance ethnique, le sexe (en anglais gender), l'orientation sexuelle, l'âge ou le handicap. Ainsi

20 la Racial and Religious Act 2006 s'engage à conférer aux croyances religieuses une dangereuse immunité qui risque de restreindre la liberté d'expression. On a dit que les Versets sataniques (Satanic Verses) de Salman Rushdie, publiés en 1988, tomberaient aujourd'hui sous le coup de la nouvelle législation britannique. Toutefois, et malgré ces sérieuses réserves, la Equality Act 2006 peut donner un nouveau dynamisme à la lutte contre les exclusions. Il faudra de toutes façons des années pour mesurer les effets de cette nouvelle approche, dont on peut espérer qu'elle contribuera à mieux combattre les discriminations ethniques et favoriser une plus grande harmonie « de toutes les couleurs ».

Le néo-calvinisme d'Abraham Kuyper: aux sources du racisme théologique de l'apartheid
Gilles Teulié
La fameuse question biblique que l'on trouve dans Jérémie 13-23 «l'Éthiopien peut-il changer sa peau et le léopard ses taches? » fut longtemps un élément de réflexion sur la condition humaine. Ce texte biblique prête à Dieu l'idée que tout comme l'Éthiopien ne peut changer de peau, l'homme ne peut se départir de produire le mall. En 1902, Kipling reprit cette question dans son conte « Comment le léopard acquit ses taches» (Histoires comme ça) en soulignant dans sa conclusion que c'est volontairement que l'Ethiopien choisit la couleur noire afin de se fondre dans le paysage et être un meilleur chasseur. La couleur de la peau de l'Africain est au cœur des problématiques raciales depuis des lustres et la Bible souvent citée afin de cautionner des idéaux iniques. La citation la plus fameuse est indéniablement celle de la Genèse (9-25) qui décrit la malédiction que Noé lança sur son fils Cham car ce dernier l'avait surpris nu et ivre sous sa tente: « Maudit soit Canaan! Qu'il soit l'esclave des esclaves pour ses frères ». L'anathème de Noé fut sans doute l'argument chrétien majeur utilisé par les tenants de l'asservissement d'êtres humains par d'autres comme les planteurs sudistes de la période ante bellum et plus tard par les promoteurs de l'apartheid. L'objectif de cet article n'est toutefois pas d'analyser l'exégèse faite par les théologiens de l'apartheid afin de justifier la séparation des

1 ({De même, poumez- vous faire le bien, Vous qui êtes exercés à faire le mal? » (Jérémie 13-23).

22 groupes humains, ce travail ayant été fait par ailleurs2. Il s'agit plutôt d'examiner la prégnance de la religion sur les comportement et systèmes de représentation des membres de la communauté dominante en Afrique du Sud. Aborder le monde anglo-saxon, et l'Afrique du Sud en particulier, ne peut se faire, à mon sens, qu'à l'aune de toutes les sources potentielles d'influence que subit la communauté étudiée, parmi lesquelles les mentalités religieuses tiennent une part prépondérante. C'est l'idée que Quintin Whyte développait en 1953 pour expliquer les tensions raciales en Afrique du Sud:
L'une des clés du problème réside dans l'Église Réformée Ho lIandaise3, d'autant que celle-ci fut et est étro itement liée au mouvement politique et culturel des Afrikaners depuis de nombreuses années. L'ascendant de l'Église Réformée Hollandaise sur ses membres est très fort car il est intimement présent dans leur vie à un point rarement vu dans d'autres Églises. L'autorité du dominee (le pasteur) et celle du kerkraad (conseil presbytéral) sont toujours importantes et son influence ainsi que son prestige sont très puissants. Pendant un certain temps après les élections de 1948, il semble qu'il y ait eu une étroite convergence de points de vue entre
2 Voir Marie-Claude Barbier, «L'apartheid: une justification théologique du racisme» in Michel Prum (dir.), Corps étrangers. Racisme et eugénisme dans le n'londe anglophone, Paris, éditions Syllepse, 2002, pp 47- 66 ; Cain Hope Felder, Race, Racism, and the Biblical Narratives, Minneapolis, Fortress Press, 2002 ; lA. Loubser, A Critical Review of Racial Theology in South Africa: the Apartheid Bible, Texts and Studies in Religion; vol. 53, Lewiston, NY, Edwin Mellen Press, 1990; William Martin, "Biblical Justification of Apartheid in Afrikaner Civil Religion?" in Kenneth Keulman, Critical Mon'lents in Religious History, Macon, Mercer University Press, 1993 ; John W. De Gruchy & Charles Villa-Vicencio (dir.), Apartheid is a Heresy, Grand Rapids, W.B. Eerdmans Pub. Co, 1983 ; 1 Verkuyl, « L'Église Réformée Hollandaise en Afrique du Sud et l'idéologie et la pratique de l'Apartheid» in Parole et Société n04,1972, pp. 353365. 3 L'Église Réformée Hollandaise d'Afrique du Sud se dit Dutch Reformed Church in South Africa en anglais et Nederduitse Gereformeerde Kerk en afrikaans. J'utiliserai les initiales en afrikaans (NGK) pour la désigner dans cet article.

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l'Église Réformée Hollandaise et le gouvernement. Si l'Église était l'expression religieuse du nationalisme afrikaner triomphant, le gouvernement était, dans les faits, l'expression politique des ambitions de beaucoup de dirigeants de l'Église Réformée Hollandaise, si ce n'est de tous, et d'une approche Calviniste de la vie.4

La question que l'on peut légitimement se poser lorsqu'on porte un regard critique sur la période dite de l'apartheid en Afrique du Sud est de savoir comment un peuple de Chrétiens a pu admettre la validité d'une exégèse biblique qui pose la séparation entre hommes comme étant de volonté divine. Beaucoup de débats ont opposé les critiques des Afrikaners qui désignaient leur « calvinisme» comme étant la clef de la compréhension de leur fonctionnement et ceux qui désiraient souligner que leur conception du « calvinisme» était positives. Mais pénétrer l'histoire et les mentalités religieuses d'un pays comme l'Afrique du Sud suppose toutefois se prémunir contre toute velléité de vouloir circonscrire le sujet trop rapidement. L'approximation et la généralisation dans ce domaine confinent parfois à la caricature. Comprendre les nombreux mécanismes historiques et intellectuels qui ont présidé à l'instauration et à la justification de l'apartheid implique un retour aux sources et aux cheminements de la pensée religieuse à travers les siècles. C'est ce que l'homme fait des textes qu'il lit, dans le contexte où il se trouve, qui peut expliquer certaines fausses routes et non nécessairement une quelconque subversion des textes d'origine. Les idées de Calvin évoluèrent en effet au gré des événements politiques et sociaux6. Dès le départ, par exemple, l'implantation du calvinisme aux Pays-Bas se fit en réaction à certains courants philosophiques comme les idées du Français Descartes, ou celles de Johannes Cocceius, désireux de promouvoir une interprétation allégorique des Écritures. Ces idées
4 Quentin Whyte, Behind the Racial Tensions in South Africa, Johannesburg, South African Institute of Race Relations, 1953, p.13 (traduit par mes soins). 5 Voir David 1. Bosch., "The Afrikaner and South Africa", in Theology Today. juillet 1986, vol. 43 n° 2, Princeton N.J., Princeton Theological Seminary. 6 On peut faire la même analyse des théories de Darwin par exemple.

24 novatrices se heurtèrent au conservatisme des dirigeants de l'Église Réformée Hollandaise qui se radicalisèrent autour des bases doctrinaires du calvinisme. Cette orthodoxie soumit les oppositions, et entraîna une austérité qui donna une image de puritains aux Réformés néerlandais. C'est ce courant qui fut la base de la théologie de l'Église Réformée d'Afrique du Sud7. Ailleurs, d'autres contextes induisirent d'autres interprétations de la théologie calvinienne lors des siècles suivants, démontrant de ce fait la vitalité d'une parole et d'une pensée sans cesse en mouvement, ainsi que la volonté d'appropriation des communautés désireuses d'adopter cette parole en l'adaptant à leur situation afin qu'elle fasse sens.

Oppositions théologiques
Le constat qui préside à cette analyse est que l'exégèse des Écritures est une question d'interprétation; la preuve en est que deux courants se sont opposés régulièrement dans les Églises Réformées (libéraux et orthodoxe)8. C'est de ce type de disputatio théologique qui marque durablement l'histoire d'un pays qu'est ensuite fait le quotidien des fidèles. L'apartheid fut mis en place et justifié d'un point de vue théologique par des gens dont la formation intellectuelle et spirituelle les avait poussés à s'intéresser à une vision du monde qui correspondait à leurs aspirations, à savoir séparer les peuples afin de vivre en « harmonie» sur une même terre. De ce point de vue, la théologie néo-calvinienne d'Abraham Kuyper ainsi que la théorie missionnaire qui voulait que les cultures se développent mieux séparément9 rencontrèrent un écho favorable chez les Blancs sud-africains, traumatisés par
7 Voir Gilles Teulié, «L'Église Réformée Hollandaise d'Afrique du Sud Une histoire du calvinisme afrikaner, 1652-2002» in Études théologiques & religieuses, revue de l'Institut Protestant de Théologie (Facultés de Théologie Protestantes de Montpellier et de Paris), 2002/4, tome 77. 8 À l'instar de Martin Luther qui ne « lisait» pas la Bible de la même manière que sa hiérarchie. 9 Voir Blaser Klauspeter, «Apartheid» in Pierre Gisel (dir.), Encyclopédie du protestantisme, Éditions du Cerf, Paris, Editions Labor et Fides, Genève, 1995, pp.41-2.