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Demain, le livre

De
204 pages
Demain, un monde sans livres ? Le livre, considéré comme objet, contenu, symbole, mais aussi comme rapport à ses lecteurs, et relation entre eux, vit une révolution. L'essor de la numérisation le remet en cause, ou, en tout cas en question. Cet ouvrage propose des réflexions interrogeant le statut du livre dans notre société, des supports numériques qui se substituent à lui, ou le complètent, ainsi qu'au devenir de l'écriture et de la lecture à l'ère d'Internet.
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DEMAIN,

LE LIVRE

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non fmalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Emmanuel PLOT, Quelle organisation pour la maîtrise des risques industriels majeurs ?, 2007. Martine BUFFIER-MOREL, L'emploi du temps auféminin, 2007. Lihua ZHENG, Xiaomin YANG (textes réunis par), France-Chine
-

Migrations

de pensées et de technologies,

2006.

Emmanuel AMOUGOU, Les grands ensembles. Un patrimoine paradoxal,2006. Gabriele BUNZEL KHALIL, Identité en conflit et transaction, 2006. Virginie DIAZ PEDREGAL, Commerce équitable et organisations de producteurs, 2006. Lorena PARINI, Thanh-Huyen BALLMER-CAO et Sylvie DURRER (eds.), Régulation sociale et genre, 2006. Angel E. CARRETERO PASÏN, Pouvoir et imaginaires sociaux, 2006. YANG Xiaomin, La fonction sociale des restaurants en Chine, 2006. Gérard DESHA YS, Un illettrisme républicain, 2006. Alain CHENEVEZ, De l'industrie à l'utopie: la saline d'Arc-etSenans, 2006. Yolande BENNAROSH, Recevoir les chômeurs à Nicole RAOULT, Changements et expériences, changements, 2006. Hélène BAUDEZ, Le goût, ce plaisir qu'on dit publicité alimentaire, 2006. Stéphane JONAS, Francis WEIDMANN, Simmel la ville d'art à la métropole, 2006. l'ANPE, 2006. expérience des charnel dans la et l'espace: de

Sous la direction de Pascal LARD ELLIER et Michel MELOT

DEMAIN,

LE LIVRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16
1053 Budapest

Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI
Université de Kinshasa

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L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

- RDC

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan 1@wanadoo.ft @L'Hannatlan,2007 ISBN: 9782-296-02677-3 EAN : 9782296026773

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage collectif contient certaines des communications données lors d'un séminaire organisé par Pascal LARDELLIER et Michel MELOT en juillet 2004 à l'Université roumaine d'Oradea, en Transylvanie. Ce séminaire se tenait au sein d'une conférence internationale consacrée à l'Europe. Que les organisateurs de ce colloque soient ici remerciés pour leur formidable accueil et leur soutien financier. Une pensée, aussi, pour tous les participants roumains de notre séminaire. Notre grande gratitude va plus particulièrement aux Professeurs loan HORGA, de l'Université d'Oradea, et loan DRAGAN, de l'Université de Bucarest. Enfin, que le LIMSIC, Laboratoire sur l'Image et les Médiations du Sensible en Information et Communication de l'Université de Bourgogne et plus particulièrement son directeur, Jean-Jacques BOUTAUD, soient sincèrement remerciés pour leur soutien précieux dans l'édition de cet ouvrage.

SOMMAIRE

Pascal LARDELLIER et Michel MELOT Le livre au défi de la numérisation Michel MELOT Les vertus du livre à l' heure du multimédia Kathleen TAMISIER Le livre est-il encore à la page? Pascal LARDELLIER Pratiques de lecture étudiantes à l'ère d'Internet

9

.19

31

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Brigitte CHAPELAIN La littérature sans livre: dispositif technique, processus d'écriture et textes d'écran
Stéphane CARO Un objet hybride: le document numérique Pascale GOSSIN Lire ou hyperlire, qu'est-ce que ça change? Odile RIONDET Que signifie s'orienter dans le livre? Adrian MIHALACHE Dans tous les sens, par tous les sens : lectures de l'hypermédia

59

77

87

101

.115

André- Pierre SYREN Vers une bibliothèque de synthèse: architectes et bibliothécaires à l'heure du document numérique.131 Philippe RICAUD Contre le livre: Le biblioclasme comme posture intellectuelle...157 Michel MELOT Et comment va "la mort du livre" ?
LES AUTEURS BIBLIOGRAPHIEGÉNÉRALE

173
195 .199

Le livre au défi de la numérisation
Pascal LARDELLIER et Michel MELOT

Le livre est entré depuis deux décennies dans une zone de turbulences. Son aspect matériel et son aura symbolique, tout à la fois, se trouvent reconfigurés. Par extension, c'est le rapport au savoir qui est bouleversé par l'irruption de la numérisation et du multimédia dans "l'ordre du livre" et de la "raison graphique". Cet ouvrage collectif se situe au carrefour où se rencontrent le livre classique, ce codex à l'écrasante légitimité culturelle, et le "néolivre", dont les contours sont encore incertains. Le lecteur va voir que le sommaire s'attache à répondre à une série de questions cruciales. La première est ontologique: qu'est-ce qu'un livre? Car il faut bien reprendre dans son fondement même la question que se posait Kant. La réponse qu'il y apportait concernait le contenu du livre, son message, qui, désormais désolidarisé de son support se volatilise, disparaît et réapparaît d'écran en écran, se fragmente, s'exécute - comme on le dit d'un morceau de musique - et se reproduit. La numérisation des livres nous oblige à reconnaître que le livre numérisé n'est plus un livre, mais, au mieux, l'image d'un livre et que le contenu du livre, textes et images, n'est pas le livre. Le livre est-il encore dans le livre? La seconde question, corollaire de la première, est donc morphologique: quelles formes le livre peut-il emprunter pour demeurer un livre? Mais elle est aussi pragmatique: quelles conséquences pour la lecture, la recherche documentaire, l'écriture, ces formes vont-elles produire, si on a un tant soit peu l'esprit de Mac Luhan ou du médiologue, et que l'on considère que la forme modèle l'esprit, lui propose des matrices, des formats ou autres cadres d'expression? Ces quelques questions n'interrogent pas seulement l'objet livre, le codex, mais aussi le

statut de l' œuvre et de l'auteur, les pratiques intellectuelles et sociales que la lecture organise, et nos modes de penser. Le livre entre l'œuvre et l'objet Le livre traditionnel pose et impose une œuvre enclose dans un objet: la matérialité du livre. Elle n'est bien sûr pas réductible au support organique du livre, mais celui-ci tend quand même à imposer une vérité unique, identifiable, dûment référencée. On pourrait parler d'immanence et de transcendance. Au sein du codex, les textes connaissent une organisation sans faille. Ce besoin d'ordre, de classement, est au fond même de l'existence du livre et aussi des bibliothèques, où les livres sont rangés selon des logiques autant matérielles qu'intellectuelles, qui font rimer typographie et topographie, tant le livre propose un cheminement programmé, et balise les déambulations erratiques. Depuis que le livre est livre, un contrat moral lie l'auteur avec l'éditeur et ses publics: honnêteté dans l'adéquation du contenu au titre, respect de règles syntaxiques et grammaticales, rigueur orthographique, complétude du sujet dans les limites internes du livre. Sur la Toile, tout est beaucoup plus flou: les œuvres sont rarement stables, elles ne sont jamais définitives ni complètes, en revanche elles peuvent être facilement fragmentées ou accessibles de façon aléatoire. On se trouve en règle générale face à un immense fonds documentaire évanescent, composé de vérités partielles, réticulaires, transitoires, évolutives, par le jeu de I'hypertexte et de la réactualisation permanente des sources. A la vérité fermée et achevée du codex, identifiable et dont l'auteur est seul responsable, au point que l'auteur et ses écrits se confondent, se substitue le caractère propositionnel et hypothétique des textes numériques, non exhaustifs mais cumulatifs, favorisant les emprunts, les détournements et les citations sauvage. Le double caractère sacré et secret du livre a été battu en brèche, et s'y substitue une banalisation et un anonymat des écrits, que l'on a souvent du mal à appeler "œuvre" : car la grande question, pour le chercheur, déjà, est celle-ci: qui écrit tout ce que l'on trouve sur la Toile.. ? Y a-t-il encore un auteur dans cette infinité d'auteurs? A

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l'immuabilité du codex s'oppose le caractère évolutif des supports numériques que l'on cherche désespérément à stabiliser, à rapporter à un auteur, à réduire à une œuvre, à associer à un thème, afin de les rendre juridiquement viables, et commercialement attractifs. Le codex est auréolé d'une dimension symbolique et testimoniale forte, qui fonde son insondable platitude, et fait qu'il ne s'épuise en rien dans sa fonctionnalité première. Car le livre incarne encore la culture, il matérialise le savoir, la parole finie d'un auteur, le Verbe divin. On embrasse les livres, on les brandit, on les caresse, on les collectionne, on les transmet et on les entoure de mille attentions qui les anthropomorphisent. Abîmer un livre, le malmener voire le détruire constituent des actes de violences symboliques dont les dictatures ont toujours su jouer, en personnalisant l'œuvre, et en y faisant correspondre l'auteur et ses écrits, les mots et leurs effets. Le codex est l'objet d'attentions respectueuses. On n'y attente pas inconsidérément. Le livre est habité par la lumière - métaphorique - de la Connaissance, de la Parole. Le contenu est tout entier rabattu sur la forme matérielle, qui s'en trouve sublimée. Le document numérique, quant à lui, est complètement désacralisé. Le livre comme "boîte-écrin" possède un supplément d'âme que n'a pas l'écran, simple support d'accès aux savoirs en ligne, intermédiaire froid. La fonctionnalité l'emporte sur la sacralisation. Après avoir longtemps eu une image austère et techniciste, le multimédia est paradoxalement maintenant auréolé par une réputation ludique. Les pratiques de bibliophilie auxquelles le livre donne lieu ne peuvent parvenir jusqu'à cet écran qui n'est qu'un vecteur transitoire, un adjoint technique jamais considéré comme une fin, mais comme un simple moyen. Les transformations induites par le multimédia touchent aussi le statut de l'auteur, qui se trouve revisité, voire relégué: c'est sa sacralisation, son unicité, et la singularité de l'auteur kantien qui se trouve remis en question. Le nouvel auteur numérique est souvent l'acteur de son écriture, le personnage de son texte. Sur la Toile, l'auteur est le sujet, fréquemment, au double sens, car l'écriture y procède d'une scénographie, d'une scénarisation des pratiques d'écriture, d'une ouverture du texte à des formes graphiques; des

Il

modes d'écriture désengagés, aux antipodes de la dramatisation de laquelle procédaient les modalités de l'écriture littéraire ou académique; une forme de désengagement primesautier opposé à l'ascèse qui caractérisait les pratiques d'écriture savante auparavant, et un anonymat de l'auteur, dont les écrits peuvent aussitôt être repris sans citation explicite de la source. Là aussi, des oppositions se font jour: à la logique de déambulation linéaire du codex, s'oppose l'organisation réticulaire des supports numériques; à une causalité linéaire et inéluctable dialectiquement portée par le livre, se superpose une déambulation multimodale et multifactorielle, transitoire et heuristique. L'accès au livre est un geste simple, même si ouvrir relève d'une effraction symbolique qui révèle un secret. La Toile, quant à elle, exige mots de passes, codes et sésames qui constituent la condition sine qua non de la consultation et de la lecture. La temporalité n'y est pas la même. La "lecture rapide" ne saurait concerner qu'une consultation documentaire, étant entendu que le livre impose sa temporalité, lente par nature, pour que la réflexion voire la méditation fasse son œuvre, en regard de l' œuvre lue, du texte. En revanche, on sait combien l'ordinateur induit une lecture relevant du survol, du surf Il est déjà physiologiquement difficile de lire de manière continue sur l'écran (mal aux yeux, au dos...). Et le jeu des liens, des écrans superposés, des multiples fenêtres accélère encore une lecture très rapide. Le vrai plaisir du texte est encore, et sans doute pour longtemps, du côté de la sensualité organique du livre, ne serait-ce que parce qu'il autorise toutes les positions du corps. La lecture prolongée sur écran n'est physiologiquement pas tenable. S'y ajoutent la souplesse du papier, la clarté mate de l'impression, les odeurs d'encre, la peau ou la pellicule de la couverture, l'émotion enfin d'avoir en mains une belle édition, autant d'éléments qui fondent une esthétique de la lecture et qui assurent la préséance du papier sur l'écran, qui aveugle, chauffe, agace souvent de ses caprices, impose ses réactions et nécessite câbles et accessoires divers.

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De la métamorphose

à la révolution

En 1997, Roger Chartier intitulait une belle méditation: Le livre en révolutions. On peut en effet considérer que la notion de révolution n'est pas usurpée, concernant les médiamorphoses que connaît aujourd'hui le livre, cette migration des textes depuis le codex vers des supports numériques. Le mot médiamorphose est un néologisme heureux dû à Divina Frau-Meigs, qui utilise ce mot comme titre de l'un de ses ouvrages récents. Révolution ne s'oppose pas à métamorphose, de même que le livre ne s'oppose pas à l'écran, le typographique au numérique. Il se passe peut-être aujourd'hui un phénomène similaire à celui qui s'est produit au XVe siècle, à une époque où les écrits devenaient si nombreux que les copistes ne parvenaient plus à fournir à la demande. Depuis le XIIIe siècle, depuis que saint Thomas s'était écrié: Je crains l'homme d'un seul livre, la production de manuscrits, et le nombre des prétendants à la qualité d'auteur, à l'autorisation et à l'autorité, connaissait une inflation telle que chacun se mit à rêver à une "écriture mécanique", à cette machine à faire des livres automatiquement et en masse, qui serait nécessairement aussi une machine à penser et à faire penser autrement que par le sacro-saint manuscrit, œuvre unique, rare et précieuse. Une machine, il faut bien s'en convaincre aujourd'hui, à normaliser la pensée mais en même temps, à la diversifier par le nombre des éditions rendues possibles. Ce fut bien la première industrie culturelle de masse. De même, l'édition de livres aujourd'hui s'avère saturée de titres et croule sous la demande des lecteurs, mais surtout des écrivains et écrivants multiples qui veulent se voir publiés. De même que l'imprimerie, l'écriture mécanique tant attendue, fut la réponse à cette crise de la fin du Moyen-Age, l'écriture électronique est la réponse à cette autre crise d'abondance de la fin du XXe siècle. On comprend que, de même qu'un clergé conservateur déplora l'apparition d'un livre mécanisé et vulgarisé, de même, un clergé laïc d'aujourd'hui s'inquiète de voir chacun rivé à son ordinateur, capable d'écrire, sans éditeur, sans jury ni imprimatur, autre chose qu'un livre. Les coups de semonces contre le livre n'ont pourtant pas manqué. L'apparition du Daily Current, premier journal quotidien, 13

date de 1702, et la Cyclopedia de Chambers, de 1728. Dès l'industrialisation de l'imprimerie, entre la fabrication du papier mécanique au XVIIIe siècle et l'utilisation des rotatives au début du XXe, les formes multiples d'objets qui cherchaient à échapper à la forme du livre, à sa définitive et superbe autorité, se sont multipliées. En 1937 on tenta même une encyclopédie à feuillets mobiles, actualisable mais jamais actualisée, trop proche précurseur de la base de donnée informatisée. Internet n'est que l'héritier de ces formes d'écritures passagères et mobiles. On peut alors parler de médiamorphose. Mais entre l'adhérence des contenus à leur support papier et leur émancipation sur des fragments imperceptibles de silicium, transmissibles par filou par onde, accessibles en un point quelconque de leur chaîne et reproductibles sur un écran vide, voilà qui change nos habitudes: on peut alors raisonnablement parler de révolution. Quelques métaphores, qui n'ont bien sûr pas valeur de démonstration, aident à saisir le sens de ces oppositions de fond. Si le codex est souvent décrit par les poètes et les théologiens comme minéral, pierre ou tombeau qui pétrifie le texte et l' œuvre, les écrits numériques pourraient être dits bien "aquatiques", fluides et flottants. Le savoir n'y apparaît que par vagues successives sur l'écran. Et d'ailleurs ne "surfe-t-on pas sur Internet" ! ? Alors que le livre est organique, composé de matières vivantes et chaudes, le livre électronique, traversé d'ondes immatérielles, semble s'inscrire dans un milieu métallique. L'un est humain, l'autre, robotique. Le livre eut longtemps partie liée avec les monothéismes. Peut-être peut-on dire que la Toile est animiste: l'esprit qui y circule, il vient de partout et envahit tout, de manière illimitée. Le codex est une figure monarchique, irradiant depuis un centre le savoir, une parole imposée et non modifiable, dont on prend au moins connaissance avec considération. Il sait s'entourer de rites marquant la déférence et de symboles qui accompagnent sa transmission. Les écritures électroniques procèdent davantage de la démocratie directe et participative, voire de l'anarchie. Tout le monde s'y exprime en même temps, et souvent, y prévalent des logiques de transgression et de détournement. Le privé et le public 14

s'y entremêlent au grand dam des juristes et des censeurs. Quitte à s'apercevoir que cette apparente liberté est étroitement déterminée par les lois du marché non des contenus, comme jadis, mais des machines: notre liberté est encadrée par l'ordinateur, les logiciels et les possibilités de télécommunication. Elle se réduit, on le sait, à l'obéissance aux ordres du fournisseur. Mais le livre laissait-il une marge supérieure, avec ses coûteuses techniques et ses filtres éditoriaux? Le livre implique la métonymie: il marque la nécessité des rapports de cause à effet, de contenant à contenu, de filiation unilinéaire de mot à mot, des déterminismes liant l'objet, l'auteur, l' œuvre, le savoir. Les supports électroniques seraient plutôt du côté de l' oxymore : associant spontanément des mots antithétiques: réalité immatérielle, communauté virtuelle, intimité publique, auteur anonyme, solitude collective? Ces expressions nous montrent à l'évidence notre désarroi devant des catégories que notre pensée n'a pas encore admises, alors que celles auxquelles le livre nous a habitués sont considérées comme des évidences, et sont devenus des mécanismes intellectuels. Si le livre était un dieu, il serait Jupiter. Il est héliocentré : on vient à lui, il irradie le savoir à la lumière de la connaissance. Le livre numérique lui, serait Protée, insaisissable, aux mille formes. Du matériel et de l'immatériel L'ensemble des articles publiés ici nous posent la question: mais de quel texte numérique ou de quel livre électronique parlonsnous? Il Y a une première difficulté à saisir ce dont on parle, dès que le débat s'ouvre à propos des documents électroniques, car ils sont divers et nous n'en connaissons pas encore les familles, puisque les usages n'en sont pas encore fixés: CD-rom, textes en ligne, données stockées ou nomades, écrits intimes ou publics, anodins ou terrifiants? Nous nous trouvons face à une nébuleuse. Ce brouillard nous cache autant la forme que l'œuvre et, par extension, son auteur. Le livre connaît une forme matérielle canonique, stabilisée, variant principalement dans son format. Le document électronique 15

est plastique. Ses formes évoluent sans cesse, en fonction de l'avancée de la technique, des progrès, des nouveaux standards, des normes. Ainsi ne sait-on généralement pas de quoi l'on parle à propos de ce fameux "livre électronique" qui nous fait rêver (pour se rassurer sans doute) mais que peu ont réellement vu et moins encore, tenu entre leur main plus d'une minute. L'idée que ces produits sont des immatériaux pour reprendre l'expression de Lyotard, enfonce en nous l'idée qu'ils sont innommables. On sait pourtant que les documents électroniques procèdent d'une fausse immatérialité. Ils ne sont que très transitoirement virtuels, dans leur position ondulatoire de paquets d'énergie transmis à travers l'espace: en fait, des conditions techniques très lourdes (ordinateur, logiciel, électricité...) sont la condition sine qua non de l'accès à un contenu multimédia qui, paradoxalement, se trouve pour la première fois désolidarisé de son support matériel. Cette maladresse qui est la nôtre à distinguer le matériel de l'immatériel, nos naïvetés dans la croyance dans cette prétendue immatérialité des textes, dès que le matériel qui les concrétise échappe à nos cinq sens, nous fait éprouver le besoin frénétique voire névrotique de les rematérialiser, et nous n'avons de cesse de les imprimer, comme pour les ramener à la surface. Mais il a fallu ce détour par l'immatériel pour nous apercevoir que le texte a toujours été matérialisé. Et plutôt que de reconnaître la matérialité des textes électroniques, nous préférons toujours croire à l'immatérialité du texte imprimé dans un livre. Double erreur dont il faut bien, aujourd'hui, revenir. Les essais de ce livre se rapportent tous à une même interrogation: comment penser le nouveau à partir de l'ancien? Comment rapporter à ce que nous connaissons déjà à ce que nous apprenons à connaître? Comment faire entrer des objets neufs dans des catégories existantes? Cet exercice s'avère rarement convaincant à l'épreuve du temps. Il est cependant indispensable pour passer d'un mode de pensée à un autre, en mesurer les avantages et en voir venir les dangers, en permettre l'appropriation critique. Ces périodes de métamorphose ou de révolution sont des occasions uniques de nous retourner sur nous-mêmes, de prendre, à l'intérieur même de notre esprit, une posture différente, faute de 16

pouvoir faire fonctionner notre pensée hors des machines qui la produisent.

Les vertus du livre à l'heure du multimédia
Michel MELOT

La question de la matérialité du livre, de sa forme, de son anatomie et de sa morphologie est depuis quelques temps à la mode. Longtemps, J'histoire du livre s'est confondue avec celle de ses contenus, et principalement des textes. L'histoire du livre était celle des idées véhiculées par le livre, une histoire de la littérature, une histoire des auteurs, aussi. Les bibliothécaires eux-mêmes pensaient qu'un titre et un nom d'auteur suffisaient à caractériser un livre, ignorant qu'il existait des milliers d'exemplaires qui sont autant d'objets différents répondant à la même définition. C'est évidemment à l'irruption de l'électronique et plus généralement des écrans, qu'il faut attribuer ce mouvement d'intérêt pour la morphologie du livre et son fonctionnement propre. Tant que le règne du papier était sans partage, il était difficile de voir le livre comme un objet matériel. Pour observer un bocal, dit-on, mieux vaut ne pas être poisson. Avec l'électronique, il s'est agi d'abord de constituer une sorte de "défense et illustration" du livre, objet sensible qu'on croyait menacé. Puis, constatant que le livre résistait et même prospérait malgré l'électronique, le soulagement a succédé à la crainte et justifié des recherches qui expliquent pourquoi le livre subsiste à côté d'outils informatiques qui lui sont, par beaucoup d'aspects, bien supérieurs. Je vais essayer, très somlnairement d'analyser les vertus qui distinguent le livre de l'écran, pour comprendre jusqu'où cette structure du livre plonge ses racines et pourquoi elle conserve des propriétés toujours utiles.

L'intérêt propre du livre n'est pas dans son contenu, puisque celui-ci, textes et images, se retrouve intégralement sur l'écran ou sur tout autre support. C'est bien évidemment dans sa forme matérielle qu'il faut chercher ses vertus propres. Son succès durable peut s'expliquer d'une part par sa facilité pratique, d'autre part son efficacité symbolique, ce qui est plus délicat. On aurait pu imaginer, en refaisant l'histoire, que l'on passe directement du rouleau à l'écran. Le livre, sous sa forme de codex, est un curieux détour! Pourtant, lorsqu'on voit à quel point les structurations des données électroniques s'inspirent de celles du livre, on peut supposer que ce détour était indispensable. Il faut chercher où la forme du livre a pris racine, en posant comme hypothèse que les raisons qui ont conduit à adopter cette structure nous feront comprendre pourquoi elle a triomphé pendant deux millénaires sur les autres. Or, si l'on se penche sur les origines du livre, sous la forme dans laquelle nous le connaissons aujourd'hui, celle du codex, par opposition à celle qui l'ont précédé pendant des millénaires, aux stèles, aux tablettes et aux rouleaux, nous nous trouvons confrontés à un curieux mystère. Les avantages du codex sur le rouleau paraissent évidents. Il est même inutile de s'y attarder: Il est compact et ne risque pas de s'écraser; l'ouvrir et le refermer évitent d'avoir à le rembobiner, (manœuvre fatale aux microfilms et aux bandes vidéos); il se manipule facilement, même d'une seule main, ce qui permet d'écrire en lisant; sa pratique plus simple et plus intime favorise la lecture à voix basse contrairement au rouleau, plus public et solennel; son étiquetage est visible et solide; son indexation est facile en raison de la séparation des pages qui permet une structure interne immédiatement accessible, et la constitution d'index ou de tables. En termes modernes, on dirait que la structure physique du codex (volumes, pages, lignes) est bien adaptée aux structures logiques de son contenu (parties, chapitres, paragraphes), et permet la hiérarchisation, la fragmentation et l'articulation des idées en parties et sous - parties. Le livre est lui-même une arborescence. Or, on sait que cette correspondance entre structure physique et structure logique est l'obsession de toute norme informatique, qu'il 20