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Demain, quel travail ? - n°398

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Ce dossier aborde une des questions essentielles accompagnant l’avènement du numérique dans nos sociétés : celle des nouvelles formes d’emploi et des conditions de travail. Avec l’avènement du numérique et de la robotisation, de nouvelles formes d’activité ont émergé comme le télétravail, le crowdwork ou le co-travail. En contrepartie, ces nouveaux modes de travail et cette flexibilité s’accompagnent aussi d’une forme de précarisation et de perte de repères entre la sphère du travail et celle du hors-travail. S'il est trop tôt pour évoquer une société post-salariale, ce qui apparaît, en revanche, c’est une distinction de plus en plus affirmée entre les catégories "entrepreneur" et "salarié". Il appartiendra aux politiques publiques de l'emploi d'accompagner ces changements.
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NUMÉRISATION DE L’ÉCONOMIE ETTRANSFORMATIONSDU TRAVAIL Marc Loriol IDHES Paris 1 Sociologue, chargé de recherche au CNRS
Le progrès technologique refaçonne le travail. Dans l’industrie, on observe depuis long temps le passage de tâches de production à des tâches de surveillance. La numérisation et l’automatisation ont introduit cette tendance également dans le secteur des services. Là comme ailleurs, les nouvelles technologies peuvent être mises au service des conditions de travail ou à celui de l’augmentation de la productivité. Souvent, leur utilisation se traduit par une augmentation de l’intensité et de la pénibilité. Par ailleurs, de nouvelles formes de travail indépendant émergent mais placent fréquemment les personnes concernées dans des situations assez fragiles. Marc Loriol explique aussi que la numérisation donne très souvent le sentiment trompeur de pouvoir se passer de fonctions de support (secrétariat, comptabilité…), lesquelles finissent par concurrencer les tâches principales et déborder sur le temps hors travail. C. F.
Les possîbes effets des transformatîons techno-ogîques sur ’empoî font débat depuîs ongtemps. Les études quî tentent d’évauer quantîtatîvement es menaces pesant sur ’empoî sont assez contradîctoîres. Ees s’accordent toutefoîs sur e faît que de nombreux empoîs exîstants rîsquent de voîr évouer eur contenu de manîère sîgnîicatîve. Cet artîce porte donc sur es effets en termes de contenu de ’actîvîté et de condîtîons de travaî du déveoppement de ’înformatîque et de a numérîsatîon.
Transformation des conditions de travail dans l’industrie et les services
Dans ’îndustrîe, au cours des années 1980-1990, ’întroductîon des machînes à commandes numérîques et es nouvees possîbîîtés de surveîance du lux
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accéèrent es changements. Maîs es choîx de mana-gement jouent aussî un rôe împortant. Aors que ces technoogîes auraîent pu permettre un aégement de a fatîgue et de ’usure, ’întensîicatîon faît que e travaî physîque ne dîsparaït pas voîre même s’accroït (travaî à a chaïne avec contrôe încorporé). De pus, es choîx de certaîns empoyeurs ou responsabes de ressources humaînes (refus de inancer es formatîons des pus âgés, (1) voonté d’îsoer es ancîens, pus syndîqués, etc. ) font que beaucoup de saarîés vîeîîssent sur es postes es pus durs tandîs que de jeunes opérateurs sont recrutés dans es ateîers es pus modernes.
(1) Durand J.-P. et Hatzfed N. (2002),La chaîne et le réseau. PeugeotSochaux, ambiances d’intérieur, Lausanne, Édîtîons Page Deux.
DOSSIER NUMÉRISATION DE L’ÉCONOMIE ET TRANSFORMATIONS DU TRAVAIL
Dans es servîces, ’înformatîsatîon et ’utîîsatîon de progîcîes permettent une poyvaence censée facîîter a gestîon du personne et a mobîîté. C’est e cas dans cette caîsse de a Mutuaîté socîae agrîcoe étudîée par (2) Serge Paugam : a structure en servîces (maadîe, vîeîesse, etc.) est rempacée par un système de guîchet unîque où chaque agent est censé être poyvaent. I en résute un sentîment de déquaîicatîon. Le traîtement des dossîers est déégué au système înformatîque et es agents voîent e travaî routînîer de saîsîe prendre une pace croîssante. Démunîs face aux demandes înattendues quî n’entrent pas dans es cadres prédé-inîs, es agents n’ont pus a satîsfactîon et a ierté de réussîr à démêer ces cas compexes, tandîs que a hîérarchîe împose comme prîncîpa crîtère d’évauatîon e nombre de dossîers traîtés. L’entraîde entre agents et a reconnaîssance récîproque des compétences acquîses à travers a cîrcuatîon înformee d’înformatîons au seîn du coectîf ne fonctîonnent pus.
L’întensîicatîon du travaî et a perte d’autonomîe du faît de ’automatîsatîon et de a numérîsatîon se manîfestent aussî dans ’actîvîté des caîssîères et des préparateurs de commandes. La numérîsatîon du travaî des caîssîères s’est d’abord traduîte par ’întroductîon des codes-barres permettant de scanner es prîx putôt que d’avoîr à es enregîstrer. Sî cette înnovatîon évîte un travaî répétîtîf de frappe, ee rend aussî possîbe une forte éévatîon des rendements : contrôe înformatîque de a productîvîté îndîvîduee, cacu au pus juste du nombre de caîssîères à chaque moment de a journée, augmentatîon du nombre de marchandîses manîpuées par heure, etc. Fînaement, a charge de travaî augmente et es empoyeurs prîvîégîent es temps partîes et es horaîres coupés. La seconde étape est ’întroductîon des caîsses automatîques dans es grandes surfaces. Les cîents scannent dîrectement eurs achats. Même sî e travaî est moîns physîque (moîns de port de charges), es caîssîères e jugent pus stressant car î faut contrô-(3) er pusîeurs caîsses en même temps . Comme dans ’îndustrîe, î y a passage de tâches de productîon à des tâches de surveîance, maîs îcî des cîents putôt que des machînes. Dans es deux cas, a numérîsatîon et ’automatîsatîon du travaî se sont traduîtes par une augmentatîon de ’întensîté et de a pénîbîîté du travaî,
(2) Paugam S. (2000),Le salarié de la précarité, Parîs, PUF. (3) Tîffon G. et Bernard S. (2014), « De ’automatîsatîon des caîsses à a recomposîtîon du travaî des caîssîères », dans Durand J.-P., Moatty F. et Tîffon G. (sous a dîr.),L’innovation dans le tra vail, Tououse, Octarès Édîtîons.
aors que es outîs utîîsés auraîent tout aussî bîen pu déboucher sur un enrîchîssement et un aégement des tâches. Cependant, e choîx a été faît d’utîîser es nouvees technoogîes pour augmenter a productîvîté putôt que pour améîorer es condîtîons de travaî.
On peut dîre a même chose de ’întroductîon de a commande vocae dans e travaî de préparatîon de (4) commandes au seîn des entrepôts ogîstîques : e préparateur préève e nombre de coîs commandés seon es înformatîons transmîses par ’întermédîaîre d’un casque quî dîffuse une voîx numérîque. I es vaîde dans un mîcro. Lorsque tous es coîs sont assem-bés, a commande vocae sîgnîie au préparateur sa « mîssîon termînée ». I peut aors envoyer vocaement ’ordre d’împressîon d’une étîquette qu’î coera sur sa paette après ’avoîr enveoppée d’un im pastîque. En enevant toute marge de manœuvre au préparateur, a commande vocae appauvrît son travaî et augmente e rîsque d’erreur ou de paette ma construîte, maîs accroït a productîvîté. La généraîsatîon de cette technîque relète donc a voonté d’augmenter a ren-tabîîté des enseîgnes, au détrîment des condîtîons de travaî, maîs aussî du servîce rendu aux magasîns. C’est un choîx stratégîque.
D’autres exempes montrent, à ’înverse, que a numérîsatîon peut aussî être ’occasîon d’enrîchîr e travaî. Dans ceuî en îbraîrîe, par exempe, depuîs a in des années 1980, ’întroductîon de ’outî înformatîque et une cîentèe socîaement pus dîversîiée ont changé es compétences requîses. I ne s’agît pus sîmpement de trouver un îvre dans e stock (c’est un ogîcîe quî s’en charge), maîs de jouer un rôe de conseî et d’anî-matîon auprès des cîents. Les vendeurs ont davantage a possîbîîté de mobîîser eur capîta cuture récemment acquîs et sont souvent des passîonnés de ecture quî ont paîsîr à partager eur centre d’întérêt. Pus récemment toutefoîs, dans un contexte de précarîté de ’empoî et de crîse de a îbraîrîe, es jeunes îbraîres ont întérîorîsé a précarîté de eur empoî. Le goût personne pour a ecture tend aors à céder a pace au sens du contact et de a vente parmî es quaîtés attendues d’un bon (5) vendeur .
(4) Gaborîeau D. (2016),Des usines à colis. Trajectoire ouvrière des entrepôts de la grande distribution, thèse pour ’obtentîon du doctorat en socîoogîe, Unîversîté Parîs 1. (5) Lebanc F. (2013), « Évoutîon des marqueurs de génératîon dans e domaîne des professîons », dans Burnay N., Ertu S. et Me-chîor J.-P. (sous a dîr. de),Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels, Louvaîn-a-Neuve, Academîa-L’Harmattan, p. 115-153.
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Pour de nombreuses autres actîvîtés înteectuees ou commercîaes (médecîns, radîoogues, archîtectes, chercheurs, journaîstes, dessînateurs, graphîstes, cartographes, traducteurs, etc.), es outîs numérîques et ’accès à ’înternet ont enrîchî et facîîté e travaî (accès aux înformatîons, prîse en charge de cacus rou-tînîers et compexes, mîse en reatîon, etc.). Toutefoîs, e statut de certaîns d’entre eux peut aussî être fragîîsé par es nouvees formes de mîse en concurrencevia dîverses pateformes et appîcatîonsweb, comme nous e verrons dans a dernîère partîe de ce texte.
L’usage des courriels et des modes de communication numériques au travail
I exîste peu d’études sur e sujet du faît de a nouveauté et de a rapîde transformatîon des pratîques et objets étudîés : courrîes, servîces de mînîmessages (SMS), réseaux socîaux numérîques, messagerîes înstantanées, etc. voîent eurs usages évouer et varîer (6) rapîdement. Nîcoas Juîen et Karîne Roudaut ont étudîé es usages socîaux de ces outîs par es saa-rîés d’une grande entreprîse de téécommunîcatîon (9 000 réponses à un questîonnaîre en îgne et vîngt entretîens semî-dîrectîfs avec des saarîés usagers de réseaux socîaux numérîques). Les auteurs observent une segmentatîon des usages et des contacts en fonc-tîon des outîs, quî sont îdentîiés comme servant des « mondes » dîfférents : Facebook pour es amîs, LînkedIn ou Vîadeo pour a carrîère, es réseaux înternes par obîgatîon et pour se tenîr au courant dans e travaî. Ces usages dîfférencîés sont souvent îés à a posîtîon dans ’entreprîse.
L’utîîsatîon des technoogîes de ’înformatîon et de a communîcatîon (TIC) pour parer du travaî, échanger des poînts de vue ou se donner des coups de maîn se faît d’autant pus facîement que des coectîfs stabes exîstent au préaabe. L’usage des courrîes ne se substîtue pas forcément aux échanges en tête-à-tête et découe souvent de ’întentîon de ne pas déranger es coègues. Le courrîe est aînsî partîcuîèrement utîîsé en pateau (openspace), ou orsque ’on saît que son înterocuteur rîsque d’être occupé. Toutefoîs,
(6) Juîen N. et Roudaut K., « Les usages des réseaux socîaux numérîques en entreprîse : des regîstres prîvés, et professîonnes... îndîvîduaîsés », înterventîon réaîsée dans e cadre de a journée d’étude sur es usages des réseaux socîaux en îgne organîsée par e groupement d’întérêt scîentîique en mars 2015.
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a norme de poyconnexîon permanente (permettant d’être dîsponîbe pour répondre sîmutanément sur dîfférents médîums de communîcatîon) sembe moîns (7) étrangère aux jeunes génératîons .
Dans son étude sur es chercheurs et îngénîeurs (8) d’EDF, Guîaume Tîffon remarque que es personnes înterrogées ont e sentîment de ne pus avoîr e temps de faîre eur travaî de recherche du faît de tâches pérî-phérîques envahîssantes (pus de a moîtîé du temps) : préparatîon des projets, constîtutîon des équîpes et éa-boratîon des partenarîats ; mîse au poînt des contrats et des cahîers des charges pour es tâches sous-traîtées ; vaorîsatîon de a recherche ; comptes rendus d’actîvîté et renseîgnement d’empoîs du temps partagés (a traça-bîîté des actîvîtés quî en découe peut parfoîs conduîre à înventer de fausses réunîons pour se préserver un peu de temps pour a recherche) ; fonctîons de coordînatîon et d’organîsatîon, etc.
L’înformatîsatîon et a numérîsatîon ont donné e sentîment trompeur que ’on pouvaît se passer de nom-breuses fonctîons support (dactyo, secrétaîre, assîstant, comptabe, gestîonnaîre…), aors même que es tâches îées à a traçabîîté, au contrôe, à ’organîsatîon et a coordînatîon du travaî augmentent. D’où e sentîment de ne pus se consacrer à son cœur de métîer. L’înlatîon des courrîes symboîse bîen cette évoutîon. Ee crée une angoîsse quî pousse certaîns à traîter eurs courrîes e (9) week-end, en vacances , maîs aussî en réunîon, pendant un coup de i, en donnant à manger e soîr à son enfant, de peur d’être débordés. Ces petîtes actîvîtés fractîonnées créent des mîcro-urgences, des tâches toujours en cours. Cea inît par înverser es prîorîtés : a tâche prîncîpae (faîre de a recherche) se trouve évîncée par es tâches annexes quî exîgent d’être traîtées en prîorîté.
Le travail dans les TIC : passion ou travail gratuit ?
L’hîstoîre de ’înformatîque et de ’înternet s’est construîte autour de deux tradîtîons antînomîques. La
(7) Datchary C. et Cornîet T. (2016), « Démêer ’écheveau de a communîcatîon au travaî », dans Martîn O. et Dagîra É. (sous a dîr. de),L’ordinaire d’internet. Le web dans nos pratiques et relations sociales, Parîs, Armand Coîn, p. 161-181. (8) Goussard L. et Tîffon G. (2013), « Travaîer en projets dans a R&D »,Temporalités, n° 18. (9) Feîo C. (2015), « Les stratégîes de déconnexîon des cadres équîpés en TIC mobîes»,Nouvelle Revue de Psychosociologie, n° 19, Tououse, édîtîons érès, p. 241-254.
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premîère – îssue des campus de recherche et de a vaeur unîversîtaîre de désîntéressement matérîe et de passîon de « a scîence pour a scîence » – vaorîse e travaî pour e paîsîr de ’înnovatîon en commun : e partage des connaîssances, a non-approprîatîon des bénéices inan-cîers et, pour certaîns, ’afirmatîon que toute découverte est coectîve et ne peut être attrîbuée à un seu. Cette tradîtîon a donné notamment naîssance au mouvement des ogîcîes îbres. À ’înverse, une autre tradîtîon – fondée sur ’îdée que toute înnovatîon quî n’est pas produîte îndustrîeement ne sert à rîen et que a prîse de rîsque par es învestîsseurs doît être récompensée – justîie a commercîaîsatîon à des ins ucratîves de brevets défendus par une armée d’avocats (y comprîs quand es découvertes ont été « empruntées » à des chercheurs moîns excusîfs sur a proprîété înteectuee de eurs îdées).
Les empoyeurs peuvent proiter de a passîon et de ’engagement des saarîés pour eur actîvîté ain d’obte-nîr un « travaî gratuît ». C’est par exempe e cas de programmateurs dans une petîte entreprîse de servîces (10) înternet : surchargés de travaî, îs accumuent es heures suppémentaîres non payées et doîvent, en pus, trouver e temps sur eurs oîsîrs de se former en perma-nence. Une consutante expîque : « On ne peut pas tout avoîr, avoîr un métîer quî est enrîchîssant [au sens de rémunérateur] et quî est passîonnant. Par exempe, î y a des journées où, du matîn au soîr, je ne voîs pas ’heure passer parce que ça me passîonne. » Les faîbes saaîres, es heures suppémentaîres non payées, ’absence de formatîons offertes par ’empoyeur, ’absence de syn-dîcats et de conventîons coectîves sont vus comme e « prîx à payer » pour faîre un travaî passîonnant.
Dans son étude sur es jeunes travaîeurs du numé-(11) rîque en Itaîe, Gennaro Iorîo montre comment e recours à ’autoentreprîse favorîse une forte mobîî-satîon en termes de compétences, de temps de travaî (notamment reatîonne et de formatîon) non payé, magré a précarîté économîque et es faîbes rémuné-ratîons. Au nom de ’autonomîe par rapport aux grosses structures bureaucratîques, de a satîsfactîon de faîre un travaî întéressant et à son compte, ces travaîeurs acceptent des condîtîons d’empoî et de rémunératîon médîocres. Le travaî devîent une in en soî et permet
(10) Vendramîn P. (2004),Le travail au singulier. Le lien social à l’épreuve de l’individualisation, Louvaîn-a-Neuve, Academîa-Bruyant/Parîs, L’Harmattan. (11) Iorîo G. (2016), « Between Work Fexîbîîty and Hîgher Educatîon »,Italian Journal of Sociology of Education, 8 (3), p. 56-75.
de justîier ’însécurîté économîque îée à a mîse en concurrence et a nécessaîre adaptatîon aux înnovatîons.
Un brouîage se produît dans a dîstînctîon entre travaî et hors-travaî. Une recherche sur a constructîon d’un jeu vîdéo en îgne par un groupe de passîonnés montre comment ce quî reevaît auparavant d’actîvîtés de oîsîr, se dérouant entre amîs au cours de soîrées et de week-ends festîfs, se transforme en actîvîtés à a foîs (12) udîques et professîonnees . Les réunîons pour amé-îorer es créatîons graphîques, e scénarîo, es dîfférents détaîs ou aternatîves sont coupées par des înterudes amusants quî favorîsent ’înspîratîon. La rémunératîon attendue provîent des ventes du jeu en îgne, maîs aussî de façon pus symboîque de a réputatîon et a bonne îmage que veuent donner es concepteurs de eur travaî soîgné et novateur. Une foîs une premîère versîon mîse en îgne, un usage actîf des médîas socîaux et d’autres ressources en îgne permettent à a foîs a promotîon commercîae (pubîcîté) et e recrutement des fans et followerspour partager eur expérîence, proposer des améîoratîons ou des ajouts. Un équîîbre orîgîna se crée entre travaî et oîsîrs, actîvîté îbre et contraînte, économîe coaboratîve et économîe marchande, pro-fessîonnaîsme et jeu.
(12) Bassettî C., Murgîa A. et Teî M. (2015), « Esprît udîque, créatîvîté et ‘free work’dans un jeu de rôe îndépendant »,Les Mondes du Travail, n° 16-17, Evry.
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Le capitalisme de plateforme
(13) Seon Patrîck Cîngoanî , e capîtaîsme de pa-teforme s’înscrît dans e déveoppement pus arge de a sous-traîtance et du travaî întérîmaîre, précaîre ou îndépendant que es nouvees technoogîes peuvent favorîser. Dans a contînuîté du sogan de « ’entreprîse sans usîne », a vaeur îmmatérîee des entreprîses s’accroït au détrîment de a vaeur manufacturîère, sous-traîtée dans es pays à bas coûts ou auprès de travaîeurs îndépendants. Les TIC favorîsent une segmentatîon des travaîeurs et une opacîicatîon de ’expoîtatîon. Le contrôe înformatîque par des ogîcîes permet au capîtaîsme de coordonner à son proit es efforts de travaîeurs îsoés nouveement (14) îndépendants .
Aux États-Unîs, on pare degig economy(éco-nomîe du « cachet ») ou detaskrabbit(travaî à a tâche). Cea touche aussî des travaîeurs quaîiés comme des traducteurs, des graphîstes, des correcteurs, des înformatîcîens… Par exempe, e sîte Amazon (15) Mechanîca Turk a été ancé en 2005 . C’est une pateformewebde « mîcrotravaî » quî vîse à faîre effectuer contre une faîbe rémunératîon des tâches que ne peuvent accompîr des robots, maîs quî peuvent être dématérîaîsées. I s’agît notamment d’anayser ou de produîre de ’înformatîon dans des domaînes où ’înteîgence artîicîee est encore trop peu perfor-mante, par exempe ’anayse du contenu d’îmages, a saîsîe de tîckets de caîsse scannés, a traductîon de iches produît…
Chacun devîent son empoyeur, îbre en théorîe, maîs subordonné économîquement. La questîon du « quand j’arrête de travaîer ? » n’est pus îée à a subordînatîon jurîdîque, maîs devîent un choîx que ’în-dîvîdu doît assumer avec ses conséquences (moîndre revenu). Sî cea reste encore peu déveoppé en France (800 000 autoentrepreneurs), ça ’est davantage dans es pays ango-saxons : 4,7 mîîons deselfemployed au Royaume-Unî en 2016, un tîers de a popuatîon actîve aux États-Unîs. C’est une forme de « travaî
(13) Cîngoanî P. (2016), « Ubérîsatîon, turc mécanîque, éco-nomîe à a demande : où va e capîtaîsme de pateforme ?»,The Conversation, août. (14) Des tâches faîtes avant par des saarîés de ’entreprîse, întégrés, sont coniées à des îndépendants sous-traîtés donc déîés es uns des autres. (15) Sur ce sîte, voîr ’artîce de Choé Rébîard, «Crowd work, microwork: ’avènement d’une socîété post-saarîae ? », p. 40.
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(16) à a demande », comme e contrat « zéro heure » au Royaume-Unî. Le travaî en cours de Sarah Abdenour et Sophîe (17) Bernard sur es chauffeurs d’Uber montre qu’î s’agît majorîtaîrement d’hommes, putôt jeunes. Ce n’est pas seuement e « goût de ’îndépendance » quî attîre es chauffeurs Uber, maîs a recherche d’un compé-ment de revenu (seue a moîtîé d’entre eux en tîrent eur revenu prîncîpa), surtout au début où es tarîfs étaîent pus éevés. Pour des chômeurs ou des précaîres, c’est souvent une possîbîîté de gagner sa vîe dans un contexte économîque défavorabe. Les jeunes îssus de ’îmmîgratîon (et à pus forte raîson es sans-papîers) peuvent aussî trouver à un moyen de contourner es dîscrîmînatîons rencontrées par aîeurs sur e marché de ’empoî. Sî ces chauffeurs vaorîsent ’autonomîe, e prestîge reatîf (bee voîture, costume) du métîer, îs découvrent vîte eur dépendance économîque par rapportà a pateforme, quî peut baîsser es tarîfs et durcîr es condîtîons d’utîîsatîon (déconnexîon des chauffeurs peu rentabes ou ayant de mauvaîses évauatîons par es cîents, împossîbîîté pour es chauffeurs de contrôer e choîx des courses, mîse en concurrence des chauffeurs, etc.). Beaucoup sont aors obîgés d’augmenter eur temps de travaî pour conserver eurs revenus. Par e bîaîs de forums înternet, d’actîons communes de manîfestatîons pubîques ou de déconnexîon tous en même temps de a pateforme, es chauffeurs VTC d’Uber ont cherché à résîster coectîvement.
Dans un autre secteur, ceuî des pateformes de servîce de brîcoage à domîcîe, es travaîeurs amateurs quî proposent eurs servîces sont de tous âges. Les résîstances coectîves sont presque înexîstantes. La note donnée par es cîents a un poîds împortant pour trouver des actîvîtés et rester connecté. I s’agît de nouvees formes d’expoîtatîon et de servîîté. Les travaîeurs sont très majorîtaîrement îssus des casses popuaîres, îs sont peu ou pas dîpômés, tandîs que es admînîstrateurs et es cîents appartîennent surtout aux casses supérîeures dîpômées. Certaînes pateformes organîsent des enchères
(16) C’est un type de contrat de travaî utra-lexîbe où e saa-rîé se tîent en permanence à a dîsposîtîon d’une entreprîse sans avoîr une garantîe de travaî. I exîste un peu partout dans e monde. Le phénomène a prîs de ’ampeur notamment au Royaume-Unî avec a crîse inancîère de 2008. La France connaït par exempe es contrats de vacatîon à ’unîversîté ou contrats « à a tâche » des correcteurs à domîcîe. (17) Présenté ors de a journée d’études « Le travaî à ’épreuve des pateformes numérîques », organîsée e 18 novembre 2016 à Nanterre par es aboratoîres LISE et IDHES.
DOSSIER NUMÉRISATION DE L’ÉCONOMIE ET TRANSFORMATIONS DU TRAVAIL
quî ont pour effet d’entraïner à a baîsse es tarîfs des travaîeurs et d’augmenter es exîgences par e bîaîs du pouvoîr de a notatîon (une seue très mauvaîse note peut remettre en cause ’actîvîté). Cette dépendance sans subordînatîon jurîdîque fragîîse fortement es travaîeurs de ces pateformes quî doîvent învestîr dans eur propre outî de travaî et eur formatîon et n’ont pas de protectîon socîae nî de garantîes équîvaentes à cees des saarîés.
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Les nouvees technoogîes permettent une coor-dînatîon à dîstance de travaîeurs îndépendants. Cette îndépendance reste théorîque, du faît de a dépendance économîque. Toutefoîs, ces formes restent encore margî-naes par rapport au saarîat. Le nombre d’îndépendants
Quesions ?
n’a pas augmenté ces trente dernîères années. Les îndépendants tradîtîonnes (agrîcuteurs, commerçants, artîsans) sont en net recu, maîs e déveoppement des « nouveaux îndépendants » ne compense pas cette baîsse d’effectîfs. Les débats sur ’« ubérîsatîon » ne sont-îs donc qu’un effet de oupe « médîatîque » ou une vérîtabe antîcîpatîon de ’avenîr du travaî ?
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17/10/2016 10:53
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