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Démocratie.com

De
306 pages
Sans tomber dans un scepticisme stérile, Démocratie.com critique les discours techno-utopiques des penseurs des nouveaux médias et des militants pour le libre accès. Astra Taylor rappelle que la démocratie n’est pas une émanation directe des technologies et que pour faire d’internet une véritable plateforme populaire, il faut créer les conditions d’une culture démocratique durable.
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© Lux Éditeur, 2014
www.luxediteur.com
© Astra Taylor, 2014
Titre original: The People’s Platform: Taking Back Power and Culture in the Digital Age, Metropolitan Books, New York
Image de la couverture: derrrek/Getty Image
Dépôt légal: 4e trimestre 2014
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN Papier: 978-2-89596-190-1
ISBN ePub: 978-2-89596-675-3
ISBN PDF: 978-2-89596-875-7
Ouvrage publié avec le concours du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme national de traduction pour l’édition et du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.

Avant-propos

QUAND J’AVAIS 12 ANS, pendant que la plupart de mes camarades jouaient dehors, je m’installais au salon pour travailler à la création de mon propre magazine. Obsédée par les droits des animaux et l’environnement, j’imaginais mon journal comme un antidote maison à la culture d’entreprise, un lieu où d’autres enfants pourraient découvrir les vérités que leur cachaient les dessins animés du samedi matin, les films à gros budget et les publicités pour McDonnald’s. Pressant mes amis d’y participer (je sais qu’il est difficile de croire que j’en avais!), je le mettais en forme avec un logiciel de PAO et profitais, ravie, du fait que le père d’un de mes camarades était gérant d’un centre de reprographie, ce qui nous permettait de faire imprimer nos exemplaires à bas prix. Tous les deux mois, mes parents m’emmenaient faire la tournée de la poignée de librairies et de coopératives d’alimentation que comptait Athens, en Géorgie. Je tentais, non sans insistance, de convaincre leurs propriétaires de prendre des exemplaires du dernier numéro, persuadée que le monde changerait si mon cri du cœur était entendu par suffisamment de jeunes gens.

Voilà une bien étrange façon de vivre sa préadolescence! Mais toute aussi incroyable me semble aujourd’hui l’ampleur de ce que j’ai eu à faire pour atteindre mon lectorat une fois les articles rédigés et édités. C’était pourtant ainsi que les choses se passaient au début des années 1990: le moindre exemplaire comptait, que je l’aie donné à un ami, distribué au coin de la rue, mis en dépôt dans un commerce local ou expédié par la poste à l’un des précieux abonnés que j’avais réussi à recruter – quelques dizaines de personnes tout au plus. Néanmoins, ayant accès à un ordinateur, à une imprimante et à de gros photocopieurs professionnels, j’avais la tâche plutôt facile en comparaison de ceux qui avaient emprunté la même voie quelques décennies plus tôt: un organisateur politique d’expérience m’a raconté comment lui et ses camarades avaient dû suer sang et eau, au début des années 1960, pour amasser les fonds nécessaires à l’achat d’un duplicateur à alcool.

À l’époque où je travaillais sur mon magazine, je n’avais qu’une vague idée de l’existence d’internet. De nos jours, tout adolescent qui a quelque chose à dire peut, en effleurant une touche de son smartphone, rejoindre un public beaucoup plus vaste que l’ensemble du lectorat que j’ai pu attirer en deux ans d’autoédition. Les nouvelles technologies ont ouvert de nouvelles avenues, autrefois inimaginables, à l’expression de soi et à la transmission de l’information. Il devient chaque année plus facile de faire circuler ses idées.

À bien des égards, mon travail actuel de cinéaste indépendante répond à la même motivation que mon passe-temps de jeunesse, soit une insatisfaction à l’endroit des grands médias. Ces derniers ignorent une foule de sujets qui me préoccupent et taisent autant de faits qui mériteraient d’être portés au grand jour. C’est pour combler ce vide que j’ai attrapé une caméra, j’ai produit ou réalisé divers documentaires traitant de la justice sociale et, en deux occasions, de la philosophie. En parallèle, j’ai écrit des articles et des essais pour la presse indépendante, où j’abordais des thèmes comme les droits des personnes handicapées et l’école alternative. À l’automne 2011, quand le mouvement Occupy Wall Street a pris son envol, je suis devenue l’une des coéditrices de son journal, intitulé Occupy! Gazette. Diffusés gratuitement sur le web ou en papier, ses cinq numéros ont paru grâce au financement participatif.

Bref, je devrais être la première à applaudir la prétendue révolution qu’a déclenchée la généralisation d’internet. On a salué cette mutation numérique, y voyant un formidable vecteur d’égalité d’accès à la culture et de démocratisation des outils de création et de diffusion, qu’elle a retirés des mains d’institutions et d’acteurs bien établis. Grâce à son architecture remarquable, internet a doté la création et la communication de moyens sans précédent. Désormais, chacun est son propre diffuseur. Nous ne sommes plus des consommateurs passifs, mais des producteurs actifs. Contrairement à la radio et à la télévision, voire au disque et au livre, dont les modes de transmission, à sens unique, vont du haut vers le bas, ce média permet enfin à tout le monde de faire entendre sa voix.

Tout cela me remplit d’enthousiasme. Pendant des décennies, des progressistes comme moi ont dénoncé la culture de masse et les grands médias. Dès 1944, année où Max Horkheimer et Theodor Adorno ont publié leur influent essai intitulé «La production industrielle de biens culturels. Raison et mystification des masses[1]», nombre d’observateurs inquiets ont tenté d’attirer l’attention sur les puissants intérêts économiques qui, dans leur quête du profit, faussent la culture et bafouent la démocratie.

Néanmoins, tandis que les héritiers de cette tradition critique continuent de s’inquiéter de la marchandisation et de la concentration des médias, un courant contraire affirme que larévolution médiatique induite par internet a rendu ces réflexions caduques. Dans un univers numérique, le nombre de canaux est, en théorie, infini, si bien que personne ne peut plus dicter à personne ce qu’il doit consommer. En dernière analyse, c’est nous qui sommes les décideurs, qui présidons à nos destinées médiatiques, qui choisissons ce que nous regardons, qui cherchons et cliquons là où nous le voulons, plutôt que d’être à la merci des cabales menées par les chefs d’entreprise.

Grâce à internet, pense-t-on, les traditionnels gardiens du savoir tomberont de leur piédestal et les intermédiaires se désagrégeront. Les tenants de cette nouvelle orthodoxie envisagent le web comme une sorte de Robin des Bois qui vole aux puissants leur auditoire et leur influence pour la donner aux gens ordinaires. Les technologies du réseau placent professionnels et amateurs sur un pied d’égalité, allant jusqu’à conférer un avantage aux seconds. Artistes et écrivains peuvent maintenant prospérer sans soutien institutionnel, toucher leur public directement. Un âge d’or du partage et de la collaboration s’annonce, basé sur le modèle de Wikipédia et des logiciels libres.

À bien des égards, il s’agit là du monde dont nous rêvions. Alors, où est le piège? Sous certains aspects fondamentaux, les postulats habituels sur les effets inévitables d’internet nous ont induits en erreur. Les nouvelles technologies ont certes éliminé des obstacles à l’accessibilité, mais, comme nous le verrons, la démocratie culturelle est loin de s’être concrétisée. Même si une connexion internet permet à quiconque de s’exprimer en ligne, nos mégaphones ne diffusent pas tous nos messages à volume égal. Certains d’entre nous sont suivis, et d’autres les suivent. Comme devrait le savoir toute personne disposant d’un compte de courrier électronique, internet n’a rien d’un paradis égalitaire ou non commercial, et ce, même si l’on fait abstraction des sites pornographiques ou marchands.

Nombre d’observateurs ont annoncé qu’internet allait transformer la production et la diffusion de la culture, bouleversant au passage la distribution du pouvoir. Afin de comprendre pourquoi les plus idéalistes de ces prédictions ne se sont pas accomplies, il faudrait porter un regard critique sur l’état actuel du système médiatique, anticiper l’avenir et reconnaître les forces, en particulier économiques, qui façonnent l’élaboration et la mise en œuvre des technologies. Mais on préfère porter aux nues ce que ces nouveaux outils rendent possible en théorie, les changements hypothétiques qu’ils pourraient susciter.

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*   *

Tenir un discours critique sur les changements technologiques et culturels requiert une certaine prudence. Les commentateurs se partagent généralement en deux camps, celui des apologistes du progrès à tout prix et celui des prophètes de malheur, qui condamnent l’innovation en pleurant tout ce qu’elle est appelée à faire disparaître. Cette polarisation ne date pas d’hier. En 1829, à une époque où la «suppression de l’espace et du temps» induite par les progrès en matière de transport et de télégraphie enthousiasmait toute une génération, Thomas Carlyle, homme de lettres parmi les plus irascibles et estimés de l’ère victorienne, publiait un réquisitoire sans appel contre ce qu’il qualifiait d’«âge du machinisme».

Carlyle s’y indignait de l’omniprésence des nouveaux engins qui, en faisant travailler les humains plus vite ou en les remplaçant carrément, se substituaient à des techniques ancestrales ayant fait leurs preuves: «Nous faisons la guerre à la rude Nature; et, par nos engins irrésistibles, nous en sortons toujours victorieux, et chargés de dépouilles.» Ces dépouilles, observait-il non sans inquiétude, n’étaient toutefois pas réparties équitablement. Pendant que les uns conquéraient les plus hauts sommets, les autres mordaient la poussière. La richesse, écrivait-il, «s’est de plus en plus accrue, et s’est en même temps de plus en plus amoncelée en masses, altérant étrangement les relations anciennes, et augmentant la distance entre le riche et le pauvre». Plus préoccupant encore, le machinisme envahissait l’âme. «Ce n’est pas l’extérieur et le physique seulement qui sont régis par le machinisme, mais aussi l’intérieur et le spirituel», constatait-il. «Les hommes sont devenus mécaniques d’esprit, de cœur, aussi bien que de main», un changement qui, à ses yeux, n’apportait rien de bon à l’être humain[2].

Deux ans plus tard, Timothy Walker, jeune américain qui ferait carrière en droit, publiait une réplique cinglante, intitulée «Defense of Mechanical Philosophy». Là où Carlyle craignait que le machinisme ne refasse la société à son image, Walker se réjouissait de cette mutation, qualifiant Carlyle de mystique fumeux. Aux yeux de cet avocat, le machinisme ne causait aucun dommage et n’apportait que des bienfaits. Là où des montagnes faisaient obstacle, la machine les aplanissait; là où l’océan séparait les terres, la machine les franchissait. «Le cheval doit être déharnaché, car il est trop lent; le bœuf doit être dételé, car il est trop faible. L’homme doit confier ses corvées aux machines, qu’il n’aura plus qu’à surveiller, content de lui-même.» En quoi tout cela pouvait-il être néfaste? se demandait Walker.

Carlyle, observait Walker, craignait «que l’esprit ne soit assujetti aux lois de la matière; que la science physique ne croisse sur les ruines de notre nature spirituelle; que, dans notre engouement pour le machinisme, nous ne devenions nous-mêmes des machines». Pour le jeune juriste, au contraire, les machines étaient vouées à libérer l’esprit humain en affranchissant le corps du labeur quotidien, permettant ainsi à tous de devenir «des philosophes, des poètes et de fervents dilettantes». Les «nombreuses» personnes ayant perdu leur emploi par effet des changements technologiques ne subissaient qu’un «inconvénient passager», simple faux pas du machinisme dans sa «marche triomphale», affirmait Walker.

De nos jours, la plupart des discours traitant des conséquences des technologies sur la culture, la démocratie et le travail font écho aux sentiments et aux intuitions de Carlyle ou de Walker. Un antagonisme binaire oppose invariablement techno-optimistes et technosceptiques. Le bouleversement numérique va-t-il libérer ou enchaîner l’humanité? Les nouvelles techniques de communication vont-elles enflammer l’imagination ou engourdir les sens? Les médias sociaux vont-ils favoriser la constitution de communautés ou accentuer l’isolement? Vont-ils renforcer nos facultés intellectuelles ou compromettre nos capacités réflexives? Vont-ils faire de nous de meilleurs citoyens ou des consommateurs encore plus frénétiques? Sommes-nous devenus un peuple de butineurs en quête d’incessantes stimulations superficielles, ou nous transformons-nous en virtuoses de l’esprit de synthèse et du multitâche, plus intelligents que jamais? Les chômeurs ayant perdu leur place en raison des évolutions technologiques méritent-ils notre sympathie ou notre mépris («s’adapter ou mourir», dit-on)? En bref, une utopie pointe-t-elle à l’horizon ou est-ce une dystopie qui nous attend au virage?

Certes importantes, ces questions tendent à attribuer à la technologie un rôle trop central, prêtant du pouvoir aux outils tout en évitant l’épineux problème des structures sociales dans lesquelles technologie et utilisateurs s’inscrivent. L’engouement actuel des chercheurs pour les effets du numérique sur le cerveau (y a-t-il diminution de l’attention? les jeux vidéo sont-ils bénéfiques à la coordination des mouvements et les réflexes? y a-t-il des risques de dépendance à la communication constante? Google nous rend-il tous idiots? etc.) offre un bon exemple de ce déséquilibre. On ignore ainsi les forces du marché qui, pour satisfaire leurs impératifs commerciaux, cherchent à stimuler la consommation médiatique et encouragent un usage compulsif d’internet.

Il existe néanmoins un élément sur lequel enthousiastes et alarmistes s’entendent: nous vivons actuellement une rupture profonde, une situation tout à fait inédite. Tous les liens avec le passé ont éclaté sous les pressions de la puissance du réseau, de la prolifération des smartphones, des tablettes numériques et des Google Glass, devant l’expansion des mégadonnées (Big Data) et l’avènement de l’abondance numérique. Qu’on s’en réjouisse ou non, les médias sociaux et les mèmes refaçonnent la réalité. Je considère cependant que ce nouveau monde prend forme autant dans la continuité que dans le changement, pour le meilleur et pour le pire.

Une bonne partie des problèmes qui affligeaient les médias avant la généralisation d’internet (concentration, centralisation, marchandisation) ont persisté dans la sphère numérique et ne sont pas en voie de se résorber. Loin de résoudre les contradictions entre art et commerce, les technologies des réseaux rendent la marchandisation à la fois moins visible et plus omniprésente. Au lieu de combler le fossé qui sépare les succès et les flops, les vedettes et le commun des mortels, internet l’élargit en érodant l’espace intermédiaire entre le très populaire et le pratiquement inconnu. Et dans cette économie du web où les plus forts raflent la mise, rien ne garantit que les rares personnes qui auront la chance de réussir se démarqueront davantage par leur diversité, leur authenticité et leur respectabilité que celles qui prospéraient dans l’ancien système.

Malgré les formidables opportunités qu’offre internet, on n’assiste pas à une démocratisation de l’accès à la culture, mais plutôt à sa réorganisation, avec de nouveaux gagnants et de nouveaux perdants. Aux magnats de Hollywood se sont substitués (ou, pour être plus précis, se sont ajoutés) ceux de la Silicon Valley. La pression qui pousse à plaire à un public toujours plus large, à faire sensation, à accéder rapidement à la célébrité, à s’attirer le soutien financier d’entreprises, est encore plus forte sur internet, où peut être comptabilisé chaque clic, explorée chaque donnée, commercialisée chaque opinion. En ligne, l’originalité et la profondeur nuisent au profit: on y fait fortune à la vitesse de l’éclair en agrégeant des contenus produits par d’autres, et c’est ainsi qu’on attire l’attention des internautes et les revenus publicitaires qui les accompagnent.

L’industrie de la publicité est d’ailleurs plus florissante que jamais. Dans un monde où le travail créatif perd de sa valeur, où la culture est «gratuite» et où des domaines comme le journalisme sont en crise, la manne publicitaire est vitale pour l’économie numérique, une situation qu’on tend à ignorer. De plus, les constantes mises à niveau des appareils, des systèmes d’exploitation et des sites web, le recours croissant aux écosystèmes fermés et à l’informatique en nuage (cloud computing), la progression des algorithmes et de l’automation jusqu’aux moindres recoins de nos vies, la tendance au filtrage et à la personnalisation, le manque de diversité, les violations de la vie privée, toutes ces innovations obéissent essentiellement à des motifs commerciaux. Le pouvoir des grandes sociétés et la quête du profit jouent un rôle aussi important dans les nouveaux médias que dans les médias traditionnels. Envisagé sous un certain angle, cet ordre nouveau présente des ressemblances suspectes avec l’ancien.

En fait, l’expression «nouveaux médias» n’est pas vraiment adéquate, car elle laisse entendre que les vieux médias sont en voie d’extinction, parvenus au terme de quelque processus naturel d’évolution. Loin de connaître un sort comparable à celui des dinosaures, les médias traditionnels vivent plutôt une période d’adaptation. Anciens et nouveaux médias ne forment pas deux univers distincts: ils s’inscrivent dans un écosystème culturel complexe qui englobe l’analogique et le numérique, les lieux physiques et le cyberespace, les objets matériels et leurs copies numériques, les êtres de chair et leurs avatars.

Dans cet écosystème, contrairement à ce qu’ont répété à satiété de nombreux auteurs ayant traité d’internet depuis la popularisation du terme «cyberespace», ce qui se trouve en ligne n’est pas indépendant de ce qui ne s’y trouve pas[3]. Vous lisez peut-être ce livre dans sa version papier, ou encore à l’écran – un écran intégré à un dispositif constitué de plastique, de métaux et de silicium dont l’existence même fait voler en éclats l’illusion d’un échange purement immatériel. Tous les bits finissent par s’accoler à des atomes; même l’information doit être transportée par un support matériel.

Je ne conteste pas la nature transformatrice d’internet, mais je considère que le réseau est en place depuis assez longtemps pour faire l’objet d’un questionnement sérieux. Fort heureusement, une telle réflexion semble s’être amorcée. Pendant que j’écrivais ce livre, le débat public sur internet et les nouvelles technologies a pris un tournant décisif[4]. On a mis au jour une vaste infrastructure internationale de surveillance, des pratiques commerciales anticoncurrentielles, la surexploitation des travailleurs de l’électronique et d’obscures activités de lobbying auxquelles se livrent certaines firmes. Aux États-Unis comme ailleurs, ces révélations ont incité des intellectuels, des commentateurs, des militants et même des représentants gouvernementaux à surveiller plus attentivement les grandes sociétés du domaine technologique[5].

On commence à admettre que les poncifs émanant de la Silicon Valley, comme cette prétention à «changer le monde» qu’affichent certaines firmes ou le «Don’t Be Evil» (Ne soyez pas malveillants) de Google, ne suffisent pas à garantir le bon comportement des plus grandes entreprises de la planète. À ces révélations troublantes et à nos autres désillusions, nous devons cependant nous garder de réagir avec cynisme et résignation: ce dont nous avons besoin, c’est d’une analyse lucide et rigoureuse des obstacles qui ont freiné les changements bénéfiques qu’internet était censé apporter.

Avant tout, il nous faut réexaminer les modes d’exercice du pouvoir dans un monde où ne prédomine plus la diffusion unidirectionnelle à grande échelle. Sous l’ancien régime médiatique, il était facile de blâmer les cadres de la télévision, les rédacteurs en chef des quotidiens et même les éditeurs de livres pour la façon dont ils modelaient le paysage culturel et social du haut de leur tour d’ivoire. À l’ère des réseaux, la situation est beaucoup plus ambiguë. Avec sa condamnation désinvolte des élites et sa propension à tenir un discours révolutionnaire, la pensée des nouveaux médias brille d’un lustre progressiste: la démocratie (vaguement définie) prendrait forme grâce au «partage», à la «collaboration», à l’«innovation» et au «bouleversement des habitudes».

En fait, la richesse et le pouvoir sont accaparés par ceux-là mêmes qui possèdent les plateformes sur lesquelles nous créons, consommons et entrons en relation. Les entreprises qui fournissent ces outils et des services connexes sont en train de devenir les Disney de l’ère numérique, des monolithes assoiffés de profits, redevables à leurs seuls actionnaires (et non à leurs utilisateurs), plus influents, omniprésents et intégrés à nos vies quotidiennes que ne l’aura jamais été Mickey Mouse. À ce titre, elles font peser un vaste ensemble de nouvelles menaces sur la vitalité de la culture.

Actuellement, nous sommes plutôt mal outillés pour engager une réflexion approfondie sur ces enjeux. Notre désorientation tient en partie au fait que nous avons adopté le langage et les idées des cadres de la Silicon Valley et des nouveaux médias qui promeuvent leurs intérêts. Ces acteurs anticipent l’émergence d’un marché d’idées alimenté par les sociétés à but lucratif qui fournissent les plateformes permettant à tout un chacun de s’exprimer de façon créative, et grâce auxquelles les plus méritants et les plus populaires connaissent le succès.

On nous parle d’ouverture, de transparence, de participation, ces notions qui définissent nos idéaux les plus nobles, notre conception de ce qui serait bénéfique et souhaitable pour les médias à l’ère des réseaux. Mais ces idéaux ne peuvent suffire à bâtir une culture numérique durable et démocratique. L’ouverture, en particulier, n’est pas nécessairement progressiste. Bien qu’internet offre une tribune à de nombreuses voix, son ouverture reflète (voire amplifie) autant l’injustice qu’elle la combat.

En rédigeant ce livre, j’ai fait tout mon possible pour éviter la lecture manichéenne selon laquelle la technologie sauverait l’humanité ou la mènerait à sa perte, nous rendrait soit intelligents, soit stupides. La réalité est plus subtile: à elle seule, la technologie ne peut induire la transformation culturelle attendue. Nous devons d’abord nous intéresser aux forces sociales et économiques qui lui sont sous-jacentes, puis agir. Dès lors, nous pourrons actualiser les possibilités sans précédent qu’offre internet et commencer à concrétiser l’idéal d’une culture plus inclusive et plus équitable. Pour qu’internet puisse être une véritable plateforme du peuple, nous devrons faire le nécessaire pour qu’il le devienne.

Chapitre 1

Le royaume du paysan

JE ME SUIS INSTALLÉE à New York en 1999, juste à temps pour voir le rêve du «.com» se briser. J’ai vu des start-ups en vue vider leurs spacieux lofts, j’ai assisté à des pots de licenciement où fournisseurs de contenu, concepteurs et gestionnaires se retrouvaient pour une dernière soirée festive. Bien que j’aie à peine ressenti les contrecoups économiques de l’éclatement de la bulle internet, je sais que beaucoup de monde a été secoué. À San Francisco, la hausse des loyers liée au boom économique avait chassé les pauvres, les petits salariés et ceux vivant modestement de par leur choix de se consacrer à l’engagement social ou à l’expérimentation créative. Presque du jour au lendemain, les firmes de nouvelles technologies se sont volatilisées, laissant bureaux et appartements de luxe vacants, abandonnant une ville et une population qui s’étaient montrées très accommodantes à leur égard. On estime que 450 000 emplois ont été perdus dans la seule région de la baie de San Francisco[1].

Comme l’a souligné l’économiste Doug Henwood, l’époque de la bulle internet est aujourd’hui touchée d’une sorte d’amnésie collective, comme si son souvenir restait brouillé par une sorte de gueule de bois persistante. Cela paraît tellement loin: avant que la tragédie ne frappe Lower Manhattan, avant les guerres d’Afghanistan et d’Irak, avant la présidence de George W. Bush et celle de Barack Obama, avant la grande crise financière. Quand – chose rare – on se tourne vers cet épisode du passé, c’est pour le dénigrer, embarrassé par cette anomalie, ce rejeton de l’exubérance irrationnelle et de l’excès. On met cette aberration sur le compte de la folie collective (stratégies d’affaires délirantes, utopisme grandiloquent, fièvre des marchés boursiers). Jamais on n’y voit «un phénomène surgi tout droit des entrailles de la machine économique américaine», pour reprendre les mots de Henwood[2].

Au moment du boom, toutefois, un mythe très répandu voulait que l’ensemble du système ait changé pour de bon. «L’innovation technologique», s’émerveillait alors Alan Greenspan, avait ouvert une nouvelle période de productivité et de croissance «qu’on ne [pouvait] assimiler à un simple phénomène cyclique ou à une anomalie statistique», car il s’agissait d’une «mutation en profondeur, toujours en cours, de notre économie[3]». Tout le monde allait devenir plus riche, et pour toujours. Les merveilles de l’informatique signifiaient une explosion de la productivité, une multiplication des emplois et la fin des récessions. Ensemble, internet et l’introduction des start-ups en Bourse avaient aboli les hiérarchies. Le métier de programmeur était en vogue et l’information avait désormais plus d’importance que la matière (le bit avait triomphé de l’atome, se plaisaient à dire les laudateurs de la cyberéconomie). Une nouvelle économie était en train de voir le jour. (Dans les faits, les inégalités de revenu se creusaient: les plus riches s’enrichissaient alors que la plupart des travailleurs américains voyaient leurs salaires stagner à des niveaux inférieurs aux normes des années 1970[4].)

En dépit de tout ce battage, la nouvelle économie n’était pas si novatrice qu’elle en avait l’air. À quelques exceptions près, les sociétés internet qui alimentaient cette ferveur de la fin des années 1990 s’occupaient avant tout de mettre en ligne des contenus provenant du monde réel ou d’acheter et vendre des biens plutôt banals comme de la nourriture pour chats ou des couches pour bébé, le tout incitant les internautes à se comporter comme des consommateurs ordinaires. Des changements législatifs et un emballement croissant du public pour l’investissement à haut risque ont fait gonfler les sommes affectées aux fonds de capital-risque, qui sont passées de 12 milliards de dollars en 1996 à 106 milliards en 2000, ce qui a permis à beaucoup de projets normalement voués à l’échec de faire leur chemin, alimentés par la spéculation. Des fonds massifs ont été alloués à des entreprises dont les missions se recoupaient: de multiples sites de vente de jouets, de produits de beauté ou d’articles de quincaillerie ont ainsi vu le jour, et la plupart d’entre eux ont été un fiasco. À l’exception notable d’anomalies comme Amazon et eBay, le commerce en ligne n’a pas répondu aux attentes démesurées qu’on entretenait à son endroit. Le web a été déclaré zone incultivable et les investissements se sont taris, mais pas avant que bon nombre de sociétés de capital-risque et de cadres en aient largement profité, empochant de généreuses commissions sur les introductions en Bourse et exerçant leurs options avant que la valeur des actions ne dégringole[5]. Malgré l’effondrement de la nouvelle économie, l’expérience a préparé le terrain pour une deuxième bulle et a consolidé les rapports entre technologies et marché qui structurent aujourd’hui la vie numérique des internautes.

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