//img.uscri.be/pth/1b91d6ed07081662d945de4637bb7f6a7e399aca
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,46 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

DEMON (DU) DE SOCRATE

De
352 pages
Cet ouvrage reflète un moment décisif de l'histoire de la psychiatrie. L. F. Lélut s'attacha sous couvert clinique à dénoncer le mythe du Grand Homme et à proclamer l'égalité des droits dans l'aliénation. Dans un style vif et vigoureux, il évoque " les superbes défenseurs de l'inaliénabilité des grands hommes ". La réédition de cette œuvre est importante à une époque où la psychiatrie est condamnée par ses orientations socio-économiques à fonctionner à deux, trois ou quatre vitesses.
Voir plus Voir moins

DU DÉMON DE SOCRATE

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir.

Dernières parutions

L'instinct et l'inconscient, W. H. R. RIVERS, 1999. Hallucinations et déUre, Henri EY, 1999. La confusion mentale primitive, Philippe CHASLIN, 1999. La réception de Freud en France avant 1900, André BOLZINGER, 1999. Récits de vie et crises d'existence, Adolfo FERNANDEZ-ZOÏLA, 1999. Psychanalyste, où es-tu ?, Georges FAVEZ, 1999. Psychopathologie psychanalytique de l'enfant, Jean-Louis LANG, 1999. La figure de l'autre, étranger, en psychopathologie clinique, Zhor BENCHEMSI,Jacques FORTINEAU,Roland BEAUROY(eds), 1999. De lafoUe, Etienne GEORGET, 1999. Les mariées sont toujours belles, Robert Michel PALEM, 1999. LafoUe hystérique, A. MAIRET, E SALAGER, 1999. Suicides et crimes étranges, MOREAUDE TOURS, 2000. Les altérations de la personnalité, A. BINET, 2000. Chagrins d'amour et psychoses, C PASCAL, 2000.

Louis Francisque LÉLUT

DU DÉMON

DE SaCRA TE

Spécimen d'une application de la Science Psychologique à celle de l'histoire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9195-2

BREFS PROPOS ÉDITORIAUX
Tutto it mondo è fetto come la nostre famiglia (ARLEQUINO)

Né et mort à Gy (1804-1879) LOUISFRANCISQUE LÉLUT fut médecin de Bicêtre, puis de la Salpêtrière (1840) et de la prison de la Roquette. Académicien de médecine en 1864, il l'était déjà - depuis 1844 - à la section des Sciences morales et politiques de l'Institut de France. Car cet « aliéniste» était aussi un philosophe. Il fut encore un politique, Député à la Constituante de 48, puis de l'Assemblée et du Corps législatif, en 52 et 57 « opportuniste », rallié au nouveau bonapartisme, il occupa de hautes fonctions au Conseil d'Hygiène Publique de l'éducation. Cet homme, bien en cour dans 1'« Établissement», n'en fut pas moins un fauteur de scandale, tout en sachant préserver ses arrières... Pour reprendre un mot de PIERRE MORELsur ULYSSE TRÉLAT(contemporain anarchiste de LÉLUT), il fut d'un même tenant, « citoyen contestataire et psychiatre orthodoxe »... Mais LÉLUT, lui, s'avançait masqué. Lélut « traditionaliste» (catholique affiché, bien votant si ce n'est bien pensant) s'attaqua sous couvert clinique à dénoncer le mythe du Grand Homme et à proclamer l'égalité des droits dans l' aliénation. Voilà qui paraît beaucoup plus important que de savoir s'il avait une vision « réductionniste » du génie, ou de ce qu'il pouvait dire (ce qui fit couler encore plus d'encre que le traité du pseudoARISTOTE sur l'Homme de génie et la mélancolie) du rapport du génie et de la «folie ». LÉLUT souffrit viscéralement que son Maître LAROMIGUIERE lui demandât: «Est-ce qu'en écrivant votre ouvrage, en y approchant du grand homme qui en fait le sujet, ces pauvres esprits dégradés que vous traitez dans vos hospices, la plume ne vous a pas tremblé dans la main?

Est-ce que vous ne vous êtes pas demandé quelquefois qui était l'halluciné, de vous ou du maître de tout philosophe? ». .. Dans un style vif, vigoureux, impeccable, LÉL UT lorsqu'il évoque «les superbes défenseurs de l'inaliénabilité des grands hommes », apostrophe les « barons de la pensée », fixés à l'archaïsme d'une époque

surannée « où l'on s'imaginait que l'espèce humaine se
divise naturellement en deux classes, celle des serviteurs, de la plèbe, pour laquelle tous les maux, et au premier rang la folie, seraient soigneusement réservés». Hélas! «il est bien malheureux pour les grands esprits et les maîtres, que tous les esprits sont de la même famille, exposés à extravaguer. .. Aussi peut-on parfaitement conclure des humbles folies des valets aux superbes folies des maîtres» ... Et d'insister: « à côté de ses misérables que vous croyez si différents de vous, si inférieur à vous dans leur âme et jusque dans ses troubles qu'en un mot vous ne daignez pas les admettre à légalité, même dans la folie, nos asiles en contiennent d'autres et en quantité qui sont de
votre sang et de votre rang.
»

Voilà, comme on dit, qui est «envoyé». Bien évidemment, ni ses contemporains, ni ses successeurs n' y ont rien compris, du dévot FLOURENS au laïque TOULOUSE, our n'y voir qu'un sacrilège contre le Saint p Esprit. .. À l'aube du XXe siècle (qui débutera en 2001), et vu l'état socio-économique où se trouve réduite la psychiatrie à deux, trois, quatre vitesses, (quand elle n'est en panne de moyens publics), il nous a paru important de rééditer ce livre politique (du grec «polis») autant que psychiatrique. Pour une discussion psychopathologique «pure », voire psychohistorique, des «hyper-endophasies », et autres « extases », nous en laisseront l'examen pour une autre occasion. J.C.

PRÉFACE
DE LA DEIJXI~ME ÉIlITION.

-----

Lorsque je pl1bliai, il y a vingt ans, Je livre dont je donne ici une seconde édition, il y a deux choses que je ne mettais pas plus en doute l'une que l'autre: la première, que sur le sujet de ce livre, la démonstration et l'explication d'u fail du Démort de Socrate, j'avais trouvé et je disais la "Vérité; la seconde, que cette vér.jté, telle que je l'exposais, et avec son cortége de preu ves', ne pouvait manquer d'apparaître à tous aussi claire, aussi éclatante, qu'elle m?était apparue à moi-même. La . première de ces persuasions est encore, et plus que jamais, la Inienne, et cette préface a pour objet d'en témojgner une fois de pIns. Quant à la seconde, elle COIlstituait, je l'avoue, une illusion bien naïve, et que je n'ai pas tardé à perdre. Quel était, en effet, le but de l'ouvrage qll'on va

6

PRÉFACE

lire, ou, pour quelques lecteurs pC1]t-être, relire? Ce but, c'élait d'abord et d'une rnanière générale de mOlltrer qu'il est te] état de }'esprit, qui peut durer tOl1teIJDevie, dans lequel al]Xapparences 01] pll1tôt aux réalités de la raison la plus entière et la plus pujssanfe, se joignent de fausses perceptions, sans cause aucune dans le monde extérieur, et ql1i, pour l'individu qui les éprouve, sont des motifs de détermination identiques et équivale~ts à ses perceptions les plus vraies. C'était ensuite et plus particulièrement, comme l'exemple le plus frappant à l'appui de celte proposition générale, de faire voir que tel avait été le cas de Socrate, tel l'état intellectuel dans lequel avait vécu, cinquante ans, cet flomme sage parmi les plus sages, grand parmi les plus grands, vertueux parmi les plus vertueux, et que là est la seule explication légitime de ces perceptions surnaturelles dont il se disait le s-ujet) et que les siècles qui se sont succédé ont rapportées, d'après ses dires, à un
génie ou défJ1011, familier.

Mais dire cela' de Socrate, dire qu'ÎI avait ainsi VéCIlel) proie ,à de fa~sses perceptions ou plus vulgairement à des visions, c'était dire q~'jl était- Ull visionnaire" Dire qu'il était un visionnaire, c'était, dans un langage p11JS exact, dire q11'il était un hal-

DE IJA DÈUXIÈME ÉDITIO~.

7'

luciné. Et comme, dans le vocablllaire, ou. n}jeux dans les r.éalités de )a science, un hallIlciné, en tant qu'halluciné et au moment de son h'allucination, c'est-à".dire d'une fausse sensation qu'il juge une sensatiorJ vraie,.. c'est lIn aliéné, un fou; dire que Socrate avait de fausses perceptions, qtl'il était un visjonnaire, un halluciné, c'était dire qu'il était un aliéné, un fou. Et c'était là, en effet, ce q'ueje' djsais, nettement, naïvement, brutalement, comme la chose du monde la plus simple et la. plus adll)jssible; ol1bliant qu'il s'agissait de Socrate; perdant de vue la grandeur du nom, pour ne voir que la réalité du fait; parcourant. imperturbablement la chaine, de mes déductions; passant d'un de leurs termes à l'autre, suivant ce b; b c; c - d ; .procédé tout algébrique: a donc a == d; et arrivant ainsi à cette équatjon définitivè) Socrate-fou . Assurément c'eût été Jà une proposition d'une hardiesse insensée, si je m'étais cru hardj, et je ne Ine croyais qlle logique. Mais, je le reconnais, et je le répète, aux yeux dè tOllt autre qtle moi, une semblable affirmation devait paraÎtre exorbita11te,-monslrl1euse, rjdicule, et je n'ai cerlainement pas entendll tOllSles rires qlli ont accueilli l'apparition du

=

_

livre dont elle coostit nai t Je fond.

8

PRÉFACE

Et qui est-ce qui se permettait de dire cela de Socrate, d'affirmer sur son compte de pareilles énormités, de blesser à ce point la conscience des siècles, le respect dû à leurs respects? Un jel1ne homme, un médecin,. dans une posilion dès plus modestes, dont le Dorn n'était guère plus connu en médecine qu'en philosop'hie) et qui -ne pouvait se prévaloir que d'nne grande ardeur pour la science et d'un grand amour de la vérité. Et pOlIr mettre le comble à ces disparates, pour~q'11e rien ne manquât à une telle profanation, en regard de cette grande histoire de Socrate, de cette vie si élevée au-dessus des niveaux les plus hauts de l'humanité, }'ouvrage con tenajt, comme ferrne de comparaison et comme- n10yen de dérnonstration, des histoires, ou, pour parler le langage de la Inédecine, des observations parti.culières de vies folles on hallucinées, prises parmi les pl~s abaissées, ayant eu, pour dernier théâtre, ou pll1tôt pOUfdernier asile, les plus humbles et les plus tristes lieux; comme si l'imagination, dans quelque rêve, se fût plu à rapprocher violemment des antiques splendeurs d'Athènes les misères .modernes d'un hôpital; du Parthénon, ce temple de la sag,e Minerve) Chal~enton et sa sombre colJine; des calmes pro-

DE L.t\ DEUXIÈ~IE ÉDITION.

9

menades d'Ac,ademus, les fureurs d' un préa~ de manIaques.
,

Je me rap.pelleraitoujours l'effetque produisirent,

sur l'esprit pourtant si bon et si tolérant d'un de nIes maîlres en philosophie, le ,-énérable M. Laron1iguière, ces étranges et dou]ollreux rapprochements; ces vies de p~uvres hallucinés corn'parées à l'incornparabIe vie de Socrate, ces repoussantes histoires de fous mises, en ,regard, de l'histoire de ]a sagesse même. J'étais allé lui porter mon livre, bien

humblement, bien tirnidement, comnle un témoignage de respect pour sa glorieuse vieillesse et un faible remerciment pour l'instruclion qlle j'avais puisée dans les siens. Je ne le trollvai pas chez lui; j'y laissai le livré et j'y retournai quelques semaines après. M., Laromigujère avait eu le temps et avait pris la.peine de le lire, .ou au moins de le parcourir. C'est un grand courage, me dit-il, peut-être un peu ironiquement, que le éOl1rageque vous avez eu d~ croire tout ce que vous dites de Socrate et surtout de l'ilnpritner. Il y a véritablement à cela de la hardiesse. Est-ce qtl'en écrivant votre ouvrage, en y r~pprochant du grand homllle qui en fait le sujet, ces pauvres esprits dégradés que vous traitez dalls vos hospices. la plume ne voi1sa pas tremblé dans les mains? Est-ce que votre esprit n'a pas tremblé J.

.

10

PRÉFACE

lui-même? Est-ce que vous ne vous êtes pas' demandé quelquefois leq11elétait l'halluciné, de -vous ou du maître, de Platôn, du maître' de ,tout philosophe ? Toutefois, ajouta l'illtlstre vieillard, je suis bien forcé de l'avollèr, il Ya là, dans votre ouvrage, quand il n'y:serait queslion que de Socrate, et ce n'est pas de lui seulement que vous vous OCC1JpeZ, l'indication d'un grand et redoutable problème, à côté duquel on a passé depuis des siècles, mais qui devait enfin être . a-bordé. Grâces à vous, il l'est nettement, résolûn1ent, et l'on a, dans l~ seconde partie du ]ivre, celle où vous avez ras:semblé si -soigneusement et si exactement tOllSles faits particuliers dont se compose le fait g'énéral du Dérrtonsocratique, tous les élé.lnents nécessaires à sa Sollltion. Cette solution 'est-ce celle que VO'us proposez ? Vous avez le droit de le croire. Vos études personnelles vous le donnent. Mais tout Je Inonde- ne les a pas faites, et ]a .conclusion à,laquelle elles vous cond uisent, au moins en ce qui concerne Socrate, pour de simples et purs et respectuellX philosophes, est bien difficile à admettre. Dans tous les cas, continua M. Laromigùière, j'en conviens bien, je le vois bien, votre conclusion ou plutôt lei faits sur lesquels elle s'appuie et dont la collection forme cette seconde partie de votre

DE LA DEUXIÈlVIE ÉDITION.

1/J

livre, ces faits sont là,' con)me une sorte d'épée de Damoclès, s11spendus, dans la personne de Socrat.e, sur la tête de 1~pllilosophie et de )a raÎson humaine. II faudra bien qu'un jour le fil de cette épée soit coÜpé. L'épée frappera-t-elle' à l'endroit où vous avez marqué sa chute?"Je n'ose~vous dire oui; mais je-ne vOtJSdis 'pas non~ Je suis trop vieux, du reste, et trop affaibli par l'âge, pour prendre une part quèlconque à la discussion de ces problèmes, el jl rî'y en â désormais plus qtl'Un dont là conternplation

In'intéresse.

-

-Jerépondis, je 'crojs; à -M.I.Jaromiguière, que sans doute la qllestion soulevéè dans Je livre dont j'avais osé~lui offrir-un:- exeolplaire, était des plus délicates et des plus graves, qtle je le pensais pIllS que personne, parce que, plus q~]epersonne, j'en avais

approfondi la néitllre et les conséquences; que je
-

l'avàis peut-être résolue d'une manière un peu violente et dans des termes qui eussent pu être plus ménagés; qu'aussi, et comme il le disait, je n'en étais p'as arrivé à formuler Ina conclusion sans quelques hésitations et quelques baltelnenLs de cœur. Et pourtant, il faut bien que je l'avoue, cette réponse n'était pas lout à fait sincère. Il y enlrait beaucoup de politesse, ou p]ulôt de déférence, de respect ~

j!

PRÉFACE

pour l'_âge, la supériorité, la gloire_d~ _philosophe auquel je -la faisais. Hélas! ~Olitgrave q11efût le pr~b~~me, je ~' avais conçu aucun, d'oute sur la so.. lution que,j'en avais donnée. Ma p)ulne, en l'écrivant, n'a.vait p(is tremblé, le cœl1r, ne m'a vait pas battu,~J'avais écrit mon, livre, la conclusion aussi bién que les prémisses, COU1meune chose toute siml)le, p,arce ;.qu'elle Ille paraissa~t toute vraie. Le do'ute, .l'incrédulité d~U11, homlD.e comme M. Laromig.uière avait bien pu m~ rappeler qu'une vérité
,,

a vraie n'est pas une vérité admise; efq11'il "Y souvent
loin de l'une à l',autre ;mais l'impression s'était arrêtée 1~. Aussi -de~cendis-je de chez,lui, très-déflan,t ass.urément du s~ccès de mon idée, mais m'ell reme.Uant -de.cela au t.emps, et murnlllrant, toute comparaison à part, }'e p.Ufsi-muove .de Galilée. To.utefois ces observations, ces-répu.gnances_ de M. La'romiguièr~e, et d'autresobserva.tions, d'autres critiques, beaucoup rhoins pienveilla~lnlent exprimées, firel1t naître_ dalls .mon esprit Ul1do,ute, o,u plus exactement u~~ qlle~tion.. Je n'avais pas-so,ngé,.j~ l'ai dit, à donner à mon ouvrage, à la dise.ussion qui le COllstilue, à l~ conclusion qui en .est la fin, d'aut~'es {ormes, des formes I)lus adoucies que celles mê~es de sa ~onception. J'avais dit -la chose ou les cl10ses sans précautions

DE LA DEUXIÈME ÉDITION.

.

13

ni ambages, telles ab~Qlumellt qu'elles m'étaient apparues. Il ne m'était pas Inême. VentI à l'esprit
, d'en .parler .d'~lne aU,ire façon. .

Cette question que je ne m'étais pas faite en pensaut 011plutôt en écri:vant mon ouvrage, je me la fis à la suite des, observations et des critiques auxquelles je viens de faire allllsion, rnais, je l'avoue, un peu tard. Je me dis, je me rappelai alors qu'il

y à ,deux manières de ,prod'uire la vérité dans le
monde. La :pre'mière et la plus 'ordinaire, ,c'est de l'y faire entrer par quelque'}porte, ~Ol]terrajne et ,obscure, èomme le fond du puits qu'elle habite, de l'envelopper de toutes sortes de voiles, de lui faire baisser la tête et les yeQx,.ployer le corps et-Ies' genoux, de sorte qu'on ne la reconnaisse pas tOllt d'abord, et q.u"on puisse, ,durant quelque temps, ]a prendre p'OUfl'erreu,r ou. la fausseté, sa rivale, c'est-à-dire pour la vérité convenue. La. seconde manière de préS~I1ter la vérité aux hommes, c'est de lui faire franchir résolûment son puits d'UI1se'ul bond', la taille droite, le front haut, les.y.et1X parfaitenlerJt ouverts, sans vêtemeIlts, gazes ni voiles, enfin dans toute sa nudité prirnitive et resplendissante. C'est cette seconde manière que j'avais employée,

.

14

P-RÉF A c.~

et, je Je répète; -sans soupçonller (IlIe dans: le cas

présellt on pût en eInployer une autre.

"

Or, 'je 11)ele demande majntenant dans cetle préface, comme je me le demandai peÜ de temps après la publication de mon ouvrage et à propos des critiques que soriléva son apparition '; ai-Je en tort, ai-je ell raiso'll'de }'elnployer, cette seconde manière, et de la préférer à)l'alltrè? Pour la 'science:,comme pOlIr ~oi, dois-je m'en repentir ou m'en 'applaudir? Eh bien! non; à vingt, ans de distance, après vingt aIlS de réflexion' de ma part, de critiq-tle d'uI} autre côté, noh, je ne me repens pas d'avoir ainsi brutalement posé et résolu la question, d'avoi'r d,onné à s-asolution cette forme .anguleuse qui ne pouvait man(Iuer de blesser quelques jllstes silsceptibilités. ,Non, jè ne-me repens pas d'avoir, par cette fra11chise 'un peu risquée, provoqué l'éto'nnement et -)a douce ironie de l~excellent [jaromiguière. Je ne me repens de rien' de tout cela, et voici pour
, ,

quelles raisons.

'

Il n'y a qu'un' âge de la vie où, n'e 'considérant (lue la vérité en elle-Inê'm'e'et pour elle-m'ême, on
~

ait la hardiesse, qui n'en est pas tlne alors, de la
dire telle qu'on la voit, mettant franchenlént' les noms SOllS choses et appelant un chat un chat, les sans craindre 011plutôt sans soupçonner ~es égra-

--DE

LA

D]~UXIÈME

ÉnITION.

1;J

Ljgnures. Cet âge, c'est celui que j'avais, cette iodépendance, cette tén1érité d'esprit, c'était la condition même de l'exercice de Ina pensée, quand j~éCl1ivise l livre qll'on va lire; âge écoulé sans retol1r, disposition~ d'esprit qui se sont au moins modifiées. Si j'avais à écrire maintenant le livre du Démon de Socrate, très-probablement, très...certainement, je pe l'écrirais pas tcl Ql1'ilest écrit, je lIe le composerais ,~pas qu'il ,est composé, je ne Je penserais tel, Inême pas tel absolument qu'il est peIJsé. Et ,pourtant jè crois qu'il y -avait, pour la scie-nce deJ'âme et -d-e l'ho'mme, utilité, nécessité à cequ'U[1 ouvrage de cette nature, relatif aux questions de cet ordrë, fondé sur des 'faits de ce genre, fût pensé, corn,posé, écrit, comm.e ill' est, comme ill' a été. ,Il Y avai;t n.éces-sitéd'abord à ce que tout ce qui existe',dedocuments sur le fait du Démon de Soctate . fût compulsé, rassemblé, iliscuté, aillsi que cela esl fait dans mon JJvre, sur' des textes soigneusement extraits, où ne manqu~t ni un point, ni une virgl11e. C-elaseul posait à jamais la question, à mon avjs la résolvait, et d'an,gtous les cas ne permettait plus à son sujet cette prétérition ridicule qui d~~ait depuis
qes siècles (1).

(i) Ce parti pris de prétérition, je devrais en être fort humilié, es't celui auqt~el~semble s'être arrêtée presque

16

PRÉl1iACIi~

Mais la qQestion ainsi posée, fallait-il, au lieu d'y entrer hardiment, s'arrêter à mi..c11emiri, fallait-il,
, .
" ,

-

.

toute la philosophie moderne. Elle a passé et passe encore à côté"du' faît du Démon' de Socrate, à peu près comme 'si l'histoire, rhistoire même de la philosophie, n'en eût fait a1Jcune mention; comn)e si la philosophie,et la psycl1010gje elle-mêmè Il'avaient pâs à s'occuper de si petites chosès; comme si èela était indifférent à"la scienc"e de l'âme humaine. ,Dans cette manière de voir et de' faire .de la philosophie mod'erne, Socrate, Jè père de tou,te 'philosophie 'et en' que'lque sorte d.e touf philosophe, a.donné à l'èsprit 'et au cœur humains des ense;g.ocments et des préc~ptes que n'ont plus fait que développer et affermir les plus grands mêmes parmi ses disciplés, et Platon tout le premier. Ces enseignernents, et ces préceptës, c'es~ là tout ce qu'on doit COllsidérer en Socrate, comme, au resté" ell tout philosophe, sans s'occuper de 'la natuI~è, quelque bizarre qu'elle ait pu être, de l'esprit où' ils ont été conçus. Q'u'importe donc, pour;ne parler que de Socrate, que son .esprit ait pu oflli_ir de ces bizarreries, de ces travers? Qu'importe, pour dire le mot, que ce grànd homme ait en ou n'ait pas -eu un démon; qu'j I en ait affirmé la prés,ence à tous les jou~s de sa ~ie; que l'antiquité toute entière ait répété" comme un écho, l'écho le plus convaï'ncu, la mênle a'ffirlnation, ait énoncé Je m&me fait et cru toùt ce qu'etr croy-ait Socrate? Cela ne méritepas d'ètre discuté. Ce qui importe, encore une fois, en lui, ce sont ses principes, ses idées, sa doctrine, son influence sur le moù'vement philosophique du monde;
, ,
~ "

Le r~sie n'e vaut pas l'honneur 'd'être nomme.

C'est là assurément, sur des faits de la nature' du Démon SOC14atz.que, façon d'arranger les choses,commode enune core plus qllG superbe, ~t 'qui lève toute difficulté. C'est ]a

DE LA DEUXIÈME ÉDITION.

17

en d'autres termes, ne la résoudre qu'à demi-moJ? NOll d'abord, parce que le mot tOllt 'entier était déjà renfermé .dans ]a simple réunion des textes; non, ensuite et surtout, parce que ne résoudre la question' qu'à demi-mot, c'était ne plus mêrne la poser. Il fallait"donc dire le 'mot tOllt entier, le gros mot, ne fût-ce que pour en faire adlnettre un plus doux, mais qui eût exactelnent le "même sens et la mêm"eportée. Ce mot plus doux, en effet, on a fini par l'admettre, ne s~apercevant pas qu'en l'admettallt on admettaill'autre, ne s'apercevaIlt 1)a8 surtout que l'acceptation de ce mot plus doux était, soit en thèse générale,- soit en thèse particulière, l'unique fin de tout mon 1ivre~ TOlltefois, avant de se décider à cette acceptation, qu'on. ne regardait ainsi que COInme-un moyen
méthode que suit d'instinct l'enfant qui couvre ses yeux de ses ,petites mains pour ne pas ,voir l'objet qui lui est désagréable OJjl'effraye; la méthode qu'emploie plus instincti. venient encore ce naïf oiseau du désert, qui, dans un but analog.,ue, cache sa gross~ tête dans le sable. Mais, pour parler sérieusement, la philosophie est trop vieille à la fois et trop spi(~ituelle pour in1iter ici l'enfant et l'autruche, et il n'y a véritablement pas moyen que, sur un fait aussi avéré et aussi capital que celui du démon de Socrate, et sur to,us ceux qui y ressen1blent, elle s'ohstine indéfiniment à mettre sa main sur ses -yeux ou à cacher sa tète dans Je sable.

18

-

PRÉFACE

terme, on s'est longtemps fait tirer }'oreiJ1e.On l'a repoussée d'abord et bien loin, -et Diell 8ait dans quelles formes- et qUé]S,termes. Il. y a ell de. gros mots Iâc'hés, ,de.ll1auva-iscs, de très-mauvaises pa-~ roles dites. De grands airs surtout ont été pris, de ces airs d'tlne olltrecuidance si' risible, que pren(l parfois' à ses dépens une rhétorique -bollffie,et bouffonne, contre la .scien'ce ne se '~ouffitpas, mais qui qu~ prouve. Sans doute, o'nf dit, en prenanl ces grands- airs~ ell retroussant le croc de leur plume, les plus 81]perbes défenseurs de }'inaliénabilité des grands hommes, sans doute il- peut "se faire, et nous l'admettons, que Socrate et d'autres 'esprits de sa trelnpe, et n1ême .d'une trempe inférieure, aient vu quelquefois leurg' pensées pr~ndre une forme trop sensible, trop-plastiql1e; qll'ils les aient vues, entendues, senties, là où les autres 'homrnes ne font qll' en avoir, en ont à peine conscience ; -que les reporlant, ces pensées" it l'auteur de loute pensée, ils aient> même Cft. les tenÏr directement de- lui, par sentiment, ÎIPpression, voix et parole, et Q,9'ils , aient exprimé cette persuasion .dans un langage dont il n'est pas d'onné à tout le nlonde de saisir le' sens et de sentir la maj~sté. Ce sont là de suprêmes marques ÎlnpriIIJées par Dieu lni-tnêrne à ces
'

DE LA DEUXIÈME ÉDITION.

,19

créatures d'élite, l'honneur et le flambeat! de }"huwanité. M~isqu'ont de commun ces magnifiques~et ha.uts caractères ave,cce~ tristes' perversions de la pensée, que la: médecine observe ~an s' sès asi]es? Quel]e co'mparaison établir e'ntre ces-signes dégradants .de la maladie de l'esprit, ou plutôt de ses _organes,> et ~tout ce que ce nlême esprit offre de plus p,u.ret de plus élevé dans' ses facullés:, ses actes, et de plus exceptionnel ,dan~ les témoignages de la divinité de son orjgine (1) ?
, .

Voilà, certes~ de bien. belles paroles, mais qui

maintenant nous semblent llien 'usées; car il y a vio'gt ans que nous' les entend'ons, Livres, jOllrna.ux, discussio~s orales, oïly a vingt ans que, sur
(1) Les déclamations ci-dessus résumées ont eu cours à l'étranger com'me en France. Qu'on ouvre, par exemple, Ie tome Il della Storia Universale, del signor Cesare Cantu, à la page 204, Ol~y li11aqu'un docteur d'Athènes (medico ad Atene), il Lélut, a publié, sur le Démon de Socrate, un livre bon, (out au plus, à monlrer «( combien Ja froide r~ison (il (redd£) calcolo) est impuissante à comprendre
"

l'aspiration irrésistible qui entraîne vers le berauet le bien une âme formée de longue main à 'la 'pratique de là sagesse et de la. vertu. »

Va pour l'aspiration ou insp~rati~il, et surtout pour la sagesse èt la vertu. Mais'où doÙcil signor Cantu a-t-il vu que rauteur de l'ouvrage ~nquestion fût, le moins du monde, citoyen d'Athènes~et peut-être un arrière-neveu de Socrate? Cen'eût pas été trop, ce semble, pour juger le Iivre, de jeter au moins les 'yeuxsur la eouverture.

20

PRÉFACE

tous les tons et sous t011tes les formes', y traînent les idées qu'elles exprime.nt. Mais. alljôurd'hui, comme alors et plus qu'alors, nous dirons de ,çes idées ce que no~s ~en,.disionsdans leur nouveauté, qu'elles -retardent de quelques sièc-les.Il faut,en reporter la date à l'époque où l'on s'Îlnaginait que l'espèce humaine se divise naturellement. en deux . classes, celle des nlaîtres, qui atlraient en partag~ tous les biens" y,compris une iIlaltérable sagesse, celle des serviteurs, de la plèbe, .pour laqu.elle tous les nlaux, et au premier rang la,-folie, seraient 'soÎg.ne~selne11t réservés; jmaginatio,n burlesque, où revit cette orgueilleuse opinion dl1 Porliq1.1e,que s~mblent avoir partagée Cicéron et Sénèque, qu'up grand esprit, U11sage, peu l ,bien tqmb~r en fureu r, lnais qtl'il ne saurait devenir fou. Hélas! et c'est ~ien malheuret1X pour les grands esprits et les Inaîtres, il .n'y ~ absolurnent rien de vrai dans ces magn~fiques idées-là. CarnIne la monture de Roland, elles p'ont,. dans leur grandeur, qu'un défaut, c,elui d'être mortes, ou plutôt de n'avoir jamais vécu. On peut dire des esprits ce qu'Arlequin pÎsait du train' dumond~, tutta il mondo è {atto 'come la nostra {am'iglia. Oui, tous les esprits sont de]a même falllille, .exp'osésà extravagtler ]es uns comme' les antres, en hant comm~ éll bas de
'

.

'

"\

'

DE LA

DEUXIÈME

ÉDITION.

.

21

l'échelle, et, quand ils s'y mettel1t, extravaguant de la même façon. Aussi peut-on parfaitement conclure des humbles folies des valets allXsllperbes folies des mllîtres, les assimiler coup pour coup. Nous r~vjen'drons tout à l'heure sur ce point ici capital. Et d'ailleurs~ d-irions-nous à ceux qui seraient tentés d'}labiller de neuf ces vieilles prétentions et ces vieilles idées, est-ce que vous croyez, messieurs les barons de la pensée, est-ce que vous croyez que, sous les grilles de nos asiles, ou pour dire tout crûment le mot qui vous déplaît tant, dans nos hôpital1Xde fous, nous n'ayolls absolument q11ede pauvres hères, n'ayant jamais porté que des sabots et de la toile, tout au plus détaillé du coton à l'aune, absolument etrangers à ces occupations et distjnctions de l'esprit, qui, suivant vous, préserveraient de ses dérangements, ou au moins de ses dérangements vulgajres? Vous seriez loin de la vérité. A côté de ces misérables, que vous croyez si différents de vous, si i.nférieurs à vous dans leur-âuJe et jusque dans ses troubles, qu'ell un mot vous ne daignez pas admettre à l'égalité même dans là folie, nos asiles en contiennent d'autres et ell quantité, qui sont de votre sang ou de votre rang, dont la raison a fléchisOllS la misère ou le vice, un vice aussi relevé que les

22

PR'ÉFACE

vôtres, et que la pauvreté seIlle a forcés de recourir aux soins de la charit.é ptlblique. Nos asiles en renferment de cette espèce, et de tout état et' de to~te,.position ;
, .

Des gens de tous états, de tout poil, de tout .âge,

des avocats, ,des médecins, des gen'tilshommes, d'es administrateurs, des prêtres, des magistrats, des ac~ teurs} des ;musicien~, des officiers, ,des hommes et des femmes de lettres, des hommes d'argent, des bOlnmes d'affaires, qui, tnalheutetJsemen't" n'ont plus ni argent ni affaires. Nous y avons, vu tel vieux marin, brave officier de vieille souche, qui jadis avait eu l'honlleur de~faire feu de ses caronades à- côté du .bailli de Suffren. Nous'y~avonsvu telle blonde J'Unie, beauté, énlérite et de ,mérite, qui avait eu cet autre honneur de donner à Néron l~ réplique. Nous!

avons VIItel grand auteur, poëte, romancier, - journaliste, qui viut, sous notre' consécration, joindre il cette triple eouronne, la couronne qu'ont ceinte avant.Iui 'Torquato Tasso et,bien d'autres. Mais nous 'vous y avons vu, vous, monsieur, qui tenez 'd'une-nlain si brillante et si sûre le sceptre de la critique, vous dont les fefInes jugements semblent les oracles de la raison.. Ce-ne fut pas sans un véritable serrement de cœur que je V'ousvis:, à une ora-

))1£ LA DEUXIÈ~IE EDITION.

23

,

geuse époque, prendre place a'u plus épais de notre Pandémonium, vous que j'avais vu et admiré Ilaguère dans de si différentes conditions: grandt jeu~e, beau garçon", à l',œil noir sous une noire chevelure, viva,nte,copie de l'Antinoüs, fils spirituel de la spirituelle Provence, plein de force, ~'espoir, d'avepir. Ah ! tou~ ces charmants avantages, toutes ces 'riche~, qualités, <~vaient'alors subi une cruelle éclipse. L'œil n'élai~ plus vif, il était désordol1né, et l'esprit encortidavantage. La,fIlmée de ]a poudre des barricades VOIIS avait monté à la tête, et avait fait plus que VQusgriser. Vous vous retraciez .dans "otre , ' délire, car YOUS .étiez en proie au délire, toutes ces scènes yiolentes auxquelles vous n'étiez pas resté étranger, et qu'UQ de vos livres avait décrites. Vos craintes, vos regrets peut-être, vous pOllrsuivaient sous la forme- d"ardents faIltômes, et par une sorte d~ contrainte expiatoire, qui n'était pas le symptôme le. ~oins curieux du ~rouble de votre raison, vous invoquiez d'une façon bizarre, dans la langue nlème de.vos outrages, ces princes que VOllS insultiez naguère et q11evos amis voulaient détrôner. r,Mais.enfin,tOlltc'e grand Inouvement de l'imagi..... nation se calma. Les fantônles, les ,démons s'évanouirent. Les invocations burlesq11es cessèrent. Vous redevÎntes, à ,Ina grantle joie, ce que VOU5

24

PREFACE

étiez, ee que vous êtes encore, un esprit fin, délicat, bien meublé. Vous fûtes rerIdu au monde, à vos amis, aux lettres 'que VOlIS honorez. Vousrentrâtes dans la plénitude de cette raison dont les arrêts sans appel rendent si redoutable et SIredoutée votre cri-

tique.

.

Toutefois, de vous à moi, avouez-le, cette reprise de possession de vous-même ne fut pas l'affaire d'un jour. II Y fallut du temps, des soins, de la constance. ReIltré dans 'Ja sociéte, dans le tourbil]on rnême de ses dist'ractions, au- sein de vos nombreux tra:vaux, la folle du logis resta longtenlpS encore U11peu folle., Vo-us vous rappelez certairlement dans que]les condilions étranges vous composâtes lln des ronlans qui vous ont placé à si juste titre parmi les hOlnmes distingués du genre? Vous n'avez pas perd.n le souvenir de ce démon, de cette voix démoniaque, qui vous troublait dans sa composition, s'y opposait, vous défiait d'en ~ortir à votre honneur, semblable, dans ces empêchements, au Démon de.Socrate; qui n'était jalnais pour Socrate qu'un Moniteur de 'veto, un empêchement à. l'action? Et pourtant, 'chose singulière,_ mais qui ne l~est nullement pour moj, votre livre, d'une con.ception si nette, d'une eXéCJ1lion si irréprocllab]e, ne porte aucune trace des

DE LA DEUXIÈMB ÉDITION.

2~

obstacles que vous créait ce dérnon. On le dirait écrit par la main de la raison-,en personne, si ce n'était avant lout llne œuvre remarquable d'imagi-nation" Vous SOtlVenez-vous aussi de cette bonne ren.. contrè que nous fîmes l'un 'de l'at1tre, dans l'avenue des Champs-Élysées, èe jour d'hiver, ce grand jour, où l'on ramenait en grande pompe, de SainteHélène à l'Hôtel des Invalides, les restes o1orlels du grand, emperellf? Qllel froid! mais quelle belle cérémonie.! Et p,uis quelle conversation nous

tînmes, de vot~epart presque at1ssipiquante -queJe
froid ! Vous portiez un bel enfant sUr vos épau~les', le'vôtré, 11n garçon, je croÎs. VOllSvouliez empreindre en sa jeune, mémoire le ,souvenir de ce grand retour de,fortu'n~. Et comme vous file parliez de ces retours-!,et avec-quelle perspicacité, rapprochant le passé du présent, vous plongiez dans les profondeurs de l~ avenÎr, pour y lire des retOtIfSplus miraculeux encore 1 J'étais émerveillé, je vous admirais, je vous observais; jè ne vous avais pas rencontré depuis 'plusieurs anoées. Ah! tant mieux; Ine disais~je; merci, mon Dieu!' Enfin la folle du logis est redevenue raisonnable. La voix du démori a cessé de se faire entendre. Voilà une belle intelligence
, -

i

rendue à son pren1Îer éclat. Et co mIne je pensais cela,

2

~6

PRÉFACE

je ne sais q1Jelt()ur de la conversa.tion, peut-être un {peuprovoqué de Ina part, reporte votr~ esprit vers

un passé déjà loin, sur des idéesqu'on eût pu croire
oubliées. Voilà la pédale frappée; .
itII""'.
/

-

le 8011.part

comme d'un tuyau d'orgue; et Cf;} son, cette voix, c'est la voix démoniaque, qui,~de IQin en Join, tintait encOre 'à vos oreilles, symbole et expression ,deperceptions fausses dont la persistance continuait à VOIIS faire croire' à des. persécutions persQnnè. Combi~ll de temps, d'années, ,cette voix a-t-elle' , tinté, encore? -Je l'ignore et j~ ne veux p,as vous le demander. entendre
I

dirig.ée.s contr~ votre

Mais maintenant

qu'elle ne se fait plus

(car elle .ne se fait. plus entendre, n'est-ce

pas?);

;maintenanJ ql1e vo~s a-vez,repris le plein
,

usage çle-vossolides et brillantes facultés" soyez miséricordieux pour des études dont certaines ap.plicatio'ns au moins ne furent pas complé-tement étrangères à cet lleureux' résultat. ,Ne -niez pas ]a trop réelle existence de ces démons im~ginaires dont l'un a été votre familier. Venez en aide à celui de So. , -

crate; j'en' ai plus d'une fois rapproché le vôtre, qtJand je çherchais.à vous en délivrer, et je puis
vous donner l'assu~a-nc.e qu'ils ,sont bien de la rnême famille..
A . ,

Etes-vous dift1ci1es,nos maître~? Ce que je viens

DE LA i)El)XIÈ}lj1~ ~~DITION.

27

de vous dire ,de"l'identité des sujets d'observation
ps-ychologique darts le ITI'eilleur nlonde des' fous et
-

da'os les refuge,s con-sacrés,par la charité publique aux a'1Îénés,dupetit-mond'e, cela ne VOllSsatisfait-il pàs? Pensez-vous que ~cen~ 'soit pas encore assez de ces cerve~ux fêlés de's professions, libérales qu'on y re.ncontre de .temps à 311tre, de ces 'avocats,. de ces médecins', de ces administratetlrS, de ces poëtes, et q~e ce n'est là que du fretin, dont les démons, si démons -il y a, ne sauraient être rapprochés, sans jnjure et sans erreur, des grands et illustres démons dont-celui de Socrate est, de droit, 'le ~chefet le proto~ype? Vous fatlt-il quelque chose de mieux? ah! nons sommes' en 'mesure de' '10USl'offrir.
Dans ces prés fleuris
,

Qu'arrose ]a Seine,

"-

aux'endroits les plus riaJ)ts des déliciel1x environs de Pa-fis, non l{}inde ses barrières, qui sont devenQes des mtlr.ailles, parlni ces charmantes villas qui riva~Iisentde co-nfort et d'élégarlce, vous en avez remarqué deux, trois, quatre, qùi se distinguent des al1trespar un développement plus vaste, un caractère 'peut-être ;plus sévère, un abord un peu moins facile. De beaux parcs, de -beaux ombrages, les en.. ~tourent néanmoins conlllle les alltres. De verts

28

PRÉFACE

gazons ,coupent' ces olnbrages. Dans ces gazons l'alouette, sous ces,ombrages le rQssjgnol, font entendre, comme' ailleurs, lellrs plus d,ouces et leurs p]~s joyeuses cha,nsons. Tout dans ces lieux"enfin, décèle l'aisance, le,lu:x:e,tln luxe poussé, il' est vrai, jusqu'à la l)lus extrême prévoyance. Chaque jour, au seuil de ces belles demeures, aux grilles des parcs qui lès environnent, s'arrêtent de bril\ants équipages, des carrosses couverts d'arm'oiries, mais de ces arlnoiries ne bo'n aloi, dont quelques-unes n'o,nt 'au- dessus d'elles iq~e \'écu des familles souverain.es. Il descend de ses équipages, appuyés sur ]e bras des laqllais les mieux galonnés, de beaux messieurs, de belles d~nles, qui ont sallS doute l'honneur d'être de votre connaissance, car on ne les rencontre que dans les ,cercles les, plus élevés'. Suivons-les; pénétrons avec eux au delà de ces grilles, dans l'intérieur de ces,ri~hes maisons, sous les dôrnes de ces beaux parcs, qu'égaye le soleil du printemps. Entrons, glissons, su'r leurs pas, dans les colonnades et sous les feuillées. Ces élégants visiteurs étaient attendus.' Ils accostent, SOlIS OU1ces brages, ,sur les ma~ches de ces péristy-les, d'autres personnages, d'une mise un - peu moins soignée I)eut-être, maïs qui évidelnment sonl de lellr rang, de lenr race, de l~ur famille. On s'aborde, on s'ac-

DE LA DEUXIÈME ÉDITION.

29

cueillè; on se promène; des grOtlpes se forrnent sous la ram,ée, d'autres dans les salons, les galeries voisines; on joue, on fait de la musique, on cause; vous pourriez assister quelqllefois à des conversations fort intéressantes., fort suivies, fort piquantes.
On'le~ prendrait pour des gens fort honnêtes, Point querelleurs et point extravagants, Quelques-uns, même, éta-ien,t e bonnes têtes. d

VOUS' devinez bien, n'est-ce pas, Oilnous sommes, en quels lieux je vous ai condllits? Nous som-mes dans U'llde ces somptueux refuges, créés et entretenus 'àgrands frais pour'la folie :riche, qlli veut qu'on lui. dore sa Inisère, qu'on lui enrubanne ses liens, qu'on pàrfume 'd'eau de senteur ses douches. Nous sommes da~s ces. galeries où. elle abrite ou dérobe sa tristesse 011son.délire ; sous ces ombrages où elle promène ses. démons, démons de toute forme, de . toute coUlellr,. de toùte ,bigarrure, mais surtout~ ce . qui nous importe ici, démons de l1atlte position, de
hau-t titre, de haut mérite, de haut l'enOIn: déc

mons de -baron et baronne,' de marquis et nlarquise, de dQcet duchesse, de prince et princesse, ,démons de 'n1inistre, de djplolnate, de compositeur et grand compositeur, de poëte et grand poëte, de guerrier et grand gue~rier. -Ne sont-ce pas là, entre nous, des personnages ')

30

PRÉFACE

dont le rang et la qt1alité,puissent faire accepter les folies et en garantir à vos yeux la distinction et le b.on aloi? ,Leurs délllons ne, vous semblent-ils ,pas délmons de honne compagnie, dignes,. sans trop d'jrrévére~ce, d'être rappr<?èhés de ces grands déInons historiql1~s, que je me suis permis de dépouil1er de leurs oripeaux ?'Et ce rapprochen1ent, que la science est à mêlne "defaire tous .Jes'JoI1rs. ne vous p~raît-jl pas deyoir .ç~nd(]ire à ,des,_' rés'111tats; e d quelque vale~r? Non ~ Cela ne von,s suffit pas encore? C~tte_ob~ervation, cette étude de sujets placés sous le CO,lltrôle direct de la médecine bless,evotre susce()tib'ilité, au point de vous faire détourner les yeux-'d.escomparaisons et des conclusions, pourtant si jnévitables,. qui en découlent? Il VQUS encore quelque cb'ose faut. de mjeux?
. ,
. ,\ '

.

.

,

'

Nous a.vons de q110i 'vous. satisfajre.

.

Laissez- moi d'abord vou_srappeJer qll~ nous -vi~ vons dans le même monde que vous, à côLéde vous, fort honoré~ de ce voisina.ge ; q~e nous y voyons ce que vous y voyez, que nous y ent~ndorJs ce q'ue-voL1s . y entendez; e,t -que,.par-dessus. le marché, n,ous y voyons,.y analysons, y comprenons ce que, de pr,ime abord au moins, vous ne pouvez ni analyser, ni comprendre, et ce que vous devriez vous estimer

DE LA DEUXIÈl\IE ÉDITION.

31

heurel1X d'e voir par des yeux meilleurs et plus

exe.rcés les vôtres? que - , Venezdonc,.~V'~nez fair~un peu avec nous le tour
'

de 'ces salons, VOL1S' embusque-r, avec nous, sous la gaze de leurs tentures. La' réunion-y est nombreuse ef-variée. La plus entière liberté y règne, liberté charmante, spJrituelle, animée. La médecine n'a rien à y prescrire ni à:y reprendre; mais ,il ne lui est, pas défendu d'y voir et,d~' y,observer. Tenez, car nous jouons d'ebonheur, tenez, aperce-

~ez-vouslà~bas"tout près :dè Ja porte, cette daJ.11e,
"

aux cllevellx cette veuve, jellne -et.belle. encore, -, blonds, aux yeùx bleus, à la physionomie spirituelle, pénétrante, mais D/Il eu ,mélancolique ? Savez'-vous p pourquoi elle examine avec ta'nt de soin, sous son éventail, la"s-errured,e,cetteporte près de laq-uelleelJe est.-assisé,- commesi elle en étudiait les dimensions ~ .et 1~nlécanisme-?-Op.! 'Don, vous ne le savez pas et v_o1is pouvez pas le deviner. Il me faut donc' bien ne ',vous'l' apprendre~Cette dame, dont la raison semble a'ussj entière que son esprit'est gracieux et vif, eette dam'e a p'ollrlant, presque chaque nuit, ]a vision suivante ;,'vous appelez cela des visions, vous autres, faute d'un mot plus doux et plus trompeur. Presqlle chaque nuit, du fond de son alcôve, avant que -Je sommeil ne la gagne, elle voit tout un régiment de

32

PRÉFAt.:E

dragons entrer et se ranger tO~lt à coup dans sa c11ambre. L'état-major, les tFomp~ttes, 1a.musique, rien n'y; manque; cette troupe défile au grand gal9p dans ,la pièce, en faisant un infernal bruit 'de piétinement et de fanfares. Ce n'est pas seulernent une

vision, comme vous v_oyez l' comme e ,
-

VOU&

diriez,-

mais bien aussi une belle .et bonne audition. Ap.rès dix minutes, un qua'rt d'.heure de ce défilé et de ce tapage, tout cesse, et.le, régiment disparaît comme il était 'veI1U.Par où? Prob-ablement par' où aussi jl était .venu; par le tro'u de la serrure. Cette dame au moins le croit ainsi; car elle parle quelquefois de sa vision durant le jour. Elle en parle, non pour la discuter, car Jes visions ne se discl1tent pas, pas plus que, les perceptions les plus vraies, mais seulelnent
r

pour se l'explique~; et c'est pour cela qll'elle lexa~ mine avec tant de soin les serrures, .se demand~nt, dans '!e but de ,c~tte explication, lequel est. le p]us élastiqlle, d'une 'serrllre, d'U~l çheval ou d'un h.omme; au demeurant, la femme la meillellre et la~plus aimable du monde; que vous épouseriez tr~s-probablement, monsieur, si 'elle vous, faisait; l'honneur de VOllSacce.pter pour rempJacer, durant ses insomnies, l'état-major de son régilnent de dragons.
,

'

.

Passons maintellant

dtl bea-u sexe à l'autre, à ce-

~

DE LA DEUXIÈME ÉDITIONe

33

lui' quÏ n'est pas beau, de la robe de velours 'au frac ou à l'habit 'habillé. Arrêtons-nous dans ce salon, où semble s'être,'donné rendez-vollS ce que les1têtes masculin'es offrent de pIllS spirituel et de plus fort. Dans:ce sexe comme dans' l'atttre, la moisson pourrait être abond'ante, mais' il110U8suffit -derec.ueillir et d'-égrener quelques' épis de choix. Voyez-vous là, dans c'eg'roupe, la tête haute, le
.

verbe plus haut encoTe,ce grave et grand personnage, q\li approche de la soixantaÏne, tout chamarré de' rubans et de croi.x; que lui ont valus ses 'services ildministraljfs'et ~l~plomâtiqlles Je regrette de ne pas ? avbÎr pu vous le montrer' plus tôt. Vous auriez été téIrioin d~l1ne scène curieû'se qu'il joue l)resque tOlItes' lt)s'fois qu~il va da,os le Inond_~,et c'est à peu près tOllS soirs qu'il y va. Il ne s'arrête pas, lui, comme les la Jeune veu:veque je vous rriontr.ais toul à l'heure, à examIner les serr'ures; il ouvre et fra11chil les portes, et gagne en tOLIte hâle le plus reculé et le pl~s ~désertdes salons, -dans l'espoir de s'y trouver seul. Puis, quand il croit n'être. vu et surtollt entendu 'de persQnne', il 'entr'ouvre une fellêtre, d'onnant, ,.s'il se peut, -sur une cour, lIne rue isolée, y lance deux ou trois kokoriko, en battant des bras, qu'~n ce moment il croit des ailes; referme la fenêtre; puis, comme si de rien n'était, s'en revient