Dérive

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« C'est l'histoire d'un mec... », d'un lycéen de la génération Coluche, qui voit son univers et ses espoirs se décomposer petit à petit. Il se retrouve devant une porte qu'il ne veut pas ouvrir...


Publié le : vendredi 29 janvier 2016
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EAN13 : 9782334053983
Nombre de pages : 204
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-05396-9

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

à Laurence N.

Première partie

I

Fin des années soixante-dix, quelque part en France.

« Lundi, 9 janvier.

De Dieu, qu’il fait froid ! Cela fait presque un mois que la neige persiste. Je n’ai pas vu un hiver aussi rigoureux depuis mon enfance. Aujourd’hui, le bus n’est même pas passé. Enfin, la vérité est que nous avons attendu une heure, trois-quarts d’heure peut-être, ou trente-cinq minutes je ne sais plus. Et puis, d’un commun accord, nous rentrâmes à la maison, je n’avais pas l’intention de faire concurrence aux stalagmites.

Comme je n’ai pas envie d’occuper mes mains, je décide d’aller faire une promenade, par moins dix degrés et sur le verglas, ça me fera les pieds. Je crois que pour l’hiver prochain, je m’achèterai des patins à glace, c’est pratique et moins encombrant qu’un bobsleigh, qu’aurait préféré mon frangin qui a un certain goût pour la vitesse. Bon, j’y vais ».

Je ferme mon cahier noir et le laisse sur le bureau se reposer. Toutes ces coulées d’encre que je lui inflige doivent lui paraître bien lourdes. Hier, j’ai même cru entendre « lâche-moi les baskets ! ». Je décide donc à l’unanimité, pour une expédition quasi polaire mais ô combien régénérante. Que c’est bon d’emplir ses poumons d’oxygène débarrassé de toutes bactéries, gaz carbonique et autres pollutions atmosphériques, du moins je l’espère. Emmitouflé dans mon épais blouson, coiffé d’un bonnet de nuit (bleu nuit, pardon) et étouffé par un large cache-nez-bouche-oreilles et autres appendices, j’avance d’un pas prudent mais décidé vers la destination que j’ai choisie. Ce que j’aime bien ici, c’est le calme. Nous sommes dans un patelin baptisé Lageville (une belle petite commune, comme dirait le maire), paisible, où rien ne se passe. C’est d’un ennui à mourir mais cette tranquillité est reposante, rassurante. Ne croyez pas que vous allez assister à un meurtre, au hold-up du siècle ou un nouvel épisode de Columbo, rien de tout cela. Mon grand-père disait toujours : « Nous ne sommes pas au far-west, mon garçon. » Il n’a pas tort, cependant, il y a tout de même un endroit surnommé le canion. Il se situe près des marais et ressemble à une maquette du grand canion du Colorado, fait de terre rouge et aride. Enfants, cette ère de jeux nous faisait rêver et nous emmenait dans le nouveau monde, peuplé de tribus et de serpents, contrastant avec les bois, les plans d’eau voisins et les prairies, pays des bisons et des rivières saumoneuses. Nous étions d’heureux gamins, insouciants, vivant sur un nuage. Il y a aussi l’Enclos, qui n’est pas occupé par des chevaux mais qui permet de nous rencontrer, car c’est un bistrot. N’en déplaise à mon grand-père, voilà quel est notre far-west. D’ailleurs, celui-ci est mort curieusement sur le dos d’un cheval, enfin presque. Au village, ce fut l’événement de l’année avec l’inauguration des toilettes publiques. A l’époque, il était à la retraite. Ancien agriculteur, il avait conservé quelques animaux de haute et de basse-cour, ainsi qu’une vieille jument qui lui ressemblait, de caractère seulement. Lorsqu’il faisait beau, il partait en promenade. Tel John Wayne, il enfourchait l’animal et se ruait à la conquête des grands espaces. Un jour, la jument revint seule à la maison. Quelle stupéfaction lorsqu’ils retrouvèrent son cavalier au beau milieu de hautes broussailles, immobile, les yeux grands ouverts. Il aurait été désarçonné pour des raisons que l’on ne connaîtra jamais, et décéda d’une crise cardiaque. Ce qui fut surprenant, c’est que sa vieille compagne mourut quelques semaines plus tard, de chagrin et de remords diront certains. Peut-être chevauchent-ils ensemble sur les grands espaces célestes.

Ah, ça y est, nous y sommes. Au fait, où suis-je ? Ah oui, c’est vrai, chez Hugues. C’est un spécimen qui, pour les touristes, vaut le détour jusqu’à Lageville. Trois étoiles au guide des curiosités et un portrait dans l’album des phénomènes mondiaux. Tout ce qu’il fait et ce qu’il dit n’est pas pris au ralenti, ne déréglez pas votre poste, chez lui, tout ceci est naturel. Nous autres avons tellement l’habitude qu’il nous semble parfois revenu à la vitesse normale, en synchronisation avec le rythme de nos bêtises. De plus, sa chevelure ultra longue lui a valu le surnom de Géronimo. Mais ne vous y trompez pas, la ressemblance n’est que physique. Enfin bref, Hugues est un gars super sympa.

Je sonne. Le temps de m’essuyer les sourcils givrés et l’on vient m’ouvrir.

– Bonjour, dit-elle, en me prenant pour un Martien égaré.

J’ôte l’écharpe de mon visage.

– Bonjour, Nicole.

– Ah, c’est toi ! Je ne t’avais pas reconnu, entre !

Ce n’est pas de refus. Je franchis le seuil de la porte, comme Niki Lauda la ligne d’arrivée.

– Quel temps, soupire Mme Schutz en refermant.

– Et oui, j’ai commandé une tenue d’esquimau.

– Ah bon, une vraie, du Groenland ?

– Euh, non, une promo de chez Miko.

– Je vais appeler Hugues.

Elle prend l’ascenseur et monte au deuxième ou troisième étage, ce n’est plus une villa, c’est un hôtel. Mais il est vrai, ne le nions pas, que son mari est directeur d’un établissement bancaire à Trégrandville. C’est un peu le bon côté des choses pour Hugues, qui a tendance à profiter de la situation, on peut le comprendre. Et encore, même pas, je dirais qu’il en est victime ! Pris dans ce piège du laisser vivre, de l’abondance, sans trop s’inquiéter du lendemain, ni du surlendemain. Lui-même s’en rend compte et, ma foi, il conclut en disant : « Je verrai bien. »

Mme Schutz est très sympa, toujours gaie et dynamique, j’l’aime bien. Ah, voilà l’ascenseur qui descend. Si, si, je vous assure, ce n’est pas une plaisanterie. Ascension veut bien dire action de monter, hors, cet appareil sert non seulement à s’élever mais aussi à descendre. Vous me direz, s’il fallait un engin pour monter et un autre pour descendre, que de place aurait-il fallu ! Non, la réponse est qu’en fait, nous sommes déjà en bas, et non en haut. Puisque nous devons monter, il nous faut un ascenseur, c’est logique. Demandez à Jésus ! Lui-même est monté puis redescendu par le même ascenseur, qui pour l’occasion descendait. Ah, si nous avions été en haut !

Donc, l’ascenseur descendant arrive à son point de départ. Terminus, tout le monde descend. Qui vois-je sortir ? Le vrai, l’unique, Géronimo en personne dans toute sa splendeur, en pantoufles et survêtement. Il s’approche, d’un pas compté et mesuré, une vraie tortue de compétition. Le voilà enfin.

– Tu fais du sport en chambre, maintenant ?

– Ouais, une séance de body-planing, dit-il en se frottant les yeux.

– Excuse-moi de t’avoir réveillé.

– J’dormais pas, j’écoutais un truc des Floyd.

– En plus. Quand j’te vois, ça ne m’étonne pas.

– J’espère que t’es pas venu pour critiquer ce que j’écoute.

Et susceptible en plus.

– Tu sais bien que les Floyd et moi, on est copains. T’as l’air d’une soucoupe volante.

– Bon, quand t’auras fini, tu pendras tes loques au portemanteau et tu passeras au salon.

Tandis qu’il s’éloigne de l’autre côté, j’enlève mon barda, me propulse dans ledit salon par l’autre porte et m’enfonce dans un énorme fauteuil en cuir. Voilà Hugues qui arrive.

– Ben alors, ça fait un quart d’heure que j’t’attends.

Géronimo se dirige vers le bar.

– Je me demande si je vais te donner quelque chose.

– Remarque, j’ai pas soif.

– Tant mieux.

– T’as du champagne ?

– Tu te fous de moi ?

– Bon alors une bière, comme d’hab.

Hugues prend deux bières dans le mini réfrigérateur et s’installe dans le fauteuil en face.

– Aaaaah, que c’est bon d’être assis.

Je vous avais prévenus. On sonne à la porte d’entrée, qui malgré le luxe de cette maison, est la même pour sortir.

– Et merde, dit Géronimo.

Il se lève et va ouvrir.

– Tiens, salut !

– Salut !

– Entre, fous tes affaires là-dessus.

Ils pénètrent dans le salon. Rémi me sert la louche.

– Alors vieux, comment va la Poste ?

– Toujours en retard, répond Rémi. Avec le temps qu’il fait, ça fout une de ces merdes.

– Si tu veux boire quelque chose, tu sais où ça se trouve, dit Hugues en s’asseyant.

– J’aurais préféré du café, si t’en as de fait.

– Du café, soupire Géronimo. Bon, j’vais voir ça, dit-il en se levant.

– T’as fini de bonne heure, constaté-je.

– On est lundi, j’finis plus tôt.

– Ah, oui.

– Avec cette putain de neige, y’me faut plus de vingt minutes pour rentrer chez moi. Y’a au moins deux couches de neige et trois couches de glace, c’est pas près de dégeler.

– Des luges.

– Ouais, c’est le déluge.

– Non, des luges, pour glisser, rectifié-je.

– Des luges pour glisser ? s’étonne-t-il.

– Ça glisse mieux qu’une bagnole, non ? Et au moins c’est fait pour ça.

– C’est ça. Tu me vois aller au boulot en traîneau, tiré par les deux caniches à ma mère.

– Tu demandes à Einstein de te faire un traîneau à vapeur, tu fais la Une des journaux.

– Pourquoi pas un fer à repasser aussi, à vapeur.

Ces élucubrations sur les moyens de locomotion terminées, Hugues revient avec un plateau bien rempli, qu’il pose sur la table basse.

– Tiens, t’as qu’à te servir, dit-il à Rémi.

– Merci.

– Surtout n’en fous pas sur le tapis, il n’aime pas le café.

– Tu sais que t’es drôle quand tu veux, réplique Rémi.

– Combien j’te dois pour la lettre ?

– Neuf francs cinquante.

– Oh, s’étonne Hugues

– Ben, qu’est-ce que tu crois ? Le Père Noël c’est passé, mon vieux.

– Tu vois, dis-je à Rémi, y’peut même pas te rembourser et va te demander de lui faire crédit. J’te l’ai déjà dit, ne prête jamais aux riches.

Un peu plus tard.

La nuit venait de saupoudrer la campagne de sa couleur préférée.

– Putain, ça caille, constaté-je.

– Vous sortez ce soir ? demande Hugues.

– Tu rigoles ? J’rentre direct chez moi, répond Rémi.

– Pareil.

– Bon, à demain. Pour peu que le bus ne passe pas, ça fera une journée de plus.

– Oui, et une de moins, ajouté-je. Bon allez, on décolle, salut !

– Salut !

Nous nous éloignons.

– Heureusement que c’est éclairé, apprécié-je.

– Avec la neige, ça réfléchit, on voit mieux où on met les pieds.

Au même moment, il pousse un cri (qui n’a pas d’onomatopée dans le dictionnaire, essayez d’imaginer, mettez-vous à sa place), et se retrouve le cul dans la neige. Comme tout imbécile, je me mets à rire. Rémi commence à se plaindre et à blasphémer façon capitaine Haddock.

– Tu ferais mieux de m’aider au lieu d’te marrer !

– Qu’est-ce que t’as, j’croyais que tu déconnais.

– Tu crois que c’est le moment, me lance-t-il en se tenant le dos.

– T’as mal où ?

– Aux vertèbres, j’peux plus bouger.

– Merde, j’vais voir Hugues.

Je pars tellement vite que je fais deux pirouettes avant, un double axel suivi d’une boucle puis termine par un double trois, m’arrêtant juste devant la porte des Schutz, au fond à gauche. J’actionne plusieurs fois la sonnette. Au bout de la dixième, Hugues apparaît.

– Ah, t’es déjà là !

– Ben, qu’est-ce tu fous ?

– Faut que t’appelles le toubib, c’est urgent.

– T’es malade ?

– Rémi s’est cassé la figure, il a mal aux vertèbres, allez magne-toi !

Pour une fois, Hugues met moins de cinq minutes pour décrocher le combiné. Je retourne auprès de Rémi, immobile, les traits de la douleur se dessinant sur son visage. Que dire et que faire dans de pareils moments ? Rien, si ce n’est partager la douleur, moralement, et attendre. Le verglas, ça ne pardonne pas. Hugues s’en vient et a eu la bonne idée d’amener une couverture.

– T’inquiète pas vieux, le toubib va arriver, tenté-je de le rassurer.

– Oh, c’est pas pour moi que je m’inquiète, dit-il en faisant signe avec le pouce en direction d’Hugues, lorsque celui-ci approche, essoufflé.

– Gontrand va arriver, dit-il en posant la couverture sur cézigue.

– Merci, mais j’ai pas l’intention de coucher là.

Il se met à éclater de rire, sous nos regards ébahis.

– C’est pas vrai, t’as pas fait ça !?

Rémi se lève. Géronimo, éberlué, cherche ses mots. Puis, ayant fait le tri.

– Mais, j’ai appelé le médecin, dans cinq minutes y’sera chez moi.

– Bon, je crois que c’est le moment de partir, me dit Rémi en lui rendant la couverture.

– Non mais, je rêve. Faut que je le rappelle, s’inquiète le secouriste en s’éloignant d’un pas pressé mais prudent.

Il regarde par la fenêtre entrouverte. Cette journée fut chaude et le soleil use ses derniers rayons contre la vitre. Le paysage est aussi monotone que le bruit des roues sur les rails, et les quatre voyageurs de ce compartiment ont décidé de ne point rompre cette harmonieuse monotonie. Lectures, regards lointains, pensées préoccupantes ou rêveries les accompagnent jusqu’au prochain arrêt.

II

Le lendemain matin.

Comme nous allons presque tous au même arrêt de bus, ça permet de nous rencontrer dès sept heures, ce n’est pas forcément un avantage. Ce début du mois de janvier est glacial, personne ne peut rester sur place sans bouger. Sur chaque visage, seuls les yeux sont apparents. Hugues, en pleine forme, se met à chanter en s’approchant.

– Le travail c’est la santé…

– Oui ben ici, par moins quinze degrés elle est vite conservée, de ce côté-là on est peinards, dit Maxime.

– Tu veux que je te dise, ajouté-je, si tu veux bosser tout en conservant la santé, t’as intérêt à aller chez Vivagel.

– Si y’passe pas, demain j’reste au pieu, affirme mon acolyte avec certitude.

– Vous n’avez pas fini de vous plaindre, se plaint Charlotte.

– Oh elle, eh ! s’exclame Hugues.

– Charlotte, fayotte ! lancé-je à tout hasard.

Elle me tire la langue.

– Allez, range-la. Tu te rends compte si elle restait comme ça !

– Ah oui, ajoute Maxime, ce serait surtout con pour Christophe.

Rire général chez les quatre garçons dans le vent. (Il y a en effet une légère bise glaciale balayant le trottoir de gauche à droite).

– Merci pour hier, les gars, nous balance Hugues.

– Eh, j’y peux rien, c’est Rémi.

– Heureusement que le toubib n’était pas parti.

– Tiens, voilà le bus, annonce Thierry, refroidi et désintéressé par nos histoires.

– C’est Henri ? Y’est encore bourré, ça promet.

Nathalie, Sylvie et Charlotte se rapprochent avec empressement.

– Alors les filles, ça joue les dures et ça bouscule pour monter en premier ! dit Maxime.

Puis, à notre intention.

– Allez enfoirés, en voiture !

L’autocar est une sorte de roulotte motorisée, rescapée de la guerre 39-45. Ils sortaient certainement cet engin dans les grandes occasions, à moins que ce soit une bétaillère restaurée, allez savoir. Le peu de chaleur ressenti à l’intérieur, provient du moteur qui surchauffe, vu que le radiateur, qui sert évidemment à refroidir, même en hiver, siffle autant qu’une bouilloire sur le feu. Autre originalité, la porte du fond. Celle-ci en effet s’ouvre et se ferme à tout moment. En mai et juin, c’est plutôt agréable, ça fait un léger courant d’air. Quoiqu’un jour, dans un virage, la porte s’ouvrit et un passager se retrouva le nez dans les pâquerettes. Il est pourtant interdit de descendre du véhicule en marche, enfin. Si c’est agréable l’été, vous pouvez imaginer ce que ça donne en ce moment. Exceptés le pare-brise et la lunette arrière, toutes les autres vitres sont givrées. Comme ils ont de l’humour dans cette compagnie, si ça se trouve, ils vont bientôt nous vendre des esquimaux glacés, comme au cinoche. Sachez qu’ils ont tout de même attaché la porte avec un extenseur, ce qui ne l’empêche pas de s’ouvrir, mais elle se referme beaucoup plus vite. Bon, trêve de plaisanteries sur les transporcs en commun, qui n’ont de commun que les toilettes mal entretenues. Je vous laisse à vos affaires tandis que je m’en vais rejoindre les miennes, cours Anders, là où se situe mon cher lycée.

III

Plus tard.

– Bonsoir, Monique.

– Bonsoir Bernard, tu rentres tard.

– Ben oui, avec ces routes gelées.

– Tu veux du café ?

– Oui, j’veux bien. Sont pas encore rentrés ?

– Non, ils ne devraient pas tarder.

Pendant qu’elle me sert, je me permets de vous la présenter. Monique a trente-cinq ans, ce n’est pas Miss Monde mais elle a beaucoup de charme et en plus, c’est une femme vraiment sympa. Son seul défaut, je l’avoue, c’est d’être mariée. Elle vient chez nous pour préparer les repas et faire le ménage. Notre mère est décédée depuis plusieurs années et mon vieux n’a jamais voulu amener une autre femme à la maison.

– Bon, j’y vais, dit Monique.

– Qu’est-ce qu’on mange, ce soir ?

– Du ragoût de mouton.

Je m’en lèche les babines.

– Allez, bonsoir Bernard !

– Salut, Monique !

Mon café terminé, je monte dans ma chambre, m’installe au bureau et prends le cahier noir que vous connaissez déjà.

« Mardi, 10 janvier, 18h30.

Je n’ai heureusement qu’un exo de maths. Je ne vous parlerai pas de ce que j’ai fait aujourd’hui en classe, no comment. Je suis tellement passionné que mes âneries en cours sont plus réussies que mes devoirs. Enfin, je n’ai pas vraiment voulu en arriver là et pourtant j’y suis, avec sur le dos toujours les mêmes problèmes que je n’arrive pas à résoudre et qui prennent de plus en plus de poids. Je n’en parle à personne, jamais, pas même à Monique envers qui j’ai une grande confiance, je ne veux pas la mêler à mes histoires. Je dois m’en sortir seul, il le faut ! »

– Bernard.

– Ah, t’es là.

Je ferme le cahier et me retourne.

– T’as vu le programme ? demande Christophe.

– Quel programme ?

– Télé.

– Non, y’doit être à sa place.

– Ben j’ai regardé, il n’y est pas.

– Ah oui, c’est vrai.

Je prends mon sac (anciennement cartable), l’ouvre et en sors le programme télé.

– Tiens.

– Tu vas en classe avec ça, maintenant ?

– J’avais un article à montrer à Maxime.

– On est quel jour ?

– Le même que la semaine dernière.

– Très drôle.

– Je me demande comment tu fais pour ne pas savoir quel jour on est.

– Je bosse.

– Ah oui, ben heureusement que c’est pas tous les jours.

– Bon ça va, abrège.

– Mardi.

– Enfin, soupire-t-il.

– Vous en avez mis du temps pour rentrer.

– Je ne sais pas si t’es au courant, mais on travaille à cinquante bornes de là, et en plus y’a un type qui nous a emmerdés pendant une demi-heure. Je me demandais s’il n’avait pas les pieds dans le ciment, pas moyen de le faire décoller, m’explique-t-il en feuilletant la revue.

– Qu’est-ce qu’il y a, ce soir ?

– Sur la deuxième chaîne, Les grosses bêtes.

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

– Un truc sur les animaux préhistoriques. Sur la première, Les grossiers de l’écran. Et sur la troisième, Le Messager, un film de Joseph Losey.

Bon, je vais faire mon exo de maths, si j’y arrive.

« 23 heures.

Que dire après avoir vu ces superbes images ? Rien. Essayer de dormir, comme chaque soir ou presque. Alors que certains luttent contre le sommeil, je lutte contre l’insomnie. Après la mort de ma mère, j’ai rencontré une fille en vacances et j’en suis devenu dingue. C’était la première fois que je tombais amoureux et ma connerie fut d’y croire pour de vrai. Au lieu de connaître le bonheur, commença une chaîne de souffrances, qui s’est allongée et finira un jour par se resserrer, jusqu’au dernier maillon qui emprisonne mon cou. Corine se foutait de moi comme de sa première poupée, ne cherchant qu’à jouer, cruel jeu qui me rendait fou. On se quitta pour ne plus se revoir. Des semaines durant, je rongeais ma peine et ma rage et ressentais une impression étrange et nouvelle qui me faisait peur. Plus aucune fille ne me faisait envie, pas même la plus belle d’entre elles. Je me forçais à les regarder, à imaginer une rencontre pour allumer en moi ce désir que j’éprouvais quand j’étais avec Corine. Elles n’étaient plus que des créatures vivantes pour lesquelles je ne ressentais plus rien. J’avais mal et je me demandais si un jour je retrouverai cette sensation qui m’avait quittée. Après un an d’incertitude, je rencontrai Christine. Ce fut de nouveau le coup de foudre, j’en suis devenu fou, au sens propre comme au figuré. Je la vois presque tous les jours, au lycée ou dans le bus, un regard ou un léger sourire me rendent malade. Ça fait près de cinq mois que ça dure, et je n’ai encore rien fait. Je suis sûr qu’elle ne s’intéresse pas à moi et j’ai peur de me planter, d’être ridicule. Il est vrai qu’en agissant comme je le fais, je le suis déjà, mais je suis paralysé. Pourquoi faut-il que je m’accroche à cette fille alors que j’en connais d’autres, mignones et sympas ? Je suis dans un labyrinthe sans issue. Je ne comprends pas ce qui se passe et me demande où cela me mènera. Depuis l’échec de Corine, j’ai l’impression de traîner un boulet dont je n’arrive pas à me débarrasser. Quelle heure est-il ? Déjà. Il faut que j’aille me coucher. Dans six heures, je serai debout ».

Vente nulle. Voilà quel fut le résultat de cette expérience. Un relevé de droits d’auteur digne d’un premier avril.

« Cher auteur, le montant ci-dessus est viré directement ce jour au compte bancaire ou postal dont vous nous avez fourni le relevé d’identité »

Zéro franc et zéro centime porté au crédit de ses folles illusions.

IV

« Vendredi, 13 janvier.

Quelle heure est-il ? Ça va, j’ai le temps jusqu’à 18h30. Quelle journée à la con ! Si je croyais au satané vendredi 13, je dirais que c’est normal, pas de quoi s’affoler, autant laisser faire les événements et rester dans son lit afin d’éviter les catastrophes. Mais là, par les cornes de Belzébuth, ils le font exprès, ils en profitent ! Deux heures de maths consécutives, avec en prime un problème aussi dur qu’un parpaing surgelé, je vais encore me payer une bonne note ! Enfin, heureusement qu’on a une heure de sports après, ça soulage les nerfs, on se défoule, le prof nous fout la paix. A chaque fois qu’il nous voit le vendredi après-midi, c’est comme s’il avait devant lui des hystériques échappés d’un asile. Je trouve qu’il est assez psychologue car il nous demande ce que l’on veut...

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