Dérive autour de l'uvre de Michel Maffesoli

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Depuis trente ans, Michel Maffesoli, dont nous fêtons le soixantième anniversaire le 14 novembre 2004, explore l'imaginaire contemporain. S'attachant à une lecture compréhensive de la vie quotidienne, ce sociologue a mis en exergue les grandes figures de la postmodernité: le tribalisme, le nomadisme, le devenir féminin du monde, l'importance du lieu et de l'esthétique dans l'être ensemble…
Publié le : lundi 1 novembre 2004
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EAN13 : 9782296377301
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DÉRIVE AUTOUR DE I;ŒUVRE DE MICHEL MAFFESOLI

@ LHARMATIAN, 2004 ISBN: 2-7475-7302-8

DÉRIVE

AUTOUR DE VŒUVRE

DE MICHEL MAFFESOLI

Introduction de Gilbert Durand

BHarmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

BHarmattan Hongrie Kônyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth 1. u. 14-16 Hongrie

CHarmattan ltalia Via Degli Artisti 15
10 124 Torino

Italie

Préambule

Michel Maffesoli aime jouer «au vieux professeur». qu'il prend la posture costume trois pièces... était! Complicité du sexagénaire,

Voilà bientôt soixante ans canne, chapeau,

voire du septuagénaire:

Et références aux auteurs des siècles derniers. Comme s'il en

aussi, jamais retrouvée ensuite, avec les collègues des années antéThomas ou

rieures, ceux qu'on ne voit plus, comme Julien Freund, Louis-Vincent d'autres, émérites, qui sont restés nos familiers.

Il fallait donc jouer de son énergie ludique, pour à notre tour, profiter de cet événement qu'est son soixantième anniversaire. Pour en faire un avènement: tent, le rencontrent, colloquent celui d'une petite tribu de ceux qui l'aiment, l'escoravec lui. et de quelques proches.

Ce livre est donc avant tout un cadeau, à l'ami Maffesoli. De ses anciens, de ses collègues, de ses doctorants Un livre à usage universitaire d'abord. Un livre à usage de curiosité, cette libido sciendi, dont il parle si souvent. Pour y voyager «à travers Maffesoli », tout ce que vous avez toujours Maffesoli. Un livre éclectique, sorte de recueil du Kairos : les auteurs de cet ouvrage se sont rassemblés au hasard des rencontres successives, par concaténations qu'il n'yen a de présents; pourrait-on aucune préMais dire. Il manque bien plus de contributeurs voulu savoir sur Ce n'est pas un livre sur Michel Maffesoli, mais pour Michel Maffesoli.

séance n'a été respectée. Et organisé à l'insu de Maffesoli, ce recueil ne représente bien sûr pas une liste organisée, exhaustive ou choisie de ses correspondants. on pourra y retrouver divers témoins: de la vie de tous les jours de l'homme soit pour monces

Maffesoli (MM), puis de ceux qui ont vu s'élaborer son œuvre. De ceux qui, sous diverses formes, reprennent trer comment fait œuvre. valeurs de la postmodernité. certains de ses thèmes de prédilection, son travail permet un point de vue original sur ces situations,

Soit pour explorer la globalité de son travail, ce qui en

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Préambule

Et puis, plus nombreux

encore, sont les témoignages

sur la réception au fil des commentée au

ans et au gré de la carte du monde de cette œuvre. Massivement les limbes nordiques. Le livre d'ailleurs Sorbonne, se continuera, dans la journée de rencontre

Brésil, en Italie, en Espagne, au Mexique pays de la latinité, mais présents aussi dans organisée à la

pour l'anniversaire

de Michel Maffesoli et la sortie du livre; mais y englobera des compléments,

dans un

cdrom ensuite, qui le contiendra, l'impression! modernité.

des ajouts, des de la post-

rectifications, des réponses. Et sans doute beaucoup de textes arrivés trop tard pour Rigidité de la galaxie Gutenberg face à la malléabilité

Ainsi va la vie, que ce livre cadeau, soit un livre lu, annoté, transformé. Qu'il vive une vie de livre postmoderne. Au gré des émotions et des techniques.

Ces textes ont été rassemblés par Hélène Strohl-Maffesoli

et des membres du

CEAQ : Anne Petiau, Federico Casalegno, Panagiotis Christias, Michaël Dandrieux, Jérome Dubois, Stéphane Hugon, Lionel Pourtau, Tania Pitta. Élisabeth Gutton a fait la mise en pages.

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Gilbert Durand Juste parmi les nations

RENCONTRE

Je vais finir ma vie - j'ai quatre-vingt-quatre ans! - face à ce paysage des Alpes où je suis né, face à cette fresque magnifique du plateau de Glières que surplombe le Mont Blanc. Et je me souviens avec netteté de ma première rencontre avec Michel, il y a trente ans.. .

J'avais été chargé, par le Ministère, de vérifier la constitution
elle semblait composée de «non-docteurs» Affaire purement guère! grenobloise où se mêlait une politicaillerie

- peu régtÙière, car - de son jury de thèse de troisième cycle.

qui ne m'étonnait

Et soudain, je me trouvai face au jeune homme timide assis devant moi, sur la sociologie. Il me la difficulté du problème social, le social étant ce monstre équi-

comme un écho de mes propres questions fondamentales disait modestement

voque, qui sous-tend tout le reste. Revenait à mes narines cette joyeuse « odeur du monde », lorsque s'est dressé Paris: ce Paris spontané, déjouant toutes les combines, ce Paris torturé, magnifiquement hérissé de six cent cinquante Chaban-Delmas, libéré. Ce Paris, véritable emblème sociologique, entraîbarricades, secouant et réduisant à néant le «général » « Paris torturé, Paris assiégé, Paris libéré... »

appelant de mille voix la division Leclerc et, finalement,

nant De Gaulle à ce fameux discours: social », avec ses contradictions,

Pour moi la libération de Paris, son joyeux tumulte était l'exemple même du « fait les positions extrêmes, couvrant en un irrésistible des conclusions fragiles, mais sociole respect du élan toutes les petites choses en une immense «fresque historique ». Eh bien, devant moi, ce jour-là, Michel devant moi, énumérait logiques, dans lesquelles je respirais le même air, la même ambiance:

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Gilbert Durand

détail infime, la congruence
« Part

victorieuse

des détails contradictoires,

en un mot la

du diable» blottie au cœur de tout événement. C'était pour moi, une bouffée

d'air frais, qui, par la bouche de ce jeune homme, soulevait le corps, bien souvent mort, de la sociologie! Les faits et les circonstances bien que n'étant pas candidat se prêtèrent

-

miraculeusement

- à ce dessin

« nova-

teur ». Il fallait «placer» en Sorbonne

cette sociologie nouvelle. Il se trouvait que, je me trouvais élu de la Et les de cette des universités. Premier vice-président Michel à... la Sorbonne! témoignent

-

n'étant d'aucun groupe syndical-

pour vingt ans, au Comité consultatif publications l'intérêt orientation: de Michel témoignent

section de sociologie, il me fut aisé de promouvoir des treize publications

de cette innovation!

Je ne veux pas ici souligner

dont les textes, significatifs,

La Conquête du présent; La Violence totalitaire; La Connaissance ordidans les sociétés de masse; Eloge d'une rendent compte de ce bel ensemble

naire ; Le Temps des tribus, déclin de l'individualisme de la raison sensible; Le Nomadisme sociologie compréhensive française.

Par un travail de vingt ans, Michel a amplement tais en lui, en lui conseillant... Et à l'automne cès incontestable. l'agrégation

confirmé cet espoir que je metvient confirmer ce sucqui subsiste pour le

de philosophie!

dernier, la remise de la Légion d'honneur

Certes, je n'ignore pas le danger permanent

chercheur dans cette grande Cité. Mais je sais, comme en témoigne son œuvre écrite que jusqu'ici, Michel a su échapper à ce danger. Grâce à ses treize ouvrages, à son «emploi» en Sorbonne, je sais qu'il existe en France une « sociologie compréhensive ». Je me permets d'ajouter, que ce que j'ai pu drainer de mon côté, ce Centre de Recherche sur l'Imaginaire si vivace, si mondialement reconnu, est depuis dix ans sous la direction de Michel. Voici ce que j'ai voulu dire, face aux Alpes, face aux Glières...

Gilbert Durand

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MM

André Dedet Docteur es Lettres, Université de Poitiers

LIEUX COMMUNS

Que dire dans un recueil d'hommages Pour un lieu commun

sinon de la banalité? Des mots, cependant

non dépourvus de valeur: amitié> estime, sympathie... qui serait plus prégnant, je vais retourner au village natal accrochées aux versants, soumises aux plis et escarpeentrelacs de chemins, tantôt en escalier, tantôt qui, aujourd'hui, tentent de recouvrir de Michel Maffesoli, qui est aussi le mien. Graissessac, aux fins des Cévennes: vieilles maisons désordonnées, en calade, montant ments de la roche qui les soutient;

jusqu'aux châtaigneraies

les terrils noirs formés des résidus du charbon extrait d'un autre entrelacs de galeries mystérieuses. Carte postale, banalités. Vieilles maisons silencieuses presque toutes fermées comme ces monuments hiératiques d'un culte qu'on croirait abandonné d'ocre et mais, quand le regard s'éprend, à cette heure où le soleil déclinant joue sur la pierre de schiste, les reliefs de l'apparence, d'argent. Des figures apparaissent: dont j'essaie de comprendre sières charbonneuses. Masque noir et bleu du ciel : carte postale, banalité. Je voudrais des mots savants pour plus de prétention: Permanence, différence... ou des mots à la mode: origine, racine>déterminisme... des mots qu'on croit précis et qui disent le vrai parce qu'ils ont un contraire... Mais dans l'ordinaire du quotidien l'un l'autre se mêlent et puis il semble bien que dans la confusion de leur sabir commun cette apparence de la pierre et le murfamilles d'Espagne, de Roumanie, de Pologne, d'Italie le sabir qui permet l'échange entre ces gueules noires sculptés par le temps, s'animent

desquelles, au retour du travail, ressortent ces yeux rougeoyants irrités par les pous-

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MM

mure de l'air disent cela comme avec des mots inachevés: creusé dans la roche par un habile mineur artificier... esthétique, l'émotion Éternité de l'instant,

une branche du chemin

s'enfonce sous un porche obscur - je sais qu'il y a, là-bas, un puits d'eau fraîche Comme un lien qui unit les du chemin choses. Un coin de ciel au-dessus des toits. Le banal devient singulier et le plaisir naissent de cette banalité minérale, de l'incertitude de l'indistinction. derrière des une réalité se construit. une vieille demoiselle distinguée, qui monte, du mystère des boyaux souterrains... Dans ce quartier haut d'ouvriers,

volets clos, joue un air sur son piano. Elle est de deuil et d'ivoire. Il y a des fêtes, des rires de femmes, les cris d'un ivrogne amer et souriant qui lève sa main ouverte vers les étoiles, des odeurs d'égout, des odeurs de printemps, sine et de vin.. . Les gémissements Se soutenant d'un malade sur un drap blanc. Les fenêtres se sont ouvertes à la queue de son mulet un vieil homme épuisé par les fatigues du jour et du temps grimpe vers les plus hautes maisons. C'est un italien. Passe un troupeau de chèvres avec un bouc blanc, majestueux et puant, que tente de conduire, avec son bâton ferré, un homme claudiquant, Une télévision s'allume au jeu des chiffres et des lettres. Le temps se cristallise au mouvement ordinaire de la lumière et de l'ombre. une un espagnol vêtU d'une cape noire. Autant que le bouc, il effraie et fascine les petits enfants... de cui-

Près de sa maison natale, je saurai gré à Michel Maffesoli d'avoir construit sociologie qui dit, entre autres, le sens et l'importance l'émotion, du lieu commun.

du confus, du banal, de

André Dedet

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Hélène Strohl-Maffesoli, Paris, Les ChaIps, Graissessac

LE JAILLISSEMENT DE LA VIE

Traces des années de jeunesse

dans l' œuvre de Michel Maffesoli

Un homme,

barbu, revenant

d'Allemagne

en deux-chevaux,

il lit L'Être et le

temps. (Sein und Zeit) Quatorze novembre 1967, il me montre la carte postale que lui a envoyée sa sœur, il a vingt-trois ans, je viens de faire sa connaissance. Il fait un exposé, en histoire des religions, sur le mazdéisme, dre ; depuis je n'ai pas cessé de l'écouter, fausse étudiante, demande souvent si les autres aussi tombent sa voix grave, son accent très légèrement chantant, Au travers des mots, des phrases, me reviennent je n'avais jamais de comprenentendu parler de Zoroastre, mais je suis captivée et j'ai l'impression

vraie compagne. Je me

amoureux de lui, quand ils entendent «l'an-née». des pans entiers de son histoire. en bruit

Sans objectivité ni rationalité, je ne peux que raconter ce que j'entends, de fond de ses conférences, ce que je lis, en filigrane des pages de ses livres. Connaissance passionnée.

Mai 68, devant le Palais universitaire à Strasbourg, un homme qui nous semble vieux, mais qui n'a pas la cinquantaine vieux, sont debout François-Georges et un étudiant jeune, mais qui se donne l'air pour ou contre la grève, c'est un «vieux professeur» sur des chaises et gesticulent,

Dreyfus et Michel Maffesoli.

Toujours début mai, à la nouvelle Faculté, à l'Esplanade,

fait son cours, contre vents et marées. Il en a vu d'autres, Julien Freund, mais au contraire de beaucoup de ses collègues, démagogues arrogants qui «suivent le mou-

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MM

vement» en duffel-coat, Quelques

il ne quittera ni son costume, ni sa position de professeur, son cours. offrira à ces événements,

mais il prend au sérieux ces jeunes étudiants qui l'obligent à interrompre années plus tard, c'est lui, qui, en rappelant hébreu, grec et philosophie. MM un poste d'assistant en sociologie à la Faculté de Strasbourg. Entre-temps,

MM aime Heidegger et Marx. (mémoi-

re de maîtrise, La technique chez Marx et Heidegger, juin 1970). Un jour, son directeur de maîtrise, Lucien Braun, spécialiste d'alchimie et de Paracelse, traducteur de Heidegger, lui propose de l'emmener voir le vieux maître. Puis il lui apprend que celui-ci donne un dernier cours, à l'Université d'Heidelberg. amis du SDS, (Sozialistische deutsche Studente) assister à ce cours. Lépoque est au marxisme et aux idéologies simplificatrices. Mais, ici, elles ont un parfum particulier, celui de la tradition celle des post-spartakistes amoureux de Rosa Luxembourg, Rühle, des rebelles de Max Holz. Ici, 68 a été précédée en 67 par la prise de pouvoir parodique diante par les situationnistes. un succès national. Ici, on ne prendra donc pas le chemin léniniste ou trotskyste, encore moins maoïste, je me rappelle, ils n'étaient que trois, promenant ges, à l'écart des grands rassemblements nostalgiquement leurs écharpes roufestifs, des manifestations joyeuses. de la corpo étuLeurs affiches, blanc sur fond noir, ont tapissé les murs de l'ultra-gauche, des conseillistes d'Otto Nous logeons chez nos et c'est en cachette que MM va

de cette ville gaulliste, la brochure éditée et diffusée par les soins de la MNEF, a été

«Nos mots sont dans toutes les têtes », MM le répétera souvent. En 1970, MM est dans le petit groupe qui fait paraître un unique numéro zéro d'une revue, Conseillistes. C'est sa dernière contribution à une activité politique. Si l'on peut dire. En Mai 1981, écœuré par tous ces anciens gauchistes qui vont à la soupe, il

publiera un petit article « Gardons les distances», ce qui ajouté au fait qu'il n'est ni
normalien, ni agrégé, ni trotskyste, qu'il n'a été ni communiste, ni maoïste ne lui vaudra pas que des amis. Question de clan, il n'appartient totalitaire, La Transfiguration du politique Il a conservé de cette époque le cigare italien, offert par les ouvriers anarchistes d'Ivréa et dont son père lui racontera plus tard que c'est le même que fumait son grand père, mineur de fond, italien, qui finit par s'établir dans ce petit bassin minier du sud de la France, Graissessac, après avoir parcouru les mines de la Méditerranée, en vendant au plus offrant son savoir faire de piqueur. Le Nomadisme pas aux bons. La Violence

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Hélène Strohl-Maffesoli

1970-1978 : Strasbourg, Lyon, Grenoble, les jeunes endeuillés de juin 68 voyagent, s'agrègent à des bandes successives. Ensemble, ils jouent comme des enfants, à des jeux un peu violents, presque délinquants, Mais non pas à l'italienne ou à l'allemande, çais. Plutôt une parodie, une farce de terrorisme: villes, font sonner les alarmes, cassent les vitrines; res de vivre, d'aimer, d'habiter, datrice Ce sont les temps des liaisons et des déliaisons, des vies communautaires, amours de groupe, des enthousiasmes Le Tèmps des tribus Vivre et non pas survivre, goûter l'intensité de l'instant, du présent, loin des lendemains qui chantent, des reports de jouissance. La Conquête du présent désespérés de beauSi l'excès ne lui fait pas peur, c'est loin des comportements lui en la quittant) et n'altère pas le goût des livres. il s'attache à saisir ce qui est à fugaces, de l'invention des de la vie quotidienne. une sorte d'adieu à la révolution. franles la nuit, les bandes parcourent on expérimente pas même comme les autonomes

d'autres maniè-

de travailler, de subsister. La Violence banale et fon-

coup. I..:ivresse se cantonne au vin blanc (ce petit bout d'Alsace qu'il a emporté avec MM annonce la fin de l'idéologie prométhéenne,

l' œuvre chez tous ceux qui refusent de s'engager, qui tentent par tous les biais d'échapper au travail, qui jettent aux orties la stabilité familiale et la conjugalité monothéiste. Pourtant, il ne se donne pas en exemple et rien ne lui est plus étranSouvent il se définit comme «un petit bourgeois prométhéen» ont quelque peine à acquiescer à ce portrait, il faut avec rigueur, ger que l'avant-garde. reconnaître

et si ceux qui le connaissent

qu'il manie le stylo et le livre comme son père la pioche:

constance, pendant de longues heures. Quand paraît À l'Ombre de Dionysos, son père vient de mourir, d'un cancer du mineur, et MM lui dédie cette «sociologie de l'orgie», à lui qui a «payé pendant trente ans comme mineur de fonds son tribut à l'idéologie prométhéenne». d'ailleurs ce goût du travail du père qui a projeté son fils dans «l'instruction». C'est Mais

ironie du destin, celui que son père souhaitait ingénieur des mines, a toujours eu du mal à actionner une perceuse et n'a jamais vraiment maîtrisé les arcanes de la règle de trois. Peu importe, car pour qui a connu le père, on retrouve chez les deux, la même curiosité inlassable, le même désir de comprendre, tel qu'il est. Discipline la même passion d'apprendre, de connaître, de voir le monde, non pas tel qu'il devrait être, tel qu'on le voudrait, mais de la mine, qui ne tolérait aucun manquement aux règles collectives de travail, pas une cigarette, pas un verre de vin au fond, qui requérait

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MM

une attention

extrême aux autres, voire une vraie abnégation,

mais qui autorisait, en de la mort, de l'acci-

haut, dehors, tous les excès. Travail sous l'emprise continuelle dent, la peur du tocsin, le cauchemar du coup de grisou.

I.:histoire familiale de MM, c'est aussi ça, l'oncle mort, bien avant sa naissance, à dix neuf ans, un lundi matin, où il aurait pourtant aimé ne pas descendre, fatigué du cimetière. du bal de la veille, et dont il ne reste que la photo sur le monument

Superbe jeune homme, à la chevelure d'ange et de charbon. Ce sont aussi les souvenirs du petit garçon que sa mère vient chercher, à l'école, déjà vêtue de noir parce que le père est à l'hôpital, accidents où il perdra un œil, se cassera des vertèbres, sans que jamais il ne songe à abandonner ce métier-passion. Car cette enfance tragique parfois est aussi très gaie. Ce sont les soirées où les enfants et leur père attrapent des écrevisses dans le ruisseau, ce sont les pique nique au bord de la rivière, c'est la semaine annuelle de fête de la Sainte Barbe, avec les attractions nourriture foraines, les grandes tôles d'oreillettes portées au four du boulanger, la de roi, les cèpes frais cueillis, les haricots verts et les tomates du jardin, la

raiponce, le houblon et les asperges sauvages, les truites pêchées dans la rivière et les poulets et lapins nourris à la luzerne et au grain. Hors la mine, les mineurs retrouvent les ressources de la Nature et sacrifient au culte païen du soleil. La Contemplation du monde,. l1nstant éternel C'est cette générosité, cette gaieté, cette luxuriance populaire qui sauveront MM de tout ressentiment et de tout esprit de revanche. Bien sûr, comme beaucoup, les chemins de la vie l'ont éloigné de la culture de son entourage et c'est pour lui, comme pour tous ceux qui ont quitté le pays de leur enfance, un exil. Mais un exil dynamique, un exil positif, un exil conforté par la longue tradition familiale. Dans ce village du midi de la France, hormis quelques paysans cévenols, protestants et immémoriaux, «tout le monde est un peu mitigé». Italiens pauvres, Espagnols républicains, Polonais recrutés par camions entiers et in fine, dans les années soixante, quelques Marocains et Portugais s'installaient, dans ce flanc de montagne, au milieu des châtaigniers et des chênes verts. L'Enracinement dynamique, titre de sa thèse d'Etat. Rien de petit bourgeois, de conventionnel catholique infrangible et de liesse païenne, une ambition une fierté joyeuse du «pays ». dans cette enfance. Un mélange de foi sociale et un attachement atavique et

à ceux dont on est. Une volonté d'accéder à d'autres mondes, de voya-

ger, d'étudier,

C'est cela sans doute le populisme de MM, cette attention à ce que le peuple sent, pense, n'en pense pas moins.

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Hélène Strohl-Maffesoli

C'est avec la même intensité que son père explorait les veines de charbon que MM scrute les flux de la vie en société. Non pas une société qui lui est extérieure et dont il décoderait les règles, non pas même une observation exercice constant de l'intuition. Une invention «Sainte Croix» dit-il souvent, pour montrer comment participante, mais un de la société comme celle de la il est sociologue en faisant cette participation La contemplation du Monde, humanité,

advenir, se manifester ce dont il est. Cette commune à quelque chose qui nous englobe, cette implication. La Raison sensible Parce que chaque génération MM transformera

fait lever les graines lancées par la précédente,

en système de vie cette alternance d'excès et de rigueur. Il théoles bals jusqu'à l'aube de périodes de retrait, en

risera l'excès en «hyper et en hypo» et il fera se suivre, les soirées d'ivresse, les nuits blanches, les dîners gastronomiques, Grèce, en Italie, à la montagne, kilos, s'enchaînent Premier les mots. salaire, Grenoble, l'institut d'urbanisme. Malgré la La marches et écriture, ni vin, ni foie gras. Filent les

Années d'enfance, années d'études, années de maturation. travail, premier reconnaissance qu'il conservera pour celui qui l'a recruté et à qui il a dédié son preà la grenobloise.

mier livre, il se dégagera très vite du socialisme municipal Violence totalitaire Grenoble, ce sont d'abord des amitiés qui durent: Les complicités intellectuelles qui se nouent:

les copains de toutes sortes,

avec qui on boit, on sort, on élève les enfants, on vieillit. les premiers étudiants et les premières directions de thèses (A. Pessin), ceux qu'on invite et avec qui on discute des heures durant (J. Baudrillard, Y. Stourdzé). Un courant se dessine, même si chacun se pense différent des autres, face notamment même bord. Grenoble, c'est l'entrée dans la grande famille de l'Imaginaire. Pierre Sansot, amené chez MM par CI. Verdillon, sera le complice de ces années-là. Le limps des tribus est aussi un écho aux dérives de La Poétique de la ville. Grenoble, c'est enfin la découverte des Structures anthropologiques de l1maginaire. Michel Maffesoli et Gilbert Durand tisseront au fil des temps l'histoire de l'amitié entre un aîné et son fils spirituel, pas tout à fait disciple, toujours fidèle, éternellement reconnaissant. Le Centre de Recherche sur l'Imaginaire, créé par G. Durand et Cellier, est dirigé depuis les années 80 par MM. Le Centre d'Etudes sur l'Actuel et le Quotidien, créé par MM et G. Balandier est membre de cette fédération internationale de l'Imaginaire. à la cuistrerie universitaire, ils sont du

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MM

C'est donc tout naturellement que Gilbert Durand présidera le jury de la thèse d'Etat de MM, jury composé de G. Balandier, J. Duvignaud, J. Freund, P. Sansot. Cette période se clôt par les trois premiers livres, parus coup sur coup, Logique de la domination, S'enchaînent La Violence totalitaire, La Violence banale et fondatrice. alors les postes universitaires, Strasbourg d'abord en 1978, puis la

Sorbonne en août 1981. C'est à partir de cette nomination, qui lui attirera quelques ennemis, que MM va déployer sa pensée spécifique. La Conquête du présent, suivie très vite par A l'Ombre de Dionysos et Le Temps des tribus (1988) inaugurent sera de développer: vie quotidienne, fin de la Modernité les grands thèmes qu'il ne cesintensité de la et tribalisme postmoderne, le tragique.

nécessité d'une connaissance ordinaire. le nomadisme, (La transfiguration du

Plus tard, la fin du politique, Aujourd'hui,

politique, Du nomadisme, L1nstant éternel) certains, beaucoup même, reprennent ces thèmes dont ils se sont «Nos idées gaussés en son temps. Pourtant, sont dans toutes les têtes. La parution,
)}

il n'y a pas lieu de faire de procès. Car peu imporet ces chicanes universitaires.

tent au fond ces querelles institutionnelles

pour ses soixante ans du dernier livre de MM, Le Rythme de la vie, Cet ouvrage, en effet, ne développe pas de thème nouveau,

variations sur l'imaginaire postmoderne est en quelque sorte la réponse à ces mesquineries universitaires. mais reprend l'ensemble des notions exposées dans les quatorze volumes précédents. Ce qui est nouveau, en revanche, c'est la forme du livre, son style. On ne peut être que frappé par sa force de conviction, saturation son esthétique. Après bien de avec sa pensée. des détours, des efforts, des ratés, sa plume atteint soudain, par un mécanisme qu'il a bien décrit, son rythme propre, sa congruence Tant qu'ils étaient tâtonnants,

les tics de langage, les phrases sans verbe conjugué,

l'usage immodéré du participe présent, la transformation sans complexe en substantifs d'adjectifs, d'infinitifs, les néologismes, les effets de coquetterie (usage immodéré du latin) récurrents étaient émouvants. Parce qu'ils témoignaient déjà de cette parole incarnée, de cette plume animée du souffle de l'âme. Mais dans Le Rythme de la vie, la forme devient, comme aime le dire MM, formante. Le style informe, renseigne. Le rythme, le ton du texte le rendent compréhensible Souvent qualifié péjorativement d'instinct. d'essayiste par ses chers collègues, MM a tou-

jours revendiqué ce genre. Et il est vrai que l'essai est le genre de ceux qui au lieu de se plier aux règles imposées de l'extérieur, pour faire science et carrière, tentent de rendre compte de leur présence au monde.

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Hélène Strohl-Maffesoli

Essayiste, MM l'est, comme il fut cet enfant doublement l'environnement nal qui osa explorer le Nord, cet aventurier enraciné. Un homme des tribus.

marqué par la dureté de

et sa luxuriance, comme il fut cet étudiant vagabond, ce méridio-

Hélène Strohl-Maffesoli

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Novembre 2003 20

« Gilbert

Durand remettant la Ugion d'Honneur

à MM.»

Michaël v: Dandrieux

FRIVOLITÉS

C'était il y a peu. J'abandonnais l'ombre du Panthéon, des étudiants et des marchands essoufflés par la pente de la rue Saint-Jacques: les frivolités de la Montagne Sainte-Geneviève. MM préside aux vingt-six ans de sa fille cadette. Nous sommes à sa table tous mélangés, des amis, de la famille, des amis de la famille, parfois plus jeunes du double de nos âges, et pourtant reconnais l'empreinte il nous parle comme à des amis. Il y a dans les gestes de très fine, une marque d'admiration l'empreinte discrète où je si la fête avait été nos corps une marque d'attention

de la Maison (mais pas le lieu de pierre:

ailleurs, j'y aurais trouvé la même empreinte; l'hospitalité).

du lieu d'accueil, c'est

J'avais vu une petite chasser le chat fou, et maintenant que la table remue, je ne suis plus sûr de rien, ni de qui chasse qui. On nous offre à boire une couleur zinc dans une carafe piquetée. Avec tendresse MM vexe le chat fou qui s'étalait sur une chaise bleue, et quand la petite point de sous la table, il fait celui qui ne sait rien. Nous mangeons en riant. Il ressert nos verres pleins, et dévore du canard. Je l'avais vu dévisager la commode. Impatient, il avance l'heure de l'ouverture des cadeaux. Et voilà que défile devant la cadette tout un discours: ces objets sans valeur qu'on

ne donne qu'à ceux qu'on aime. MM cueille tout au passage: il entasse à ses pieds les cadeaux de sa fille. Quand ça ne suit pas, il accélère la chaîne, il lui remplit les bras d'autres paquets, et d'abord les plus gros. Il l'aide à les ouvrir plus vite; elle regarde, elle sourit, remercie; MM joue à voler les cadeaux de sa cadette. La plus jeune de ses filles balade des yeux en croissant et cet air fier des petites bêtises. Quand MM lève son verre aux vingt-six ans de sa fille, on lui voit un cœur

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Michaël V. Dandrieux

rose barbouillé sur la joue. «A l'anniversaire pas: «A tes vingt-cinq ans! ».

de Sarah! », dit MM, puis, n'hésitant peut-être juste un courant d'air.

Je me rabats quelques secondes sur moi-même;

Je fais attention aux regards des autres, suspendu à cette petite erreur. Je souhaiterais être le seul à l'avoir vue. J'entends la table rire un tout petit peu plus fort qu'elle ne le devrait. Mais MM lève son verre de plus belle -le sien ou celui d'un autre qu'il avait rempli sans distinction. «Sarah-Marie!» ; il trinque trop joyeusement et le vin gicle sur sa main. Je regarde l'Edelzwicker couler le long de sa manche de chemise avec une sensation de froid sur mon coude où cette goûte de vin ne coule pas. MM glisse son index sur la coulée, puis pointe le plafond en souriant «vous êtes jeunes, un quart de siècle ce n'est rien; allez, il reste du vin. Mais n'oubliez pas: la mort est là». Quelque chose s'était soudainement tres quotidiens. écartée Peut-être la fumée devant nos monsrêves. Peut-être la porte de Peut-être l'accès au sens de nombreux

cette grotte d'où nos ancêtres ne sortent qu'une fois par an à l'occasion d'une grande fête; j'avais toujours imaginé leur compagnie effroyable, et voilà qu'elle nous rapprochait. MM avait rappelé à ses amis combien on était bien chez lui, combien on y faisait face aux petites vérités. Moi j'étais un jeune immortel donc j'avais peur. Lui, qui faisait des erreurs, venait de dérober à la mort son costume de théâtre. Et avec elle à la place du pauvre, nous avons mangé du canard.

mvd

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Irène Pennacchioni-Léothaud Maître de conférence, Université François Rabelais, Tours Chargée de cours, Paris V

I!ART DE RECEVOIR, OU LE SENS DU NÉFASTE ET LE GOÛT DU FASTE

Bien recevoir, c'est d'abord aimer recevoir. Ce goût-là est loin d'être répandu. commence par un frémissement

Il

d'aise à voir franchir son seuil par celui ou celle dehors-dedans est un archaïque et l'apparteavec le lourd dedans, le

qu'on attend, depuis l'ami jusqu'à l'étranger. Le seuil de son chez-soi est la première frontière sociale policière et policée. eopposition dispositif anthropologique une forteresse imprenable. voile de la tente bédouine feu, les victuailles, qui fonde dans le même acte l'exclusion Il renoue au contraire mythologiquement

nance tribale. Celui qui aime recevoir ne fait pas de son seuil un camp retranché, qui s'agite sous la brise salvatrice de la nuit:

la chaleur des corps vivants rapprochés,

la musique des voix. c'est la main tendue au InsensiLa voix de

Dehors, les dangers liés à l'ennemi et aux ténèbres. Ainsi, l'acte premier du recevoir est toujours protecteur, solitaire, à l'exilé chassé: «Entre, réchauffe-toi, blement, l'acte de sauvetage s'accompagne celui qui aime recevoir prononce reste» : «Qu'est-ce que tu prends? plaisir? Thé, café, alcools?» brandy, Porto, Dubonnet... espace sacré de protection dain. fais comme chez toi...»

du chant de la consolation.

en effet ces bonnes paroles «qui font oublier le Qu'est-ce que tu bois? Qu'est-ce qui te ferais

Le glorieux poème des marques de whiskies, la méloeinvité devrait se sentir désormais comme une pierre

pée surannée des vieux vins d'apéritif, Picon, Suze, crème de cassis, absinthe, cherry, rare dans un écrin de velours. Celui qui aime recevoir sait qu'il crée chaque fois un et que ce sacré doit se travestir en espace profane et mon-

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Irène Pennacchioni-Léothaud

Celui qui aime recevoir sait la brièveté du miracle de cet espace festif et mondain. Il voit la Mort, assise, au milieu du cercle, si familière, si familiale, que ses invités en deviennent comme ses propres enfants... Et de cette mélancolie inconsolable, il se console avec la seule qualité qu'il se recommande mes, la séparation, la trahison, à lui-même comme vertu: la gaîté. rôdent et furieux, cognent

Hors du cercle consolé, conforté, éméché, les malheurs du monde et des homla maladie, l'injustice contre les volets fermés et la porte close. Et dedans, les figures du Mal seront transmutées en sujets de conversation, voire de plaisanterie, en débats passionnés, en postures vertueuses d'indignation, campagne. Celui qui aime recevoir aime sans illusions les humains sous ces pauvres masques qui s'agitent (il est le contraire du misanthrope), car il cherche désespérément à tromper le néfaste à coups de fastes. Et revoilà la gaîté, la belle, l'héroïque gaîté, l'élégante compagne des fastes, le feu de joie contre «les effrois de la glace et des ténèbres ». Le rire n'est jamais forcé qui annonce qu'on va se «régaler». Un des mots favoris de celui qui aime recevoir. «Se régaler» avec le «meilleur» implique sans doute la parade naïve et enfantine de ses trésors et dans cette affaire, le faux riche comme le vrai pauvre qui aime recevoir «sort tout ce qu'il a ». Celui qui aime recevoir parade pour éblouir certes mais aussi pour mieux partager. Les fastes affichés de ceux qui aiment recevoir les exposent ainsi en pleine lumière au ressentiment des nombreux gardiens de prisons dont le seul bruit intelligible est le cliquetis de leur trousseau de clés. Celui qui aime recevoir devient alors le chat de compagnie, seul contre une meute de chiens de garde dont le travail enfin sérieux consiste à barrer le seuil, à fermer à clé, à exclure et à s'enfermer... Lorsque, le plus tard possible, arrive «l'heure triste seul. où chacun de son côté s'en va», celui qui aime recevoir salue, d'un dernier rire, la mort dans l'âme, philanthropiquement assourdies toutefois par les premiers effets de l'alcool, les premiers fumets du repas qui se prépare, et les griseries des jeux de séduction en

À Michel, l'ami qui dans l'art de recevoir mêle de façon singulière le sens du néfaste et le goût du faste.

Irène Pennacchioni- Léothaud

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Pour Michel Maffesoli

SALUTATION D'EDGAR MORIN

Je crois que c'était il y a plus de trente ans, mais Hélène retrouvera l'année. (cëtait, je crois, en 1977, peut-être 1978, dit Hélène). J'avais reçu une invitation d'un jeune enseignant conférence pleine rédaction, de sociologie de l'Université de Grenoble, non pas pour faire une où j'étais en pour y découvrir mais pour faire une rencontre. Et revenant de Ménerbes

j'avais décidé de faire une étape à Grenoble

Michel Maffesoli. Johanne et moi sommes arrivés dans notre VW et la rencontre s'est faite dans un merveilleux dîner, suivi, je crois le soir même, par une virée au Papagayo (Hélène pense que cëtait le Flamant rose), la boîte qu'avait élue la tribu maffesolienne. Assez ivre, je dansais tantôt en tenant ma petite chienne Melisande dans les bras, tantôt avec une aimable courtisane dont je pris le téléphone mais que je ne

.. . revIs jamaIs.

Michel recevait fastueusement chiste qui lui permettait sement universitaire. la Sorbonne
« de

ses amis grâce à la méthode de récupération

anaril

de servir caviar et champagne

à table. Malheureusement

fut surpris dans une de ses opérations égalitaires et fut menacé un temps de bannisIl fut heureusement protégé et sauvé, et par la suite il fut nommé à la stupeur et colère des sociologues normaux, à la chaire de sociologie de

Durkheim» se plaît-il à dire.
libertaire, Michel avait décidé de porter intégralele nœud papillon de l'universitaire britannique.

Échaudé par sa mésaventure

ment les signes extérieurs de la respectabilité: américain, le chapeau noir du gentleman plus manifeste.

Sa déviance intérieure était protégée par le statut officiel, mais elle n'en était que

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Edgar Morin

En fait toute sa sociologie fut à contre-courant ment à la mode. Je partage quelques-unes sensible ». Son attention à la vie concrète et au quotidien, monde universitaire. Son sentiment connaissance

jusque ce qu'elle devint partielle-

des idées de base de Michel.

Son rejet de la rationalité mécanique et/ou abstraite pour promouvoir la « raison
méconnus, sauf exceptions, par le

qu'il partage avec l'ethnométhodologie, qu'ignorent les professionnels

qu'il y a un savoir et une de la sociologie qui pen-

«populaires»

sent détenir le vrai savoir par rapport aux crétins culturels que sont à leurs yeux les non sociologues. Sa conviction de l'insuffisance des politiques traditionnelles, c'est-à-dire des modes toujours présents de concevoir la politique.

Le sens profond des «nous» communautaires.
Le sens anthropologique des vertus et vérités de la fusion, de l'extase, de l'orgie. de ses et

Là où je me différencie de lui, c'est par rapport à l'extrême généralisation concepts fondamentaux, antagoniste à leurs contraires. Ainsi le post-modernisme est dans une relation complexe avec le modernisme, le postmoderne fonde de la modernité ».

alors que moi je les lierais de façon complémentaire

dont il brandit la bannière

et l'on ne peut voir clairement

succéder au moderne, encore qu'il y ait une crise généralisée et pro-

Je me différencie de son extrême généralisation du tribalisme, qui pour lui a dépassé l'individualisme, alors que pour moi tribalisme et individualisme sont les deux faces d'une même réalité complexe. Je me différencie de son rejet du politique, car je crois en la possibilité et nécessité d'une politique de civilisation. Bien que partisan des conceptions complexes, je sais que des conceptions et d'éveil. où il sait révéler de la le meilleur de lui-même. situaest exagérées peuvent avoir leur efficacité de stimulation

Michel est un éveilleur. On le sent dans les soutenances thèse qu'il examine le meilleur d'elle même en donnant

Le jeune Michel rebelle de Grenoble encore tout imprégné de l'empreinte tionniste qui le marqua à Strasbourg, où il rencontra la fascinante

Hélène,

désormais, officialisé, entouré de disciples, un maître, un maître qui par sa fidélité

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MM

affective à ses disciples et amis en fait un «parrain» débonnaire, ritaires maîtres à penser de nos universités.

différent des auto-

Mais ce parrain garde encore au fond de lui cette radicalité dans le scepticisme et la critique qui marquèrent Cet homme extrêmement sa jeunesse. ouvert et social garde en lui une mélancolie profonde,

bien cachée sauf pour ses amis dotés de raison sensible. Je salue avec affection, pour son soixantième anniversaire, ce personnage étonnant, quasi-aérolithe dans le monde universitaire, cet initiateur, cet ami fidèle.

Edgar Morin

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André Akoun Professeur émérite, Université Paris V Sorbonne, Sciences Humaines

LE COLLÈGUE COMPLICE

J'ai été, de longues années, à la Sorbonne, le collègue de Michel Maffesoli. Je viens d'abord, souligner, en convivialité, son ouverture d'esprit et les qualités qui font de lui, plus qu'un excellent professeur, un «maître». L'inconvénient Inconvenance l'insignifiant annonciateurs est que, maître, il suscite des flagorneries des perroquets... que l'avant-scène qui se donne pour la réalité masque et des disciples qui savent parler «le maffesoli» sans en entendre le sens réel. Le génie de mon collègue est cette capacité de savoir découvrir la signification de et de montrer des réalités plus profondes, le marginal, le superflu, le dérisoire, qui sont les signes de ce qui vient à pas d'oiseau. Les «lieux de pouvoir », Maffesoli ne les affronte pas en «bon militant des grandes causes », il les subvertit. Il jouit d'en jouer et d'y être, sans y être. Il y a du Nietzsche en lui, dans ce côté danseur et cette façon d'être toujours ailleurs d'où on croit qu'il est.

André Akoun

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Martine Xiberras Mcûtre de conférence, habilitée à diriger des recherches Université Paul Valéry, Montpellier

UN «TRICKSTER» DE LA SOCIOLOGIE

L'affaire Michel Maffesoli

ou l'analyseur

sociologique

Comment

rendre hommage à un sociologue, un auteur, qui est aussi devenu pour ou d'être humain ne suffira

moi, au fil du temps, un guide, puis un ami? Décrire ces quelques points de rencontres cruciales dans ma vie de chercheur, d'enseignante pas à refléter la place particulière l'homme, qu'il occupe dans nos disciplines des sciences de

mais le défi pique au vif la pensée, comme l'œuvre de cet anthropologue

d'un nouveau type ne laisse déjà plus indifférents nos temps modernes.

Car il y a aussi comme une « affaire Michel Maffesoli» qui entoure l'homme,
l'œuvre et l'action, dans notre petite scène sociologique contemporaine, des murmures, un étonnement, un mouvement sillonnent ses pas, qu'il faut épouser pour le comprendre d'encadrer ou pour l'accompagner. mes réflexions, pour mes travaux de jeunesse sur la socialité des toxicodes exclus. politiques, permis d'autres pistes de recherches Car MM n'est pas seulement le directeur de recherche qui a accepté par deux fois manes, ou plus tard pour mes travaux de maturité sur la stigmatisation Il est aussi le sociologue qui a permis d'ouvrir ces nombreuses et donner d'aimer humaines, toutes ses dimensions anthropologiques, jusqu'aux philosophiques,

esthétiques à notre discipline. Il est donc celui qui m'a plus particulièrement la sociologie en la décloisonnant et en lui donnant du sens, pour moi, comme pour nombre

confins des autres sciences

sociologues. Il est aussi celui qui m'a guidé au carrefour du labyrinthe du savoir occi-

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Martine Xiberras

dental, et à travers les dédales de la vie institutionnelle

de la grande et ancienne orga-

nisation de la « vieille dame de l'Education Nationale », qui dispense l'enseignement
et distille une partie de la recherche et du destin de nos disciplines. En développant une pensée forte, qui fixe les paradoxes, comme actuellement sa la pensée sur le Mal, MM conduit sur les sentiers de la pensée vraie, sans acceptation des modèles tout faits mais par la création de notions simples qui comprennent vraie vie, pas seulement les faits sociaux tranquillement établis et jamais expliqués 1.

MM révélateur de la vie institutionnelle

de l'université

MM n'est pas seulement un enseignant aimé - et non pas craint - de ses étudiants, il est aussi un chercheur infatigable, et auprès de son équipe de recherche, il est possible d'effectuer les premiers pas de l'apprentissage de la recherche en collectifs. MM n'a pas peur de quelques descentes dans la vraie vie, sur le terrain, avec eux. Et, dans ce dialogue en situation instauré avec ses étudiants, naît une confrontation, une émulation effervescente qui crée toujours un halo autour des activités collectives de cette équipe: organisations de revues, colloques, publications, manifestations, toutes ces activités débordent de l'enthousiasme de ces collectifs renouvelés. Tandis que la catalepsie règne au sein de notre institution, qui fonctionne plutôt sur le modèle d'un univers florentin, immobilisé par les secrets et les trahisons, anesthésié par la langue de bois et les relations de type «mandarinales» d'une pensée piquante. Il permet l'ouverture innervation de notre discipline aux terrains difficiles, comme la drogue Il provoque une sociaux délicats, aux problèmes dès les années 80, les raves en 90 ou l'astrologie pour le millénium. de la pensée établie en s'attaquant
« affaires

2, la pensée poinl'oxygène

tue et l'action effervescente de MM innerve de vieux débats et réintroduit

décrétés insolubles, ou paroxystiques, et que nos temps modernes ont pris l'habitude de traiter comme classées ». aux méthodes douces de Parce que sa méthode est une véritable réintroduction sibles. C'est ainsi qu'il a relancé le débat des méthodes dans nos disciplines, quantitatif contre qualitatif. Sa pensée est une re-initiation à nos traditions de pensée, revisitées. Un de ses axes de réflexion méthodologique, unité contre unicité, se présente d'ailleurs comme un retour à la querelle du Moyen-Age des Universaux, une propé-

l'empathie avec l'objet, il a ouvert une nouvelle voie à ces objets classés, comme invi-

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MM

deutique à la pensée de l'unitas multiplex, ou de la coincidentia oppositorum, comme un horiron de la tension toujours à dépasser. MM réinjecte ainsi dans nos habitudes sagesse, la sophia, traditionnellement aussi au penseur, à l'intellectuel pleine dérégulation, ments intellectuels de sa communauté ou mutation 3. institutionnelles l'ancienne posture de la dévolue au philosophe, mais qui appartient en

de son temps, et ici au sociologue, témoin des errede savants, aux prises avec des institutions

Apprentissage

de la «socialité»,

comme concept

et comme pratique

collective

MM applique

ses propres idées à son terrain, à ses étudiants, avec les phénomènes

à ses recherches. sociaux se pré-

Ainsi la socialité est-elle un concept en actes, à l'œuvre à la fois dans les méthodes développées et les objets étudiés, et l'empathie recherches du CEAQ 4. Cette cohérence et cette transparence dans une émulation tive démobilisatrice commune. des idées et des actions donne de nombreux résultats, comme la richesse des recherches des jeunes équipes du CEAQ, soudée Peut-être est-ce une situation difficile à supporter habituée au penser rhétorique et à l'action collecle phénomène. pour notre ancienne institution sente dès lors comme une école du regard, mise à l'épreuve dans les collectifs de

pour qu'elle puisse apprécier sereinement

En tant que chercheur et auteur, MM a développé l'approche de la notion de collectif, comme une approche de la vraie vie. Comme auteur, il décrit ce nouvel être ensemble de différents groupes et styles de vie de la postmodernité, s'attachent à faire de même dans des terrains » renouvelés «communautarisme... et ses étudiants de toutes formes de

Sa méthode de travail innerve de nouvelles façons de travailler, plus «collectives »,
renouant à la fois avec l'esprit dëquipe, qui règne au sein de ses groupes de recherche, ou l'esprit dëcole «maffesolienne », ainsi que nous appellent et nous perçoivent les «autres» groupes de sociologues. Sa réflexion s'étend jusqu'aux confins de l'esprit de réseau qui permet la rencontre et la fraternisation, pas toujours évidente, avec d'autres, et même l'esprit de clan depuis l'attaque et la persécution par les autres tendances. Notre «école» s'attaque ainsi aux vraies difficultés de la société contemporaine avec de vraies armes spirituelles. Il n'y a pas d'objets tabous, ni d'objet culte, juste une posture qui indique d'aller, comme les ethnologues, «là où ça flambe» 5, c'est-

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