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Des corps subalternes

De
244 pages
Quelle relation s'établit entre les mouvements migratoires dans lesquels sont prises différentes catégories de corps précaires et la possibilité d'un récit de ces épreuves et de ces expériences ? Des émigrés péruviens au Chili aux réfugiés tchétchènes « retenus » en Pologne, en passant par les jeunes Afghans aimantés par leur rêve d'Angleterre, ce livre collectif interroge toutes sortes de figures de ces migrations précaires qui parlent, témoignent et réfléchissent sur leur propre parcours et sur l'état du monde.
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esthétiques culture & politique
Sous la direction de Martine LefeuvreDéotte
DES CORPS SUBALTERNES Migrations, expériences, récits
Des corps subalternes migrations, expériences, récits
CollectionEsthétiques > Culture et politique Dirigée par Alain Brossat On nous dit que les démocraties contemporaines sont exsangues, discréditées aux yeux de ceux-là même dont elles garantissent les libertés, abandonnées aux mains d’une caste d’ambitieux et de cyniques professionnels. Et si c’était, plus simplement, plus radicalement aussi, que la forme classique de la démocratie moderne – la démocratie parlementaire, le système de représentation – avait épuisé sa force propulsive et ses réserves de légitimité ? Et s’il se trouvait plutôt que, subrepticement, cette figure institutionnelle de la démocratie et l’imagination symbolique qui la soutient s’effaçaient aujourd’hui devant d’autres formes – celle d’une démocratie immunitaire qui se soucie de la protection des corps avant tout et celle d’une démocratie culturelle qui rassemble et agrège le public, substitue les paradigmes du spectacle et de la consommation à ceux de la délibération et de l’action, allège la citoyenneté en la réduisant aux conditions de la mise en conformité des conduites et des goûts ? Cette collection est ouverte à toutes les directions de recherche s’appliquant à détecter les modes de contamination réciproque, dans les sociétés contemporaines, de la culture et de la politique, à observer et analyser l’émergence de cettedémocratie culturelle, cette forme inédite de la conduite pastorale d’un troupeau humain instruit, informé, intelligent et revenu des passions politiques de jadis et naguère. Dernières parutions Philippe Roy,Trouer la membrane, penser et vivre la politique par des gestes, juin 2012. Audrey Kiéfer, David Risse (sous la dir.),La biopolitique outre-atlantique après Foucault, avril 2012. Laurence Manesse Cesarini (sous la dir.),L’enseignement de la philosophie émancipe-t-il ?, octobre 2011. Mathilde Priolet,La denrée culturelle. Eclipse du politique, expansion de la culture, 2008. Olivier Razac,Avec Foucault, après Foucault. Disséquer la société de contrôle, mai 2008. Alain Brossat,Ce qui fait époque, philosophie et mise en récit du présent, juillet 2007. A. Brossat, F. Carnevale, Ph. Hauser, P. Michon,Foucault, dans tous ses éclats, septembre 2005. Laure Coret,Rwanda 1994-2004 : des faits, des mots, des œuvres, avril 2005.
Sous la direction de Martine Lefeuvre-Déotte
Des corps subalternes migrations, expériences, récits
© L'Harmattan, 2012 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-99331-0N:29699310 EA 9782
Présentation Le fil qui parcourt la réflexion collective conduite dans ce livre est distinct : à quelles conditions les subalternes qui vivent parmi nous peuvent-ils être entendus, non pas sur le mode de la plainte, du cri de souffrance ou du témoignage de la victime, mais de l'articulation d'un récit propre sur une expérience singulière – cette prise de parole débouchant sur l'identification possible d'une position originale dans le monde,parmi les autres ?Il ne s'agit donc non pas de se demander si les subalternes « peuvent parler », ni ce qu'ils font parmi nous, ni ce que nous pouvons (faire) pour eux, plutôt, d'examiner les modes d'irruption des paroles de subalternes propres à permettre à ceux-ci de cesser d'être des corps (souffrants, suspects, superfétatoires, dangereux...) pour devenir non pas tant des membres à part entière de Dieu sait quelle hypothétique « communauté » que des sujets énonciateurs d'un point de vuequi compte. C'est cela que tentent de faire entendre les brefs essais réunis dans ce livre : que la parole des subalternes, dans nos sociétés ouest-européennes (comme dans d'autres – en Pologne, au Chili...) ne doit pas être entendue et éventuellement relevée du côté du manque, mais bien comme surgissement parmi nous, le plus souvent sur un mode inopiné et perturbateur, d'un domaine d'expérience, doté de sa couleur propre et équipé de tous les savoirs qui l'accompagnent (savoir de survie, de migration précaire, d'acculturation linguistique et autres, d'existence furtive ou clandestine, de travail aléatoire ou irrégulier, etc.) et qui constitue pour nous, selon le mot de l'un de nos auteurs,le dissemblable même. Ce qui est donc en jeu dans la rencontre de cette expérience de l'autre en tant qu'elle devient pour nous expérience du dissemblable, ce n'est pas la simple « reconnaissance de l'autre », c'est la limite de nos capacités à concevoir la possibilité ducommunavec ce dissemblable ou cet hétérogène. En d'autres termes : comment le subalterne peut-il devenir un « parlant » (Jacques Rancière) dans des configurations où tout conspire à le réduire à la condition d'objet des savoirs et des pouvoirs et où le maximum de son identification sur un mode non policier semble être constitué par les approches humanitaires et compassionnelles de sa condition ? On touche ici du doigt les limites du discours, qu'il soit de teinture humaniste ou juridique, de lareconnaissance. Notre simple bonne volonté (la bonne pâte éthique dont nous sommes censés être faits) est vouée à échouer devant
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le dissemblable, c'est-à-dire à ne déboucher que sur des formes de reconnaissance superficielles fondées sur une empathie ou une forme de pitié (Rousseau...) pour la créature fragile, qui font entrave à laconnaissance effectivede ce qui constitue le subalterne (en tant que dissemblable) comme l'incarnation d'un tout autre mode de l'expérience ou d'une tout autre qualité humaine que celle que nous nous attribuons. Notre rapport aux subalternes demeure infecté par le rapport colonial, par ce sentiment de supériorité non pas inversé mais dilué dans la bienveillance, la compassion et un esprit de tolérance assez vague qui en reconduisent l'essentiel et nous empêchent de considérer effectivement les subalternes comme des égaux – par exemple lorsque nous déprécions sans même nous en rendre compte leurs savoirs et leurs pratiques (par exemple leur vieentre les langues), en tant que dissemblables.
Insistons ici sur les limites de la bonne volonté, dans l'établissement d'une relation (de quelque type qu'elle soit) entre des « inclus de droit » ou bien encore ceux qui occupent la place de l'autochtone imaginaire, et ceux dont la condition de « subalternité » est, dans nos sociétés, constitutive de leur rapport au monde, de leur existence quotidienne – des sujets généralement issus du monde colonial et occupant, dans la société, des positions non pas seulement « modestes » maisinférioriséeset plus ou moins excentrées. On touche ici du doigt la question passionnante et bien souvent mal comprise, non pas du « partage de l'expérience », mais des limites de notre capacité à nousmettre à la place d'un autre; de la possibilité, pour nous, de, en termes d'expérience reconstituer, sur un mode à la fois émotionnel et analytique, ce qu'a été, ce qu'est telle ou telle expérience pour lui. L'effort que nous pouvons faire dans ce sens (et qui est une condition première pour que nous puissions nous rapprocher de lui, l'accepter, le respecter, en nous « mettant à sa place ») passe par le rapprochement entre notre propre champ d'expérience et le sien, entre des expériences que nous pouvons faire, que nous faisons ou avons faites, et les siennes propres. Par exemple, moi, Européen, Français, Blanc, je puis, dans une certaine mesure, témoigner pour le Noir ou le Maghrébin vivant en France de ce qu'est « le racisme » lié à l'apparence, aux phénotypes ; ceci du fait même qu'il m'est arrivé, à l'occasion de tel ou tel déplacement sous des latitudes plus ou moins lointaines, que certains regards, certaines attitudes, des manifestations d'hostilité plus ou moins marquées de la part de gens qui ne me connaissaient pas et m'évaluaient donc selon le seul critère phénotypique (ils ne savaient rien de ma condition sociale ni de mes opinions politiques) ont pu me rendre sensible à ce motif et à
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l'incroyable violence dont se sent l'objet celui qui se trouve ainsi « jugé » selon la seule couleur de sa peau ou morphologie de son visage. Je peux donc avoir l'intuition, toutes choses demeurant égales par ailleurs, de ce que le sujet qui, vivant dans ma propre société, éprouve périodiquement des effets de ce racisme épidermique, du simple fait qu'il est Africain ou Arabe.
En revanche, ce que je ne saurais référer à aucun élément de mon expérience, à aucune séquence de ma vie, moi qui ai toujours appartenu à la même condition sociale « moyenne » plutôt qu'inférieure et qui n'ai jamais été au service d'un maître ou d'un autre, c'est bienla condition subjective du subalterne. Car un subalterne, ce n'est pas en premier lieu un sujet vivant au bas de l'échelle sociale, astreint à des conditions de vie difficiles ou précaires, se distinguant par tel ou tel trait ethnique, religieux, culturel, par telle appartenance à une « minorité ». Un subalterne, c'est une personne humaine saisie par un mode relationnel avec « les autres », l'autorité, la culture dominante, les institutions, les coutumes, etc., tel que son expérience la plus courante et son rapport au monde sont tissés dans cette évidence subjective selon laquelle elle est « ici » mais sur un mode forcément contentieux, elle est incluse, mais avec une clause paradoxale d'exclusion, elle est tolérée plutôt que reconnue, issue d'une topographie et d'une histoire litigieuses... Cette expérience du subalterne, diffractée en mille instants, au travail, dans la rue et tous les lieux publics, à l'école non moins qu'au supermarché ou dans le HLM où il vit – je ne saurais m'en rapprocher d'aucune manière en la « croisant » avec quelqu'élément inscrit dans mon propre champ d'expérience. A ce titre, ce qui en constitue le cœur m'échappera indéfiniment, quelle que soit ma bonne volonté et mon désir de me mettre dans la peau de celui ou celle qui, notamment, continue d'être rattaché par mille fils invisibles au « monde d'hier » de l'histoire coloniale. On rencontre là une figure du dissemblable, de l'hétérogène qui résiste radicalement à l'effort que je peux faire non pas pour m'approprier l'expérience de l'autre, mais pour constituer un espace de partage entre son « monde » et le mien. Comment, dès lors, aller au-delà des gestes de bonne volonté fondés sur la figure éthique un peu maigre d'une nécessaire cohabitation entre différents dans des sociétés de plus en plus placées sous le signe de la « diversité » ? La réponse est à l'évidence politique : pour toutes sortes de raisons, plutôt mauvaises que bonnes, la figure du migrant précaire (« clandestin », demandeur d'asile, travailleur au noir...) occupe une place de choix dans les imaginaires politiques contemporains et est « en
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question » dans le débat public dans les registres les plus variés. Pour autant, l'instrumentalisation politique de ce motif et la construction de fantasmagories qu'il suscite ne doivent pas masquer que l'on assiste, dans les pays de l'ouest-européen notamment, à l'accroissement continu de toute une population étrangère flottante et fragile, dans sa diversité même, vouée à des formes de précarité sociale et économique plus ou moins éprouvantes, souffrant d'un statut juridique dégradé tendant à faire de ces catégories pauvres en droits et parfois sans droits des parias, mais souffrant aussi d'un statut culturel constamment déprécié qui les voue à subir toutes sortes de violences symboliques peu visibles et inarticulables commetort subipar ceux-là même qui en font les frais. C'est ici que se retrouve le motif de la « subalternité », dans ses relations à la stigmatisation, l'infériorisation et la marginalisation, de la mise à l'écart de la vie commune. La présence parmi nous, mais sur un mode constamment litigieux, de ces nouveaux « métèques » est ce qui tend à faire de notre société un mauvais remake du monde antique, tel que le e reconstitue et l'imaginait Fustel de Coulanges au XIX siècle.
Politiser la question de ces nouveaux métèques, de ces migrants fragiles, cela passe par de nouveaux modes deproblématisation. L'approche de ces sujets comme pure population, que celle-ci soit défiante, hostile ou compassionnelle, débouche sur leur enfermement dans des catégories et des discours (politiciens, policiers, experts, médiatiques, humanitaires...) qui, en les « objectivant », voire les réifiant, les privent de leur condition de sujet, c'est-à-dire de la possibilité de compter parmi les autres en ayant voix au chapitre. Il s'agirait donc, au rebours de ces approches, de rendre sensibles ces autres aux conditions dans lesquelles ces sujets font irruption dans le monde commun (les espaces publics, la vie publique) en tant qu'énonciateurs d'une parole propre, porteurs des puissances rattachées à leur monde propre, ayant la marque de leurs expériences et parcours singuliers – donc comme des égaux, dans la mesure même où ces modes d'apparition et de présence mettent en jeu la vie démocratique et la question de l'en-commun dans nos sociétés. Chaque fois que des sans papiers, des demandeurs d'asile, des travailleurs au noir africains ou autres sortent de l'ombre pour présenter des revendications ou afficher le tort qui leur est fait par l'Etat, la police, les employeurs (etc.), c'est la condition subalterne qui est en question. Comment la condition démocratique, la normativité démocratique peuvent-elle, dans nos sociétés, être compatibles avec la perpétuation, la reproduction et même le renforcement, au temps de l'économie liquide,
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de la subalternité comme condition et comme mode relationnel de certaines catégories à d'autres ? Toute prise de parole (ou d'écriture, les subalternes savent écrire, aussi), toute apparition des subalternes ayant pour effet de présenter l'intolérable de leur condition dans le présent tend à interroger les fondements de l'institution symbolique dans nos sociétés. Elles ne se contentent donc pas, à ce titre, de témoigner d'une condition malheureuse ou d'une injustice subie, elles produisent un trouble salutaire en exposant les fondements cachés des dispositifs régissant la vie sociale et la répartition des places dans nos sociétés. Lorsque les corps subalternes quittent les places et les rôles qui leur sont assignés, c'est toujours le partage de l'intelligence entre tous les humains, l'égalité du plus quelconque de tous les quelconques avec les « plus égaux » par position et vocation qui sont présentées – une apparition qui, en toutes occasions, heurte de front l'ordre des choses. Et c'est cette figure qu'arpentent les textes rassemblés dans ce livre, en explorant toutes sortes de parcours d'exils, d'expériences et de récits de migrations précaires.
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