Des cultures et des hommes

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Quand il est question d'analyse des cultures, l'anthropologie possède un droit de regard prioritaire. Cette discipline, en effet, s'est historiquement distinguée en proposant des clés de lecture rigoureuses des faits culturels saisis tout à la fois dans leur globalité et leur diversité. A l'heure où la mondialisation "à marche forcée" tend à unifier les discours et les représentations, le "regard anthropologique" doit continuer à restituer toute la paradoxale complexité du monde. Voici une série d'analyse de faits culturels ; tour à tour sont abordées les questions des lieux et des espaces, des corps, des techniques pour des représentations et des discours, de l'expérience interculturelle.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
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EAN13 : 9782296396746
Nombre de pages : 211
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DES CULTURES ET DES HOMMES
Clés anthropologiques pour la mondialisation

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus PAPADOPOULOS KalIiopi, La crise des Intermittent-e-s. Vers une nouvelle conception de la culture?, 2005. L. VIDAL, A. S. FALL & D. GAD OU, Les professionnels de santé en Afrique de l'Ouest, 2005. R. BERCOT et F. de CONINCK, L'Univers des services, 2005 ; Constance DE GOURCY, L'autonomie dans la migration, 2005. M.F. LOUBET-GROSJEAN, Chômeurs et bénévoles. Le bénévolat de chômeurs en milieu associatif en France, 2005. Denis BOUGET et Serge KARSENTY (sous la dir.), Regards croisés sur le lien social, 2005. Isabelle PAPIEAU, Portraits de femmes du faubourg à la banlieue, 2004. Anne-Marie GREEN (dir.), La fête comme jouissance esthétique, 2004. Dan FERRAND-BECHMANN (sous la dir.), Les bénévoles et leurs associations. A utres réalités, autre sociologie?, 2004. Philippe SP AEY, Violences urbaines et délinquance juvénile à Bruxelles, 2004. A. BIRR et N. TANASA W A, Les rapports intergénérationnels en France et au Japon, 2004. Jean WIDMER, Langues nationales et identités collectives, 2004.

~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8304-X EAN : 9782747583046

Sous la direction de

Pascal

LARDELLIER

DES CULTURES

ET

DES HOMMES
Clés anthropologiques pour la mondialisation

Préface de Marc A UGÉ

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

AUTRES OUVRAGES de Pascal LARDELLIER

Le Journal d'entreprise. Les ficelles du métier, Éditions d'Organisation, Paris, 1998 (épuisé).

Théorie du lien rituel. Anthropologie et communication, L'Harmattan, Paris, 2002 (ouvrage traduit en roumain).

Les Miroirs du Paon. Rites et rhétorique politiques dans la France de l'Ancien Régime, Honoré Champion, Paris, 2003.

Àjleur de peau. Corps, parfums, odeurs, (dir.), Belin, Paris, 2003.

Violences médiatiques. Contenus, dispositifs, L'Harmattan, Paris, 2003.

effets (dir.),

Le cœur Net. Célibat et amours sur le Web, Belin, Paris, 2004.

Le Réseau pensant. Pour comprendre la société numérique, (avec Philippe Ricaud), EUD éditions, Dijon, 2005.

6

Remerciements

Cet ouvrage collectif rassemble la version augmentée des actes d'un séminaire organisé par Pascal LARDELLIER, décembre 2003. qui s'est

déroulé à l'Austria Zentrum de Vienne, en Autriche, du 7 au 9

Ce

séminaire

({ Perspectives des cultures» intitulée

anthropologiques

sur

la

mondialisation internationale

s'est tenu au sein d'une conférence communs des cultures»,

({Les Points

organisée sous les auspices de l'UNESCO.

Que le Docteur Herbert ARLT soit remercié pour sa confiance et sa fidélité, ainsi que toutes les institutions qui ont participé à
l'organisation et au financement de cette importante manifestation.

Ma profonde gratitude va aussi à Valérie RUDELLE, qui assure avec constance, efficacité et dévouement la préparation matérielle
de mes ouvrages individuels et collectifs.

Enfin, Bertrand CABEDOCHE a assuré la coordination et la supervision techniques de la mise en forme finale du manuscrit. Qu'il soit très vivement remercié pour sa disponibilité remarquable efficacité. et sa

7

PREFACE
Ce qu'il est convenu d'appeler « mondialisation» globalisation (l'extension du marché libéral pose bien des et des réseaux problèmes aux observateurs du social. La mondialisation, c'est à la fois la technologiques) et une forme de conscience planétaire. Cette conscience planétaire elle-même se partage entre une conscience écologique inquiète (la planète est petite, maltraitée et fragile) et une conscience sociale malheureuse (le monde s'uniformise, mais les inégalités, aux deux extrêmes de la richesse et de la pauvreté, ne cessent de se creuser). Dans ce contexte, il incombe aux diverses disciplines de l'observation du social d'une part de recontextualiser leurs objectifs traditionnels, d'autre part de s'écouter les unes les autres sans renoncer à leurs spécificités respectives. Elles doivent, en somme, maintenir un état de veille critique à I'heure où le monde mondialisé croule sous les images et le poids des fausses évidences. L'ouvrage dirigé par Pascal Lardellier, notamment en revisitant la notion de culture, s'emploie à cette tâche salutaire. Toutes les contributions à cette oeuvre collective sont de grande qualité, mais surtout elles abordent de différents points de vue le thème problématique (qu'estce qu'une culture, qu'est-ce que la culture?) qui est au cœur des incertitudes et des incohérences de la globalisation. En transcendant les frontières disciplinaires, sans en nier l'existence, il offre un bel exemple de l'effort collectif et critique qui est aujourd'hui si nécessaire.

Marc AUGÉ,
Directeur d'études à l'EHESS

9

INTRODUCTION

GENERALE

- Pascal

LARDELLIER, De la consolation anthropologique

Il

DE LA CONSOLATION ANTHROPOLOGIQUE
Pascal LARDELLIER1

L'anthropologie

à l'heure de la mondialisation

Des cultures et des hommes, l'anthropologie et la mondialisation.. . Voici rassemblés dès l'exergue de cet ouvrage collectif les quatre mots-clefs de son titre, que le « parler médiatique» dirait incontournables. Effectivement, ils règnent sur l'histoire et l'actualité de la science sociale avec tant de permanence et de légitimité, que l'on peut se demander quelle effronterie autorise à les convoquer de concert, pour tenter d'en faire sortir une hypothétique quadrature du cercle, ou une nouvelle quintessence. Les cultures et leurs infinies formes et déclinaisons, le lien social... Telles sont en fait les notions structurelles, ontologiques, qui animent l'anthropologie, et dont il sera question dans ces pages. L'intérêt consistera à les saisir tout à la fois dans leurs permanences et leurs (r)évolutions actuelles, en évitant les pièges de l'exaltation ou de l' œcuménisme. S'inscrivant dans une tradition historique ancienne dont l'ailleurs fut longtemps l'horizon obligé, l'anthropologie s'est récemment convertie à la modernité et « à l'ici», en regardant avec ses méthodes et ses concepts les métamorphoses sociales et technologiques de ce monde contemporain qui bruit à nos portes et sur nos écrans. En ce début de troisième millénaire, les anthropologues affirment la possibilité et la nécessité épistémologique de cette « anthropologie des mondes contemporains », dont Marc Augé avait énoncé le programme dès 1994. Les synthèses récentes proposées par Georges Balandier, Marc
Pascal LARDELLIER est Professeur de sciences de l'information et de la communication à l'Université de Bourgogne (IUT de Dijon) et chercheur au LIMSIC. Il a publié, entre autres, Théorie du lien rituel. Anthropologie et communication (L'Harmattan, Paris, 2003), Les Miroirs du Paon. Rites et rhétorique politiques dans la France de l'Ancien Régime (Honoré Champion, Paris, 2003), À Fleur de peau. Corps, parfums et odeurs (dir. Belin, Paris, 2003), et Le cœur Net. Célibat et amours sur le Web (Belin, Paris, 2004). 13
I

Augé, donc, ou encore Constantin Von Barloewen démontrent que la discipline est décidée à assumer un regard théorique et critique sur l'évolution des cultures sous l'effet de la globalisation, des nouvelles technologies et des médias. A l'heure où une mondialisation économique « à marche forcée» tend à unifier les discours et les représentations via des médias occidentaux très ethnocentrés, « le regard anthropologique» doit continuer à restituer toute la complexité du monde, en prenant acte des contradictions, des paradoxes, mais aussi des « avatars culturels» propres à la post-modemité. Et c'est à l'anthropologue qu'il incombe de redire que l'uniformisation du monde, pour inquiétante qu'elle puisse paraître à maints égards, n'est qu'apparente, et que celui-ci reste d'une insondable et d'une infinie richesse; ne serait-ce que par les formes qu'inventent les résistances locales ou réticulaires à cette globalisation. Car «si l'inventaire de la planète, dans sa diversité géographique et humaine, paraît presque achevé, si la mondialisation, comme l'on dit aujourd'hui, met toutes les humanités en relation, si rien n'échappe au grand brassage des différences, il n'en reste pas moins que la surmodernité mondialisante engendre continûment des univers jusqu'alors inconnus, des territoires de l'inédit »2. Cet ouvrage au sommaire international et interdisciplinaire rassemble les contributions de chercheurs offrant des lectures diversifiées et processuelles de faits culturels travaillés par la globalisation. Au fil des chapitres, sont tour à tour abordées les questions des lieux et des espaces, du corps, des techniques. Mais une réflexion est aussi proposée sur les discours et les représentations, ainsi que sur la cruciale et centrale expérience interculturelle.

Les lignes de force d'une réflexion collective
Cinq grandes notions, fédératrices, résument en fait les orientations théoriques et problématiques que l'on rencontrera dans ces pages, au fil des chapitres et des parties: Interculturalité, d'abord. Penser la culture, dans ses permanences et ses différences, telle est finalement la mission première de l'anthropologie, mais aussi, par extension, des sciences sociales, au sens large. Rappelons que ces pages constituent la version augmentée de communications prononcées lors d'une conférence internationale organisée à Vienne
2

Georges BALANDIER,

Le Grand Système, Fayard, Paris, 2001, p. 7.

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(Autriche), et qui avait pour intitulé: « les points communs des cultures». L'origine des auteurs (quand ils ne sont pas étrangers, ils ont pour certains vécu longtemps au Japon, à Taiwan, à Madagascar, en Allemagne, au Canada...) ainsi que les thèmes choisis, traitant tout à la fois des similitudes et des différences culturelles, permettent d'avoir un éclairage anthropologique sur ces « points communs des cultures », donc. Mais la lecture prouvera que ce regard est délibérément ancré dans la modernité, puisqu'au fil des chapitres, il sera question de représentations médiatiques, du SIDA, des figures contemporaines de l'Utopie, de la « frime» comme mode d'affirmation sociale dans la gentry espagnole, ou d'Internet comme dazibao d'un nouveau genre. Puisse le lecteur être convaincu, au terme de ces pages, de la pertinence d'un angle d'étude anthropologique sur des sujets « postmodernes » afortiori. Marc Augé, entre autres, creuse depuis longtemps ce sillon, nous prouvant combien il est précieux de regarder Centerparcs et Disneyland, la télévision et la vie en banlieue, le football et tous les néo-rites, entre autres, en anthropologue; car par delà leurs disparités et leur apparente futilité, tous ces objets relèvent de systèmes symboliques, en première lecture. Interdisciplinarité, ensuite. Les sciences humaines et sociales se sont spécialisées à l'extrême depuis quelques décennies, en « découpant» et parcellisant l'approche des réalités humaines en de plus en plus de domaines, courants, secteurs et méthodes. Néanmoins, il semble important de redire que des approches larges et croisées sont nécessaires et possibles - pour saisir le fait social dans sa totalité, et dans toute sa complexité. En fait, « les savoirs n'ont jamais été enclos, mais c'est seulement aujourd'hui que tant de grands déplacements transdisciplinaires rendent possibles l'exploration et l'exploitation de la complexité, la production de connaissances et d'instruments entièrement nouveaux par la mise en association d'êtres, d'éléments, de formes, de modèles, de processus que les disciplines dispersées ont longtemps séparés »3. Mais il faut réaffirmer aussi la nécessité des « focales longues», historiques et anthropologiques, pour avoir une juste perspective sur les faits sociaux et humains. Rousseau, maître à penser et inspirateur de bien des ethnologues, le disait ainsi en substance: « quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi, mais pour étudier l 'homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ». Nous avons tout simplement indiqué en italique l'implicite argument par étymologie rousseauiste : « étudier l'homme », c'est-à-dire: anthropologie.

3

Georges BALANDIER,

op. cil. p. 222.

15

« Nombre d'historiens du discours anthropologique ont souligné l'importance fondamentale que revêtaient les transferts conceptuels et les importations par analogie de modèles puisés auprès d'autres savoirs (physique, biologie, économie, linguistique) ou parmi ses disciplines constitutives, pour donner corps aux analyses entreprises» 4. Et c'est au carrefour où se rencontrent les disciplines et les théories que ces perspectives cavalières sont permises. Croiser les méthodes, les problématiques, les approches, ceci est fondamental. Nous étudions tous le fait humain et social, dans son infinie diversité, et sa complexité infinie, mais avec des approches différentes. L'interdisciplinarité permet de porter sur ces objets (langues, productions culturelles, etc...) un autre regard, une autre lumière. Bien sûr, l'interdisciplinarité doit être pratiquée en toute rigueur, et de manière collégiale, afin d'éviter les erreurs méthodologiques, ou les croisements théoriques hâtifs. Interdisciplinarité n'est pas indisciplinarité, et il ne saurait être question de prôner un nouveau et radical « Contre la méthode», ou de verser dans cet essayisme mondain qui affranchit parfois également de la mesure et de la rigueur. Ces deux garde-fous préservent aussi des « dérives sokaliennes», qui sous couvert de « métaphores faibles» et d'emprunts hâtifs et à vrai dire abusifs, décrédibilisent nos travaux aux yeux des chercheurs gravitant dans d'autres sphères théoriques, et du grand public cultivé. Mais pour autant, il convient que les sciences humaines et sociales gardent coûte que coûte leur indépendance théorique, critique et méthodologique. Gageure, à I'heure où de nouvelles contraintes se lèvent sur nos horizons épistémologiques. Sur ce point, il faut savoir entendre le cri d'alerte de Yves Charles Zarka, qui dénonçait récemment la « dérive scientiste du CNRS ». Selon ce philosophe, « l'idéologie scientiste, loin de promouvoir un échange plus intense entre les "sciences dures" et les sciences humaines, déséquilibre radicalement leurs rapports en contraignant les secondes à mimer les premières »5. S'efforcer donc, de tenir une ligne faite d'indépendance et de rigueur, seul garant d'une liberté (d'esprit) permettant d'éviter cette vassalisation. Néanmoins, ce regard pluriel, non exalté mais pondéré et maîtrisé, permet d'obtenir des résultats étonnants, quand il est clairvoyant, en étant clair sans se vouloir voyant. A ce niveau, les vaticinations eschatologiques sur les « fins» de toute farine (de l'histoire, de l'économie, et tutti quantz), ou sur les « chocs » (des époques, des civilisations, des systèmes) font

4

Laurent BERGER,

Les nouvel/es

ethnologies.

Enjeux et perspectives,

Nathan, Paris, 2004,

p.61.
5

Yves Charles ZARKA,«

Dérive scientiste au CNRS », Libération,

27 juillet 2004, p. 30.

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souvent long feu. Mais elles parlent à l'opinion, et ont pour elles le sens de la formule, et le manichéisme de bon aloi des « dîners en ville». Cette parenthèse d'humeur refermée, je me suis suffisamment efforcé par ailleurs d'étayer le bien-fondé de regards croisés anthropologiques et communicationnels6, pour ne pas être redondant de cet argumentaire ici. Les auteurs de ces pages travaillent précisément à la frontière de l'anthropologie et des sciences de l'information et de la communication, tous convaincus que les phénomènes sociaux et culturels constituent toujours des faits relationnels à part entière; tout comme les rites, qui sont des creusets, des « formes culturelles». Et dans lien social, il y a lien, déjà. La culture et ce lien social ont été tellement théorisés, problématisés, cartographiés, pondérés, discutés que l'on pourrait penser hâtivement que tout - ou beaucoup à tout le moins - a été dit. Mais notre inventivité et le renouvellement des recherches, nous les tenons des évolutions même de ce lien culturel, qui s'invente sans cesse de nouvelles formes, et notamment dans les avatars produits par les « vectorisations » interculturelles. Là, nous nous situons en aval, au niveau du terrain, des communautés, des techniques. Mais de même, c'est en amont que nous pouvons voir les choses différemment, grâce à une évolution et à un croisement, aussi, des méthodes d'analyse, à un renouvellement des modes de problématisation, qui nous amène à poser sur des faits sociaux pérennes un autre regard, et à porter sur eux une autre lumière. Cette question de la méthode, plus que méthodologique, précisément, est véritablement épistémologique, elle interroge nos disciplines sur ce qui leur est propre - un objet et une méthode - sur ce qui les fonde, et sur ce qui peut leur être commun. Et sur les limites à poser, et les garde-fous à s' imposer, aussi. Différences, de même. « Les points communs des cultures », disait donc en guise de programme le titre de la conférence ayant réuni certains des auteurs de ces pages. Olivier Chantraine nous prouve plus loin par une subtile analyse sémantique que la chose ne se dit pas du tout de la même
6

Revue MEI, Médiation et Information, « Anthropologie et communication» L'Harmattan et Théorie du lien rituel. n° 15, Paris, 2001, sous la direction de Pascal LARDELLIER, Anthropologie et communication, L'Harmattan, Paris, 2003, avec une postface d'Alain CAILLÉ.

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manière, selon qu'on est français, anglo-américain ou allemand! Et derrière une formulation anodine en apparence, des systèmes de pensée se révèlent, quasi-antithétiques les uns des autres. Mais de quoi est-il question in fine en sciences sociales, sinon que de penser les différences des cultures et des communautés, et ce qui néanmoins, est commun « aux hommes en société », par-delà même ces différences. L'anthropologie a là une préséance, « la différence est placée au centre de ses interrogations, comme l'est également l'obstacle que les différences opposent à la compréhension et à la connaissance mutuelles des peuples, des sociétés, des cultures. L'exigence anthropologique constante a été de vaincre cet obstacle, de contribuer à la "traduction" des différences, de saisir ce qui les dépasse et manifeste au-delà d'elles-mêmes l'unité de l'homme» 7. Question vertigineuse, qui contient toute la quête anthropologique, et les oppositions dialectiques qu'elle doit concilier. Le même et l'autre... Le semblable et le différent Les permanences et les évolutions, donc... Et souvenons-nous avec Ray Birdwhistell que l'intérêt de nos disciplines, c'est d'observer les productions sociales et culturelles, pour percevoir, précisément, « la différence qui fait la différence ». C'est peut-être dans une juste réflexion sur ces différences que l'anthropologie rencontre le fondement humaniste de son projet. Distance, aussi. Pour chacun d'entre nous, considéré comme être humain, sujet social et chercheur aussi, il est crucial de trouver la « bonne distance». Entre nous tous, pour ne pas être dans la fusion ou l'indifférence, et aussi dans le rapport que nous entretenons avec nos objets de recherches, pour éviter la fascination, la passion zélatrice et donc les parti pris, ou la réification excessive. La bonne distance, c'est celle que nous cherchons intuitivement quand nous sommes devant un tableau, dans un musée. Trop près, et les perspectives nous échappent. Trop loin, et ce sont les détails qui deviennent fuyants. Toutes choses égales par ailleurs, c'est de cette méthode dont il convient de s'inspirer. Les dialogues initiés par les entreprises collectives comme celle-ci mettent souvent au cœur du débat cette question du « méta», posant celle de la place et de la position du chercheur par rapport au terrain, à l'objet, et aux sujets les habitant; sans occulter, donc, la place de chacun dans cet édifice toujours précaire, car à interroger incessamment. La « bonne distance », ou les vertus inestimables de la célèbre « allégorie des porcs-

7

Georges BALANDIER,

Civilisés, dit-on, PUF, Paris, 2003, p. 253.

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épies» d'Arthur Schopenhauer, qui pourrait ouvrir tout bréviaire du petit chercheur appliqué à étudier ses semblables. RéOexivité, enfin. La réflexivité, ou le juste retour sur soi-même, ce revertendo des Romains de l'Antiquité, qui permettait une salutaire et constructive introspection. A scruter patiemment les us et les coutumes des hommes et des femmes des sociétés proches ou lointaines, c'est directement ou indirectement - soi-même que l'on étudie aussi, par ce détour qui constitue bel et bien un raccourci vers ce que nous sommes, même par défaut. Robert Muchembled le disait fort bien: « chacun se cherche lui-même en étudiant les autres. Cette quête n'est d'ailleurs jamais achevée. Certes, ses perspectives peuvent se modifier, s'enrichir, s'infléchir »8. Nos recherches sont-elles alors à considérer comme des formes de thérapies? A tout le moins des « aveux biographiques », qui laissent entendre à chacun une résonance discrète et intime, dans ce - et ceux - qu'il a choisi d'étudier. Les passionnantes biographies des grands chercheurs en sciences sociales, les ouvrages de confessions et autres dialogues au long cours ne disent jamais autre chose que cela: les choix théoriques sont toujours des chemins de vie, les affinités scientifiques des itinéraires qui épousent les contours d'une géographie personnelle. Cette dimension souvent intime et générale à la fois devrait permettre de ne pas évincer trop vite I'humain de nos recherches, avant d'y mettre revenons-y - un peu d'humanisme. Car au fil des chapitres, le lecteur lira aussi des itinéraires singuliers et suivra peut-être même des cheminements intimes, par delà le nécessaire aspect théorique des études proposées.

La consolation anthropologique
Nos recherches nous prouvent souvent que l'histoire a la mémoire longue; a contrario, les médias donnent à accroire que l'actualité est amnésique. Mais comment conclure cette introduction sans évoquer les événements de ce début de siècle, avec ses incantatoires et journalistiques « choc des civilisations» et autre « guerre des cultures »... ? Nous vivons certes une époque troublée en ce début de troisième millénaire, qui voit de nouvelles lignes de fractures s'ouvrir (sciemment
8

Robert MUCHEMBLED,

Culture populaire

et culture des élites dans la France moderne

(XVe_XVIIIe siècle), Flammarion, Paris, 1978, préface, page X. 19

provoquées parfois en toute méconnaissance de cause...), et des oppositions radicales se faire jour violemment. Et encore et toujours, selon le bon principe montaignien, « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage»... A mon sens, c'est dans ces moments que scientifiques et intellectuels doivent oser faire sortir leur savoir des livres et des bibliothèques, c'est alors qu'ils doivent faire entendre leurs voix dans les espaces publics et médiatiques, en toute rigueur; sinon cette parole est accaparée par les « experts» et les journalistes, aux risques et périls - parfois - des certitudes assénées, des lieux communs éculés, des raccourcis hâtifs. La chose est dite là rapidement, et peut-être crûment. Ce ne sont pas les experts et les journalistes qui sont attaqués ici sui generi. Mais les premiers ont parfois des avis intéressés, quand ils sont juges et parties des problèmes étudiés; quant aux seconds, c'est le rythme auquel ils sont astreints de travailler qui leur impose de simplifier, raccourcir, édulcorer, à leur corps défendant. Alors, se permettre le luxe de la patience, du détail, de la mémoire. Et là, nos sciences humaines et sociales sont porteuses de bien de clés, pour aider à comprendre la complexité du monde contemporain, dans la violence de ses mutations, et les troubles de ses métamorphoses. On se souvient que le philosophe Boèce, attendant une mort injuste dans sa cellule, avait écrit en testament sa célèbre Consolation de la philosophie. Devant l'offense faite aux cultures par ceux qui s'en réclament maintenant pour les vendre, les édulcorer, les dévoyer ou les opposer, l'heure est peut-être à la proclamation d'une nouvelle consolation, la Consolation anthropologique. Elle offrirait des outils, elle dirait la complexité et, à défaut de dénoncer les problèmes, elle énoncerait les problématiques; étayant et donnant corps à deux adages célèbres, qui de Rabelais à Bodin, affirment « qu'il n'est de richesse que d'hommes », finalement, et que « science sans conscience n'est que ruine de I 'homme ». Que ces pages, alors, participent dans l'esprit à ce manifeste de consolation et de combat, et elles ne seront pas vaines! Et dans le grand désordre actuel, puisse l' entropique se laisser parfois écrire anthropique, puisse l'anthropologie réaffirmer son statut de maison-mère de la science sociale, pourvoyeuse inestimable en clés pour
9

Il faut là saluer le travail éditorial remarquable entrepris par Le Monde diplomatique depuis quelques années, qui offrant une courageuse tribune à E. Said, N. Chomsky et bien d'autres chercheurs engagés, a instauré parallèlement un salutaire travail de fond sur la place de l'intellectuel dans la société et sur le sens de son engagement, ainsi que sur les dérives des médias, et de la profession de journaliste.

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comprendre et interpréter les systèmes religieux et politiques, culturels et artistiques, en un mot tous les systèmes symboliques qui nous font exister comme «homme au monde» et «être avec» ! Selon Marc Augé, « l'anthropologie traite du sens que les hommes en collectivité donnent à leur existence. Le sens, c'est la relation, et en l'occurrence, l'essentiel des relations symboliques et effectives entre humains appartenant à une

collectivitéparticulière» 10. Pour pallier l'individualisme et la « crise du
sens» caractérisant l'époque, la parole des anthropologues, pour discrète et modeste qu'elle soit, importe finalement plus que celle des oracles et des gourous. Puisse-t-elle alors porter un peu plus, dans le grand tintamarre médiatique, et apporter, surtout, des éléments de réflexion à défaut de réponses toutes faites, à tous ceux pour qui « l'homme reste la mesure de toute chose », par delà les différences - et parfois les passagers différends - culturels... !

Marc AUGÉ, p.49.

10

Le Sens des autres.

Actualité

de l'anthropologie,

Paris, Fayard,

1994,

21

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