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Des femmes et des fermes Genres, parcours biographiques et transmission familiale
Une sociologie comparative Andalousie / Franche-Comté

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus Jacqueline FERREIRA, Soigner les Mal Soignés: Ethnologie d'un centre de soins gratuits de Médecins du Monde, 2004. Jacques LE BOHEC, Les interactions entre les journalistes et J-M. Le Pen, 2004. Jean-Luc FERNANDEZ, La critique vinicole en France, 2004. Julien ROSEMBERG, Arts du cirque, esthétique et évaluation, 2004. Jacques LE BOHEC, L'implication des journalistes dans le phénomène Le Pen, 2004. Alain THALINEAU, L'individu, lafamille et l'emploi, 2004. Denis BERNARDEAU MOREAU, Sociologie des fédérations sportives,2004. Muriel GUlGOU, La nouvelle danse française. Création et

organisation du pouvoir dans les centres chorégraphiques
nationaux,2004. Catherine ESPINASSE et Peggy BUHAGIAR, Les passagers de la nuit. Vie nocturne des jeunes: motivations et pratiques, 2004. Olivier NOËL, Jeunesses en voie de désaffiliation : Une sociologie politique de et dans l'action publique, 2004. François CARDI, L'enseignement agricole en France :éléments de sociologie,2004. Daniel BECQUEMONT & Pierre BONTE, Mythologies du travail, Le travail nommé, 2004. Lysiane BOUSQUET -VERBEKE, Les dédicaces, 2004. Gérard REGNAULT, Le sens du travail, 2004.

Philippe CARDON

Des femmes et des fermes Genres, parcours biographiques et transmission familiale
Une sociologie comparative Andalousie / Franche-Comté

Préface de Rose-Marie Lagrave

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

cgL'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7280-3 EAN: 9782747572804

àEve

Remerciements

Ce livre est issu d'une thèse de sociologie préparée sous la direction de Dominique Jacques-Jouvenot. Qu'elle soit remerciée pour ses conseils avisés, son soutien et sa patience. Je remercie également Julio Iglesias de Ussel, qui a assuré la co-direction espagnole, pour sa fidélité constante pendant et après mon séjour en Andalousie et ses nombreux conseils. Je tiens également à exprimer ma gratitude envers toutes celles et tous ceux qui ont contribué à l'acheminement et à la construction de ce travail et dont les relectures, les conseils, les réflexions et les critiques m'ont été précieux: Georges Augustins, Philippe Chaudat, Alain Chenevez, Antonio Gonzalez, Rose-Marie Lagrave, Bruno Péquignot, Charles Soulié, George Ubbiali. Je remercie de tout mon cœur toutes les femmes, d'ici et là-bas, qui ont accepté de me consacrer de leur temps et de me conter leur histoire, souvent personnelle et intime et sans qui ce travail n'aurait jamais pu voir le jour, avec une pensée toute particulière pour AnneMarie Daloz, Maria-Angeles Perez Cruz et Mari-Fe Cara Fernandez pour leur fidèle amitié et les nombreuses heures passées à discuter. Je pense également à tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, m'ont apporté leur soutien et leur aide dans la réalisation de ce travail, tant ici que là-bas, tout particulièrement Lurdes Bailon, MarieHélène Bride, Pedro Caston Boyer, Serge Chaumier, Miguel Angel Gonzalez, Sylvie Guigon, Luc Jaccottey, Salavador Lopez Segura, Pepe Torres, José et Carolina Torres, Jean-Noël Rufnacht, Arlette Varescon. Une tendre pensée enfin à Eve, ma fidèle compagne, avec toute ma gratitude pour son inestimable complicité intellectuelle...

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Préface

Les passeuses

Une règle fondamentale gouverne la reproduction des sociétés agraires occidentales: transmettre et transmettre encore. Les différents dispositifs et régimes de transmission des exploitations agricoles et des savoir-faire professionnels ont fait l'objet de nombreuses études interdisciplinaires en sciences sociales, tant le procès et le fait de transmettre articuleraient à eux seuls le sens et les transformations de l'ordre social. Ce privilège donné par les chercheurs à l'analyse des modes de transmission patrimoniale et sociale 1 peut donner l'impression que désormais les nouveaux cas empiriques versés à ce dossier se limiteraient à valider des dispositifs déjà connus. Or le propos de cet ouvrage vient démentir cet effet de saturation, car l'interrogation centrale et les méthodes utilisées par Philippe Cardon redéploient les conclusions les plus établies en les ré-interrogeant par le biais du traitement différentiel des hommes et des femmes face à I'héritage et aux horizons d'attente professionnels. Philippe Cardon part d'un constat établi de longue date: en agriculture, les femmes sont héritières de certains biens, mais elles sont écartées de la succession et de la transmission des exploitations et du métier selon une loi non écrite mais combien efficace dans ce cas comme dans d'autres: la domination du principe masculin2. En agriculture, ce principe masculin réactive une sorte de loi salique caduque excluant les femmes du droit de succession à la terre3 alors même que les deux terrains étudiés par l'auteur sont formellement régis par la règle de l'héritage égalitaire. Si l'on connaît bien les multiples manipulations et usages du principe égalitaire soit pour «faire l'aîné avec le cadet », soit pour favoriser « le mariage en gendre» à des fins de conservation de l'unité des exploitations agricoles, cet ouvrage précise certaines modalités de ce « flexible droit »4. En articulant les parcours biographiques des femmes selon leurs positions dans la famille et dans l'ordre des générations avec
I

Cf. par exemple: YVER J., Égalité entre héritiers et exclusion des enfants dotés, Paris,

Georges: « Division égalitaire des patrimoines et institution de l'héritier », Archives européennes de sociologie, n° 20, pp. 127-141 ; DEROUET B, « le partage des frères. Héritage masculin et reproduction sociale en Franche-Comté aux XVIII ZINK A., L 'héritier de la et XIXè siècles », Annales ESC, n° 48, 1995, pp. 453-474; maison. Géographie coutumière du Sud-Ouest de la France sous l'Ancien régime, Paris, EHESS, 1993. 2 BOURDIEU Pierre: La domination masculine, Paris, Le Seuil, 1998; HERITIER Françoise: Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Paris, O.Jacob, 1996; HERITIER Françoise: Masculin/Féminin II. Dissoudre la hiérarchie, Paris, O. Jacob, 2002. 3 LAGRA VE Rose-Marie: Cel/es de la terre. Agricultrice, l'invention d'un métier, Paris, éd. de L'EHESS, p. 17. 4 CARBONNIER Jean: Flexible droit: textes pour une sociologie du droit sans rigueur, Paris, Librairie du droit et de la jurisprudence, 1979. 13

Sirey, 1966; AUGUSTINS

les cycles de transmission patrimoniale chez les éleveurs dans deux contextes diamétralement opposés sous bien des rapports, la FrancheComté et l'Andalousie, l'auteur se donne, en effet, les moyens de comprendre et de mettre au jour les logiques successorales en ligne masculine. Se donner les moyens pour l'auteur, c'est tout d'abord procéder à des croisements multiples suscités par les apports de la méthode comparative qui permet d'élucider dans chaque cas empirique étudié la configuration relationnelle qui fait la transmission. Philippe Cardon ne se contente pas de comparer deux situations territoriales, la Franche-Comté et l'Andalousie, au prétexte que ces deux entités régionales sont spécialisées en élevage et font partie de l'Europe des régions. On a toujours de bonnes raisons de comparer, même si en l'espèce, comme le souligne l'auteur, il demeure impensable en Franche-Comté de procéder au partage d'un troupeau alors que cette pratique ordinaire existe en Andalousie. Tout semble en effet séparer ces deux régions, et cette dissemblance même constitue la matrice non d'une comparaison terme à terme ou d'une comparaison qui fait les comptes des différences et des similitudes, mais d'une analyse comparée privilégiant la mise en perspective des logiques pratiques à l'œuvre dans les réseaux de transmission. Les méthodes d'investigation et la méthode comparative sont dans un premier temps d'une facture classique, puisque Philippe Cardon retrace les parcours biographiques des femmes potentiellement héritières, présente les régimes successoraux légaux et leurs usages détournés, restitue pour chaque cas les propriétés statistiques et sociales des éleveurs et de leurs familles ainsi que les indicateurs morphologiques des contextes régionaux. L'apport central et la singularité sont ailleurs, dans le mode de construction de l'objet qui comprend ou plutôt est fondé sur le croisement de deux situations, franc-comtoise et andalouse, en sorte que la singularité de l'une ne prend tout son sens que par la singularité de l'autre. Ainsi, et c'est un exemple, l'éthique et les pratiques professionnelles familialistes de Franche-Comté apparaissent d'autant plus comme des marqueurs de l'agriculture française que des arrangements patrimoniaux homologues en Andalousie conduisent à une situation sinon inverse du moins décalée qui, elle, privilégie l'installation de tous les enfants, mais dans le salariat, en donnant le privilège à l'ascension sociale par l'école. En construisant cet espace de compréhension en jeu de miroir dans lequel se dessinent conjointement les pratiques patrimoniales des deux régions, l'auteur restitue l'asymétrie de certains éléments, mais également la malléabilité de certains d'entre eux en raison de la différence des contextes. L'apport inédit de cet ouvrage au regard de la méthode tient donc au refus de 14

considérer les deux régions comme des entités territoriales séparées, pour les constituer ensemble dans une configuration tensionnelle, objet de la recherche. Mais cette configuration est dotée d'une dynamique dont les effets actifs apportent des éléments nouveaux pour la compréhension des « états de femmes »5 dans les processus de transmission. En effet, transmettre suppose et déploie des temporalités différentielles restituées dans l'ouvrage par le biais d'une analyse générationnelle, et par les notions de cycles, de trajectoires et de parcours qui dessinent un patrimoine en mouvement et des acteurs en mobilité de positions dès lors qu'une fille, de sœur devient belle-fille, mère puis grand' mère. Il en résulte une imbrication d'échelles temporelles encastrées les unes aux autres qui rendent compte de l'évolution de la configuration mais également d'une sorte de jeu des acteurs sociaux avec le temps pour différer une décision ou tenter de programmer un parcours. Ainsi, cette construction originale de l'objet permet de mettre au jour le maillage des interactions de différentes natures qui président à l'héritage. Si l'on appréhende avec netteté les règles du jeu patrimonial qui donne constamment la priorité aux hommes sur les femmes en différents moments du cycle de l'exploitation agricole, et si donc le monopole masculin du métier et du statut constitue la matrice de la logique patrimoniale, est-ce à dire que les femmes concernées par une succession restent passives face à leur éviction 7 L'intérêt de cet ouvrage réside dans une des conclusions majeures de cette recherche comparée: les femmes assurent l'accès et la reconduction des hommes à la terre et à la direction des exploitations. Pour le dire plus sociologiquement les femmes sont tout à la fois les agents et les victimes structurales d'un système social dans lequel la valence différentielle des sexes joue à plein régime dès lors qu'il s'agit de transmettre une terre et une exploitation qui concentre, à un moment donné, du travail et un style de vie, accumulés de génération en génération. En d'autres termes, en Franche-Comté comme en Andalousie, les femmes travaillent à leur propre éviction du patrimoine pour mieux assurer et consolider l'accès des hommes à la direction des exploitations. Comment peut-on tout à la fois être un agent actif du dispositif de transmission et une victime structurale 76 L'auteur suggère la réponse en restituant la logique du système fondé sur un espace des possibles et du pensable partagé tant par les hommes que par les femmes. Cet espace est structuré par une valeur qui fait consensus parce qu'elle demeure non interrogée: il faut conserver l'intégralité du patrimoine, et cet impératif
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HEINICH Nathalie: États de femme. L'identité féminine dans la fiction occidentale, Paris,

Gallimard, 1996. 6 Être en position de victime structurale ne ressort en aucun cas d'une approche en termes de victimisation des femmes telle qu'Elisabeth Badinter la dénonce dans son ouvrage, Fausse route, Paris, Odile Jacob, 2003.

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catégorique stipule ou sous-entend que seul un homme est en capacité d'assurer cette intégralité. Dès lors que tous les acteurs partagent la vision d'une transmission du métier et de la terre en ligne masculine, les agents concernés, hommes et femmes, jouent avec des rôles et des statuts différents pour que le dispositif se plie conformément aux critères de reproduction du patrimoine en ligne masculine. La deuxième partie de l'ouvrage est particulièrement convaincante à cet égard. Elle restitue dans toute sa complexité la plasticité des places des femmes dans un système où il est impensable qu'elles trahissent la fonction que l'ordre patrimonial et inséparablement sexuel leur assigne. Que se soit en Andalousie ou en Franche-Comté, et en raison de finalités différentes, Philippe Cardon montre avec finesse et nuance selon quelles modalités et temporalités s'effectuent les permutations des rôles entre mères, fils, belles-mères et belles-filles. Ces changements de place réciproques entre femmes se font non sans heurts et conflits, mais toujours avec le souci et le sentiment d'avoir accompli son travail de maillon fort dans les générations, et son travail de femme médiatrice entre les trajectoires professionnelles encore en devenir des femmes de la parentèle. Il s'agit pour ces femmes que le patrimoine met en réciprocité ou en concurrence de parvenir à concilier la nécessaire liberté de choix des femmes quant à leur devenir ou moment de reconversion dans l'agriculture et la tout aussi nécessaire pérennité du patrimoine qui ne saurait être laissé à l'arbitraire des choix individuels. Dès lors, les mères, notamment, assurent la soudure entre un fils hésitant ou une belle-fille récalcitrante à s'installer; elles sont dans tous les cas des gardiennes de places, en attendant que leur progéniture et leurs compagnes décident de s'installer soit dans le salariat, soit comme exploitants agricoles. Sans le rôle passeur des femmes permettant d'assurer la continuité d'un cycle, l'installation domestique ou en agriculture des enfants serait gravement obérée. En Franche-Comté, l'exploitation familiale aurait ainsi toutes les chances, c'est-à-dire pour les acteurs, la malchance d'être démembrée, cédée ou rachetée par la SAFER. L'espace des liens tissés entre membres d'une famille à propos des différents moments à risques que fait courir une transmission est le condensé d'une micro - société. Chacun, en effet, prend position lorsque l'autre a trouvé la sienne. Des négociations et des récriminations s'ébauchent et se disent lors de cohabitation des rôles ou des personnes; des conflits et des solidarités coexistent pour que chacun et chacune aient ou prennent sa place, et lorsque tout semble enfin arrangé, vient le choix parfois aléatoire de l'épouse qui peut défaire le minutieux tissage mis au point par la génération précédente. S'il n'est plus question d'imposer aux belles-filles d'épouser le métier avec le mari, des contraintes douces s'exercent sur les salariées pour une reconversion en agricultrice ou en mères au foyer lors du second ou du troisième enfant. Il en résulte que les 16

pemmtations ne sont pas des remplacements sur des postes de travail, mais des permutations de rôles sexués. La force de travail agricole féminine n'est pas échangée en fonction des compétences professionnelles requises sur tel poste de travail, mais en fonction de la position des femmes dans la parenté. Ainsi, les femmes qu'elles soient sœurs, filles, mères, belles-filles, et en raison de leur position structurale d'intermédiaires sont les agents de leur propre éviction. Peut-on dire pour autant qu'elles consentent à leur marginalisation? Pour qu'elles consentent, il eut fallu qu'elles fussent lucides et conscientes de la distribution inégale des places masculines et féminines dans le système de transmission, et qu'elles fussent libres de consentir, c'est-à-dire que l'alternative d'une transmission féminine fut possible et pensable pour exercer un choix en pleine liberté, et que la conscience ne fut plus dominée7. Les deux systèmes de transmission sont emblématiques du fait « qu'on ne peut attendre une rupture de la relation de complicité que les victimes de la domination symbolique accordent aux dominants que d'une transformation radicale des conditions sociales de production des dispositions qui portent les dominés à prendre sur les dominants et sur eux-mêmes le point de vue même des dominants »8. En effet, en Andalousie ou en Franche-Comté, si les femmes participent au fonctionnement du système de transmission en ligne masculine en toute méconnaissance de cause, et si elles sont bien des victimes structurales, elles n'en sont pas moins dotées d'une relative luciditë qui les portent de plus en plus à travailler hors de l'exploitation familiale pour échapper à la gratuité du travail d'épouse, élargi à l'exploitation. On constate en effet à la lecture de ces deux cas que les femmes ont moins la terre comme seul horizon d'attente que leurs homologues masculins. Philippe Cardon souligne qu'elles n'hésitent pas à dissuader leur fils de s'installer lorsque la situation économique ne leur semble pas viable, tout comme ce sont encore elles qui incitent les filles andalouses à se doter d'un capital scolaire élevé. Ce n'est pas l'un des moindres apports de l'ouvrage que de mettre en relief les contrastes sociaux entre la Franche-Comté et l'Andalousie au regard des représentations du salariat et des usages qui en sont faits pendant le temps de fabrication d'un successeur. En Andalousie, le salut professionnel vient du salariat, alors qu'en Franche-Comté, le salariat reste synonyme de déclassement social et à ce titre il est banni de l'éventail des possibles. Le salariat entre membres d'une même famille
7 Sur la question du consentement, cf. notamment, Nicole-Claude MATHIEU: Catégorisation et idéologie de sexe, Paris, Côté-femmes, 1991. 8 BOURDIEU Pierre: La domination masculine, Paris, Seuil, p. 48. 9 LAGRA VE Rose Marie: « La lucidité des dominées », Travailler avec Bourdieu, (ss.dir.). Pierre EN CREVE et Rose Marie LAGRA VE, Paris, Flammarion, 2003. 17

est accepté en Andalousie, alors qu'il reste impensable en Franche-Comté et plus généralement en France. En Andalousie, on embauche un salarié pour que l'épouse ou la mère puisse devenir mère au foyer, alors qu'en France, selon le slogan répété à l'envi, « la conjointe est le salarié que l'exploitation ne peut pas se payer ». Ainsi, le cas de l'Andalousie permet de montrer que des voies moins familialistes sont possibles, que l'agriculture peut être pourvoyeuse d'emplois salariés à l'intérieur de la famille, en sorte que les femmes, qu'elles soient épouses, sœurs, filles ou belles-filles ne restent pas sans statut professionnel lorsque les hommes s'associent exclusivement entre eux. On le savait confusément déjà, mais sans les nuances et les paradoxes créés par ces situations. En effet, l'un des grands mérites de cet ouvrage est de proposer une lecture du système successoral du point de vue des femmes selon leurs positions dans la parenté. Ce point de vue, celui des dominées, met en lumière des logiques antagonistes et déploie une puissance critique à l'égard des analyses qui décrivent les logiques patrimoniales sans porter attention à l'emprise des relations de pouvoir selon l'appartenance de genre. La dernière décennie n'a pas vu de relève scientifique dans les recherches consacrées aux agricultrices et plus largement aux articulations tensionnelles entre travail et famille en agriculturelO. Avec Philippe Cardon, la succession est assurée, et il est heureux que ce soit un héritier. Nous n'avons pourtant pas privilégié l'héritage en ligne masculine. Il faut voir dans cette succession la preuve que cette génération de jeunes chercheurs s'est appropriée l'approche en termes de rapports sociaux de sexe ou de genre. Rose-Marie Lagrave Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

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BARTHEZ

Alice: Famille, travail et agriculture,

Paris, Économica,

1982.

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Introduction générale

En Europe, les femmes ont historiquement toujours travaillé sur les exploitations agricoles. Aujourd'hui, elles sont de plus en plus nombreuses à exercer une activité principale professionnelle hors de l'exploitation. Dans le même temps, une partie d'entre elles investit de nouvelles activités dites «parallèles» sur les exploitations (accueil, camping à la ferme, production agricole complémentaire, etc.). Certaines combinent temps de travail hors et sur l'exploitation. D'autres enfin sont mères au foyer et ne participent à aucune activité. Autant de configurations qui renvoient à la diversité des situations professionnelles et familiales des femmes en agriculture. L'augmentation du nombre de femmes exerçant une activité professionnelle principale hors de l'exploitation agricole a du reste laissé croire aux chercheurs en sciences sociales que l'agriculture familiale avait vécu. Le travail extérieur des femmes devient symbole de parité de la famille agricole avec les autres groupes sociaux, en particulier urbains. Il symbolise l'ouverture du monde paysan à des valeurs «modernes» qui s'expriment dans le « à chacun son boulot »: A la famille «traditionnelle» patriarcale, caractérisée par un mode d'organisation familiale fusionnelle, s'opposerait une famille «moderne» privilégiant l'autonomie des conjoints et la valorisation de deux projets professionnels distincts, modèle familial rompant avec les conceptions dominantes des relations familiales dans l'agriculture traditionnellell. Il n'est pas rare du reste, quand on discute du milieu agricole, d'entendre dire «les paysans, c'est plus pareil, les femmes bossent à l'extérieur ». Plus récemment encore, c'est l'image des agricultrices qui s'est transformée, celle de ces «nouvelles agricultrices» qui aujourd'hui choisiraient leur métier par « vocation », incarnant modernité, distinction, maîtrise de leur devenir, c'est-à-dire des femmes «comme les autres»12 et
II VAN de WALLE Isabelle: Terres des hommes. salaire des femmes. Stratégies individuelles et familiales en agriculture. Le cas du Calvados, thèse de 30m. cycle, 1993, (ss.dir.) Bertrand HERVIEUX. 12 Nous renvoyons en particulier à l'émission télévisée du 5 mai 1999 Ça se discute intitulée Paysannes: le bonheur est-il dans le pré? , Antenne 2 ; l'émission télévisée du 3 mars 2000 19

qui s'émancipent dans les nouvelles activités dites «annexes », «parallèles ». Deux situations emblématiques, l'émancipation par le travail extérieur, l'émancipation dans les activités annexes. D'une manière générale, la professionnalisation des femmes hors de l'exploitation agricole (salariat) ou sur l'exploitation agricole (en particulier à travers les activités annexes) serait un indicateur positif des transformations des rapports sociaux de gemes. Elle serait synonyme d'une transformation du rapport entre travail et famille en agriculture, cette dernière étant de moins en moins familiale. Aujourd'hui coexisteraient deux modèles de familles: d'un côté, une famille agricole (mari et femme travaillent sur l'exploitation), de l'autre, une famille à double carrière (la conjointe exerçant une activité professionnelle principale extérieure)13. Il y aurait les femmes du dedans, les agricultrices qui trouveraient leur salut dans de nouvelles activités dites «annexes », les femmes du dehors, les salariées hors de l'agriculture. Ces nouvelles situations professionnelles des femmes seraient l'expression du processus d'individualisation des sociétés modernes et que connaîtrait le monde agricolel4. A tel point qu'aujourd'hui, certaines affirment «qu'en épousant un agriculteur, on n'épouse plus la ferme avec ». Le travail que nous souhaitons développer ici est né d'une insatisfaction à l'égard de cette interprétation de l'évolution de la situation des femmes en agriculture. Plusieurs raisons à cela. Tout d'abord, si le travail agricole semble de moins en moins familial, la famille continue d'assurer l'accès au métier par transmission familiale, et de manière sexuée, c'est-à-dire en lignée masculine. En Europe, 90% des agriculteurs sont eux-mêmes fils de paysans, marquant une très forte hérédité sociale15. Les exploitations se transmettent de père en fils. Les femmes en sont exclues. Certaines successions féminines existent, mais généralement, il s'agit de successions à un frère (qui n'a pas voulu reprendre) ou à un conjoint (décédé par exemple) ou lorsqu'il n'y a pas de successeur masculinI6. Nous avons du reste montréJ7 que

Côté week-end, côté cinquième intitulée Les nouvelles agricultrices, La Cinquième; l'émission radiophonique du 9 septembre 1999, France Inter. 13 BARRERE MAURlSSON Marie-Agnès: La division familiale du travail. La vie en double, Paris, PUF, 1992. 14 VAN de WALLE Isabelle: Terres des hommes, salaire desfemmes..., op.cit. 15 PERRIER-CORNET Philippe (ss. dir.): Transmission des exploitations agricoles et installation des agriculteurs dans la Communauté européenne, Economie et Sociologies Rurales, Actes et Communications, nOlI, septembre 1993. 16 BLANC Michel, PERRIER-CORNET Philippe: « Renouvellement des forces de travail et des formes de production familiales en agriculture », Foncier, famille et développement des exploitations agricoles, Montpellier, INRA ESR, 1989, pp. 246-405. 20

cette dimension patrimoniale de la famille, qui assure la transmission du métier, a été très largement ignorée par les études (surtout les plus récentes) portant sur les femmes en milieu agricole. D'autre part, notre insatisfaction à l'égard de cette analyse sur les la situation des femmes en agriculture trouve aussi son origine dans nos observations empiriques menées dans un premier temps auprès d'éleveurs laitiers de la région de Franche-Comté. En analysant le parcours biographique de femmes conjointes d'éleveurs, c'est-à-dire en intégrant une temporalité longue (nécessaire entre autres pour interroger les processus de transmission), nous avons observé l'existence de trajectoires « détournées» : des femmes salariées à titre principal hors de l'exploitation agricole devenant agricultrices (et ce, à des moments différents de leur cycle de vie et du cycle de transmission de l'exploitation). Certaines femmes deviennent ainsi agricultrices une fois mariées, d'autres au moment de la transmission objective de l'exploitation, d'autres, enfin, après avoir travaillé de nombreuses années à l'extérieur. Certaines conservent leur profession, mais elles envisagent de s'installer un jour comme agricultrices. D'autres combinent activité professionnelle extérieure hors de l'exploitation et participation à l'activité agricole (dans des proportions variables selon les femmes). A l'image, par exemple, de cette femme professeur de mathématique en lycée qui participe à la traite matin et soir. En définitive, en intégrant une temporalité longue, nous nous sommes retrouvé face à une constellation de parcours biographiques des femmes qui tranchait, non seulement avec la trajectoire continue de leur mari héritier du métier, mais également avec les approches sociologiques classiques qui donnent à voir deux situations professionnelles. En ce sens, la classification habituelle en deux catégories de femmes (agricultrice / salariée) n'est pas satisfaisante. Dans le même temps, la découverte d'une autre région européenne, l'Andalousie (située au sud de l'Espagne) nous a amené à approfondir notre réflexionl8. En effet, l'agriculture n'est pas homogène et présente à l'échelle européenne une diversité de configurations, tant au niveau des types de structures agricoles que des types de production. A cette variété des sociétés agricoles et de leur organisation se juxtapose une diversité des modalités de transmission: les modes de transmission familiale
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CARDON Philippe: « Mujer, familia y agricultura : analisis de las perspectivas teoricas

en Francia », Revista Internacional de Sociologia, n029, tercera época, 2001, pp. 191-207. 18 Le choix pour la région Andalousie s'inscrit dans un parcours personnel que tout un chacun suit au cours de sa formation, de ses expériences professionnelles et du hasard. L'intérêt porté pour une autre contrée est né de notre parcours étudiant. C'est dans le cadre d'une recherche portant sur le vignoble andalou que nous avons pu découvrir l'Andalousie. De cette rencontre (et dans la continuité du travail mené en France) est né un projet scientifique, à dimension comparative.

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varient d'un pays à un autre, voire d'une région à une autre et renvoient à des pratiques juridiques historiquement marquéesl9. L'observation de familles d'éleveurs en Andalousie nous montrait alors là aussi des trajectoires professionnelles détournées de femmes, mais de façon inversée par rapport à la Franche-Comté: des femmes agricultrices devenant femmes au foyer ou salariées à titre principal hors de l'exploitation (et n'ayant dans les deux cas plus aucun lien avec cette dernière). De plus, à ce constat de parcours professionnels inversés par rapport à la Franche-Comté s'est ajouté un autre constat empirique: dans cette société agricole andalouse, les troupeaux de vaches laitières pouvaient être partagés entre héritiers! Issu d'une société agricole où seul un (voire deux) héritier(s) désigné(s) reçoi(ven)t l'intégralité du patrimoine (dont l'intégralité du troupeau), où jamais le partage d'un troupeau n'est envisageable, nous étions face à une société où une autre conception de la transmission prédominait (et dont l'élevage était un exemple significatif). Si ce constat peut a priori faire sourire, il allait en réalité nous ouvrir les portes d'une autre façon de penser le monde, de l'organiser et de le pérenniser, autrement dit de le transmettre. C'est à partir de ces différents constats que nous avons décidé de poursuivre notre interrogation sur les femmes en milieu agricole dans une approche comparative. Pour ce faire, nous avons essayé de repenser le lien particulier en agriculture entre travail et famille pour analyser les comportements d'emploi et en famille de femmes en milieu agricole, la famille étant entendue ici comme l'institution assurant la transmission du métier en lignée masculine. Ainsi, à partir d'une enquête de terrain menée dans deux régions européennes en tous points divergentes (la FrancheComté en France, l'Andalousie en Espagne), nous proposons dans ce travail d'articuler et de réfléchir aux liens entre deux objets que la sociologie appréhende le plus souvent séparément: les comportements professionnels et familiaux des femmes conjointes d'exploitants agricoles et le renouvellement professionnel du métier par transmission familiale en lignée masculine. Cet ouvrage interroge ainsi le « quatuor infernal» qui associe le couple travail/famille et le couple homme / femme20. La sociologie a montré à ce propos que les comportements professionnels des femmes et des hommes s'inscrivent d'une manière générale dans les dynamiques
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AUGUSTINS Georges: Comment se perpétuer?

Devenir des lignées et destins des

patrimoines dans les paysanneries européennes, Paris, Société d'ethnologie, Nanterre, 1989; PERRIER-CORNET Philippe (ss. dir.) : Transmission des exploitations agricoles..., op.cit. 20 TRlPIER Pierre: « « Homme, travail, femme et famille: quatre mouvements pour un quatuor? Sociologie du travail et sociologie de la famille », Sociétés contemporaines: Famille et sociologies, n025 janvier 1997, pp.1l-24. 22

familiales21. Ce fait est fortement marqué dans le cas de l'agriculture, qui se singularise par le lien entre travail et famille22. Plus globalement, nous cherchons à interroger le lien entre histoire individuelle, celle de femmes, et histoire sociale, celle de groupes professionnels (des éleveurs) dont la particularité est l' endoreproduction familiale, mais prenant un sens différent dans les deux contextes régionaux étudiés.

Une sociologie des parcours biographiques Pour mesurer les comportements d'emploi et en famille des femmes, nous avons privilégié une approche en termes de parcours biographiques23. Cette notion inclut tout d'abord la trajectoire familiale et socioprofessionnelle des femmes: on étudie différentes périodes du cycle de vie sociale et professionnelle (origine sociale, périodes de formation, niveau de formation, type de diplôme, premier emploi, période et durée d'emploi, cessation d'activité professionnelle, période de cessation, etc.) et du cycle familial (rencontre, mariage, naissance des enfants, etc.). L'objectif est en quelque sorte de « dérouler» les différentes expériences familiales et professionnelles des femmes qu'on décline en autant d'étapes qui marquent l'histoire de leur vie. Le parcours biographique renvoie également à la manière dont les femmes donnent sens à leur parcours à différents moments de leur trajectoire. Reprenant une terminologie weberienne, le travail prend acte de ce qui guide les conduites humaines dans une approche compréhensive. Il s'attache à l'action rationnelle en finalité: l'action est déterminée en fonction d'un but extérieur, clairement défini et des moyens utilisés pour l'atteindre. Il s'agit donc d'expliciter le sens que les femmes donnent à leurs actions, ce qu'elles visent et comment elles parviennent à leurs fins en fonction des contraintes liées à leur parcours (milieu social d'origine, niveau de formation, etc.) et celles liées aux conditions de renouvellement des exploitations. Le travail s'intéresse ainsi au projet professionnel des femmes.
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BLOCH Françoise, BUISSON Monique, MERMET Jean-Claude; Dette et filiations.

Analyse des interrelations entre activité féminine et vie familiale, Groupe de recherches sur la socialisation, Lyon, Université de Lyon 2, 1989,2 tomes. 22 BARTHEZ Alice: Famille. travail et agriculture, Économica, Paris, 1982. 23 La notion de parcours biographique a été développée dans l'ouvrage de Daniel BERT AUX Les récits de vie (Paris, Nathan, 1998). Ce dernier est une synthèse des différents travaux qu'il a menés seul ou avec Isabelle BERTAUX-WIAME, à propos de la boulangerie et des artisans (BERT AUX Daniel, BERTAUX-WIAME Isabelle: «L'installation dans la boulangerie artisanale», Sociologie du travail, n° l, 1982, «Le patrimoine et sa lignée: transmissions et mobilité sociale sur cinq générations », Life Stories / Récits de vie, 1988, n04, pp. 8-25).

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La notion de parcours biographique permet ainsi une approche diachronique du monde social, à travers l'analyse de l'histoire de vie des femmes étudiées. Nous cherchons ainsi à articuler, non seulement des faits objectifs (niveau de formation, type d'emploi, date de mariage, transmission objective24 de l'exploitation, etc.), mais également le sens que les individus donnent à leurs pratiques sociales, en particulier au regard de la transmission patrimoniale. La prise en compte d'une temporalité longue constitue un des axes méthodologiques centraux dans cette étude des comportements professionnels et familiaux. Elle permet de les circonscrire à l'histoire de vie d'une personne, mais également à celles de la famille et du groupe professionnel des agriculteurs.

Une sociologie de la transmission: entre continuité et changement Notre étude s'inscrit également dans une sociologie du patrimoine et de la transmission. Les transmissions entre générations sont au cœur de la reproduction des rapports sociaux, de leur renouvellement et de leurs transformations. La sociologie des transmissions intergénérationnelles s'intéresse ainsi à la fois à la circulation matérielle de biens, de services entre groupes, générations, et aux transferts symboliques de dispositions, de valeurs et de modes de pensée inhérents à la socialisation des femmes et des hommes à chaque génération.

Le « double sens» de la transmission Dans le cas de l'agriculture, ce sont également des représentations, des valeurs, des savoirs et une organisation du monde sur un espace donné qui circulent avec et à travers la transmission d'un outil de travail, d'un patrimoine tout à la fois familial et professionnel. D'une manière plus générale, la transmission renvoie à l'histoire d'une profession et d'un territoire. Cette logique de la pérennité, ici d'un métier et de son histoire, n'est pas propre à l'agriculture. Elle a également été décrite par Michel Bauer à propos des PME 250Uencore par Michel Pinçon et Monique

24

Nous entendons

par transmission

objective

le moment

marqué par la retraite des parents entre
Paris,

de I'héritier. 25

BAUER

Michel:

« De j'homo economicus
Jeux

au pater familias. Le patron d'entreprise
(ss. dir.) Martine SEGALEN,

le travail, la famille et le marché», CNRS, 1991, pp. 24-42.

de Famille,

24

Pinçon-Charlot dans le cas des familles de la grande bourgeoisie26. Ces derniers soulignent que «la paysannerie est l'un des rares milieux à partager ce privilège (cette inscription de la lignée, cristallisée dans la maison, est aussi de façon symbolique, une certaine maîtrise du passé et de l'avenir que bien peu de groupes sociaux peuvent envisager) avec l'aristocratie et la grande bourgeoisie ancienne »27. Si la transmission des patrimoines est souvent abordée sous un angle économique, ce sont aussi des enjeux familiaux qui sont à l'œuvre. Au-delà de la simple transmission d'un outil de travail, la transmission engage le devenir d'une famille mais également d'un métier. Ce sont alors également des places qui circulent. Dans sa dimension symbolique, la famille institue: elle assigne des places (père, mère, fils, fille, etc.). En effet, en Occident, la continuité familiale est assurée par le jeu subtil de la permutation des places d'une génération à une autre28 : être fils de quelqu'un pour devenir un jour à son tour père de quelqu'un. Dans le cas de l'agriculture, cette permutation des places est renforcée par l'endoreproduction du métier: les rôles professionnels et familiaux tendent à se confondre. Ici, plus que dans toute autre profession, position sociale, position professionnelle et position familiale sont imbriquées et conditionnent fortement les stratégies de reproduction, les pratiques éducatives et les projets d'avenir de la famille envers les enfants. La transmission de l'activité agricole conduit à assigner aux hommes une place, celle de chef d'exploitation également père de famille, et ce, quel que soit le pays étudié. Mais elle n'implique cependant pas seulement celui qui « donne» le métier, le père (chef d'exploitation) et celui qui le « reçoit », le fils (futur chef d'exploitation). La transmission implique aussi les autres membres de la famille, en particulier les femmes qui sont tout à la fois conjointes, mères et exerçant une activité professionnelle (sur la ferme ou à l'extérieur). Si le métier se transmet préférentiellement en lignée masculine, ce processus est lié également aux générations de femmes qui se succèdent sur les fermes. L'étude des parcours biographiques des femmes prend en compte cette permutation des places entre femmes.
26 PINÇON Michel, PINÇON-CHARLOT Monique: Grandes fortunes. Dynasties familiales etformes de richesse en France, Paris, Payot, 1996. 27 Idem, p. 311. 28 Irène Théry reprend ici le concept de permutation des places développé par Van Thomas, pour qui le système généalogique, en Occident, est avant tout, du point de vue du droit, un système de permutation des places. Ce dernier assure la continuité familiale et généalogique. Dans cette perspective, qui nous offre un cadre théorique pertinent pour l'étude des processus de transmission familiale, la dimension symbolique de la parenté institue le lien (( familial (Irène THERY: Différence des sexes, différence des générations. L'institution familiale en déshérence », Esprit, n0227, 1996, pp. 65-90). 25

Cependant, la permutation des places entre générations ne va pas de soi. Elle se construit dans les interactions quotidiennes entre les membres de la famille29. En effet, si étymologiquement transmettre (du latin transmittere) signifie « envoyer de l'autre côté, faire passer au-delà, remettre »30, la transmission est le lieu où se jouent tout à la fois la continuité et le changement de la vie sociale. La transmission n'implique pas seulement celui qui donne, mais elle s'inscrit d'une manière plus générale dans une circulation de biens matériels et symboliques qui engagent celui qui reçoit. La sociologie a montré à cet égard que la transmission implique une activité propre d'appropriation de l'héritage par les héritiers3]. Le sort de ce qui est transmis se joue au fil de I'histoire subjective de l'héritier. S'il s'agit pour les couples et les femmes de « trouver la bonne distance »32 au regard de la génération précédente, cette indépendance se réalise dans le contexte particulier d'une famille agricole, lieu de la transmission du métier: la permutation des places n'engage ici pas uniquement des relations familiales, mais également des relations professionnelles. La transmission de l'exploitation engage des fonds monétaires importants, selon des règles et des normes économiques précises. Elle engage plus globalement un patrimoine familial (des bâtiments, des terres, etc.) et professionnel (l'histoire du métier, par exemple). Si aujourd'hui de plus en plus de femmes épousent un agriculteur sans « épouser la ferme avec », elles prennent cependant place dans l'enchaînement des générations et dans le processus de transmission. Le livre étudie ainsi également la place et le rôle des femmes dans cette transmission. Dans ce cadre général, la notion de parcours biographique intègre à la fois les statuts familiaux et professionnels des femmes qui sont tout à la fois travailleuses (agricultrices ou salariées hors de l'exploitation) mais aussi conjointes et mères de famille.

29 La permutation des places entre hommes (entre père et fils) à la tête de l'exploitation ne résulte pas d'un processus mécanique, mais repose sur des interactions multiples qui se conjuguent souvent sur le registre de la coopération et du conflit. JO REY Alain (ss. dir.) : Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 2000. JI TERRAIL Jean-Pierre: La dynamique des générations: activité individuelle et changement social (1968/1993), Paris, L'Harmattan, 1995. J2 LEMARCHANT Clotilde: Belles-filles. Avec les beaux-parents, trouver la bonne distance, Rennes, PUR, 1999.

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Parcours biographique des femmes et cycle de transmission: histoire defemmes, histoire de fermes L'objectif de notre travail est alors d'étudier en parallèle parcours biographique des femmes et cycle de transmission patrimoniale. Nous entendons par cycle de transmission les différentes étapes qui marquent les processus de transmission des exploitations agricoles, qui ne se résument pas uniquement à l'acte juridique (marqué par la retraite des parents), mais concernent également les périodes de cohabitation entre ceux qui transmettent et ceux qui héritent. Le renouvellement du métier repose sur les mécanismes de dévolution des biens patrimoniaux, qui relèvent tout à la fois d'un acte juridique, mais également d'interactions sociales s'inscrivant sur le temps long entre les générations33. Nous prenons en compte non seulement les rapports sociaux conjugaux et leurs évolutions, mais également ceux entre générations au cœur de la famille dont un des objectifs est de pérenniser le patrimoine. Il apparaît ainsi que le cycle de transmission n'est pas sans effets sur le parcours biographique des femmes, en particulier au niveau professionnel. La transmission objective de l'exploitation au moment de la retraite des parents, la construction de nouveaux bâtiments agricoles, toutes les transformations de l'exploitation, etc. constituent des moments importants du développement d'une exploitation, qui ne sont pas sans conséquences sur la famille et le parcours biographique des individus. Dans le même temps, les choix professionnels que font les femmes ont des effets sur les stratégies de transmission (en particulier économiques) et le devenir des exploitations. Si la conjointe décide par exemple de conserver son emploi, son mari héritier peut envisager de s'installer avec un autre agriculteur, situation qui peut modifier le rapport au métier et au patrimoine. Comportements professionnels et familiaux des femmes et conditions de renouvellement des exploitations sont ainsi entremêlés. En ce sens, notre travail porte non seulement sur des histoires de femmes, mais également sur des histoires de familles d'exploitant agricole, prise sur deux générations. Une sociologie comparative Cette problématique générale est traitée dans une approche comparative entre deux régions agricoles européennes, la Franche-Comté
33

JACQUES-JOUVENOT Paris, L'Harmattan, 1997.

Dominique:

Choix du successeur

et transmission

patrimoniale,

27

(France) et l'Andalousie (Espagne). Si le travail part de l'individu (et de sa famille), il s'inscrit dans une approche configurationnelle renvoyant à des contextes plus généraux, liés à l'histoire et au renouvellement des groupes étudiés propres à la Franche-Comté et à l'Andalousie. Il ne se réduit pas à l'étude microsociologique de phénomènes très individualisés (des histoires de vie de conjointes d'agriculteurs, quelques familles), mais il intègre un changement d'échelle et établit des liens avec les contextes globaux (deux sociétés rurales) qui donnent tout leur sens aux activités individuelles.

Le problème de la comparaison:

la nécessité de contextua/iser

Dans le cas ici examiné, le choix de comparer des parcours biographiques de femmes en agriculture découle de notre connaissance d'une organisation distincte des sociétés agricoles andalouse et franccomtoise. D'emblée, c'est en termes de différences de contexte agricole (et non de ressemblances) que le problème s'est posé: nous cherchons à rendre compte des comportements d'emploi des femmes conjointes d'agriculteurs dans deux sociétés rurales en conciliant à la fois un niveau micro sociologique (les conduites et les attitudes des individus, le sens qu'ils donnent à leurs actions) et un niveau macrosociologique (cadre historique et juridique de l'agriculture). Pour ce faire, nous prenons en compte les transformations globales du monde agricole, les dynamiques historiques et sociales liées entre autres aux effets de la modernisation à l'échelle européenne, tant au niveau des techniques (accroissement de la production, des rendements et de la taille des exploitations, concentration des moyens de production, spécialisation, dépendance de plus en plus accrue aux aides extérieures, etc.) que sociologiques (diminution du nombre d'exploitants agricoles, augmentation du nombre de femmes exerçant une activité professionnelle principale hors de l'exploitation, évolution du statut juridique des femmes sur les fermes, évolution des rapports sociaux de genres au sein des couples et entre générations34); autant de facteurs synonymes d'une transformation de la famille agricole et de l'agriculture. Mais nous faisons également une place importante à ce qui tend à perdurer au-delà des transformations: si la modernisation de l'agriculture à partir des années 50 touche l'ensemble des pays européens et modifie profondément les structures agricoles, l'organisation du travail, les outils de production, elle ne remet pas en cause certains éléments qui perdurent et marquent la permanence, à l'échelle européenne (permanence de la
34

V AN de WALLE Isabelle:

Terres des hommes, salaire des femme ..., op. cil.

28

Carte de situation

BESA&ÇON~~~ MORTEAU

~

.

7

~
t:jD.
~

1iiiiifl Zone d'enquête

P. Cardon et L. Jaccottey 2004 dei.

29

transmission du métier de père en filS35) ou régionale (telle que l'opposition historique en Andalousie entre salariés agricoles, minifundistes et latifundistes36 ou le maintien d'une agriculture familiale relativement homogène en Franche-Comté). Ce travail constitue donc également une tentative pour saisir la genèse et l'histoire de deux sociétés agricoles dans leur singularité. La comparaison trouve ainsi sa pertinence en ce qu'elle propose une analyse des conduites individuelles à travers une enquête en relation avec les conditions historiques, sociologiques et culturelles de l'agriculture propres à chacune des régions étudiées. Elle intègre également la manière dont les individus interprètent leur situation. Cette démarche configurationnelle implique « la prise en compte simultanée des structures institutionnelles et de l'expérience vécue qu'ont les individus de ces structures »37. Ainsi, le travail porte sur les dynamiques historiques, macrosociologiques, structurelles globales et locales et les logiques subjectives par lesquelles elles sont vécues, analysées, interprétées et donc support de l'action chez les individus38. Nous parlons de contextualisation territoriale pour désigner les contextes historiques, culturels et sociaux des sociétés agricoles propres à chacune des régions. Cette notion permet de faire le lien entre des histoires individuelles (celles de femmes) et des histoires sociales (celles de groupes d'exploitants agricoles dans deux régions agricoles différentes). Cette démarche permet de dégager deux idéaux-types de sociétés agricoles européennes. En tant qu'abstraction à caractère instrumental purement heuristique comme «moyen de la connaissance »39,l'idéal-type est un tableau de pensée qui cherche à rendre intelligibles les faits observés40. Les types-idéaux des sociétés agricoles ici étudiées reposent alors sur deux variables: la morphologie sociale et les modes de renouvellement des exploitations agricoles.

40 Sur la démarche idéale-typique, voir SCHNAPPER Dominique: sociologique. Démarche de l'analyse typologique, Paris, PUF, 1999. 30

35 Sur le rapport au patrimoine comme critère de permanence identitaire des agriculteurs, voir JACQUES-JOUVENOT Dominique: Choix du successeur..., op. cit. 36 Le latifundiste est le grand propriétaire terrien, employant de nombreux salariés agricoles. Le minifundiste est un petit propriétaire terrien ayant recours au travail familial et le plus souvent à la pluriactivité (diversification des formes et des sources d'activité). 37 ELIAS Norbert: La société des individus, Paris, Fayard, 1991. 38 Pour une réflexion sur ce modèle dans la démarche comparative, voir DUBAR Claude, GADEA Charles, ROLLE Christine: « Pour une analyse comparée des configurations: réflexions sur le cas de la formation continue », Stratégies de la comparaison internationale, Paris, CNRS, 2003, pp. 57-69. 39 WEBER Max: Essai sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1992, p. 175.

La compréhension

Morphologie

sociale des sociétés agricoles

La morphologie sociale correspond à l'organisation de ces sociétés agricoles et repose sur deux éléments: types de structures de production agricole (taille, évolution au cours de l'histoire, type de main d'œuvre familiale, salariale) et de structures foncières (propriété, fermage, répartition du foncier). La société agricole est décrite comme résultant de mouvements historiques autour de la propriété foncière et de rapports singuliers entre groupes agricoles aux intérêts divergents (propriétaires, fermiers, salariés) en lien avec l'histoire nationale. Ainsi, l'agriculture franc-comtoise s'enracine dans l'histoire de France et de la Révolution Française ayant conduit en un siècle et demi à la constitution d'une agriculture travaillée dans le cadre d'exploitations familiales spécialisées de taille relativement homogène et à la disparition progressive du salariat agricole. En FrancheComté prédomine la production laitière bovine en vue de la production fromagère sur des exploitations familiales moyennes. Dans cette société agricole relativement homogène, où se côtoient des structures de taille relativement identique, la détention de patrimoine et sa transmission garantissent avant tout la pérennité d'un état, celui d'agriculteur. A l'opposé, l'Andalousie contraste: elle est une société agricole très hiérarchisée qui se singularise par le conflit ancestral (qui émerge au XVmème siècle) autour de la propriété foncière agricole et l'opposition historique entre groupes agricoles antagonistes: salariés agricoles, petits / moyens propriétaires (minifundistes) et grands propriétaires (latifundistes). Malgré les nombreuses révoltes des salariés agricoles, qui ont marqué 1'histoire andalouse, les tentatives successives de réformes agraires qui jalonnent le XXème siècle à l'échelle nationale, la modernisation de l'agriculture à partir des années 60, la fin du franquisme et la démocratisation de la société espagnole en 1976, l'agriculture andalouse reste l'agriculture de « antaîio » (<<autrefois ») : conservation d'un salariat agricole important (très fortement féminin) soumis à un chômage endémique, société rurale fortement hiérarchisée, permanence d'une structure agraire caractérisée par la concentration de la propriété; ce que d'aucuns ont qualifié de «modernisation conservatrice »41 de l'agriculture andalouse. La «question agraire» représente «un des symboles de l'identité régionale» andalouse42.

41

ROUX Bernard: « La modernizaci6n conservadora de la agricultura andaluza», Etnologia

de Andalucia Oriental, Volumen I : Parentesco, agricultura y pesca, Almeria Anthropos, Instituto de Estudios Almenrienses de la Diputaci6n provincial de Almeria, 1991, p. 332. 42 GA VIRA Lina: « Reforma agraria y mercado de trabajo agricola en Andalucia », Agricultura y Sociedad, n054, 1990, p. 267.

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