//img.uscri.be/pth/f1c98e7e99b311bcb58609736674e4b391b5f012
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Des femmes et des lignages

De
294 pages
A partir d'une anthropologie minutieuse d'un quartier sikoomse au Burkina Faso, cet ouvrage s'attache à comprendre comment les femmes construisent un réseau de relations en fonction de facteurs matériels, sociaux et affectifs. Envisager les femmes africaines comme des actrices sociales est l'originalité de cette étude. Une approche qui met en évidence les contraintes économique, géographique, la descendance, la circulation des enfants, les migrations, les sentiments qui influent sur leur existence.
Voir plus Voir moins

Des femmes et des lignages
Ethnologie des relations féminines au Burkina Faso (Moose Sikoomse)
-

Connaissance des hommes Collection dirigée par Olivier Leservoisier
Déjà parus Elisabeth CUNIN, Métissage et multiculturalisme (Carthagène),2004. Philippe CHAUDAT, Les mondes du vin, 2004. Serge TCHERKEZOFF,Faa-Samoa, 2003. en Colombie

Pascale ABSI, Les ministres du diable, le travail et ses représentations dans les mines de Potosi, Bolivie, 2003. Marc Kurt TABANI,Les pouvoirs de la coutume à Vanuatu, 2002.
Roger BASTIDE, Poètes et dieux, 2002. Edith Kovats BEAUDOUX, Les Blancs créoles de la Martinique, 2002. Maria TEIXEIRA, Rituels divinatoires et thérapeutiques chez les Manjak de Guinée-Bissau et du Sénégal, 2001. Nathalie COFFRE-BANEUX, Le partage du pouvoir dans les Hébrides écossaises, 2001. Virginie DE VERICOURT, Rituels et croyances chamaniques dans les Andes boliviennes, 2000. Galina KABAKOVA, Anthropologie du corps féminin dans le monde slave, 2000. Anne RAULIN, L'ethnique est quotidien, 2000. Roger ADJEODA, Ordre politique et rituels thérapeutiques chez les Tern du Togo, 2000 Radu DRAGAN, La représentation de l'espace de la société traditionnelle, 1999. Marie-Pierre JULIEN et Jean-Pierre W ARNIER (eds), Approches de la culture matérielle, 1999. Françoise LESTAGE, Naissance et petite enfance dans les Andes péruviennes, 1999. Sophie BOULY DE LESDAIN, Femmes camerounaises en région parisienne, 1999. Françoise MICHEL-JONES, Retour aux Dogon, 1999. Paulette ROULON-DOKO, Chasse, cueillette et culture chez les Gbaya de Centrafrique, 1998. Sélim ABou, Liban déraciné, 1998.

Carmen BERNAND, a solitude des Renaissants, 1998. L

Virginie VINEL

Des femmes et des lignages
Ethnologie des relations féminines

au Burkina Faso (Moose

-

Sikoomse)

L'Harmattan 5-7~rue de l'École-Polytecbnique; FRANCE
L'Hannauan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace V'Harmattan Kinshasa Fac__desSc_Sociales, PoL et Adm.; BP243. KIN XI Université de Kinshasa - RDC

75005 Paris

L'Harmattan ltalia Via Degti Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr (QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-934l-X EAN : 9782747593410

AVANT-PROPOS

Un livre sur les femmes africaines? Un de plus pourra-t-on entendre! Certes, depuis que le premier ouvrage francophone sur les femmes d'Afrique, dirigé par Denise Paulme, est paru en 1960, nombre d'anthropologues femmes se sont penchées sur leurs consœurs africaines. Elles ont dénoncé la domination masculine, montré les apports des femmes dans l'économie locale, dépeint leur existence au quotidien, décrit leurs rôles et leurs fonctions dans les rituels. Mon propos est de rendre compte, avec le détail de la méthode ethnographique, de la vie sociale féminine dans un quartier Sikoomse1 de Nabadogo, au Burkina Faso. Distant de 70 kilomètres de la capitale, ce quartier n'a encore ni eau, ni électricité. L'agriculture du sorgho reste la principale ressource économique. Dans un contexte fortement patrilinéaire, mon intérêt s'est porté sur les marges, les possibilités d'action ou de non-action des femmes. Ainsi, déclinant une anthropologie holiste, structuraliste ou culturaliste, j'ai fait le choix de considérer les femmes avec qui j'ai vécu, non pas comme des représentantes de la culture moose ou sikoomse, mais comme des actrices de leur existence dans un contexte social et culturel particulier. Là est sans doute l'originalité de la démarche de ce livre. J'ai souhaité donner

vie à des actes que l'analyse structurale - que j'ai aussi menée rend parfois arides: qu'y a-t-il donc derrière les règles d'alliance? Comment les femmes arrivent-elles à faire leur place dans la
1 Plusieurs orthographes de ce terme existent: 1.-B. Méline (1938) écrit « sukomse », P. Alexandre (1953) «si-komse », R. Pageard (1963) « sikomce », M. Izard (1985) «sikobse ». J.-M. Kohler (1970) et F. Imbs (1980), qui ont travaillé dans l'ouest, écrivent «sikomse », N. Nikiema et J. Kinda (1997) « sukoaamga » « sukoomse ». Au-delà d'un problème de transcription, il semble que les prononciations diffèrent selon les régions. A Nabadogo et Sabou, on prononce « si » et non « su », j'adopte donc l'orthographe de Nikiema et Kinda en changeant le u : « sikoomse ».

famille de leur mari ? Avec qui entretiennent-elles des relations affectives et des liens d'amitié? Autant de questions qui ont motivé cet écrit. Alors âgée de 24 ans, réalisant l'enquête de terrain de ma thèse de doctorat, j'ai tout d'abord été cooptée par les jeunes filles du quartier et de la cour où je résidais. Ce sont elles qui m'ont initiée à la vie collective, à la langue et ID'ont guidée dans les actes quotidiens. Pour cette raison, il m'a été plus aisé de décrire leur existence dans sa singularité et sa sensibilité. Les jeunes mères m'étaient aussi très proches. Leurs multiples et difficiles activités journalières m'ont impressionnée. J'essaie de rendre compte de la rudesse de leur vie de labeur, mais aussi des relations qu'elles tissent entre elles. Malgré des échanges, des « coups de main », des modalités d'activités partagées, chaque épouse, avec ses enfants, se démène pour subvenir à leurs besoins, dans l'attente des visites de leurs familles. L'existence des femmes âgées s'est avérée très différente de la représentation que j'avais construite pendant ma formation ethnologique. Souvent présentées comme des femmeshommes, des femmes de pouvoir, des femmes respectées, j'ai rencontré au contraire des femmes vivant modestement, parfois dans le dénuement, bien qu'exerçant encore en partie leur savoir en matière de maternité et de soins aux enfants. Si les femmes âgées

de Sabou et de Ouagadougou - où j'ai également enquêté - ont
plus de moyens économiques, leurs conditions de vie fluctuent aussi, comme à Nabadogo, en fonction de leur réseau de relations, de dépendants et le nombre d'enfants qu'elles ont élevés. Je remercie ici mon « logeur », Issaka Nikiéma, qui m'a permis d'entrer dans le groupe Sikoomse, sur lequel les débats restent ouverts quant à sa « nature» et à ses origines. Est-ce un groupe ethnique, une ancienne population «mossisée»? J'apporte une approche localisée qui produit un nouvel éclairage sur la multiplicité des pratiques cultuelles et rituelles en pays moose. Gomdaogo Salam Nikiema a été un collaborateur, interprète et médiateur efficace. Léontine, Ti-Poko, Rataba m'ont adoptée dès mon arrivée; Tene, Kudpoko et toutes les femmes de Pama et de

8

Sabou m'ont acceptée dans leur quotidien et ont répondu à mes questions, parfois indiscrètes. Je les en remercie. Lassane Kiemtoré et sa famille sont à l'origine de ce travail, en m'ayant adoptée dans leur cour à Ouagadougou, puis présentée dans le quartier Pama. Je remercie aussi Kayuure Kaboré pour son accueil à Sabou. Jean-Loup Amselle a dirigé ma thèse et orienté mon approche théorique. Sébastien Long est mon compagnon de terrain et de discussion ethnologique. Merci à Céline Rosselin pour nos conversations anthropologiques tout le long de nos travaux respectifs. Sébastien English a réalisé la cartographie. Je remercie, enfin, pour leurs commentaires et leurs corrections Patrick Ténoudji, Liane Mozère, Marie-Pierre Julien, Nicoletta Diasio, Jean-Paul Resweber, Sébastien Gury et Yvette Saupé. La transcription des termes moore suit les recommandations du Dictionnaire orthographique du moore2. La voyelle «e» se prononce comme le « é » français, « u » comme « ou ». u est un [u] ouvert, t un «i» ouvert. £ correspond au «ê» français. Les voyelles chapeautées d'un tilde sont nasalisées. Ainsi, a se prononce comme le «an» français, 5 comme «on», e approximativement comme «in ». Les voyelles sont doublées lorsque le son est allongé. Les consonnes k, y sont palatalisées, g s'apparente au «j» espagnol.

2 Nikiema N., Kinda J., 1997.

9

fi
<Q QI "0

~ ~~;:!! ~ ~ ~~ ~ OOiOOI

I tÎ i

Q) ..c::

M

Ji u
(1) -0 c:

u L..

.OJ...-! I.... _2-~f

IJ)~

-O,!;2"
:= <u ..ill L.(l)

~ .~~

5

"iü L..
r:--

àJ u~

~:; COro
=-

10

INTRODUCTION

La population moose1 compte environ cinq millions d'individus répartis sur le plateau central du Burkina Faso, soit 48% de la population totale. Majoritairement agriculteurs, les Moose ont aussi émigré massivement vers la capitale, Ouagadougou, et vers la Côte-d'lvoire2. La multiplicité des royaumes pré-coloniaux3 et la pluralité des origines ont laissé en héritage des particularismes régionaux et une diversité culturelle, malgré un fond commun. La culture du sorgho, un régime patrilinéaire et virilocal, une langue, le moore - bien que présentant des variations - sont ainsi partagés par l'ensemble de la population moose. Celle-ci est stratifiée entre les «nobles », les Nabiise et Nakombse, et les «roturiers ». Les premiers descendent des conquérants qui ont imposé leur domination aux populations du bassin de la Volta blanche dans la deuxième moitié du XVème siècle (Tiendrebeogo, 1964; Izard, 1970), les seconds rassemblent les populations autochtones et les nobles « déchus ». La société moose ne connaît pas de castes, mais des captifs, fruits de rapts, étaient les serviteurs des chefs dans les temps pré-coloniaux. Cette catégorie n'est plus opérante. Restent les groupes socio-lignagers aux caractéristiques sociales, cultuelles, professionnelles qui gardent certaines fonctions dans la société villageoise. Le groupe des Sikoomse, dans lequel l'enquête a été majoritairement réalisée, apparaît comme original dans l'univers
1 Moose au pluriel, Moaaga au singulier. Les Moose sont aussi dénommés Mossi dans une forme francisée du terme moore. Pour faciliter la lecture, les formes singulières des noms de groupe ne seront pas utilisées dans cet ouvrage. L'italique est conservé pour tous les noms de groupe, à l'exception de Moose et Sikoomse. 2 Dont ils sont revenus en partie depuis la crise en Côte-d'Ivoire de 2002. 3 Izard (1970) en recense 18 en 1896 dont six principaux: les royaumes de Wogodogo au centre, du Yatenga au nord-ouest, de Yako à l'ouest, du Bousouma au nord, de Boulsa au nord-est et de Tenkodogo au sud-est.

Il

moose tant par le culte et l'initiation qu'ils observent, que par la place des femmes dans la parenté et les rituels. Ce groupe social fait partie des «roturiers» et se situe plutôt du côté des autochtones, mais les changements d'identité ont souvent mêlé lignées autochtones et allochtones. La littérature ethnologique est prolixe sur la population moose, mais la plupart des études portent sur les nobles. Cet ouvrage est une pierre supplémentaire à la connaissance des autres strates de cette société. Qui se penche sur les textes touchant aux Moose, s'aperçoit que le rôle des femmes est souvent éclipsé par l'étude des mécanismes macro-sociaux que sont le pouvoir et la religion. C'est donc dans une perspective micro-sociologique que j'ai souhaité entrer dans le groupe sikoomse par le biais des relations féminines. En zone rurale, elles se réalisent principalement dans le champ de la parenté; par conséquent, l'étude est non seulement un éclairage sur les relations entre les femmes, mais aussi un point de vue féminin sur la famille patrilinéaire. L'enquête s'est déroulée dans deux villages du sud-ouest moose, Nabadogo et Sabou, en 1994 et 1995. Des informations supplémentaires ont été recueillies à Ouagadougou, depuis 1991. Les deux villages, qui comptaient respectivement 5000 et 6000 habitants en 1994, sont composés de plusieurs quartiers dirigés par un responsable, le tengsoaba. Les quartiers sont eux-mêmes divisés en sous-quartiers ou quartiers-lignages (yiri) qui représentent des patrilignages ou des segments de patrilignages. Chaque lignage possède une identité relative à sa fonction dans l'ancien régime (Tàosoabadàmba, gens de la force qui défendaient les villages, musiciens Bendre ou Lunse au service des chefs), son culte et sa fonction rituelle (Mo-wàando, gens des masques), sa religion (Moeba pour Musulmans) ou sa profession (Saaba, les forgerons). J'ai réalisé des observations approfondies dans un quartier de Nabadogo, Pama, composé de 400 habitants à majorité Sikoomse, et plus particulièrement dans le quartier-lignage de Ral04. J'ai
4 Ces noms sont fictifs. Dans le corps du texte, je parle parfois de Ralo, d'autres, de Pama, car certaines informations n'ont été recueillies qu'à Ralo (notamment les

12

privilégié l'observation parce qu'elle permet de saisir dans des temps et des espaces précis la réalisation des relations. De plus, les relations ordinaires ne génèrent pas de grands discours. Cette prédilection pour les faits appartient à la problématique de l'étude qui favorise, dans une perspective interactionniste, l'actualisation du lien plutôt que la norme sociale. Cette démarche suppose d'accepter que les descriptions sont une vision du chercheur, lequel n'est pas omniscient. Pour autant, les récits et les discours n'ont pas été négligés, d'une part, pour recueillir les interprétations des femmes et des hommes, d'autre part, pour obtenir des informations sur des faits passés ou sporadiques. Le recueil de généalogies a servi à pointer les liens de parenté et à élucider les alliances. Cet ouvrage, qui s'apparente par la forme à une monographie, a pourtant une autre visée que celle de rendre compte de l'organisation sociale d'un groupe: comprendre comment, dans un contexte social et culturel donné, des individus, en l'occurrence des femmes, construisent leur réseau de relations selon des facteurs matériels, sociaux et affectifs. Il ne s'agit donc pas de savoir comment une culture organise les liens entre les femmes, mais comment celles-ci se les approprient et font des choix, même si leurs marges de manœuvre sont réduites. Cette perspective anthropologique permet d'intégrer la subjectivité des personnes et de dépasser l'approche culturaliste qui voit dans l'individu un modèle reflétant la culture de son groupe. Il ne m'a pourtant pas été facile de recueillir du discours sur les liens affectifs et des manifestations de la subjectivité. J'ai récolté des indices gestuels, des morceaux de discours parmi les femmes d'âge mûr, mais c'est surtout auprès des jeunes filles, dont je partageais le statut, que j'ai réussi à percevoir les mouvements des affects.

généalogies), alors que d'autres concernent tout le quartier Pama (les rituels par exemple ).

13

1. L'ethnologie des femmes africaines Les femmes ont longtemps été ignorées par les ethnologues, car avant que les femmes elles-mêmes ne s'intéressent à leurs homologues des sociétés lointaines, les chercheurs présentaient la société en général, alors qu'ils parlaient au masculin (Mathieu 1991)5. Margaret Mead est l'une des premières à avoir renversé cette perspective quand, dans les années 1930-1950, elle a mis en cause l'analyse naturaliste de la différence des sexes en démontrant que la socialisation différenciée des garçons et des filles impute à chacun des comportements et des rôles6. Cette récusation du biologisme de l'identité sexuelle a été affirmée et confirmée depuis les années 1970 par les anthropologues et les sociologues tant américains qu'européens. Les féministes américaines, pour signifier le caractère social de l'appartenance sexuelle, ont proposé le terme gender (genre en français) à la place du mot sexe. Les chercheurs français utilisent aussi l'expression «catégorie de sexe », mais les acquis de ces recherches convergent: les rôles et les comportements masculins et féminins sont des attributs socialement définis, ce qui incite certains auteurs à parler de culture masculine et de culture féminine (Nahoum-Grappe, 1996). En France, l'un des principaux pans de la recherche théorique sur les femmes a résidé dans la quête des raisons de l'inégalité des sexes. L'anthropologie marxiste, à la suite des travaux de Friedrich Engels (1975 [1884]), a recherché une origine historique à cette inégalité. Claude Meillassoux (1975), dans un ouvrage qui a marqué ce courant, considère que le passage d'une économie de chasse et de cueillette à une économie agricole fut le moteur du processus de domination masculine. Selon lui, les femmes devenues vulnérables, parce que convoitées en tant que reproductrices, furent peu à peu soumises à l'autorité des hommes. La recherche sur l'inégalité des sexes a pris, par la suite, une
5 M. Kilani (1994 : 21-22) évoque « les charmes du Nous masculin» englobant, derrière lequel les femmes sont invisibles ou plutôt invisibiIisées. 6 S. Tcherkézoff (2001) démontre les erreurs des travaux ethnographiques de Mead, mais cette mise en cause ne réfute pas les apports théoriques de l'auteur.

14

orientation plus revendicative avec les théories féministes. Des auteurs telles que Nicole-Claude Mathieu (1985, 1991) et Colette Guillaumin (1992) considèrent les femmes comme une catégorie sociale universellement dominée. N.-C. Mathieu (ibid.) soutient l'absence d'une catégorie sociale homme au profit d'un « on » général qui renvoie les femmes à un statut de sous-culture. Cette approche a confirmé que la recherche ne peut faire l'économie d'une étude masculine et féminine des sociétés. Pierre Bourdieu, quant à lui, (2002) sous-tend la domination masculine par le paradigme de l' habitus incorporé et reproduit par les femmes. Enfin, Françoise Héritier (1996, 2002) affirme l'universalité de la valeur différentielle des sexes, fondée sur l'observation des différences biologiques sexuées et sur le constat de la « capacité exorbitante [des femmes] de produire des corps différents d'elle» (2002 : 18). Les études ethnologiques francophones sur les femmes africaines se sont inscrites en partie dans ces courants théoriques. Ainsi, après le premier ouvrage dirigé par Denise Paulme (1960), les recherches des années 1970 se sont intéressées aux femmes urbaines, s'appliquant à montrer l'importance de leurs rôles et à chercher les prémisses de leur émancipation7. Les femmes rurales sont, depuis les années 1980, l'objet d'une pléthore d'ouvrages étudiant leur place dans le développement. Ces études privilégient l'aspect économique et l'action de développement. Elles échappent rarement à une idéologie progressiste ignorante des structures sociales. Les études anthropologiques ont renoué, après 1975, avec une approche moins engagée, plus soucieuse de pénétrer les logiques propres aux populations étudiées. Cette perpective, présente dans les recherches urbaines du numéro des Cahiers d'Etudes Africaines. Lesfemmes sur l'Afrique des femmes (1977) et de Colette Le Cour Grandmaison (1970) entre autres, s'est étendue aux femmes des zones rurales: Peter Geshiere (1985) et Elisabeth Copet-Rougier (1985) présentent la gestion par les femmes des rapports de parenté et d'alliance au Cameroun; Michèle Dacher et
7 Se référer aux ouvrages tels que: K. Little (1970) ; Colloque d'Abidjan (1972) ; D. Bazin-Tardieu (1975).

15

Suzanne Lallemand (1988) mettent en relation le régime matrimonial et le destin économique et social des femmes goin, mossi et kotokoli. Marie-France Adrien-Rongier (1992) s'intéresse aux pratiques migratoires des femmes gbaya (Centrafrique) et Christine Henry (1994) démontre la complémentarité des rôles religieux des hommes et des femmes bijogo. Dans la lignée de ces travaux, je privilégie l'observation des pratiques et des actions des femmes dans les logiques propres à la société moose rurale. J'écarte la vision univoque de La Femme Africaine comme une entité uniforme et close sur elle-même. Au contraire, il s'agit de mettre en évidence les dynamiques des statuts et des rôles des femmes qui varient selon les positions des partenaires de la relation sociale et changent au cours de leur vie. Cette approche contourne la lecture des théories marxiste et féministe (Meillassoux, 1975 ; Godelier, 1978 ; Echard et Bonte, 1978 ; Mathieu, 1991) - bien que ne les réfutant pas - afin de laisser place à une perpective interactionniste de compréhension des actes des femmes en situation. Ces femmes rurales agissant essentiellement dans la parenté, c'est à la rencontre de l'anthropologie de la parenté et de la sociologie de la famille, que les relations féminines seront abordées. La patrifiliation, la localisation des lignages ou des segments de lignages en quartiers, la virilocalité et la séparation des sexes forment la structure sur laquelle se tissent les relations. Les rapports sociaux observés s'inscrivent aussi dans plusieurs temporalités, celle historique des années 1990 et celle des récits. Les saisons et la temporalité quotidienne, qui rythme les activités courantes, influent également sur les relations entre les individus. Les femmes, particulièrement mobiles, sont dépendantes des distances qui les séparent des différentes branches de leur famille. J'étudie donc avec attention les espaces dans lesquels les relations féminines se déploient: enclos familial, voisinage, quartiers des familles paternelle et maternelle. Les femmes réalisent d'abord entre elles leurs relations à travers les tâches dont elles ont la charge. Le quotidien est fait des temps de travail - domestique, agricole, commercial - des soins et de

16

l'éducation des enfants, et des temps libres. Les événements du cycle de vie - naissances, mariages, visites, décès - le rythment aussi. L'ethnologie du détail, telle que la préconise Alain Piette (1996), confère à la description le sens des relations féminines dans un contexte donné. Elle permet d'ouvrir sur une lecture des sentiments et de la subjectivité des femmes. Alfred R. RadcliffeBrown (1953) et Meyer Fortes (1969) avaient souligné l'intérêt de l'aspect affectif des relations. Ce dernier affirmait que la dimension juridictionnelle8 (jurai dimension) de la parenté n'est pas séparable des sentiments, qu'il nomme amity (concorde, bonne intelligence). Ceux-ci engagent les individus dans la relation et sont à la base des rapports interpersonnels. Pourtant, les sentiments commencent seulement à susciter des travaux anthropologiques. Christiane Bougerole (1997) a travaillé sur la jalousie aux Antilles, Claire Bidart (1997) sur l'amitié en France, je m'intéresserai, quant à moi, à la définition et l'actualisation des affects entre les jeunes filles, entre les co-épouses et entre les générations. A la recherche des relations entre les femmes, j'ai découvert la famille. Dans le système de parenté moose, la position des femmes au croisement de leurs familles paternelle, maternelle et alliée est cruciale. Idéologiquement, elles sont considérées comme des étrangères (sàana) dans leur famille paternelle - qu'elles quittent à leur mariage - et dans leur famille maritale, à laquelle elles n'appartiennent jamais, selon le discours masculin. L'observation des relations avec l'ensemble de la parenté permet une lecture plus complexe de leurs rôles économique, religieux et matrimonial.

2. Les études de parenté La tradition anthropologique aborde les liens de parenté au niveau formel, privilégiant la structure sur le vécu, le fonctionnement sur l'action, la règle sur la pratique. Cette approche normative des faits familiaux trouve son origine dans la formation juridique des

8 Traduction

empruntée

à F. Zimmermann

(1993 : 129).

17

premiers anthropologues qui se sont particulièrement penchés sur la parenté (Maine, Bachofen, Mac Lennan, Morgan). Elle se justifie aussi par le projet anthropologique de trouver des constantes universelles à travers la diversité des sociétés humaines. L'anthropologie sociale anglaise s'est intéressée aux groupes de filiation en tant que fondements de la structure sociale et politique (Evans-Pritchard, Radcliffe-Brown, Fortes). Les anthropologues américains, après Lewis Morgan, ont porté leur attention sur les classifications des termes de parenté (Kroeber, Murdock), alors que l'anthropologie française privilégiait une explication de la parenté par les structures d'alliances matrimoniales (Lévi-Strauss, Dumont). Quelles que soient les problématiques adoptées, les anthropologues étudient la parenté comme un système dont il faut mettre en lumière les lois générales. Radcliffe-Brown, dans son introduction à African Systems of Kinship and Marriage (1950), définit d'une façon significative le programme de l'anthropologie de la parenté:
[. ..] à côté d'une gamme très étendue de variations apparentes dans les systèmes de parenté, il est possible de découvrir un petit nombre de principes généraux touchant à la structure même des systèmes appliqués et combinés de façons diverses. C'est l'une des tâches d'une étude théorique de la parenté que de découvrir ces principes par une méthode d'abstraction et de généralisation basée sur l'analyse et la comparaison (trad. 1953 : 3).

Il suggère bien que l'étude des normes ne peut se passer de celle des pratiques, mais, selon l'approche structuralo- fonctionnaliste, les «déviations de la norme» (ibid. : 13) sont perçues comme des indicateurs de l'équilibre ou du déséquilibre du système. La notion de stratégie, introduite par les transactionnalistes9 et diffusée avec l'analyse du «mariage arabe» (Bourdieu, 1972), réoriente les études des alliances. La faculté d'action est rendue à
9 F. Zimmermann (1993 : 96) démontre que Barth dans un article de 1954 fut le premier à mettre en évidence la limitation statistique du mariage avec la cousine parallèle patrilatérale dans le mariage « arabo-berbère» et à parler de stratégies politiques pour expliquer ce type de mariage.

18

leurs auteurs qui ne sont plus seulement des éléments suivant des règles, mais des individus agissant selon leurs intérêts. Du côté des relations de parenté, l'attention s'est portée sur les liens collatéraux, notamment sur la relation entre le frère et la sœur dont l'intérêt provient de l'étude des populations asiatiques. Les recherches sur le fonctionnement des systèmes de parenté et d'alliance ont atteint, avec les travaux de Françoise Héritier (1975,1981,1990), un degré de complexité qui nécessite un apport croissant des mathématiques et de l'informatique. La présente étude bénéficie des acquis de cette approche structuraliste qui m'a permis de définir la structure des alliances matrimoniales et, ainsi, de donner sens à l'entremêlement de liens qui unissent les femmes et les hommes du quartier observé. Mais, elle n'est pas suffisante pour appréhender les faits familiaux dans leur complexité. Une discipline sœur de l'anthropologie, la sociologie, nous confère d'autres outils: ayant défini de façon significative la famille et non la parenté comme l'un de ses champs de recherche, elle s'est longtemps limitée aux sociétés occidentales et au groupe familial nucléaire. Dans l'héritage des théories évolutionnistesIO, la famille restreinte et la déstructuration des liens familiaux étaient conçues comme caractéristiques d'une société libérée des contraintes «archaïques» Il. Dans les années 1975-1980, aux confins de l'histoire, de la démographie, de la sociologie et de l'ethnologie, la sociologie de la famille, avec souvent des chercheurs de formation ethnologique (Goody, Segalen), redéfinit ses objectifs en se détachant de l'événement et en prenant le recul de la longue durée. Réinvestissant les préceptes fondateurs d'Emile Durkheim, elle relie son objet en tant que fait social aux autres institutions de la société. Cette perspective permet de penser « les rapports complexes entre changement social et changement familial» (Segalen, 1987: 12). Aujourd'hui, la sociologie de la famille décrit, dans des temporalités et des espaces sociaux, les
lOF. Le Play (1855 ; 1871) et E. Durkheim (1921) ont repris à leur compte les théories de l'évolution des sociétés de Bachofen et de Morgan. Il Cf. les travaux des années 1970 aux titres suggestifs: Cooper (1972), Autrement (1975), par exemple.

19

configurations et les relations familiales. Elle observe comment les acteurs créent du changement12. Les ethnologues européanistes, quant à eux, allient une approche de la famille comme institution appartenant à un ensemble social global à des études de parenté classiques. Ils mettent en évidence des logiques de parenté dans des domaines où l'arbitraire du choix semble prévaloir. Ainsi, Martine Segalen (1985) démontre, dans le pays bigouden sud, l'existence de renchaînements d'alliances entre un nombre limité de lignées qui créent des aires matrimoniales. Ces ethnologues perçoivent aussi les interactions entre les liens de parenté et les autres liens sociaux. A Minot, par exemple, Françoise Zonabend (1980) décrit comment les rapports de voisinage et les relations de parenté s'informent réciproquement dans l'espace du quartier. Cette problématique n'est pas absente de la recherche africaniste française, mais elle est circonscrite aux études urbaines. Les pratiques résidentielles à Dakar et à Lomé (Le Bris et alt., 1987) sont ainsi étudiées comme le produit d'une combinaison des structures de parenté, de systèmes de représentations de l'espace et de situations matérielles et économiques spécifiques (urbanisation dans des pays à faible industrialisation). Par conséquent, les chercheurs des zones urbaines conçoivent que «ces pratiques sociales se déploient simultanément dans plusieurs temporalités [...] ainsi qu'à plusieurs niveaux de la réalité sociale» (ibid: 6). Dans une démarche similaire, appliquée aux relations féminines, l'étude plus ancienne de Colette Le Cour Grandmaison (1970) à Dakar, aborde les relations dans les espaces sociaux du voisinage, des lieux de travail ou de la parenté. Mais, les recherches en zone rurale délaissent cette approche. Les analyses font apparaître des formes et des relations familiales anhistoriques, atemporelles et aspatialisées. Les individus en sont absents, comme si les familles rurales représentaient une forme immanente de La parenté.

12 Cf, par exemple, C. Attias- Donfut et M. Segalen (2001) sur les relations entre les générations ou F. De Singly et de son équipe (2000) sur les nouvelles relations dans la famille et dans le couple, en France.

20

L'anthropologie tend ainsi à considérer les pratiques des campagnes comme des modèles traditionnels et immuables. Certains auteurs se sont affranchis de cette position en observant les rapports familiaux construits par les acteurs. Anette Weiner (1983), dans sa remarquable relecture de la société trobriandaise, met en lumière les échanges économiques, sociaux et cosmogoniques qui relient dans des relations totales les acteurs féminins et masculins. Plus proche de mon lieu d'observation, Suzanne Lallemand en affirmant décrire Unefamille mossi (1977) rend compte des liens réalisés entre les individus. Christine Henry (1994), dans un travail sur les rapports d'âges et de sexes chez les Bijogo, rend aux hommes et aux femmes le pouvoir d'élaborer des rapports sociaux dans une temporalité et une spatialité. C'est dans cette perspective de description des rapports sociaux, mais aussi d'attention aux actions des individus et aux interprétations qu'elles en font, que les femmes du quartier de Pama seront étudiées. Ainsi, les espaces de vie des femmes feront l'objet de la première partie de cet écrit. Les configurations familiales, à la fois localisées dans un quartier et dispersées par l'émigration, seront décrites dans leur extension quotidienne. La disposition géographique des familles paternelle et maternelle sera minutieusement présentée. Cette répartition géographique est sous-tendue par un système d'alliances aux tendances endogamiques dont le déchiffrement mettra en lumière l'art de l'entre soi sikoomse. Enfin, cette partie introductive sera l'occasion de discuter de la nature du groupe sikoomse et de ses particularités dans l'univers moose. La narration du quotidien des jeunes filles, des épouses et des vieilles femmes motive une deuxième partie. Le lecteur approchera la subjectivité de ces femmes pour lesquelles les contraintes sociales, économiques et domestiques sont omniprésentes. Les cadres de l'élaboration de solidarités ou d'échanges sont soumis aux nécessités de la gestion d'une vie domestique fondée sur la polygynie et sur l'agriculture de subsistance. Les jeunes filles et les femmes âgées, dans ce contexte, bénéficient de plus de marge d'action que les jeunes épouses.

21

A un quotidien centré sur la cour et les activités routinières, se superposent des j ours de fêtes et des activités réunissant les femmes de l'association de quartier qui ouvrent un réseau de liens sociaux dépassant les rapports de parenté. Il en est de même pour les relations que tissent les femmes avec plusieurs hommes, parents ou alliés, qui deviennent des soutiens tout au long de leur existence. Ces relations privilégiées et la création de liens moins « traditionnels» seront abordées dans la troisième partie. L'épanouissement des relations féminines familiales est surtout visible dans les rituels de passage que sont les mariages et les funérailles qui seront aussi dépeints dans cette partie. Celle-ci sera, enfin, l'occasion de retracer l'initiation des Sikoomse et de mettre à j our son originalité.

22

PREMIERE PARTIE

DES FAMILLES SIKOOMSE RESIDER, S'ALLIER

Un paysage soudanien parsemé de karités, de nimiés et de baobabs, des champs de sorgho et de maïs traversés de sentiers sinueux caractérise l'environnement de Nabadogo et de Sabou. Le long des sentiers se répartissent les cours, agglomérats de quelques enclos familiaux ou concessions isolées, dans lesquels résident les familles, souvent polygynes. Les femmes réalisent l'essentiel de leurs activités sociales et domestiques dans ces enclos en banco!, entourées de leurs enfants et de leurs comparses. Les compositions des familles, que nous explorons dans le premier chapitre, ont une incidence sur le déroulement du quotidien, du fait des hiérarchies des âges ou des positions, du nombre de co-épouses et de coalliées, de l'absence ou de la présence de filles, de fils et de bellesfilles. Ces familles sikoomse se distinguent peu au quotidien des autres Moose les entourant, vivant de l'agriculture, d'un peu d'élevage et de petit commerce. Leur originalité s'illustre par des attributs cultuels et une transmission élargie de leur savoir et de leur identité que nous tenterons de décrypter dans cette section, réservant à la dernière partie les détails de la description ethnographique des rituels d'initiation et de funérailles. Particulière aussi, semble la forte endogamie locale observée au sein de ces familles. En effet, dans le quartier-lignage, les liens paternels, maternels, cognatiques et d'alliance s'entrecroisent, hommes et femmes se révélant souvent parents et alliés à la fois. L'incidence de ces liens sur la vie sociale des femmes apparaîtra tout au long de l'ouvrage. Il s'agit pour le moment d'en démontrer l'ampleur, puis d'en comprendre les mécanismes en analysant les arrangements des alliances matrimoniales.

1 Amalgame de terre argileuse, d'excréments d'animaux et de paille qui sert de matériau à toutes les constructions.

25

CHAPITRE I FAMILLES ET RESIDENCES

Tout individu moose s'insère dans une parenté multiple composée des familles paternelle, maternelle et alliée localisées en quartiers. La règle de résidence virilocale entraîne un déplacement des femmes de leur quartier paternel vers leur famille maritale2. C'est dans ce cadre d'espaces familiaux pluriels que les rapports sociaux féminins s'élaborent. L'unité spatiale et parentale de référence est le yiri que le terme « quartier-lignage» traduit précisément. Dans la littérature sur les Moose3, le yiri désigne généralement l'unité d'habitation délimitée par un mur d'enceinte. Dans la région de Nabadogo et Sabou, il représente l'ensemble des unités d'habitations dont les chefs se reconnaissent un ancêtre commun. Le zakcf est l'unité d'habitation appelée communément cour ou enclos familial. Il correspond à un groupe familial, réuni sous l'autorité d'un chef de cour (zaksoaba), qui forme une unité de résidence et, dans certains cas, une unité de production et de consommation. Pama est un quartier (saka) et Ralo forme un yiri. Celui-ci possède une maison aux ancêtres (kllms roogo), située dans la cour du plus âgé des membres du segment de lignage, le yirsoaba, le

2 Elles peuvent être aussi déplacées dans un troisième lieu pendant leur enfance lorsqu'elles sont confiées à unee) parentee). Cf chapitres suivants. 3 Cf R. Pageard (1966), S. Lallemand (1977), M. Izard (1980), D. Bonnet (1988). Le terme buudu désignant le lignage localisé. 4 P. Alexandre (1953 : 485) : « zaka : cour intérieure ». M. Izard (1980) note que dans le Yatenga, ce terme tend à remplacer celui de yiri. L'hypothèse de ce remplacement est que le yiri ancien se réduit en nombre de ménages. L'enclos familial restreint à un ménage n'est plus qu'un zaka.

27

responsable du quartier-lignageS, Les membres du yiri sont censés descendre d'un même ancêtre, mais celui-ci n'est pas toujours connu ou déclaré parce que des groupes non apparentés ont pu se lier au cours de l'histoire et que les changements fréquents d'identités lignagères enjoignent à cacher un ancêtre socialement dévalorisé. A Pama, les connaissances généalogiques sont limitées à la deuxième et troisième génération supérieure.

1. Un quartier, des familles

Un quartier est formé de plusieurs enclos familiaux dans lesquels différents types de ménages se rencontrent. La vie quotidienne des femmes s'organise dans cet espace social, mais le voisinage joue également un rôle dans la sociabilité et les entraides journalières ou ponctuelles. Les enclos familiaux ont une composition souple et souvent mouvante.

1. 1. Les enclos familiaux Les enclos familiaux sont composés d'un espace clôturé et d'un espace ouvert. Le premier est circonscrit par un mur en banco qui entoure des habitations, des abris pour les animaux, un ou des lieux de culte et, parfois, des greniers. Le second est nommé samande. On y trouve généralement: une construction en bois qui sert d'abri contre le soleil et de lieu de stockage du fourrage (zande) ou un lieu ombragé dessiné par un arbre, la meule dormante (nere), les greniers et, plus loin, le pilon.

5 R. Pageard (1966) remarque aussi que dans la région de Koudougou le budkasma (chef de buudu) est appelé yirsoba (orthographe de Pageard).

28

Une composition fluctuante

Le quartier-lignage de Ralo compte dix-sept enclos familiaux qui comprennent entre cinq et vingt-deux habitants. Les enfants représentent généralement plus de la moitié des résidents. La majorité des enclos se structure autour d'un ménage polygynique ou non (le chef de cour, sa ou ses femmes, ses enfants non mariés) élargi éventuellement à la mère veuve du chef de cour et à des enfants confiés. Un seul enclos regroupe plusieurs ménages apparentés: trois frères et leurs épouses et un fils nouvellement marié. Ces deux structures de base correspondent à ce que la littérature sur les Moose a pu décrire jusqu'ici: selon L. Tauxier (1912 : 544-545), des enclos où tous les ménages de la famille habitent ensemble et travaillent séparément existent dans certains villages. Mais, une maj orité de fils, une fois mariés, construisent une cour dans laquelle ils deviennent indépendants économiquement. En 1970, F. Imbs (1982 : 81) relève à Kumtaabo que cent quatorze enclos familiaux sur cent quarante-quatre comprennent un ménage et les trente restants moins de quatre ménages. Pour saisir la réalité du groupe domestique, il est, toutefois, nécessaire de prendre en compte tous les individus résidant dans la cour en permanence ou temporairement - le temporaire pouvant représenter plusieurs années. Une caractéristique de la composition des enclos familiaux moose est d'être fluctuante6 des changements sensibles s'observent sur une période courte d'un an en raison de la succession rapide des événements de la vie (naissances, mariages, décès, séparations) et de l'intensité des flux et reflux migratoires 7. Ces transformations sont à la fois quantitatives et qualitatives. Ainsi, entre février 1994 et février 1995, le nombre d'épouses de six chefs de cour a varié: pour les uns, une séparation ou un décès

6 Des observations antérieures montrent que cette fluctuation est encore plus exacerbée à Ouagadougou. Cf V. Vinel (1992). 7 S. Lallemand (1977) a fait le même constat au Yatenga.

29