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Des pacifistes français et allemands pionniers de l'entente franco-allemande

De
304 pages
Comment naît et se développe la paix entre deux peuples qui longtemps n'eurent de cesse de se qualifier d'" ennemis héréditaires " ? Dès le lendemain de la guerre de 1870-1871, des pacifistes français et allemands ont le courage de se faire les pionniers de la réconciliation franco-allemande sans toutefois oublier leur engagement patriotique. Oubliés de l'histoire, ces premiers européens mirent en place les fondements d'une relation qui ne s'épanouira véritablement qu'après la seconde guerre mondiale pour aboutir au Traité de l'Élysée.
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Des pacifistes pionniers

français

et allemands, franco-allemande

de l'entente

1871 - 1925

(Ç)L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8129-9

Sophie LORRAIN

Des pacifistes français et allemands, pionniers de l'entente franco-allemande

1871 - 1925

Cet ouvrage a été publié avec le concours de l'Université Marc Bloch de Strasbourg

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Ouvrages parus du même auteur

- Histoire de la RDA,

Que-sais-je ?, PU~: Paris, 1994. - L'autre Allemagne, 1990-1995 : L'unification au quotidien, co-dirigé avec Sylvie Lemasson et Gilbert Casasus, Éditions Autrement, Paris, 1995. - Berlin, Les guides Autrement, Éditions Autrement, Paris, 1997.

«

Si la politique ne parvient pas à former une ligue entre les

nations pour les obliger à désarmer, à respirer, à travailler, à remplacer la force par le droit, qu'est-ce donc que la politique? À quoi sert-elle et en quoi notre prétendue civilisation diffère-t-elle de la barbarie ?» Jules Simon, cité par Frédéric Passy, Bulletin de la sociétéfrançaise pour l'arbitrage entre nations, Janvier-Juin 1890.

«J'espère qu'un jour viendra où le grand but sera atteint, où tout bon Français pourra crier: « Vive l'Allemagne! » et où tout bon Allemand criera, comme je le crie ce soir: « Vive la France! »

Hellmut von Gerlach, Grenoble, le 5 janvier 1925.

Avant.'propos

C

omment naît et se développe la paix entre deux peuples qui longtemps n)eurent de cesse de se qualifier d)« ennemis héréditaires»? Est-elle le résultat d)un « Fiat Pax! » survenu par décret ou bien celui d)un long travail souterrain d)hommes politiques souvent oubliés qui prendra forme visible et politique à la faveur d)une conjoncture favorable) plusieurs décennies après la mort de ses initiateurs? Habitués que nous sommes aujourd)hui à l'évidence d)une relation francoallemande normalisée dont le bon fonctionnement surmonte crise après crise) nous devons nous livrer à un difficile travail d)imagination pour mesurer à sa juste valeur tout le courage des pionniers de la réconciliation franco-allemande qui initièrent, dès le lendemain de la guerre de 1870-1871) le rétablissement proC) est au courage d) une pensée et d) une gressif des rapports entre les deux pays. action en équilibre périlleux entre l'engagement patriotique d)une part et le combat pour la paix en Europe d)autre part, que cet ouvrage souhaite avant tout rendre hommage par ces quelques lignes écrites sur les pages restées étonnamment blanches d)une histoire qui mena pourtant) avec lenteur mais efficacité) à la conversion des relations franco-al1err~andes au lendemain de la seconde guerre mondiale. Cet ouvrage est la version abrégée d'une thèse dirigée par Michael Werner et soutenue en décembre 1994 devant les professeurs Gilbert Merlio) Michel Espagne) Gilbert Krebs et Rudolf von Thadden pour l'obtention du doctorat de n) l'Université Paris VIII. Le but visé était pas l'exhausitivité mais le rappel à notre mémoire et à la vie du moins scientifique de ces acteurs à part entière de l'histoire. Je laisse à d) autres le soin de semer dans les champs laissés inexploités.

-

-

Beaucoup de personnes et d)institutions m'ont accompagnée durant ce cheminement) puis pour la publication. Qu)ils en soient remerciés chaleureusement. Sans l'École normale supérieure et la Mission historique française à Gottingen)

Des pacifistes français et allemands, de Sedan à Locarno

je n'aurais pu mener à bien les missions de recherche nécessaires en Allemagne et aux États-Unis. Mes remerciements s'adressent tout particulièrement à Monsieur Gérald Chaix et à Madame Bastid-Bruguière. Je suis également reconnaissante à l'université Marc Bloch de Strasbourg de m'avoir soutenue pour la publication. Ces missions n'auraient pas été aussi fructueuses si le professeur Karl Holl n'avait eu la gentillesse de me recevoir à Brême. Sur ses conseils, je pus prendre contact à New York avec Sandi Cooper qui m'ouvrit sa bibliothèque et me donna de précieux conseils.

De nombreux amis m'encouragèrent: ma gratitude va tout particulièrement à Élisabeth Nunn, pour son constant et fidèle soutien, à Bertrand Bernard qui s'arma de patience pour donner forme à l'ouvrage final et à mon mari, dont l'exigente attention vint apporter la dernière touche. Je lui dédie cette histoire de pionniers dont la pensée et l'action courageuses finirent par devenir réalité. Strasbourg, le 7 mai 1999

INTRODUCTION

« De

leurs glaivesils forgeront des hoyaux,

Et de leurs lances des serpes, Une nation ne tirera plus l'épée contre une autre, Et l'on n'apprendra plus la guerre. Ils habiteront chacun sous sa vigne et sous son figuier,

Et il n'y aura personne pour les troubler. »
Michée 4, 3-4.

Les pages blanches des relations franco-allemandes

D

epuis le Moyen-Âge, la France et l'Allemagne se sont livrées plus de vingt guerres, dont les plus rJ1.eurtrièr~s durant ce siècle. Mais comment s'est opérée la transition entre la notion vécue d'« ennemi héréditaire» et les délices du couple franco-allemand tant évoqué depuis la fin de la seconde guerre mondiale? Lannée 1945 constitue-t-elle de ce point de vue une « année zéro» ou bien la genèse d'une réflexion sur l'instauration d'une paix franco-allemande ne remonte-t-elle pas plus en avant? Ce n'est pas le moindre des paradoxes de voir souligner à satiété le lourd passé belliqueux des relations franco-allemandes et célébrer la paix chèrement conquise entre les deux peuples sans évoquer l'action de ceux qui, précisément, ont essayé dès la fin du siècle dernier d'appliquer leurs réflexions sur la guerre et sur la paix à la résolution des dysfonctionnements franco-allemands.

Des pacifistes français et allemands, de Sedan à Locarno

Aussi ce travail souhaite-t-il commencer à remplir l'une des pages blanches de la réconciliation franco-allemande, à écrire une histoire autre, celle des pacifistes des deux pays. Il fait sienne en l'étendant à l'ensemble des relations franco-allemandes l'exhortation de l'ancien président de la RFA, Gustav Heinemann, à ne pas oublier les courants démocratiques de l'histoire allemande: « Ne refoulons plus ces courants de notre histoire qui ont préparé notre démocratie d'aujourd'hui et soyons conscients de ce lien avec notre époque. En dehors des côtés déplaisants, antipathiques, voire criminels de notre histoire, nous avons le droit et le devoir de souligner et d'honorer ce qui nous a été utile et ce qui nous a fait progresser »1.

Il y a plus que jamais, durant la période considérée qui s'étend de la guerre franco-prussienne de 1871 à l'entrée de l'Allemagne dans la Société des Nations en 1926, équivalence, voire identité de nature, entre le problème de l'établissement de la paix - européenne ou mondiale - et celui de la réconciliation francoallemande. La reprise des relations franco-allemandes est la condition sine qua non de la construction européenne et de la paix2; réciproquement, les « chercheurs de paix », au travers de leurs activités au sein des mouvements pacifistes, vont faire des relations franco-allemandes leur principale préoccupation. En dépit de leur activité extrêmement minoritaire, que d'aucuns qualifieront d'inconsistante, cette histoire postule l'existence, au-delà des crises, des guerres et des sentiments de haine réciproques, d'une certaine continuité d'une réflexion franco-allemande sur la réconciliation, la paix, la démocratie et l'Europe, dont l'initiative revient précisément aux pacifistes des deux pays. Heurs et malheurs de la recherche sur le pacifisme: histoire d'un décalage franco-allemand
Le cas particulier de la France

Le déséquilibre historiographique entre la paix et la guerre au profit de cette dernière s'explique en partie par l'intérêt tardif pour l'Allemagne, quasi inexistant pour la France, dont la communauté scientifique a témoigné tant pour le pacifisme proprement dit qu'a fortiori pour son rôle dans les relations franco-allemandes3. La France arrive chronologiquement et quantitativement en dernière dans ce domaine de recherche, après l'Allemagne et les États-Unis. Désireux de réagir au bouleversement causé par l'assassinat de Kennedy et par la Guerre d'Indochine, un groupe d'Amédcains fonde en 1963-64le Conseil de recherche sur l'histoire de la paix (CPRH), qui bénéficie du statut d'ONG aux nations Unies: « Le CPRH compte parmi ses membres dt:~ spécialistes de l'histoire diplomatique et militaire, des historiens des mouvements en faveur de la paix et 10

Introduction de la justice sociale ainsi que des personnes intéressées par leurs travaux. Il comprend des chercheurs, des étudiants, des membres actifs des mouvements pour la paix et des non-spécialistes »4. Ce groupe sera indirectement à l'origine d'une création similaire en Europe en août 1986; l'initiative d'un groupe Européen sur la recherche sur la paix en histoire est alors prise par les professeurs Jacques Bariéty de la Sorbonne et Antoine Fleury de Genève. En dépit de cette dernière initiative isolée, le pacifisme reste connoté négativement en France, surtout dès que 1'011aborde le domaine des relations francoallemandes. Certains pacifistes français n'ont-ils pas été les collaborateurs, voire les collaborationnistes de la première heure? Limprégnation en profondeur de la société française par le pacifisme dans les années 20 et 30 n' a-t-elle pas été considérée par beaucoup comme une des ca'.lses de la défaite de 1940? Dans sa contribution au premier colloque français sur le pacifisme, Norman Ingram avance comme première cause de cette ignorance rétrospective du pacifisme: « Le manque d'un passé pacifiste en France est plus le résultat d'une amnésie collective et volontaire que celui d'une réalité historique et objective »5. Cette altération de l'histoire est provoquée dans un premier temps par l'assimilation abusive opérée entre « pacifisme» et « collaborationnisme » puisque la résistance compta parmi ses membres d'anciens pacifistes. A ce raccourci idéologique mettant en jeu l'extrême-droite fait pendant une seconde équivalence erronée: celle du pacifisme et du communisme. Sans vouloir faire la distinction entre les différentes formes de pacifisme, le monde politique et la recherche historique ont stigmatisé le pacifisme en général, refoulant par là-même la tradition d'un « pacifisme patriotique », qui, dans le respect des identités nationales respectives, a contribué à l'amélioration des relations franco-allemandes. Enfin, une troisième raison doit être recherchée paradoxalement dans la « surabondance de groupements pacifistes aux orientations et aux inspirations très différentes »6, dont la France fourmillait à cette époque, une multitude qui, contrairement aux modes d'organisation anglo-saxons et allemands, ne s'est structurée que tardivement, rendant ainsi difficile une compréhension d'ensemble. En outre, l'actualité politique des années 1970 et 1980 n'ayant pas donné lieu, comme en Allemagne, à la renaissance d'un mouvement écologico-pacifistt: et n'ayant donc pu servir de catalysateur à la réflexion historique, ce n'est que tout récemment que s'est mis en place un groupe de recherche sur le pacifisme en France autour de Maurice Vaïsse de l'université de Reims, ville où s'est tenu en novembre 1992 le premier colloque sur le sujet. Lannée 1993 marque un tournant dans la recherche et surtout dans l'évolution de la prise de conscience du rôle du pacifisme dans l'histoire française. Le numéro de janvier-mars 1993 des Matériaux pour l'histoire de notre temps, publié par la Bibliothèque de Documentation et d'Information Contemporaine (BDIC), se voit entièrement consacré au pacifisme. Si l'éditorial de René

Il

Des pacifistes français et allemands, de Sedan à Locarno

Rémond sur l'importance du pacifisme dans l'entre-deux-guerres a le mérite de mettre en évidence la portée d'un tel courant, il n'en rend que plus inexplicable le silence observé jusqu'à ce jour: « Peu de sujets méritent autant de retenir l'attention et de susciter recherches et études pour l'entre-deux-guerres que le pacifisme, sous toutes ses formes, instinctif ou systématique, intégral ou modéré. Car de tous les sentiments qui ont alors agité, ému, mobilisé les esprits et les sensibilités, il n'en est sans doute aucun qui ait eu une incid~nce aussi décisive sur les choix et comportements politiques que l'atrachement à la paix et l'aspiration à la garantir )/. Ce sont les mêmes chercheurs qui ont publié concomitamment une bibliographie intitulée Pour une histoire de l'engagement pacifiste en France 191919398. Néanmoins, force est de constater qu'il n'existe à ce jour aucun travail français sur les origines du pacifisme en France et sur la génération des pères fondateurs. Or, même si la véritable épreuve du pacifisme n'intervient que lors de la confrontation avec la première guerre mondiale, « la volonté de construire la paix s'était déjà manifestée avant 1914, aussi bien dans le mouvement internationaliste que dans les rencontres entre gouvernements» (ibid.). Quant au traitement de la problématique proprement dite, seuls deux ouvrages très différents l'un de l'autre peuvent être cités; il s'agit pour le premier d'un article publié dans la Revue internationale des Sociétés Secrètes, œuvre d'un écrivain franc-maçon, hostile à tout rapprochement franco-allemand et au pacifisme en général. Le second, une biographie d'un des plus grands pacifistes français et apôtre de la réconciliation franco-allemande compense par la densité et la précision du détailles limites propres au genre9. Lavance chronologique de l'Allemagne dans le domaine de la recherche Au mouvement historiquement faible et minoritaire du pacifisme allemand s'intéresse aujourd'hui une proportion respectable de chercheurs allemands et réciproquement: « Parmi les membres actifs de la construction européenne, les chercheurs et l'opinion publique française en général ont été ceux à témoigner le moins d'intérêt pour les mouvements pacifistes du passé et du présent. Ironie de l'histoire, un siècle auparavant, le mouvement en faveur de la paix le plus développé et le plus vigoureux se trouvait précisément en France »10. En Allemagne,

l'évolution de cet intérêt obéit à une chronologie étroitement liée à l'héritage du nazisme et à l'histoire de la RFA. À la fois orientée vers le passé et vers l'avenir, cette recherche souhaite souligner la tradition démocratique et pacifiste de l'Allemagne avant l'arrivée au pouvoir d'Hitler et remédier ainsi à une certaine déficience de la mémoire. Mais le motif ultime de l'ampleur de la Friedensforschungest à rechercher dans la situation particulière d'une nation allemande dont la division était le produit même d'une guerre, la guerre froide, et dont la survie était doublement liée au maintien de la paix. En outre, la RFA, que sa situation géopolitique transformait en champ de bataille potentiel d'une
12

Introduction nouvelle guerre, ressentait directement les conséquences d'une militarisation mondiale en expansion. Aussi, la perception d'une menace atomique croissante, tout comme le débat lancé par l'installation des fusées Pershing au début des années 1980, sont-ils à l'origine directe du renouveau de la recherche sur le pacifisme : « La vraie raison de ces travaux est extérieure au domaine de la recherche. Lorsqu'au début des années 1980, les tensions internationales s'amplifièrent et que se profilait le danger d'une nouvelle guerre froide, l'on vit se former, parallèlement aux nombreux mouvements pacifistes, des groupes indépendants de chercheurs dans les matières les plus diverses qui voulaient agir en faveur d'un « monde sans guerre »»11. Ce contexte particulier favorise dans une certaine mesure l'institutionnalisation de cette recherche qui bénéficie ainsi d'un soutien logistique et matériel pour ses publications. Outre le rôle d'une institution, la Deutsche Gesellschaft für Priedens- und Konfliktforschung, créée en 1970, qui peut se prévaloir de la caution morale de l'ancien président de la RFA, Gustav Heinemann, nous citerons à titre d'exemple la FEST qui fut, dès la fin des années soixante, à l'origine d'un groupe de réflexion sur l'histoire du pacifisme, groupe qui publia deux ouvrages importants sur la paix et le mouvement socialiste ouvrier ainsi que sur les relations entre paix et protestantisme12. En septembre 1984 se crée à Brême l'Arbeitskreis Historische Priedensforschung, autour de Karl Holl, Wolfram Wette, Jost Düffler, Gottfried Niedhart et Dieter Riesenberger. Publiant chaque année chez Suhrkamp les Priedensanalysen, il travaille également en coopération avec le groupe de recherche sur la paix à Bonn, voire même récemment avec des institutions dépendant du ministère fédéral de la Défense. Lexistence de ces nombreux travaux ne doit cependant pas occulter l'absence de toute évocation de l'action des pacifistes dans les ouvrages d'histoire générale: « Les ouvrages de référence sur cette période les plus utilisés ne font aucune allusion au mouvement pacifiste. Il n'existe toujours pas d'ou" rage sur la République de Weimar qui tienne compte au-delà de la politique gouvernementale de l'action des mouvements pacifistes »13.Qu'il soit acteur de l'histoire ou sujet de réflexion des historiens, le pacifisme reste perçu comme un phénomène marginal. En dépit de son souci affiché offi:,iellement de pratiquer une politique de paix, la RDA n'a accordé dans ~e;domaine de la recherche historique que très peu d'attention à des personnalités qui restent, avec les socialistes, les premiers opposants à la politique impérialiste de Guillaume II. Si des contacts avec les chercheurs occidentaux semblent avoir été possibles à partir du milieu des années 1980, les travaux originaux restent rares et souffrent de l'accès restreint aux archives occidentales. Une seule thèse d'État analyse l'attitude du Bund Neues Vaterland durant la première guerre mondiale14. Lhistoriographie officielle a consacré une publication à l'étude du « pacifisme bourgeois », lui reconnaissant le mérite d'avoir, fort de la tradition de l'humanisme allemand, mis en question

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Des pacifistes français et allemands, de Sedan à Locarno

l'impérialisme allemand, tout en lui tenant rigueur de ne pas s'être allié au socialisme et donc de ne pas avoir contribué à la transformation révolutionnaire des forces socialesl5.

Radioscopie

d'un concept

Le terme de « pacifisme» est 2.l'origine un néologisme inventé par le président de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté en 1901, Émile Arnaud, afin de donner un nom à l'idéologie des « amis de la paix» et de remédier, formellement du moins, à la difficulté de saisir l'essence du mouvement:
« Notre

grand parti a besoin d'un nom; le fait de ne pas en avoir nous entrave grandement dans notre évolution. Nous ne sommes pas passifs; nous ne sommes pas seulement des faiseurs de paix ou des pacificateurs. Nous sommes tout cela en même temps, mais avec quelque chose en plus: nous sommes des pacifistes... et

notre idéologie c'est le pacifisme

»16.

Ce changement d'appellation n'obéit donc

pas à un caprice purement rhétorique, mais doit contribuer à élever ce mouvement au rang de doctrine scientifique et à le placer à niveau égal avec les autres courants politiques existants; un concept nouveau qui fonctionne comme creuset unificateur des diverses orientations, en l'occurrence de la lutte en faveur du désarmement, de l'arbitrage international et de la formation des États-Unis d'Europe. Le mouvement pacifiste s'intégrant dans l'ensemble plus vaste de l'interna-

tionalisme, défini par Chickering comme un credo, « comme une attitude ou
une doctrine qui préconise la croissance systématique des relations internationales »17, il faut prendre garde de ne pas céder à une définition trop nominale du pacifisme. En effet, si avec Chickering et Ingram, on peut définir le pacifiste comme toute personne « qui considère la guerre comme répréhensible et qui s'est engagée personnellement à poursuivre des activités qui entraîneront son élimi-

nation de la scène internationale »18, il existerasouvent- surtout dans la période considérée - des pacifistes qui ne s'afficheront pas expressément comme tels. Ce problème se traduit entre autres par l'alternance parfois arbitraire entre « pacifiste» et « pacifique ». Certaines organisations refusent délibérément dans un but stratégique de se qualifier de pacifistes, bien qu'elles le soient de fait. Il convient donc de privilégier une appellation a posteriori et fondée sur la définition « objective » du pacifisme à des jugements contemporains influencés par des enjeux stratégiques. Le baron d'Estournelles de Constant, unanimement considéré par tous et de tout temps comme pacifiste, refuse parfois cette appellation: « Tout est relatif Je ne suis même pas du tout un pacifiste par rapport à certains pacifistes intempérants et beaucoup de mes amis sont encore moins pacifistes que moi »19. C'est pourquoi le mouvement pacifiste, selon la définition du terme donnée précédemment, inclut en son sein certains mouvements internationalistes. Nous 14

Introduction souscrirons donc à la délimitation du mouvement pacifiste ouverte sur l'internationalisme que donne Roger Chickering: « Bien que les pacifistes et les sociétés de la paix aient été les défenseurs les plus ardents de la paix et de l'arbitrage, une partie du travail fut pris le plus efficacement en charge par des personnes ou des organisations qui refusaient de se désigner expressément comme telles. [...J Je définirai donc le mouvement pacifiste en le rapportant non seulement au pacifisme mais au concept plus général d'internationalisme libéral et politique. Le mouvement pacifiste est donc le rassemblement de toutes les organisations et de tous les individus qui tentent d'accroître l'influence du droit international et

l'utilisation de l'arbitrage
donnée officiellement Munich en septembre des femmes de toute guerre, d'établir l'ère internationaux »21.

»20.

Cette définition a le mérite de rejoindre celle

par les pacifistes lors du 16e Congrès universel de la paix à 1907 : « Le pacifisme est le groupement des hommes et nationalité qui recherchent les moyens de supprimer la sans violence et de résoudre par le droit les différends

Soucieux avant tout de mettre en lumière la confrontation entre un patriotisme éclairé et un engagement pacifiste en faveur de la réconciliation franco-allemande, et dans l'incapacité matérielle de rendre justice à toutes les formes de pacifisme, nous excluerons donc a priori tout ce que l'on entend par « pacifisme radical» ou « pacifisme de gauche », sOHscrivant par là-même à l'interrogation de Wolfram Wette qui se refuse à réserver trop strictement le terme de « pacifisme» au pacifisme radical de la période de l'entre-deux-guerres : « Est-ce que cela a vraiment un sens de réserver cette appellation à des groupuscules plus ou moins ésotériques qui n'envisageaient une politique pacifiste que sous l'angle d'un refus inconditionnel des pouvoirs de l'État? Ne faudrait-il pas plutôt l'étendre à toutes les forces politiques actives de la République de Weimar qui ont défendu une politique d'entente pacifique? »22. Cette exclusion a priori, qui sous-entend que

le pacifisme propre à certains partis politiques ou à certains groupes sociaux ne sera pas étudié en tant que tel, se trouve cependant relativisée dans les faits par deux éléments. Notre étude se veut accorder la priorité à une perspective francoallemande: l'engagement d'un pacifiste pour la réconciliation entre les deux pays prévaudra sur la nature de son pacifisme. En outre, la périodisation de la problématique, en phase avec l'histoire du pacifisme bourgeois, atténue l'opposition entre « modérés» et « radicaux ». Que ce soit en effet en France ou en Allemagne, la vraie fracture entre les deux courant~ n'intervient véritablement qu'après l'entrée de l'Allemagne dans la SDN, dans laquelle le pacifisme modéré voit l'aboutissement de sa principale revendication. Entre 1926 et 1930, les principaux pères fondateurs se retirent de la scène des mouvements pacifistes pour laisser place, au prix de violentes luttes intestines, à la montée du pacifisme radical, qui désormais va marquer de son unique griffe le pacifisme en général.

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Des pacifistes français et allemands, de Sedan à Locarno

La borne terminale de notre travail coïncide donc avec la disparition des premières générations de pacifistes dont la mémoire commune se sera avant tout formée autour des événements de la guerre franco-prussienne, des conférences de La Haye et de la question d'Alsace-Lorraine, et pour qui la guerre de 1914, si elle est prise en compte dans l'évolution d'une pratique politique du pacifisme, n'en remet toutefois pas en cause les fondements idéologiques. Pour beaucoup de ces pacifistes français et allemands, la consécration du rôle officiel de la SDN dans la fin des années 1920 est une manière de « toucher au rivage éternel» pour

reprendre la définition de Charles Péguy en 1912 du terme de

« génération»

:

« Ainsi, une génération, une promotion est une vague d'hommes. Toute ensemble, elle s'avance sur un même front, et toute el1semble sur un même front elle s'écroule comme une muraille d'eau, quand elle touche au rivage éternel »23.

Lhistoire d'une minorité patriotique
Étudier le rôle des mouvements pacifistes dans les relations franco-allemandes, c'est se placer à la genèse d'une pensée politique de la réconciliation entre les deux peuples et se demander comment des acteurs dont la profession n'avait pas pour intérêt exclusif l'Allemagne ont analysé les relations franco-allemandes, les différences d'intérêts des deux pays et quelles solutions concrètes, quelles images du voisin ils ont proposées, tout en restant profondément ancrés dans leurs traditions nationales. Contrairement à la représentation courante du pacifisme comme négation de l'identité nationale - représentation qui résulte tout à la fois de la contamination du pacifisme des origines par le pacifisme radical et de l'étrange opération simplificatrice de l'histoire qui a consisté à faire valoir comme nature du pacifisme les attaques et les reproches de ses détracteurs - ces pacifistes de la première génération sont loin d'être des sans-patrie, des vaterlandslose Gesellen. Ce que Parsons Baker souligne au sujet des pacifistes fran-

çais vaut également pour les Allemands:

«

Les pacifistes français souffrirent par-

ticulièrement de se voir accusés d' être de~ révolutionnaires; ils rejetaient en effet tout an ti-militarisme, prêchaient le devoir envers la patrie et ne lancèrent aucune attaque contre l'armée durant l'Affaire Dreyfus. Bien que les personnes étrangères à cette cause aient mis en doute le patriotisme des pacifistes, la plupart étaient de fait de bons patriotes et ne laissaient pas interférer leur internationa-

lisme avec leur nationalisme

»24.

Lambition de leur propos fut malheureusement inversement proportionnelle à leur réussite et à leur audience: l'histoire des pacifismes est avant tout l'histoire de minorités, qui à première vue ont échoué. Mais les pacifistes ont-ils vraiment prêché dans le désert: « Le pacifisme est- [il] une idée dominante ou un mouvement marginal qui n'aurait finalement exercé qu'une influence secondaire sur les Tout en étant conscients de la esprits et sur les décisions des hommes d'État» ?25 16

Introduction

modestie d'action et d'influence sur le court terme de ces courants extrêmement minoritaires, nous faisons nôtres les réflexions de Pierre Milza sur l'influence à long terme des internationales, aussi bien pour la construction, strate par strate, à l'intérieur de chaque société d'un milieu international « porteur de ces valeurs et agent de leur propagation », que pour l'organisation de la paix proprement dite, comme « conscience[s] du monde et moule[s] de l'opinion internationale» : « La redistribution des cartes ne s'est-elle pas faite très largement par compromis entre des réalpoliticiens et celles d'un Léon Bourgeois, d'un Woodrow Wilson..., eux-mêmes fortement influencés par certains des thèmes qui ont été débattus dans les « internationales»? Que les premiers l'aient finalement emporté sur les seconds tient peut-être davantage... à la nature des choses, je veux dire à la conjoncture du moment, qu'à la nature de l'homme »26.

Un cheminement difficile
La genèse des relations pacifistes franco-allemandes avant la première guerre mondiale est incontournable pour comprendre les mutations et les décalages qui voient le jour en 1918 (première partie). Une juste appréhension du rôle des mouvements pacifistes dans les relati.o~~sfranco-allemandes suppose, vu la différence de, contexte national, une remise en situation du rôle du pacifisme en France et en Allemagne. Une histoire et une socioiogie comparées du pacifisme en France et en Allemagne (chapitres 1 à 3) jusqu'à la première guerre mondiale permettra de mieux apprécier l'impact des rencontres et des prises de position de pacifistes français et allemands avant la guerre de 14-18 sur des problèmes tels que l'Alsace-Lorraine (chapitre 4), et sur les crises qui se mulitplient après 1905 (chapitre 5). Dans cette période de paix relative entre les deux pays, les pacifismes sauront-ils dépasser les antagonismes « naturels» entre les deux sociétés et nations dont ils sont issus, seront-ils en phase avec l'atmosphère générale des relations franco-allemandes ou bien contribueront-ils à la préfigurer en tentant d'établir d'abord à leur niveau des relations pacifiques? Lépreuve de la guerre (deuxième partie) confronte, pour la première fois dans l'histoire des pacifismes, théorie et mise en pratique en stigmatisant l'impuissance du mouvement pacifiste, incapable de s'opposer aux déferlements des hostilités et à la formation des unions sacrées. Au contraire, les pacifistes français et dans une moindre mesure les Allemands - ne sont pas en reste dans l'affirmation de leur patriotisme (chapitre premier). Contrairement à leurs homologues français, une certaine branche du pacifisme allemand, après une période d'inexistence, tente de se réformer afin de renouer avec la France (chapitre 2). En dépit de la quasi-inexistence des relations entre les pacifistes des deux pays (chapitre 3), la guerre construit les fondements d'une nouvelle approche des relations franco-allemandes. 17

Des pacifistes français et allemands, de Sedan à Locarno

L insatisfaction et la frustation engendrées par les conséquences du Traité de Versailles hypothèquent lourdement l'atmosphère des relations franco-allemandes jusqu'à Locarno (troisième partie). À maints égards, cet après-guerre ne parvient pas à se libérer complètement de l'emprise du conflit et donne ainsi matière à agir pour les pacifistes. Les pacifistes cherchent dans un premier temps à résoudre les problèmes concrets qui entravent la réconciliation franco-allemande et qui se cristallisent autour du refus du Traité de Versailles et du débat sur la responsabilité de l'Allemagne dans le déclenchement de la guerre (chapitre 1). En dépit du décalage préjudiciable entre vaincus et vainqueurs et de ces graves dissensions, les pacifistes vont devenir très concrètement les pionniers de la reprise des contacts entre les deux pays dans le cadre de réunions bilatérales et multilatérales. Après deux années de silen(..~,les relations reprennent au cours de l'année 1922, se poursuivent durant l'occupation de la Ruhr pour atteindre leur apogée en 1924 (chapitre 2). Mais les pacifistes ont également abordé le problème de la réconciliation des deux pays en développant auprès des autorités politiques un discours de la « compréhension ». Dans quelle mesure leur approche pragmatique des problèmes franco-allemands et la volonté d'abolir la notion d'« ennemi héréditaire» et d'œuvrer au rétablissement de la confiance et de la sécurité n'ont-elles pas préparé au sein des opinions publiques et des gouvernements 1'« Esprit de Locarno»? (chapitre 3). Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, s'il sanctionne une fois de plus l'échec des pacifistes, ne peut faire oublier l'engagement de ceux qui, dès 1919, ne voulaient plus jamais ça.

18

Notes de l'introduction

Notes de l'introduction
1. Cité par Wolfram Wette in W. Wette et K. HoIl, Pazifismus in der Weimarer Republik, Schëningh, Paderborn, 1981, p. 13. 2. ln « Paris-Berlin, via Luxembourg. Un relais dans les relations franco-allemandes de la NRF : la Maison des Mayrisch », Bulletin des Amis d'André Gide, janvier 1986, p. 33. Dans l'avant-propos de son livre L'Allemagne d'aujourd'hui, Henri Lichtenberger souhaite « décrire l'évolution d'un antagonism~ qui est un danger permanent pour la paix du monde et pèse d'un poids toujours plus lourd sur toute la vie européenne », op. cit., Les Éditions G. Crès et Cie, Paris, 1922, p. VII. 3. Lhistoire n'a pas facilité la tâche du chercheur. Les grandes figures du pacifisme allemand, ayant toutes figuré sur la première liste d'expulsion édictée par Hider le 25 août 1933, ont vu leurs archives et leurs papiers détruits. Les papiers de la Ligue des droits de l'Homme saisis par la Gestapo en 1942, viennent d'être retrouvés. Notre étude se fonde, en sus de la littérature secondaire, sur les fonds originaux des personnalités et des associations pacifistes déposés à Coblence, à la bibliothèque mondiale de la paix de Swarthmore, aux archives de l'université Columbia de New York, sur les comptes rendus des congrès pacifistes et sur les organes des divers mouvements. 4. Ch. Chatfield, E van den Dungen, Peace movements and Political cultures, Knoxville, Tennessee Press, 1988, p.303.

5. N. Ingram,« Lenvers de l'entre-deux-guerres en France: ou à la recherche d'un passé pacifiste », in M. Vaïsse (dir.), Le pacifisme en Europe des années 1920 aux années 1950, Bruylant, BruxeIles, 1993, p. 18. 6. Ibid., p. 19. 7. R. Rémond, « Le Pacifismt. », in Mai;ériaux pour l'histoire de notre temps, Ed. Association des Amis de la BDIC et du Musée, Janvier-Mars 1993, N°30, p. 1. 8. Établie par Nicolas Offenstadt et Philippe Olivera dans le bulletin trimestriel N°51 de mars 1993 de l'Institut d'histoire du "remps Présent, cette bibliographie met en évidence trois traits caractéristiques de la recherche sur le pacifisme en France. Il s'agit avant tout d'une recherche très récente, qui date essentiellement du début des années 80. Cette recherche présente une forte tendance transversale, étudiant le pacifisme dans un courant politique et religieux ou chez certaines personnalités ou revues littéraires. Elle est enfin et surtout ponctuelle, sous formes d'articles ou de contributions. 9. E. Jouin, L'après-guerre et l'avant-guerre. Pacifisme et rapprochement franco-allemand. 18701914-1927, Revue Internationale des Sociétés Secrètes, tome 16. Wild, Baron d'Estournelles de Constant 1852-1924. Das Wirken eines Friedens-Nobelpreistriigers für die deutsch-franzosische Verstiindigung und euroPiiische Einigung, Hamburg, 1973. L. Barcelo, Paul d'Estournelles de Constant (Prix Nobel de la Paix 1909), L'expression d'une idée européenne, LHarmattan, Paris, 1995. 10. S. Cooper, « Pacifism in France, 1889-1914 : International Peace as a Human Right », in French Historical Studies, Vo117, N°2, Automn 1991, p.359. Il. Hans Joas, Helmut Steiner: « Einleitung », in Machtpolitischer Realismus und pazifistische Utopie, Suhrkamp, Frankfurt/Main, 1989, p.7. 12. Wolfgang Huber, Johannes Schwerdtfeger (Hg), Frieden, Gewalt, Sozialismus. Studien zur Geschichte der sozialistischen Arbl!.it~rbeu\?gung, Stuttgart, 1976. Des mêmes auteurs, Kirche zwischen Krieg und Frieden. Studien zur Geschichte des deutschen Protestantism us, Stuttgart, 1976.

19

Des pacifistes français et allemands, de Sedan à Locarno

13. R. Lütgemeier- Davin, Pazifismus zwischen Kooperation und Konfrontation. Das Deutsche Friedenskartell in der Weimarer Republik, Koln, 1982, p. 10. Ce constat reste également pertinent pour les ouvrages généraux d'histoire française. 14. E. Gülzow, Der Bund Neues Vaterland : Probleme der bürgerlich-pazifistischen Demokratie im Ersten Weltkrieg, 1914-1918, Dissertation, Berlin, 1969. 15. «Geschichte der nichtproletarischen demokratischen Krafte in Deutschland », in Jenaer Beitriige zur Parteiengeschichte, N r 26/27. Le jugement officiel se résume ainsi: « [Le pacifisme bourgeois] constitue une réaction de défense des forces bourgeoises et démocratiques contre le passage du capitalisme à son stade impérialiste. Son refus de reconnaître le caractère de lutte des classes de la guerre impérialiste marque les limites de ses possibilités », op. cit., p. 116. 16. Cité par Sandi Cooper, Patriotic Pacifism, Waging war on war in Europe 1815-1914, Oxford University Press, New York, 1991, p. 62. 17. R. Chickering, Imperial Germany and a world without war. The peace movement and German society, Princeton University Press, 1975, p.25. 18. R. Chickering cité par Norman Ingram, PolitÙ'Jof dissent, Pacifism in France 1919-1933, Clarenon Press, Oxford, 1993, p.8. 19. D'Estournelles de Constant, Introduction à .A..H. Fried, ., Le développement récent du pacifisme allemand », Bulletin de la Conciliation internationale, 1910, N°lI, Paris, p.22.

Jusqu'en 1901, les rapports de congrès font état du « mouvement pacifique », une appellation qui ne disparaît pas totalement après l'invention du qualitatif de « pacifiste ». 20. R. Chickering, Imperial Germany and a world without war, op. cit., p.27. Voir également la définition donnée par Karl Holl : « Le terme caractérise l'ensemble des efforts collectifs et individuels en faveur d'un mode pacifique et non-violent de résolution des conflits inter-étatiques dans le but d'instaurer une communauté fondée sur la paix et sur le droit des peuples et des États », in Pazifismus in Deutschland, Suhrkamp, Frankfurt am Main, 1988, p. 301. 21. Rapporté en caractères gras dans Les États-Unis d'Europe, oct-novo 1907, N°4/5, p. 13. 22. W. Wette, « Einleitung : Probleme des Pazifismus in der Zwischenkriegszeit » in W. Wette 1 K. Holl (ed) : Pazifismus in der Weimarer Republik, op. cit., p. 12. Souligné par nous. 23. Cité par Jean-François Sirinelli, « Effets d'âge t:t phénomènes de génération dans le milieu
intellectuel français », in Générations intellectuelles, Cahiers de l'IHTJ?, novo 1987, N°6,

CNRS, p. Il. 24. R. Parsons Baker: The Belgians and the European Peace Movement, PhD, Stanford, 1962, p.21. 25. Jacques Bariéty 1 Antoine Fleury (ed.) : .Mouvements et initiatives de paix dans la politique internationale 1867-1928. Actes du colloque tenu à Stuttgart, 29-30 août 1985, Peter Lang, Bern, 1987. p.6. En arrière-plan de cette question se dessine d'une part le problème de la « récupération» sous d' autres appellat~ons du pacifisme et de son instrumentalisation par les hommes politiques au pouv0ir et par diverses associations franco-allemandes, d'autre part celui de l'appréciation de son influence véritable à travers leurs réseaux. 26. Les internationales et le problème de la guerre au XJr siècle, Collection de l'Ecole Française de Rome, N°95, Rome-Milan,1987, p.6.

20

Première Partie

Le rôle des mouvements de 1871 à 1914

pacifistes

dans les relations franco-allemandes

Introduction La genèse d'une réflexion et d'une action pacifistes avant l'épreuve de la guerre franco-allemande

« Je

serais tenté pour ma part de nier de façon presque absolue qu'on
Les deux peuples ont pour r essentiel les mêmes dons et ils ont

puisse statuer entre les deux nations une divergence psychique de quelque importance. derrière eux les mêmes expériences. Dans tous les domaines il y a, de run à l'autre, des divergences individuelles énormes, mais non pas des divergences collectives fondamentales. [. . .] Il y a des militaristes et des pacifistes, des optimistes et des pessimistes. [...] S'emparer de l'une ou l'autre de ces catégories et déclarer que l'une est « française» et l'autre « allemande», dire par exemple [...] que l'une est militariste et l'autre pacifiste, me paraît être un jeu d'esprit purement artificiel et qui repose sur des « intuitions » has:J.jd~uses et incontrôlables. Il n'y a aucune utilité à aggraver des conflits politiques ou économiques réels en les compliquant d'antagonismes psyéhologiques plus on moins imaginaires ». franco-

Henri Lichtt;uberger, « Psychologie du rapprochement

allemand », in Revue d'Allemagne, 1928, p.779.

Le discours sur la guerre et la paix jusqu'en franco-allemands

1871 : transfert

et décalage

ue ce soit sous la plume de Fénelon, de La Bruyère, mais surtout de l'Abbé de Saint-Pierre, ce sont dans un premier temps les philosophes français qui engagent la discussion sur la nature et les enjeux de la paix dans une perspective qui marquera par la suite durablement la pratique d'un pacifisme à la française1. De ce point de vue, la démarche d'un Abbé de Saint-Pierre, qui fut le secrétaire de l'Abbé de Polignac lors de la conférence de la paix d'Utrecht, apparaît comme

Q

Des pacifistes français et allemands, de Sedan à Locarno

typique d'une certaine constellation entre la pratique et la théorie. Dans son Traité sur la paix éternelle, l'auteur par.: d'une expérience économique concrète et précise -les conséquences néfastes de la guerre sur le ommerce mondial - pour

justifier ensuite la nécessité d'un tribuna1 permanent d'arbitrage, organisation juridique d'une Europe unifiée sur le modèle du Saint Empire. Le traité conclut par des propositions précises et détaillées sur le fonctionnement des diverses institutions européennes. Cette double corrélation entre la réflexion avec l'action d'une part et avec la société culturelle et politique française d'autre part se retrouve de façon plus marquée encore chez Rousseau, qui prend en compte le fonctionnement de la société civile. Si la littérature française sur la paix reste dans sa diversité marquée par un certain utopisme, les réflexions qui conduisent à se détacher progressivement de la conception aristocratique de l' « équilibre des pouvoirs » pour préconiser une paix fondée sur une confédération européenne tats égaux entre eux se situent sur un plan résolument politique. d'É-

La comparaison de ce paysage intellectuel français avec son équivalent allemand fait apparaître un double décalage à la fois temporel et qualitatif. En dépit du retard chronologique de la réflexion allemande, celle-ci ne semble que très peu se positionner par rapport aux éc.rits français et se situe résolument dans une perspective monologique : « Tandis q!j{' le discours français se distingue par une structure dialogique acceptée librement et d'un commun accord, les joutes oratoires allemandes se caractérisent plutôt par une tendanr:e au monologue, chaque auteur repart continuellement de zéro POUi énoncer un avis qui n'a fait auparavant l'objet d'aucune discussion »2. E.n outre, les auteurs allemands n'intègrent pas la dimension sociétale de la réflexion française, mais réduisent l'essence des conflits internationaux à un problème de formalisme juridique: le politique ne se mêle pas au théorique. La difficulté et la réticence témoignées par les Allemands à articuler une relation entre théorie et pratique du pacifisme persistera jusqu'à la première guerre mondiale.

La Révolution Française conduit à un double chassé-croisé franco-allemand. Dans le domaine théorique, la réflexion sur la paix est reprise par les philosophes allemands, et en particulier par Kant qui, dans son Projet de paix perpétuelle publié en 1795, Y introduit la dimension politique en faisant de l'établissement d'un gouvernement républicain - compris comme un régime où les pouvoirs exécutif et législatif sont distincts - la condition première de la paix. Si sa définition du foedus pacificum ne suscite dans 1ln premier temps que des débats philosophiques, elle devient rapidement l'horizon incontournable de toute pratique pacifiste allemande3. Dans la pratique, l'ambiguïté origil1elle de la Révolution française, qui consiste à vouloir défendre un idéal de civilisation, de progrès et de liberté en ayant recours à la guerre, modifie toute définition et toute pratique de la paix. La
24

Les mouvements pacifistes de 1871 à 1914

France, à travers sa Constitution de 1790, veut se définir comme une nation pacifique; mais cette conception de la paix n'exclut pas une nouvelle forme de guerre, celle menée pour la victoire de principes considérés comme universellement valables: « La nation française », disait la Constitution de 1790, « renonce
à entreprendre aucune guerre de conquête et n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple ». Mais elle n'hésitera pas à les employer pour elle! Un style nouveau est inauguré, en vertu duquel la politique extérieure se présente désormais « comme un combat pour les principes, et non plus comme le règlement perpétuel de questions litigieuses »»4. À ceci s'ajoute le fait que la guerre n'est plus, comme au XVIIIe siècle, le seul fait des princes, dont le but principal est la conquête territoriale. Conçue comme une lutte pour des idées politiques, voire pour le renversement: des structures de pouvoir existantes, la guerre concerne désormais la nation tout entière: « Tandis que, selon les vues traditionnelles, on plaçait tous les espoirs dans une force militaire très limitée, une autre force, dont personne n'avait eu ridée, fit son apparition en 1793 : la guerre était soudain redevenue l'affaire du peuple, et d'un peuple de trente millions d'habitants, qui se considéraient tous comme des citoyens de l'État »S. Au règle-

ment à l'amiable entre les princes a fait place le choc des armées de citoyens. À partir du moment où la France se considère comme missionnaire de la paix en Europe par le biais des guerres qu'elle mène, la relation entre la paix et la guerre se pose donc également en termes d'acceptation ou de refus d'une mission historique de la France révolutionnaire. Dès lors, pour l'Allemagne, le problème de la paix recoupe en partie celui de la relation avec la France, et en particulier celui de l'évaluation du système de la République naissante. Aux conséquences évoquées de la première secousse de la Révolution Française vient s'ajouter la seconde secousse provoquée par les guerres napoléoniennes qui entraîneront une nouvelle conception de la relation entre les nations: « [expérience de la paix dictée par Napoléon montra que l'on ne pouvait pas se fier aux conventions négociées avec une puissance souver:'.inè qui tirait sa légitimité de la nation, fûtelle une République moderne. Chaque État, chaque peuple devait désormais luimême assurer sa sécurité extérieure, sa liberté et sa paix »6. Les relations entre les pays ne sont désormais plus dictées par ia recherche d'intérêts communs mais par une méfiance continuelle7. En outre, l'influence des guerres napoléoniennes est déterminante sur la formation de l'identité nationale allemande puisqu'elle ancre la guerre comme un élément constitutif de cette dernière. En réaction à l'occupation napoléonienne, les patriotes allemands reprennent à leur compte la notion de « guerre juste»; la guerre ne fait plus figure d'exception, mais au contraire de moyen légitime de défense des intérêts nationaux: « Une nation ne doit jamais oublier qu'il existe un plus grand fléau que la guerre, en l'occurrence la perte de son indépendance politique et de son existence nationale »8. [adaptation allemande du modèle guerrier français a définitivement changé la

25

Des pacifistes français et allemands, de Sedan à Locarno

nature de la paix et des conditions de paix entre les deux peuples: « Désormais, le citoyen n'est plus à l'abri des guerres car il est devenu soldat. [...] La nature du nationalisme moderne allemand -l'l\1lemagne ressemble ici une fois de plus à la France - repose sur l'acceptation de la guelre »9.
La réflexion sur la paix est donc à la fois objet et sujet de transferts franco-allemands; initiée par la France, cette discussion est reprise ei modifiée par l'Allemagne à la suite de la Révolution Française, aboutissant à une nouvelle conception des relations entre les pays, de la guerre et de sa propre identité, ce qui bouleverse la structure des relations franco-allemandes; un héritage laissé par les deux pays à leurs pacifistes en 1871. Au lendemain de la guerre franco-prussienne, ces derniers doivent faire face aux faiblesses de leur nations respectives, les Français au choc de la défaite, les Allemands à la -création ex nihilo d'un mouvement dans le cadre d'un contexte social et politique particulièrement défavorable.

Les pacifistes français et le choc de la défaite de 1871 De 1871 à 1914, les relations franco-allemandes sont dominées par le décalage entre une Allemagne victorieuse et une France vaincue, en pleine restructuration institutionnelle. La guerre de 1870 a eu entre autres conséquences celle de provoquer un bouleversement fondamental dans la manière française de penser la paix, un bouleversement dont les trac:cshe disparaîtront jamais complètement, malgré le regain d'activité qui intervient dans les années 1880. La France d'avant 1870 se distinguait par un sentiment de sécurité profond qui, tant que l'État allemand n'était pas véritablement formé, lui faisait considérer le chauvinisme français comme anachronique et le nationalisme allemand comme « sympathique ». Sa conception de la paix était le reflet d'une nation satisfaite d'elle-même qui considère la guerre non comme un moyen d'expansion nationale mais comme un moyen d'établir une paix juste au nom d'un idéal de liberté et d'égalité et de la conviction profondément ancrée que l'intérêt des peuples d'Europe réside uniquement dans la paix. Lexistence dès le milieu du XIXe siècle de sociétés de la paix témoigne de la présence reconnue de ce courant de pensée dans la société française. La supposition en 1869 du déclenchement d'une guerre entre la France et l'Allemagne apparaît à beaucoup comme une « supposition impie» et comme « un manque de patriotisme », tant « ces années sont les dernières où en France l'idée de patrie et l'idée de l'humanité ne sont ni séparées, ni, à plus forte raison
antagonistes
»10.

Sûre de sa supériorité et abusée par une connaissance de l'Allemagne plus intellectuelle que réelle, la France n'a pas les moyens psychologiques d'affronter le choc de la défaite qui n'épargne 'lU( ~n secteur de la vie publique et politique; le traité de Francfort inaugure une période de « paix 3.rmée»11 pendant laquelle
1

un sentiment d'insécurité général vis-à..vis de l'Allemagne envahit durablement 26

Les mouvements pacifistes de 1871 à 1914

la France. Désormais, il n'est plus possible d'avoir une « certaine idée de la France» sans avoir une « certaine idée de l'Allemagne »12. La réflexion sur les
modalités de construction d'une paix européenne subit le contre-coup de la modification brutale de l'image de l'Allemagne et de l'inversion des proportions du rapport franco-allemand. Dans un premier temps, qui coïncide avec la période d'hibernation du pacifisme en France et l'établissement de la République, « c'est une littérature de guerre qui fait connaître l'Allemand aux Français, c'est sous son aspect guerrier qu'il leur apparaîtra d'abord. Lignorance antérieure avait engendré un mythe; l'hostilité engendrera la caricature. De même que le« bon Allemand» avait caché

l'Allemagne réelle, de même le « méchant Allemand» s'interposera entre la France et le nouvel empire »13. La guerre et les écrits sur la guerre servent donc
de médiateurs des connaissances françaises sur l'Allemagne. L abandon d'un certain idéal universaliste qui sous-tendait l'idéologie pacifique et humanitaire de « l'esprit de 1848 » se traduit chez les uns par J'adoption d'un nationalisme agressif: chez les anciens pacifistes par la prise en cOlnpte « à reculons », non sans un certain cynisme, de la réalité des faits, - comme en témoigne la remarque désabusée de Littré, néanmoins toujours convaincu de la mission pacificatrice de

la France:

«

Quelle ruine de belles et généreuses perspectives! Nous qui élevions

nos enfants dans un bienveillant respect pour les peuples étrangers! Il faut changer tout cela; il faut les élever dans la défiance et l'hostilité; il faut leur apprendre que les exercices militaires sont la première de leurs tâches; il faut leur inculquer qu'ils doivent toujours être prêts à tuer et à être tués; car c'est le seul moyen d'échapper au sort de l'Alsace et de la Lorraine, le plus triste des malheurs, la plus poignante des douleurs »14. Sous peine d'être considérés comme traîtres à la patrie, les pacifistes se doivent de trouver un modus vivendi entre leur engagement pour la paix et le respect de leur patrie. La ligne de démarcation entre patriotisme et pacifisme devient

plus floue dans un pays qui se sent « humilié, offensé et battu »15. Raoul Girardet souligne que « le nationalisme auquel se trouvent ramenés les anciens humanitaires est un nationalisme de rétt'3.ction, étroitement resserré sur lui-même, crispé, exclusif: enfermé dans que!ques impératifs simples: un nationalisme de vaincus tendus vers leur revanche et qui jamais ne laisse ignorer l'immense humi-

liation à partir de laquelleil s'est développé »16. Dans un premier temps en effet,
certains partagent l'unanimité du peuple français sur la question d'AlsaceLorraine; les revirements du pacifiste Juste Lobel, dans le roman éponyme d'André Lichtenberger, symbolisent le ralliement des pacifistes à la théorie de la guerre juste: « Et voici que tout à coup, pour consolider la paix du monde, il semble peut-être préférable d'augmenter nos garnisons, de donner l'impression de notre force. Il serait terrible de nous déshonorer inutilement. [...] Je pense ne pas avoir cessé d'être un pacifique. Il me faut être d'abord Français et Alsacien »17.
27

Des pacifistes français et allemands, de Sedan à Locarno

La succession d'alertes et de crises sur la scène internationale inaugure une mobilisation concurrente des forces militaristes et pacifistes; à la suite des deux crises marocaines « l'antithèse de la paix et de la guerre tend à recouvrir celle de la

France et de l'Allemagne

»18.

Les handicaps des pacifistes allemands
Tandis que les pacifistes français reviennent momentanément en arrière dans l'affirmation et la pratique de leur idéal, les pacifistes allemands commencent à se structurer en dépit de l'absence d'héritage et d'un contexte social peu favorable. Ce décalage temporel - qui se résorbe au début des années 1880 - s'accompagne d'un décalage « conceptuel ». N'ayant pas fait l'épreuve de la guerre, les Allemands développent en effet dans une première phase une approche « sentimentale » du pacifisme, les Français tirant au contraire profit de cette « traversée du désert» et des leçons de la guerre pour effacer les traces d'utopie et s'engager définitivement dans la voie d'un pacifisme politique et réaliste. Ce décalage, qui porte atteinte aux relations pacifistes franco-allemandes, ne se résorbe qu'au cours de la première guerre mondiale, première « épreuve du feu» pour le pacifisme allemand. Le contexte d'une société allemande dans laquelle le libéralisme est quasiment inexistant et la bourgeoisie peu active sur le plan politique ne favorise pas l'expansion du pacifisme. :Lécart entre un.~ bl:.:..lrgeoisie française puissante et socialement homogène, moderne, libérale et influente sur le plan politique et une bourgeoisie allemande divisée, inféodée aux intérêts de l'aristocratie et plus étroitement contrôlée par l'État entrave la cornrnunication entre les deux pays et rend plus précaire la formation d'un terrain d'entente, ne serait-ce qu'entre les deux mouvements pacifistes. Le contraste entre un libéralisme florissant en France et un libéralisme sur le déclin en Allemagne explique l'impact radicalement différent du nationalisme: « Malgré l'apparition d'une droite nationaliste et l'appropriation progressive par les milieux catholiques du patrimoine nationaliste, l'idée de nation reste dans la culture politique française encore clairement le fait des libéraux et des Républicains »19. À l'inverse, l'abdication successive de son pouvoir par la bourgeoisie allemande dans les domaines de politique intérieure et étrangère accentue le caractère conservateur de la politique allemande20. En outre, l'étroit lien établi par la politique des conservateurs entre la politique étrangère de l'empire et la politique intérieure, qui transforme la mobilisation de toute la société contre 1'« ennemi intérieur» en ciment de l'unité nationale, contraint les pacifistes allemands à lutter sur deux fronts à la fois. :Labsence de structure démocratique s'avère être de ce point de vue un handicap sérieux, tant au regard du mode de contrôl~ de J'l poliÜqae intérieure que pour la mise en pra28

Les mouvements pacifistes de 1871 à 1914

tique sur le plan international de revendications pacifistes telles que l'arbitrage ou l'édification d'une Société des Nations. Si la structure politique de la démocratie n'est pas une condition suffisante pour assurer la paix, elle en est cependant une condition nécessaire21.

Mais la plus grande difficulté à laquelle se heurte le pacifisme allemand réside incontestablement dans l'acceptation par la société allemande de la nécessité de

la guerre: « Au seuil de la guerre, les voix dominantes de la société allemande
ainsi que les élites politiques s'étaient résignées à voir dans la guerre une chose inévitable, voire souhaitable »22. Cette guerre n'est pas seulement envisagée
comme un moyen de servir efficacement l'intérêt de l'État mais prend la plupart du temps une dimension téléologique à laquelle souscrivent toutes les couches de la population, y compris celles que leur conviction religieuse porterait a priori vers un pacifisme raisonné. Pour les protestants, l'unification de la nation allemande est un acte voulu par Dieu, la guerre devient une guerre sainte: « Les Églises protestantes d'Allemagne contiuuèrent sous l'empire à rester fidèles à la monarchie et au pouvoir conservateur et s'opposèrent à toutes les tendances démocratiques et pacifistes »23. Pour les catholiques, qui se démarquent résolu-

ment de la position pacifiste du Vati~an, la paix reste un concept strictement limité au domaine de la foi individuelle. Marqués par le Kulturkampj; il s'agit
pour eux de ne pas être en reste de nationalisme:
«

Nous ne le céderons en rien
»24.

dans notre amour pour notre prince et notre patrie

Dans ce contexte, le pacifisme n'est pas un ennemi parmi tant d'autres, il est l'ennemi par excellence. Il est l'élément qui peut induire en tentation et en faiblesse la société allemande, il est synonyme d'un retour en arrière dans le temps assimilé à une régression: « L expression « de fer» est un autre mot-clé de cette époque. Être faible ou même laisser entrevoir quelque faiblesse [. eo] était alors quelque chose de terrible. Le souvenir des faiblesses du passé hante la bourgeoisie de cette époque et pousse en quelque sorte à exagérer dans le sens contraire. Tous les documents de cette époque le montrent. LAllemagne avait été faible. Elle était devenue forte et il convenait de tout mettre en œuvre pour qu'elle le soit de

plus en plus, sur le plan économique comme sur le plan militaire
Léquivalence établie par se~ détracteurs entre pacifisme et affaiblissement

»25.

de la

nation I effeminementde la sociét£,procède de cette peur de voir la « carapace»
de force et de virilité se fissurer6. En s'attaquant au mode de défense de la nation, le pacifisme est susceptible de faire vacHler les fondements de la civilisation allemande, puisque, selon les signataires du « Manifeste des 93 » au début de la première guerre mondiale, civilisation et militarisme allemands ne font qu'un: « Il n'est pas vrai que la lutte contre ce qu'on appelle notre militarisme ne soit pas dirigée contre notre culture. Sans notre militarisme, notre civilisation (Kultur) serait anéantie depuis longtemps. C'est pour la protéger que ce militarisme est né 29

Des pacifistes français et allemands, de Sedan à Locarno

dans notre pays, exposé comme nul autre à des invasions qui se sont renouvelées

de siècle en siècle

»27.

Ces remises en cause imputées à tort au pacifisme par ses

pires ennemis expliquent le délire paranoïaque de la société allemande à leur encontre et l'hypertrophie maladive de leur influence: « Certes, [le mouvement pacifiste] n'était pas seulement un instrument entre les mains des ennemis de l'esprit germanique parce qu'il cherchait à affaiblir la puissance militaire du

peuple. Ce qui était plus dangereux encore [00.], c'est qu'il refusait de croire que
l'histoire puisse s'accomplir ou être dépassée dans un acte rédempteur de nature

militaire

»28.

Si l'on ajoute à cette fOJ.'ctioncardinale du militarisme l'existence

d'un nationalisme qui se conçoit avant tout par opposition à tout ce qui provient de l'Occident et tout particulièrement de la France, l'ampleur de la tâche des pacifistes allemands apparaît démesurée et désespérée au regard de leurs moyens,

-

et leur échec plus eXplicable.

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