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Des paroles, des langues
Romain Colonna (éd.)et des pouvoirs
L’objectif du présent ouvrage est d’explorer la manière dont, dans des espaces
sociaux diversifés, le langage (en tant que pratiques, discours et idéologie)
constitue un instrument de pouvoir, de non-pouvoir et de contre-pouvoir.
La collaboration entre le RFS – Réseau Francophone de Sociolinguistique –, Des paroles, des langues
l’UMR CNRS 6240 LISA et l’université de Corse, a permis de revenir sur ces
thématiques. et des pouvoirsLes diférents auteurs, vingt au total pour seize contributions, s’eforcent
avant tout de comprendre les processus sociaux complexes qui font du langage
un terrain de lutte, de consensus ou encore de construction de la diférence.
À ce titre, langues et langages contribuent à structurer nos sociétés et les
individus qui la composent, dévoilant alors des tensions et des rapports de
pouvoir.
Le présent ouvrage s’articule autour de deux parties :
- La première, La parole ou la prise de pouvoir : contexte universitaire, scolaire
et discursif, s’intéresse aux discours et aux enjeux et rapports de pouvoir qui y
sont liés. Cet axe met en relief les manifestations constantes du pouvoir
langagier et ce jusque dans les interactions et les actes les plus anodins de la vie
discursive quotidienne des individus, la nôtre donc.
- La seconde partie, Les langues en contexte scolaire : entre représentations,
formations et instrumentalisations, s’intéresse précisément au domaine scolaire
en interrogeant sans cesse le paradigme scolaire dans sa dimension langagière.
Cette partie, tout comme la première, s’oppose à une forme d’essentialisation
du pouvoir des langues et à l’efet d’évidence qu’il induit.
Romain Colonna est maître de conférences à l’Università di Corsica Pasquale
Paoli et rattaché à l’UMR CNRS 6240 LISA.
Il a, entre autres, récemment publié Les paradoxes de la domination
linguistique. La diglossie en questions, dans la collection « Sociolinguistique »
aux éditions L’Harmattan (2013) et Les locuteurs et les langues : pouvoirs,
non-pouvoirs et contre-pouvoirs, aux éditions Lambert-Lucas (2014).
En couverture : photomontage de Romain Colonna à partir du Muntese,
Dizziunariu corsu-francese, Ajaccio, Albiana – Università di Corsica, 2014.
ISBN : 978-2-343-04951-9
26 e
Romain Colonna (éd.)
Des paroles, des langues et des pouvoirs











DES PAROLES, DES LANGUES ET DES POUVOIRS



































Espaces discursifs

Collection dirigée par Thierry Bulot



La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des
discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels…) à
l’élaboration/représentation d’espaces – qu’ils soient sociaux,
géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires… – où les
pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications
sociales.
Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des
terrains, des approches et des méthodologies, et concerne – au-delà du
seul espace francophone – autant les langues régionales que les
vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un
processus de reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses
variétés d’une même langue quand chacune d’elles donne lieu à un
discours identitaire ; elle s’intéresse plus largement encore aux faits
relevant de l’évaluation sociale de la diversité linguistique.



Derniers ouvrages parus


Frank JABLONKA, Processus et différence en communication

postcoloniale, 2014.

Fanny MARTIN, Pratiques langagières et basket-ball

professionnel en France, 2014.

Rada TIRVASSEN, Créolisations, plurilinguismes et dynamiques

sociales, Conduire des recherches en contexte plurilingue : Le

cas de Maurice, 2014.

Thierry BULOT, Isabelle BOYER et Marie-Madeleine BERTUCCI,

Diasporisations sociolinguistiques et précarités.

Discrimination(s) et mobilité(s), 2014.

Julien LONGHI et Georges-Elia SARFATI (dir.), Les discours

institutionnels en confrontation. Contribution à l’analyse des

discours institutionnels et politiques, 2014.

Sabine GOROVITZ, L’école en contexte multilingue. Une

approche sociolinguistique, 2014.

Montserrat BENITEZ FERNANDEZ, Catherine MILLER, Jan Jaap

DE RUITER, Youssef TAMER, Évolution des pratiques et


Sous la direction de

Romain Colonna (éd.)







DES PAROLES, DES LANGUES ET DES POUVOIRS





Ont contribué à la rédaction de cet ouvrage :

Romain Colonna Claude Richerme-Manchet
Rose-Marie Volle Phyllis Dalley
Gaëlle Planchenault Pascal Ottavi
Brigitte Marin Marie Salaün
Camila Ribeiro Véronique Fillol
Madhura Joshi Béatrice Jeannot-Fourcaud
Kayoko Iwauchi Elatiana Razafimandimbimanana
Nolwenn Lorenzi Jean-Michel Eloy
Ofelia García Marielle Rispail
Stéphanie Clerc Alain Di Meglio
















































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04951-9
EAN : 9782343049519

INTRODUCTION

DES PAROLES, DES LANGUES ET DES POUVOIRS :
DE L’ANALYSE AU POUVOIR DE LA
1SOCIOLINGUISTIQUE


Tel est le but de cet ouvrage : interroger et réinterroger les notions
de « parole », « pratique linguistique », « langue », « locuteur »… et
les rapports qu’elles entretiennent entre elles et avec la notion de
« pouvoir ». Ou devrions-nous écrire toutes ces notions au pluriel tant
ces rapports et ces dialectiques s’avèrent complexes, multiples et
divers et sont susceptibles d’être interprétés également sous la forme
de « non-pouvoirs » ou de « contre-pouvoirs ».
2Tel était initialement le but recherché à travers le Congrès du
3Réseau Francophone de Sociolinguistique (RFS) organisé
conjointement avec l’UMR CNRS 6240 LISA (Lieux, Identités,
4 5eSpaces et Activités) et l’université de Corse Pasquale Paoli .

« Le Réseau Francophone de Sociolinguistique a pour but de
fédérer les chercheurs qui, de par le monde, se reconnaissent un intérêt
pour la sociolinguistique, et qui travaillent – principalement ou en
6partie ou entre autres langues – en français » .

1 Romain Colonna (Université de Corse – UMR CNRS 6240 LISA).
2 Les locuteurs et les langues : pouvoirs, non-pouvoirs et contre-pouvoirs, Corti, 3-5
juillet 2013.
3 Dont le président, à l’époque du congrès, était Alexandre Duchêne. Qu’il soit
vivement remercié pour son soutien permanent et indéfectible quant à la bonne
réalisation du congrès et de cet ouvrage.
4 Nous tenons à remercier chaleureusement l’ensemble de son personnel et l’équipe
directionnelle (Marie-Antoinette Maupertuis (directrice), Dominique Verdoni
(directrice adjointe à l’époque du congrès) et Bruno Garnier (actuel directeur
adjoint) pour le soutien à la fois financier, professionnel et amical de l’UMR et la
confiance sans cesse témoignée, sans lesquels le congrès et par conséquent cette
publication n’auraient pu voir le jour.
5 Une confiance qui a été également sans cesse accordée par les instances de
l’université de Corse et notamment par son service de communication et évènements
composé de Sylvia Flore, Dominique Grandjean, Gaëlle Piferini, Lesia Dottori et
Philippe Rocchi.
6 Site du RFS : http://rfs.socioling.org/ [en vigueur en sept. 2014].

6 Romain Colonna

Quant à l’UMR LISA, elle « a pour objectif principal l’étude des
relations sociétés-nature à la fois dans leur dimension spatiale, leur
dimension temporelle et leur dimension symbolique. [Elle] concourt à
une double finalité :
- explorer sous un angle singulier – celui des espaces et sociétés
insulaires – le paradigme du développement durable : l’espace
insulaire devient un "lieu" d’analyse et de compréhension de la
complexité que recèle ce concept.
- contribuer à définir la gestion durable des territoires. Là encore
l’espace insulaire peut être le "lieu" de simulation voire
7d’expérimentation des politiques de développement durable » .

Ce congrès de trois jours a réuni à Corti, à l’université de Corse,
près de 150 chercheurs venus d’une trentaine de pays différents et
représentant plus de 60 laboratoires et universités de par le monde.
Par la suite, il nous a semblé impératif de poursuivre la réflexion
qui était née à Corti en réunissant différents articles qui tous
interrogent singulièrement la thématique du pouvoir liée aux locuteurs
à travers leurs langues et leurs paroles et ce dans des contextes bien
différents.
La diversité et la richesse des contributions ont permis la
8publication simultanée de deux ouvrages. Outre le présent volume ,

7 Site de l’UMR LISA : http://umrlisa.univ-corse.fr/ [en vigueur en sept. 2014].
8 Cet ouvrage rassemble des communications présentées lors du Congrès
international du RFS Les locuteurs et les langues : pouvoirs, non-pouvoirs et
contrepouvoirs.
Comité d’organisation du congrès : Romain Colonna (coordinateur), Alain
Di Meglio, Jean-Michel Eloy, Marielle Rispail, Christophe Luzi, Véronique Lepidi,
Aurélien Leoni et Johanna Casanova. Un grand merci aux organisateurs qui ont su
humainement et scientifiquement trouver les moyens d’assurer la réalisation d’un tel
congrès.
Comité scientifique international du congrès et de l’ouvrage : Jules Assoumou
(Univ. de Douala), Michelle Auzanneau (Univ. Paris Descartes), Marie-Madeleine
Bertucci (Univ. de Cergy-Pontoise), Anette Boudreau (Univ. de Moncton), Josiane
Boutet (Univ. de Paris VII), Raja Bouziri (Univ. de Carthage), Jacqueline Billiez
(Univ. de Grenoble), Henri Boyer (Univ. de Montepellier III), Louis-Jean Calvet
(Univ. d’Aix-Marseille), Stéphanie Clerc (Univ. d’Aix-Marseille), Romain Colonna
(Univ. de Corse), Jean-Marie Comiti (Univ. de Corse), James Costa (Univ. d’Oslo),
Phyllis Dalley (Univ. d’Ottawa), Alain Di Meglio (Univ. de Corse), Alexandre
Duchêne (Univ. de Fribourg et HEP), Jean-Michel Eloy (Univ. de Picardie), Sabine
Ehrhart (Univ. du Luxembourg), André Fazi (Univ. de Corse), Michel Francard Introduction. Des paroles, des langues et des pouvoirs… 7

nous éditons chez Lambert-Lucas, l’autre partie des contributions sous
le titre : Les locuteurs et les langues : pouvoirs, non-pouvoirs et
9contre-pouvoirs .

L’objectif du présent ouvrage est donc d’explorer – comme le
rappelait déjà l’appel à communications du congrès – « la manière
dont, dans des espaces sociaux diversifiés (institutions politiques,
école, milieux de travail, milieux associatifs etc.), le langage (en tant
que pratiques, discours et idéologie) constitue un instrument de
pouvoir, de non-pouvoir et de contre-pouvoir. [Les contributions
cherchent] avant tout à comprendre les processus sociaux complexes
qui font du langage un terrain de lutte, de consensus ou encore de
construction de la différence.
En effet, la diversité des langues et leur variabilité intrinsèque
s’inscrivent dans de véritables processus liés à la distribution du
pouvoir, qu’il soit économique, social, politique ou symbolique. À ce
titre, langues et langages contribuent à structurer nos sociétés, et les
individus qui la composent, dévoilant alors des tensions et des
rapports de pouvoir.
On peut y trouver des dispositifs de domination et de minoration,
des panoplies de représentations symboliques exprimant des outils et
des postures, qu'il s'agisse de l'interaction, des activités
métalinguistiques, des processus normatifs, de transmission des
langues et d'éducation linguistique, de variationnisme et de
covariationnisme, de politique linguistique, d'élaboration des langues, et
d'autres questions encore. Au sein des sciences du langage, la

(Univ. de Louvain), Carmen Alén Garabato (Univ. de Montepellier III), Bruno
Garnier (Univ. de Corse), Jean-Michel Gea (Univ. de Corse), Luca Greco (Univ.
Sorbonne Nouvelle), Monica Heller (Univ. de Toronto), Anne-Marie Houdebine
(Univ. Paris Descartes), Franck Jablonka (Univ. de Picardie et de Vienne), Attika
Kara (LISODIP-ENS de Bouzaréah), Malika Kebbas (Univ. Saad Dahlab),
Abdelouahed Mabrour (Univ. Chouaîb Doukkali), Zahir Meksem (Univ. de Bejaïa),
Leila Messaoudi (Univ. Ibn Tofail), Claudine Moïse (Univ. de Grenoble), Pascal
Ottavi (Univ. de Corse), Jean-Aimé Pambou (ENS/Univ. de Libreville), Marielle
Rispail (Univ. de St-Etienne), Rada Tirvassen (Mauritius Institute of Education,
IUFM national de Maurice), Véronique Fillol (Univ. de Nouvelle-Calédonie), Bruno
Maurer (Univ. de Montpellier III), Sylvie Wharton (Univ. d’Aix-Marseille),
Marinette Matthey (Univ. de Grenoble).
9 COLONNA Romain (éd.), 2014, Les locuteurs et les langues : pouvoirs,
nonpouvoirs et contre-pouvoirs, Limoges, Lambert-Lucas.

8 Romain Colonna

sociolinguistique est en position d'éclairer cette thématique, dont on ne
saurait trop souligner les enjeux sociaux, et donc la responsabilité que
doivent assumer les chercheurs en travaillant à produire des résultats
10socialement pertinents » .
Dans un tel but et bien que la thématique annoncée brasse de très
nombreux sujets, le présent ouvrage s’articule autour de deux parties
composées chacune de sept chapitres :

La première partie, La parole ou la prise de pouvoir : contexte
universitaire, scolaire et discursif, s’intéresse aux discours et aux
enjeux et rapports de pouvoirs qui y sont liés de manière à la fois
consciente et inconsciente.
Cet axe met en relief les manifestations constantes du pouvoir
langagier et ce dans les interactions et les actes les plus anodins de la
vie discursive quotidienne des individus, la nôtre donc.
Ainsi Rose-Marie Volle dans un texte éclairant se livre à une
analyse des discours universitaires de « résistance » aux réformes
universitaires, notamment celle concernant la Loi relative aux Libertés
et aux Responsabilités des Universités (LRU). L’auteure propose une
analyse de discours « centrée plus spécifiquement sur la question du
mot comme terrain de lutte » et sur les mécanismes de manipulation à
travers le « double langage ». Ce qui intéresse l’auteure, c’est
également « la place du sujet dans le langage » et les moyens de
« redonner au langage sa pleine fonction ».
Toujours dans le cadre universitaire, Gaëlle Planchenault insiste
quant à elle, sur le parler des professeurs à travers l’« articulation »
qu’elle définit comme un possible instrument de pouvoir symbolique,
le tout nourri d’imaginaire linguistique. L’auteure précise que sa
réflexion « ne cherche pas à analyser les pratiques langagières telles
qu’elles ont cours à l’université mais que son but est plutôt de mettre
en lumière les idéologies linguistiques qui s’y rattachent ainsi que les
représentations partagées sur ces manières de parler (en particulier
celles qui prennent place lors du cours magistral […] ».
À travers la contribution de Brigitte Marin, nous opérons une
première incursion dans le domaine scolaire. L’auteure s’intéresse aux

10 Extrait de l’appel à contribution rédigé par le comité d’organisation du congrès.
Disponible sur : http://rfs.socioling.org/historique-des-congres-rfs/ [Adresse en
vigueur en sept. 2014] Introduction. Des paroles, des langues et des pouvoirs… 9

implicites du discours scolaire et au passage à l’explicite. Elle articule
son analyse autour de la « polyphonie du discours » à travers une
situation pédagogique précise : le cours dialogué. Sans ambages,
l’auteure rappelle qu’« en contexte scolaire, [la langue] peut constituer
un instrument de domination symbolique si l’enseignant ne prend
garde à l’usage qu’il en fait dans la transmission des savoirs ».
Toujours selon une approche discursive, Camila Ribeiro analyse le
discours médiatique s’appuyant sur le traitement d’une affaire de
corruption par un journal télévisé brésilien. Elle démontre à quel point
les faits historiques peuvent être « élaborés » et « construits » au nom
d’un « nous », par celui qu’elle appelle le « locuteur médiatique ».
Madhura Joshi analyse quant à elle les discours liés à la pratique
sociale que représente le mariage en Inde, institution très fortement
normée qui inscrit le mariage « dans un continuum de discours
sociaux ». L’auteure propose « de voir comment les discours
normatifs émergent dans les récits de mariage et comment les
processus de subjectivation sont à l’œuvre dans l'énonciation du choix
matrimonial ».
Autre pays, autre contexte : Kayoko Iwauchi s’intéresse quant à
elle à la manipulation du langage par les femmes japonaises. Elle
évoque d’emblée la répartition langagière en la résumant ainsi : « le
langage des hommes est le langage du pouvoir et celui des femmes le
langage du non-pouvoir ». Mais s’arrêter à ce seul extrait ne saurait
rendre compte de toute la richesse et la complexité liées à l’usage des
répertoires langagiers en fonction des sexes et des représentations.
Cette première partie se clôt avec la contribution de Nolwenn
Lorenzi. L’auteure interroge les notions de « menace » et
d’ « insulte » afin de mieux comprendre ce qui se joue d’un point de
vue discursif dans les processus de domination et de prise de pouvoir.
Elle place volontairement son étude au sein de l’enceinte scolaire,
dans la classe précisément, puisque « la relation entre les
interlocuteurs […] est définie par l’institution comme dissymétrique ».
Elle ajoute que « la violence verbale ramène alors à un combat
symbolique et territorial pour la prise de parole où il s’agit de ne pas
perdre la face ».

La seconde partie de l’ouvrage s’intitule Les langues en contexte
scolaire : entre représentations, formations et instrumentalisations.
Les sept chapitres qui la composent traitent tous du domaine scolaire

10 Romain Colonna

en interrogeant sans cesse le paradigme scolaire dans sa dimension
langagière et en faisant apparaître autant que faire se peut les limites et
les perspectives qu’offre la sociolinguistique. Cette partie, tout comme
la première, s’oppose à une forme d’essentialisation du pouvoir des
langues et à l’effet d’évidence qu’il induit.
Ofelia García en s’intéressant aux pratiques langagières et aux
langues minorisées d’élèves, débute son article en rappelant que :
« Education has been one of the main instruments of nation-states in
their struggle to assimilate students linguistically ». Tout au long de sa
contribution, l’auteure tente de déconstruire les « mythes » au sujet de
la langue, du bilinguisme et de l’éducation. Elle articule toute sa
réflexion autour du concept de « Translanguaging » pour terminer
précisément sur le « Power of Translanguaging ».
Selon le même principe de déconstruire les évidences, les discours,
et de faire évoluer les pratiques et les normes, deux contributions
s’intéressent à la « recherche-action-formation ». La première rédigée
par Stéphanie Clerc et Claude Richerme-Manchet s’inscrit dans un
cadre glottopolitique. Les auteures se demandent comment
aujourd’hui, l’École française en est encore « à stigmatiser voire à
interdire des langues (y compris dans les espaces non strictement
pédagogiques comme la cour de récréation), sous prétexte qu’elles
constituent un handicap dans les processus d’appropriation de la
langue de l’école ? [et] à réprouver par un "ce n’est pas français" ou
"cela ne se dit pas" des productions langagières que les élèves
entendent dans leur environnement social ? ». À travers la
rechercheaction-formation, elles tentent de modifier les représentations des
acteurs, ceux-là mêmes qui véhiculent ce type de discours normatifs et
idéologiques qui sont autant d’« obstacles au développement de
pratiques éducatives inclusives de la pluralité sociolinguistique ».
La deuxième contribution insistant sur la formation est celle de
Phyllis Dalley. Pour ce faire, l’auteure mobilise le concept de
« polynomie » utilisé initialement pour l’élaboration et la
normalisation du corse. Elle l’applique quant à elle dans une situation
toute autre : celle de la formation des futurs enseignants francophones
en contexte minoritaire ontarien. Le travail sur les représentations est
encore une fois ici essentiel dans la mesure où « la variation
linguistique du français a toujours été un enjeu dans le système
scolaire francophone de l’Ontario ». À partir de sa pratique
d’enseignement, l’auteure pointe l’enjeu principal d’un tel travail : Introduction. Des paroles, des langues et des pouvoirs… 11

« Ainsi, plus que la valorisation des variétés d’une seule norme, il
s’agit de construire ensemble une francophonie où il y a intertolérance
et légitimation de la variation dans tous les domaines de la vie, y
compris scolaire ».
Pascal Ottavi fait part quant à lui de sa « perplexité » après la
lecture de l’ouvrage de Bruno Maurer publié en 2011 aux éditions des
archives contemporaines, intitulé Enseignement des langues et
construction européenne. P. Ottavi critique la critique pourrait-on dire
et il le fait de manière méticuleuse et ferme en convoquant à la fois la
sociolinguistique, la didactique des langues et les sciences de
l’éducation. Au-delà des convictions et des arguments de chacun, cette
contribution nourrit abondamment le débat scientifique et c’est là son
principal intérêt.
Pour évoquer le contexte colonial et postcolonial de la
NouvelleCalédonie, on retrouve Marie Salaün et Véronique Fillol. Les auteures
évoquent un « paradoxe calédonien » quant à l’élaboration des
politiques éducatives et la gestion des langues à l’école. Elles basent
leur réflexion sur des enquêtes sociolinguistiques, des analyses des
discours et des débats sur l’avenir de l’école en Nouvelle-Calédonie et
sur leur longue expérience de collaboration avec les institutions
locales dans la mise en œuvre d’un enseignement des langues et
culture kanak à l’école primaire. Elles dévoilent le fait que la société
néo-calédonienne est « de facto multilingue et pluriculturelle [....]
mais [qu’elle] a tendance à s’ignorer comme telle, en raison d’une
histoire coloniale et postcoloniale singulière ». Elles évoquent par
conséquent ce qui en résulte : l’« instrumentalisation » et l’« impensé
didactique ».
Avec la contribution de Béatrice Jeannot-Fourcaud, sont interrogés
les imaginaires linguistiques et les représentations qui y sont liées en
contexte scolaire guadeloupéen. L’auteure recueille « les
commentaires évaluatifs des locuteurs afin d’analyser la façon dont ils
perçoivent les langues co-présentes, en particulier la langue minorée,
et d’interroger la question de la vitalité linguistique sous cet angle
[…] ». Elle rappelle que cet aspect est en lien direct avec l’évolution
des pratiques langagières. Ainsi, le maintien ou non de la langue
minorée est en grande partie déterminé par ces « commentaires
évaluatifs ». L’auteure analyse à ce titre le discours épilinguistique
d’élèves scolarisés en primaire et les confronte à une typologie des
normes subjectives développée par Houdebine.

12 Romain Colonna

Le dernier article de cette seconde partie est signé par Elatiana
Razafimandimbimanana. Il ne manque pas d’originalité et ouvre de
réelles perspectives pour la sociolinguistique puisqu’il s’articule
autour de ce que l’auteure nomme une « sociolinguistique visuelle ».
Bien que le cadre et le but de cette étude aient été celui d’un collège et
la définition de la langue par les élèves, l’auteure écrit elle-même que
le projet dont il est question dans cette contribution « n’appart[ient]
pas tout à fait aux typologies usuelles de la recherche en
sociolinguistique […] ». Et pourtant… Comme cela est dit plus loin
dans l’article : « Sauf à admettre que la sociolinguistique s’intéresse
exclusivement à ce que des signes linguistiques peuvent nous dire sur
les "langues" ou à l’étude de la langue sous sa seule forme d’un
système linguistique, d’autres approches méritent d’être
problématisées ».
« Problématiser » encore et encore : c’est ce qui a été demandé en
guise de synthèse et de conclusion de ces travaux à Jean-Michel Eloy,
Alain Di Meglio et Marielle Rispail à travers leurs Regards
transversaux. Je les remercie tout particulièrement pour avoir répondu
avec enthousiasme à cette « proposition » dont je mesure aisément à
quel point elle était contraignante au vu du peu temps imparti pour cet
exercice. Au final, ils proposent un texte cosigné et ô combien
stimulant dont le lecteur saura sans difficulté démêler le commun du
complémentaire. Chacun à sa façon et pour autant de manière
parfaitement harmonieuse, telles les voix d’une polyphonie corse,
nous dit ce qu’il a perçu des avancées des travaux ici présentés et des
avancées qu’il reste à imaginer.

Inutile de préciser que cette répartition des chapitres en deux
parties n’a pas de valeur absolue tant la richesse des articles
transcende aisément ce découpage. Sans pour autant remettre en cause
la présente répartition, on ne saurait ici circonscrire la réflexion à un
seul point ou à un titre général de partie et les problématiques
langagières ne sauraient se limiter à ce seul découpage. Elles sont en
effet inextricables et partout où se manifeste l’activité langagière, se
manifestent conjointement l’activité sociale et les relations de pouvoir.
L’objectif de cet ouvrage est bien à travers l’analyse
sociolinguistique des paroles et des langues, de « déconstruire » les
processus et les contextes sociaux qui favorisent l’émergence de tel ou
tel pouvoir. Mais il ne s’agit jamais de déconstruire pour déconstruire Introduction. Des paroles, des langues et des pouvoirs… 13

et au final de se complaire face au triste spectacle d’une éventuelle
ruine ou faillite sociale. Inlassablement et modestement, on verra, au
contraire, au fil des pages, apparaître tous les éléments de la
construction et du renouvellement social par une sociolinguistique
pragmatique et une sociolinguistique du changement ou, comme le
dirait Phyllis Dalley, pour le changement. Tel est peut-être à travers
les lignes de forces qui se dégagent de cet ouvrage, ce qui s’apparente
de près ou de loin – le « loin » nous suffisant – au pouvoir de la
sociolinguistique. Du moins, nous voudrions le croire.
















PARTIE I

LA PAROLE OU LA PRISE DE POUVOIR :
CONTEXTE UNIVERSITAIRE, SCOLAIRE ET
DISCURSIF


































LE SUJET AUX PRISES AVEC LE LANGAGE :
DISCOURS DE RÉSISTANCE AUX RÉFORMES
1DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR


Nous avions initialement donné à notre propos un titre qui était
peut-être plus explicite : « La lettre ouverte : avec quels mots résister ?
Les enjeux de la nomination dans les discours de ceux qui s’opposent
aux réformes de l’enseignement supérieur ». La réforme LRU (Loi
relative aux Libertés et aux Responsabilités des Universités) a été
mise en place en France à partir de 2007. Suite à l’échec du
mouvement de grève de 2009, elle a placé la grande majorité des
universitaires dans la situation paradoxale d’être à la fois ceux qui se
sont opposés à la réforme et ceux à qui a incombé la mission de la
mettre en œuvre. Cette posture pour le moins contradictoire s’est
2incarnée dans le développement d’un double langage : les
enseignants-chercheurs reprennent dans leur discours les mots de la
réforme, s’y soumettent et veulent y soumettre les autres, tout en
signifiant ne pas y adhérer mais d’être dans l’obligation de le faire du
fait des dispositifs contraignants que sont l’évaluation et les
financements sur projet. Ils ont ainsi accepté d’accomplir des tâches
toujours plus nombreuses et éloignées de leur fonction initiale de
recherche et d’enseignement et ont adopté une façon de travailler où
la course à la publication, à la recherche de financement, au maintien
des diplômes menacés bouscule gravement le sens même de ce qui est
transmis et pensé à l’Université (Gori 2009 & 2013 ; Laval
2011). D’un autre côté, comme un refus opposé au double langage, a
fleuri un genre de discours permettant une parole de contestation
singulière, libérée peut-être : la lettre ouverte. Ce genre de discours est

1 Rose-Marie Volle (Université de Franche-Comté – Laboratoire ELLIADD).
2 Dans 1984, George Orwell (1950) désigne sous les termes de double pensée un
mode de fonctionnement psychique qui permet de soutenir en même temps deux
propositions logiquement incompatibles. L’exercice de la double pensée est
encouragé par la novlangue qui, du fait même de son lexique, associe des idées
contradictoires. La double pensée et la novlangue assurent une assise à une
organisation politique totalitaire en annihilant toute possibilité d’esprit critique.
Dans La double pensée, J-C Michéa (2008) reprend ce concept pour analyser les
discours socialistes actuels dans leur ralliement au dogme libéral.
18 Rose-Marie Volle

pour nous l’occasion d’interroger encore le langage comme le lieu
paradoxal de notre assujettissement mais aussi de notre liberté.
Il va donc être ici question d’une analyse de discours centrée plus
spécifiquement sur la question du mot comme terrain de lutte. Le
corpus soumis à l’analyse est constitué de quatorze lettres ouvertes
rédigées entre 2008 et 2012 par des universitaires en réaction à la
3
réforme LRU . Toutes ces lettres se confrontent aux mots mis en
circulation par les discours institutionnels qui portent la réforme et qui
trouvent leur origine dans les textes du processus de Bologne. Celui-ci
en effet oriente depuis 1999 les réformes des systèmes
d’enseignement supérieurs européens. Ces mots venus du Processus
de Bologne nourrissent le double langage que nous évoquions
précédemment. Quel traitement les discours des lettres ouvertes leur
réservent-ils ?
Pour répondre à cette question, nous prendrons d’abord quelques
repères dans une conception du langage comme ordre symbolique qui
fonde le sujet. Par la suite, nous envisagerons la façon dont le langage
des réformes, dans sa parenté avec les langages totalitaires, s’attaque
au fonctionnement même du langage et menace ainsi la place du sujet
dans le langage. Enfin nous verrons comment les discours des lettres
ouvertes permettent justement de redonner au langage sa pleine
fonction.

1. L’inscription du sujet dans le langage

Pour penser la relation entre langage et pouvoir, entre les discours
institutionnels qui portent la réforme et ceux des
enseignantschercheurs dans les lettres ouvertes, il nous faut avant tout penser la
question de l’inscription du sujet dans le langage. Nous nous
appuyons pour ce faire sur une conception du sujet comme sujet
divisé, effet de langage tel que repéré par la psychanalyse et plus
précisément par Lacan dans sa relecture de Freud à partir de
4Saussure . Cet ancrage théorique suppose de rejeter clairement une
conception du sujet comme source individuelle et intentionnelle d’un
sens qu’il produit en tant qu’utilisateur d’une langue « instrument de

3 Présentation du corpus en annexe.
4 Nous nous appuyons plus spécifiquement sur les Ecrits de Lacan (1966) ainsi que
sur l’ouvrage de Joël Dor, Introduction à la lecture de Lacan (Dor 2002). Le sujet aux prises avec le langage : discours de résistance… 19

communication » pour embrasser la conception d’un sujet fondé par
l’ordre même du langage qui fait de lui un sujet séparé de lui-même et
5de son sens . Nous voulons ici prendre sommairement quelques
repères dans une conception du langage en tant qu’ordre symbolique
qui fonde le sujet. Cet ordre du langage peut se saisir à partir de la
langue, en tant que système de différences, foncièrement non
coïncidant aux choses et ouvrant un manque au cœur de la
nomination, et qui n’est signifiant que d’être polysémique.
En effet, le sujet est pris dans le langage qui le fait advenir dans sa
structure de division. Il est marqué d’une perte, d’un manque du fait
même de la nature du langage qui se constitue d’un écart entre le mot
et la chose. Cet écart est double. D’une part, le mot n’est pas la chose :
le langage fait advenir le sujet en le séparant du monde, il le prive dès
lors d’un rapport direct, immédiat et fusionnel au monde. D’autre
6part, la langue, en tant que système de différence et d’opposition , ne
peut dire tout le réel : elle est fondamentalement trouée. Le langage ne
permet pas au sujet de saisir le monde dans sa complétude : il dessine
ainsi un impossible à dire qui prive le sujet de toute coïncidence au
monde, à lui-même et à son propre dire. Or c’est cet impossible à dire
qui fonde le sujet et le fait parler.
Du caractère troué du langage découle le lien fondamentalement
polysémique et équivoque entre signifiant et signifié, entre signifiant
7et effets de sens pour prendre quelques distances d’avec Saussure . En
effet, le langage n’est pas un code qui ferait un lien univoque entre un
mot et une chose recouvrant alors l’ensemble du réel et excluant toute
subjectivité. C’est dans le flottement du sens propre au langage, dans
le caractère jamais totalement déterminé du lien entre signifiant et
effets de sens que le sujet trouve sa place dans le langage.

5 La présentation qui suit sur l’inscription du sujet dans la langage s’appuie aussi sur
les travaux de Jacqueline Authier-Revuz . Dans Ces mots qui ne vont pas de soi,
Authier-Revuz expose la ligne de partage radicale qui au sein des Sciences du
langage (linguistique de l’énonciation, analyse du discours) définit deux
perspectives : l’une s’attachant à une conception de la langue comme instrument de
communication avec le sujet comme origine et l’autre s’appuyant sur une conception
de la langue comme ordre propre et le sujet comme effet (Authier-Revuz 1995).
6 Cf. le concept de valeur dans le Cours de linguistique générale (Saussure 1916).
7 Nous adoptons le terme « effet de sens », en lieu et place de « signifié », afin de
signifier que le sens n’est pas seulement un fait de langue.

20 Rose-Marie Volle

Toutefois, Saussure l’énonce lui-même, l’arbitraire du signe ne
peut en aucun cas être entendu comme la possibilité pour le sujet de
déterminer à sa guise et selon son bon vouloir ce lien entre signifiant
et effets de sens : le langage est toujours un héritage. Il est d’une part
un héritage en tant que système linguistique, nous venons de le voir.
Saussure rappelle que nous n’inventons jamais la langue. C’est un
ensemble de contraintes, de conventions qui force le sujet dans une
8certaine façon de dire le monde, c’est le jeu de la « carte forcée ». Le
langage est d’autre part un héritage discursif. C’est un héritage de
parole à la façon du dialogisme bakhtinien : un sujet ne rencontre
jamais un mot neutre mais un mot peuplé par d’autres voix qui
déterminent son sens de manières diverses (Bakhtine 1979).
Le sujet est ainsi pris dans un ordre de la langue et dans un ordre de
discours, et c’est seulement dans cette limite-là qu’il peut avoir aussi
une relation créative au langage. En effet, toute parole est une mise en
œuvre singulière du langage qui travaille le lien entre signifiant et
effet de sens. L’écart entre le mot et la chose définit l’espace d’un
jeu/je : jeu sur le choix d’un signifiant plutôt qu’un autre, choix d’un
effet de sens possibles pour le même signifiant, jeu sur la relation des
signifiants entre eux. C’est déjà ce que Bakthine avait repéré en
affirmant que le sujet infléchit toujours le sens d’un mot en discours.
Toute parole est une prise de position par rapport à la mémoire des
mots (Bakhtine 1979). C’est aussi d’une autre façon ce que permet de
penser le travail d’Authier-Revuz à partir de son repérage des boucles
réflexives et des non-coïncidences du dire : ces faits de langage
révèlent la place du sujet dans le langage, dans sa non-adhésion au
mot au moyen duquel il tente de dire le monde (Authier-Revuz 1995).
Les figures de discours telle que la métaphore ou encore le jeu mots
sont aussi des mises en œuvre singulière dans la parole du sujet du
rapport signifiant/effet de sens (Prieur 2012).
Si le langage fonde le sujet, il ne peut le faire que depuis l’écart
qu’il creuse entre le mot et la chose. Ainsi le sujet ne trouve sa place
dans le langage qu’à partir du flottement entre signifiant et effet de
sens, flottement limité par l’insertion du mot dans le système de
différence de la langue et dans un héritage discursif. Or tout pouvoir

8 Cf. Saussure, Cours de Linguistique générale et plus particulièrement le chapitre
« Immutabilité et mutabilité du signe » (Saussure 1916). Le sujet aux prises avec le langage : discours de résistance… 21

va tenter de venir réduire cet écart, en limiter la portée voir à
l’anéantir dans le cas des langages totalitaires.

2. Le langage des réformes : une visée totalitaire ?

Comment caractériser le langage des réformes de l’enseignement
supérieur issu du processus de Bologne ? Qu’est-ce qui nous autorise
à faire le lien avec les langages totalitaires ?
Une première interrogation porte sur la façon dont nous devons
nommer le langage des réformes : peut-on parler d’une langue
managériale et d’Idéologie managériale (Rastier 2013) ? De langue de
la gestion et de logique gestionnaire ? Ou encore de langue
néolibérale (Bihr 2007) ? Quel que soit le nom choisi, le lien avec le
néolibéralisme nous parait incontestable : il s’agit bien d’un langage
travaillé, formé par/pour l’idéologie néolibérale comme en témoigne
la métaphore économique qu’il ne manque pas de filer. Comme le
laisse envisager l’expression « économie de la connaissance », le
langage des réformes va appréhender le savoir et l’enseignement en
général à travers une métaphore économique : « université
productive », « production scientifique », « produisant » vs « non
produisant » euphémisé en « publiant » vs « non publiant », « coût »,
« valeur », « concurrence » / « compétition »… Ici le lien avec le
néolibéralisme est évident : la métaphore économique servant à
appréhender l’ensemble du réel au-delà du monde de l’entreprise est à
l’image du dessein néolibéral qui tend à imposer les règles du marché
à toutes les sphères de la vie (Foucault 2004 ; Dufour 2007 & 2011).
De plus, dans le dogme libéral, les règles du marché sont censées
être une axiologie neutre, rationnelle qui évacue toute référence
idéologique où se nichent la tentation totalitaire et les guerres de
religion (Michéa 2008). Or viser une axiologie neutre, telle que le fait
le libéralisme, n’est pas sans incidence sur le langage qui procède
comme système dont la valeur des mots se fonde sur un rapport de
différence. Dans l’arasement que l’idéologie fait subir à la langue en
tant que système de différence, il nous faut envisager le fait que le
néolibéralisme a une incidence sur le langage similaire à celle des
régimes totalitaires.
C’est à partir des travaux du philosophe Jacques Dewitte, Le
pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit. Essai sur la résistance au
langage totalitaire (Dewitte 2007), que nous tenterons de soutenir

22 Rose-Marie Volle

cette dernière proposition. De ses lectures d’Orwell, de Sternberger et
de Klemperer pour le nazisme, de Wat pour le communisme, Dewitte
repère le fonctionnement d’un langage totalitaire dans sa façon de
chercher à déterminer la relation entre le mot et la chose afin
d’annuler la place du sujet dans le langage. Il décrit deux formes de
langages totalitaires.
Une première forme impose une correspondance univoque entre un
signifiant et un effet de sens avec pour objectif d’évincer toute
polysémie. C’est un langage fait de cliché, de métaphore figée, de
tournure toute faite. C’est un langage aussi qui vise à éliminer les
« trous » de la langue, d’imposer ainsi pour chaque chose un mot et
couvrir ainsi l’ensemble du réel. Ce qui est à l’œuvre dans le discours
des réformes ne relève pas de cette première forme de langage
totalitaire.
Une autre forme de langage totalitaire répond au projet de coupure
de tout lien entre les mots et la réalité. Ce langage se fonde sur un
principe d’arbitraire radical : le lien entre signifié et signifiant n’est
plus soumis aux limites qu’imposent la langue en tant que système de
différence et le langage en tant qu’héritage discursif. Le réseau
d’opposition et de valeur qui caractérise la langue est désarticulé et la
relation au monde s’en trouve dissolue. Dans la langue communiste
que décrit Wat, l’asservissement s’appelle la liberté, l’arbitraire la
justice, la faim le bien du peuple, etc… Dans la LTI de Klemperer, le
mot fanatique devient positif en dépit de l’usage qui en avait été fait
jusqu’alors (Klemperer 1975). L’arbitraire radical de cette deuxième
forme de langage totalitaire implique que le sujet soit dépossédé de
9son langage : il y a un maître absolu qui décide pour lui ailleurs . Le
sujet fait l’expérience d’un non-sens plutôt que celle d’un verrouillage
du sens comme dans la première forme de langage totalitaire.
Les mots du processus de Bologne relèvent de cet arbitraire radical
dans la mesure où ils ne sont jamais définis dans les textes et ainsi
jamais situés dans des relations d’opposition avec d’autres signifiants,
avec d’autres discours. Les mots « économie de la connaissance », et
« autonomie » devraient pourtant se situer dans un héritage discursif
politique, philosophique, etc… D’autre part, les mots peuvent

9 Le parallèle avec la « main invisible » de l’idéologie néolibérale serait à creuser.
C’est aussi ce qu’évoque le titre le « Divin marché » de R.D. Dufour qui décrit une
idéologie qui place le marché en maître absolu (Dufour 2007). Le sujet aux prises avec le langage : discours de résistance… 23

changer arbitrairement de sens comme en témoigne le mot
« lisibilité » : on parle de lisibilité des diplômes, de lisibilité des
formations, de lisibilité des laboratoires. Au signifiant même de
« lisibilité » peut se substituer une autre signifiant celui de
« visibilité » sans que cela ne semble induire d’incidence sur ses effets
de sens. Le rapport au réel s’en trouve perverti. En effet, les mots de la
réforme semblent procéder de cette destruction des oppositions de
valeur sur laquelle repose la langue : les termes « liberté »,
« responsabilité » présents dans le nom même de la réforme ainsi que
le mot « autonomie » ne semblent pas avoir de lien avec une réalité
vécue par les universitaires comme étant bien éloignée de toute forme
de choix, effets de sens pourtant contenu dans les trois termes clefs de
la réforme.
L’arbitraire radical ainsi repéré menace la langue dans son
fonctionnement de système de différence. De ce fait, le langage des
réformes semble désarticuler la relation du signifiant aux effets de
sens et la relation d’opposition des signifiants entre eux au point que
les différents mots issu du processus de Bologne, « économie de la
connaissance », « excellence » (et tous les suffixe en –ex : labex,
idex…), « autonomie », « lisibilité » / « visibilité », « qualité » /
« évaluation » / « classement », fonctionnent comme des mots d’ordre
et plus vraiment comme des signifiants. Ces mots d’ordre
s’apparentent peut-être aux signaux dont parle Rastier à propos des
« mots clefs » de la langue managériale (Rastier 2013) ? Ou encore ne
pourrait-on pas les comparer à des noms de marque qui fonctionne
comme des signes de reconnaissance, d’allégeance ?
Quoiqu’il en soit, le mot fonctionne ici comme une « coquille
vide », dont les signifiants sont désarrimés à tout système linguistique
de différence et à tout héritage discursif. Mais alors comment résister
face à cette mise en circulation de mots d’ordre ? Comment résister
face à cette désarticulation du sens, cette destruction du langage ?

3. Avec quels mots résister ?

La plupart des discours des lettres ouvertes ont recours aux
guillemets pour signaler les mots venus du Processus de Bologne. Mis
à part les premières formes d’occurrences que nous allons étudiées, la
résistance passe sur le plan langagier par une lutte contre l’arbitraire
radical des mots de la réforme : la parole des auteurs des lettres

24 Rose-Marie Volle

ouvertes cherche d’une part à réinscrire les mots dans un système
linguistique d’opposition et de différence et d’autre part à redonner
aux mots une mémoire discursive.

3.1. Le leurre du double langage : reprendre à son compte les mots
de la réforme pour manifester un mécontentement

Dans les lettres 2 et 5 du corpus se dessine une stratégie
argumentative proche du double langage. Les auteurs des lettres
reprennent à leur compte les mots de la réforme pour défendre leur
cause. La lettre 2 écrite par un enseignant-chercheur et contresignée
par 35 autres, adressée au Ministre de l’enseignement supérieur,
Laurent Wauqiez en 2011, remet en cause les critères d’évaluation de
10l’AERES :

Si comme nous, vous souhaitez que l'université française soit encore
plus dynamique et productive, nous vous demandons de bien vouloir
reconsidérer les critères d'évaluation afin qu'apparaisse la valeur réelle de
la production scientifique des chercheurs, des équipes et des universités
11françaises...

Le discours file ici la métaphore économique à l’image des textes
du processus de Bologne.
La lettre 5 a été écrite par 18 directeurs de Laboratoire de l’école
polytechnique et est adressée au Président de la République d’alors,
Nicolas Sarkozy :

Cette inconstance politique met en danger « la prévisibilité et la
lisibilité » de l’action des laboratoires appelées de ses vœux par le
Gouvernement.

La stratégie argumentative repose ici sur la reprise des mots de
celui contre qui on lutte. Elle repose comme dans le double langage
sur l’illusion d’un sujet maître de son langage qui pourrait feindre
d’adhérer au discours combattu tout en n’y adhérant pas. Or c’est
ignorer la dépendance du sujet à l’égard des mots : on ne peut user des

10 Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur.
11 C'est l'auteure qui souligne.

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