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Des Rives du sexe

De
260 pages
"Des Rives du sexe" s'emploie dans le traitement des fausses évidences, chasse quelques "a priori", piste les préjugés, révèle des croyances, pointe deux ou trois illusions, discute des représentations, démasque le sens caché de nos pratiques sexuelles, les nôtres et celle du voisin et de la cousine. "Des Rives du sexe" cherche tout autant à produire des liens et à manifester les manières dont le sexe s'inscrit dans les pratiques humaines.
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Des rives du sexe
Regard sur l'évolution des pratiques sexuelles

Collection ETHNOGRAPHIQUES

Ethnographiques veut entraîner l' œil du lecteur aux couleurs de la vie, celle des quartiers et des villes, des continents et des îles, des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des blancs et des noirs. Saisir le monde et le restituer en photographies instantanées, de façon sensible et chaude, proche et humaine, tout en préservant la qualité des références, des méthodes de traitement de l'information et des techniques d'approche est notre signe et notre ambition. Pascal LE REST Directeur de collection

COLLECTION ETHNOGRAPHIQUES Pascal LE REST

DES RIVES DU SEXE
Regard sur J'évolution des pratiques sexuelles

L'Harmattan 5-7,rue de 1'Éco1e:.Po1ytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie
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L'Harmattan Italia VJa_B~y~,~L__ 10214 Torino ITALIE

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1026 Budapest HONGRIE

Du même auteur

La voie du karaté, une technique éducative, Chartres, Imprimerie Durand, 1997. Le karaté de maître Kamohara, Septentrion, 1998. Lille, Presses Universitaires du

Sur une voie de l'intégration des limites, Chartres, Comité Départemental de Karaté d'Eure-et-Loir, 1999. Le Karaté, sport de combat ou art martial, Départemental de Karaté d'Eure-et-Loir, 1999. Chartres, Comité

Les jeunes, les drogues et leurs représentations, Paris, L'Harmattan, 2000. Le karatéka et sa tribu, mythes et réalités, Paris, L'Harmattan, 2001. Prévenir la violence, Paris, L'Harmattan, 2001. Drogues et société, Paris, L'Harmattan, 2001. La Prévention Spécialisée, outils, méthodes, pratiques de terrain, Paris, L'Harmattan, Collection Educateurs et Préventions, 2001. Paroles d'éducateurs de Prévention Spécialisée, les éducs de rue au quotidien (sous la direction de Pascal LE REST), Paris, L'Harmattan, Collection Educateurs et Préventions, 2002. L'attraction des drogues, Paris, L'Harmattan, Collection Educateurs et Préventions,2002.
Le visible et l'invisible du karaté, ethnographie Paris, L'Harmattan, 2002. d'une pratique corporelle,

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4551-2

A Cathy,

« Sur le sexe, les discours - des discours spécifiques, différents à la fois par leur forme et leur objet - n'ont pas cessé de proliférer: une fermentation discursive qui s'est accélérée depuis le lSème siècle. Je ne pense pas tellement ici à la multiplication probable des discours illicites, des discours d'infraction qui, crûment, nomment le sexe par insulte ou dérision des nouvelles pudeurs; le resserrement des règles de convenance a amené vraisemblablement, comme contre-effet, une valorisation et une intensification de la parole indécente. Mais l'essentiel, c'est la multiplication des discours sur le sexe, dans le champ d'exercice du pouvoir lui-même: incitation institutionnelle à en parler, et à en parler de plus en plus; obstination des instances du pouvoir à en entendre parler et à le faire parler lui-même sur le mode de l'articulation explicite et du détail indéfiniment cumulé. » FOUCAUL T Michel Histoire de la sexualité 1, La volonté de savoir, Gallimard, Paris, 1976.

Sommaire

Préliminaire Première partie Des sexes dans l'histoire à une histoire des sexes

page 13 page 31

(Pratiques sexuelles et normalité, p. 33; les chiffres et leurs interprétations, p. 41 ; anormalité et pratiques sexuelles, p. 46 ; perversions sexuelles et représentations, p. 56; les nœuds de I'Histoire, p. 61 ; histoire et mutations, p. 68). Deuxième partie page 81

Une transformation sociétale majeure au 20èmesiècle: la place du sexe dans les échanges humains (Libération sexuelle, p. 83 ; contraception, p. 90 ; mutation des comportements, p. 95 ; valeur marchande, p. 99 ; économie de marché, p. 103 ; le sexe qui fait vendre, p. 109; pornographie, p. 113 ; performances, p. 117 ; loisir, p. 119). Troisième partie page 125

Dans la modification des comportements sociétaux de la fin du 20èmesiècle, quelques figures des transfonnations des pratiques sexuelles dans les pratiques humaines et des pratiques humaines dans les pratiques sexuelles

(L'intimité depuis cinquante ans, p. 127; des nouveaux comportements, p. 130 ; sex-shops, p. 138 ; frustration, p. 142 ; exploitation, p. 147 ; liés ou déliés, p. 150). Quatrième partie page 163

Dans l'envers des pratiques, quelques maux pour quelques biens (Maladie, p. 165 ; éducation, p. 171; modèles, p. 176; cadre légal, p. 181; ethnologue, p. 188; souffrances, p. 191; consommation, p. 194). Cinquième partie page 199

Au cœur des pratiques sexuelles et des comportements, incontournable et fluctuante, une question de moralité (Morale, p. 201 ; masturbation honnie, p. 204 ; cinéma, p. 210 ; désir, p. 216 ; attirance physique, p. 219 ; procréation, p. 221 ; mariage, p. 224 ; fidélité, p. 226 ; jalousie, p. 228). Sixième partie page 233

De toutes les rives du sexe, un besoin d'aimer et d'être aimé, manifesté sous des formes multiples et mouvantes (Amour, p. 235 ; domination, p. 241 ; adaptation, p. 243 ; déclarations, p. 247 ; religion, p. 249 ; évolution de la famille, p. 250 ; lien social, p. 252). Bibliographie page 257

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Préliminaire Le lecteur n'est pas contraint de s'infliger la lecture de bouche que je lui propose pour entrer dans le vif du sujet. Il pourra entreprendre ou reprendre ce détour par l'exotique après avoir fini le livre. Qu'il s'autorise quelque liberté!

En 1984, jeune étudiant en ethnologie, à l'université de Jussieu, je travaillais avec mon professeur, Jean-Luc ChambardI, sur des chants indiens. Il s'agissait de chants khyal qu'il avait enregistrés chez Dhaniya, la laquière, dans le village de Sirsôd qu'il connaissait très bien, pour y avoir réalisé un travail de terrain prolongé. Les enregistrements, à partir desquels nous construisions notre réflexion, avaient été réalisés par Jean-Luc Chambard vingt ans plus tôt, le 17 septembre 1964. Illes avait traduits en français puis présentés sous une forme qu'il jugeait la plus proche de l'esprit de ses producteurs.
1 Jean-Luc Chambard était, en 1984, professeur de civilisation de l'Inde contemporaine à l'Ecole Nationale des Langues Orientales Vivantes, à Paris, et chargé de cours d'ethnologie à l'Université Paris 7. Il a notamment écrit Les castes dans l'Inde moderne, leur place dans la vie politique et économique, en septembre 1967, numéro spécial de la Société d'études économiques et sociales, de Lausanne, en collaboration avec l'Institut universitaire de hautes études internationales, de Genève, ainsi que La société indienne est-elle une «société bloquée»? Essai sur la mobilité sociale en Inde, n° 1974/4 de la publication France-Asie.

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Parmi ces chants, il y en avait un qui m'avait alors beaucoup impressionné et qui fut à l'origine d'un travail sur les pratiques sexuelles en France, sur les représentations des pratiques et sur les conditions d'une production de discours. Je crois utile de préciser que l'interprétation que je proposais alors de ce chant, et que je reproduis ci-dessous, n'implique que moi. Cette interprétation est le reflet de ce qu'un Français de 22 ans pensait percevoir d'un chant indien ainsi que le travail de comparaison et de confrontation des cultures, exercice dont on sait les limites. Il m'aura fallu presque vingt ans pour tenniner ce travail et le donner à lire. Mais, avant de parler d'ici, de notre territoire national, partons en Inde, à Sirsôd, pour entendre ce chant qui enchantait tant Jean-Luc Chambard, il y a quarante ans. Ram et Laksman les deux frères frères, devenus renonçants s'en vont, mon amour Eh ! Ram et Laksman les deux frères frères, devenus renonçants s'en vont, mon amour Lorsque mes renonçants sont arrivés aux jOardins,la Jardinière toute affolée ne sut que faire pour les accueillir, pour les retenir, mon amour Arrêtez-vous un peu, ô renonçants mes frères Ne partez qu'après que je vous ai enfilé un collier de fleurs, mon amour Votre collier de fleurs, mettez-le à votre propre cou, ma fille Nos principes de renonçants en seraient diminués, mon amour Ram et Laksman les deux frères ascètes, devenus renonçants s'en vont, mon amour Lorsque mes renonçants sont arrivés au puits, la Porteuse d'eau toute affolée ne sut que faire pour les retenir, mon amour Lorsque ces deux frères sont arrivés au puits, la Porteuse d'eau toute affolée ne sut que faire pour les retenir, mon amour Arrêtez-vous un peu, ô renonçants mes frères

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Ne partez qu'après que J"evous ai rempli une J"arred'eau, mon amour Arrêtez-vous un peu, ô ascètes mes frères Ne partez qu'après que J"e vous ai tiré une J"arre d'eau, mon amour TaJ"arretirée, je ne la boirai pas, ma fille Nos principes de renonçants en seraient diminués, mon amour Tajarre remplie, J"ene la boirai pas, ma fille Nos principes de renonçants en seraient diminués, mon amour
Madame Dhaniya dit"""

Dhaniya est en train de dire au Sahab
TaJ"arreremplie, J"ene la boirai pas, mafille Nos principes de renonçants en seraient diminués, mon amour Ram et Laksman les deux frères ascètes, devenus renonçants s'en vont, mon amour Lorsque tout en marchant les renonçants sont arrivés aux étangs, la Blanchisseuse toute affolée ne sut que faire pour les retenir Tante Candaniya est en train de dire".. Tout en marchant, les renonçants sont arrivés aux étangs La Blanchisseuse toute affolée ne sut que faire pour les retenir Tout en marchant, les renonçants sont arrivés aux étangs La Blanchisseuse en resta"". Hélas! Chaua2, la Blanchisseuse toute affolée ne sut que faire pour les retenir Arrêtez-vous un peu, arrêtez-vous un peu Ne partez qu'après que je vous ai lavé vos vêtements, mon amour Les vêtements lavés par toi, nous ne les porterons pas, ma fille Nos principes de renonçants en seraient diminués, mon amour Ram et Laksman les deux frères frères, devenus renonçants s'en vont, mon amour
2 Nom du blanchisseur du village, c'est-à-dire d'un homme.
"""

Tante Paro dit"""

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Tout en marchant, les renonçants sont arrivés à la grand 'route La femme de l'ingénieur des travaux publics, Babu3, toute affolée ne sut que faire pour les retenir Arrêtez-vous un peu, ô renonçants mes frères Ne partez qu'après avoir fait un tour en aut04, mon amour Dhaniya est en train de dire... Arrêtez-vous un peu, ô renonçants mes frères Ne partez qu'après avoir fait un tour en voiture à cheval5, mon amour Maya dit... L'auto conduite par tOl.6, ous ne nous y assiérons pas, ma fille n Nos principes de renonçants en seraient diminués Ram et Laksman les deux frères frères, devenus renonçants s'en vont, mon amour Tout en marchant, les renonçants sont arrivés au palais La Reine, toute affolée ne sut que faire pour les retenir, mon amour Arrêtez-vous un peu, ô ascètes mes frères Ne partez qu'après que je vous ai fait cuire un repas7, mon amour Tante Candaniya dit... Arrêtez-vous un peu, ô ascètes mes frères Ne partez qu'après que je vous ai fait manger de ma cuisine, mon amour La cuisine faite par toiB,nous n'en mangeons pas, mafille
3 Etranger et fonctionnaire. 4 Mais le terme indien pourrait avoir aussi, selon Jean-Luc Chambard, le sens de rouleau compresseur. S Mais l'expression pourrait avoir aussi, toujours selon Jean-Luc Chambard, le sens de.faire un tour en étant venu entre mes cuisses. Chambard proposait même d'écrire, en traduction libre: que je sois phaéton et que tu sois cheval entre mes cuisses. 6 Jean-Luc Chambard proposait également: ton auto où I 'onfait des tours. 7 Jean-Luc Chambard proposait également: que je vous ai préparé de ma cuisine.

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On dit au Sahab La cuisine faite par toi... On dit au samdhi9 invité La cuisine faite par toi, nous n'en mangeons pas, ma fille Nos principes de renonçants en seraient diminués, mon amour. Pourquoi ce chant a-t-il déclenché en moi le désir de travailler sur les pratiques sexuelles des Français? Pour le comprendre, il faut encore se replonger en 1984 et entendre ce qu'alors, le chant m'inspirait: Le chant se subdivise en cinq parties: Les renonçants rencontrent la jardinière; Les renonçants rencontrent la porteuse d'eau; Les renonçants rencontrent la blanchisseuse; Les renonçants rencontrent la femme de l'ingénieur des travaux publics; Les renonçants rencontrent la reine. Chaque partie recrée la même atmosphère, le même climat que la précédente. Les situations modifient à peine les rapports de force, les jeux du désir et les ressentis. La sonorité, le rythme musical, la forme syntaxique employée, les situations vécues, les réactions adaptées se comprennent comme l'objet de réitérations constantes durant tout le chant et lient, de cette manière, les différentes parties du texte dans une uniformité apparente qui dissimule, en fait, l'identité propre à chacune. Toujours, Ram et Laksman pénètrent dans un espace-temps où il leur est proposé quelque chose qu'ils refusent et puis s'en vont. Le chant, dans sa globalité, peut se résumer dans un

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Mais l'expression pourrait avoir aussi, toujours selon Jean-Luc Chambard,

le sens de : ta cuisine au goût aigre, nous n'en mangeons pas. 9 Père du marié.

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tableau où il est question de renonçants qui s'en viennent et s'en vont après le refus d'une offre. Par un fait étrange, Ram et Laksman ne rencontrent que des femmes au cours de leur voyage. L'homme est l'élément absent dans le chant sauf de façon suggérée et extérieure à l'action, comme par exemple Chaua ou le samdhi. Or, Ram et Laksman sont des renonçants. Par conséquent la femme n'est plus pour eux ni objet de prestige ni d'attraction, encore moins la source d'un quelconque désir sexuel. Le chant insiste d'ailleurs sur ce point du désintérêt sexuel des renonçants pour les femmes. Sur leur chemin, au contraire, les femmes s'évertuent à retenir les renonçants et à animer chez eux le désir sexuel. Un détail doit être relevé: l'ordre d'apparition des femmes. Si la tentation est chaque fois renouvelée, l'on passe de la jardinière à la porteuse d'eau, puis à la blanchisseuse avant de rencontrer la femme de l'ingénieur, l'étrangère au statut social supérieur, au capital symbolique indéniable, représentante du passé colonial et par conséquent du joug, et enfin la reine, symbole du pouvoir politique. Dans cet ordre, la hiérarchie est respectée. Il se dessine, à travers le chant, une trame qui unifie la tentation sexuelle que les femmes produisent, malgré leurs différences de statut social. Quoi qu'il en soit, les renonçants ne se laissent ni corrompre ni soudoyer. L'étude du chant, ligne par ligne, pennet de corroborer ces propos. Le début du chant laisse penser que Ram et Laksman sont de nouveaux renonçants. C'est parce qu'ils sont devenus renonçants, qu'ils s'en vont du village. Les deux premiers vers introduisent la notion d'un voyage, véritable fil conducteur du chant, qui transporte les renonçants d'un espace-temps à l'autre. Comme pour manifester de l'affection, de la tendresse ou pour créer de l'intimité avec le ou les auditeurs, le narrateur tennine les deux premiers vers par mon amour. Mais, si l'on peut raisonnablement penser que le mon amour est destiné aux

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auditeurs du chant, il demeure que l'association des termes renonçants et mon amour est paradoxale. Le paradoxe génère humour et ironie. En effet, si le mon amour évoque l'idée de couple et de sexualité, le terme renonçants suggère celle d'abstinence et de rejet de toute sexualité. L'opposition forte des contenus des deux termes contribue à produire une atmosphère plus paillarde que sérieuse. Ce sentiment est d'autant plus renforcé que les deux vers traversent le chant, accompagnent le périple des deux renonçants. La structure syntaxique du chant favorise les bonds spatio-temporels, permettant par exemple aux renonçants d'arriver dans les jardins. Le narrateur chante: mes renonçants. L'emploi du pronom précise sa familiarité avec les renonçants et introduit par conséquent une dimension nouvelle dans les liens des uns et des autres. Cela contribue à l'illusion d'une proximité. Le pronom possessif mes renforce en outre le désir d'appropriation des objets, dont la jardinière elle-même n'est pas exempte de désir. Les renonçants la troublent puisqu'elle est toute affolée mais ce trouble révèle une aspiration profonde car elle ne sut que faire pour les accueillir, pour les retenir. Le trouble est malgré tout en lien avec le fait que les renonçants pénètrent la propriété de la jardinière et se trouvent en quelque sorte appropriés en foulant les jardins de cette femme. Les renonçants troublent la jardinière par leur pénétration, dans sa propriété, mais à l'émoi de celle-ci succèdent le désir et la volonté de les y retenir. Le chant nous invite à identifier la jardinière et la femme, les jardins et le sexe de la femme. Les jardins, symbole de la terre nourricière, fécondée et fécondante, sont pénétrés par les renonçants. A leur maladresse s' ajoute l'aspiration de la jardinière à les retenir qui doit s'entendre dans la dimension sexuelle, comme la leur doit s'entendre dans la dimension symbolique.

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Le mon amour renforce encore, ici comme dans la suite du chant, de façon sous-jacente, les connotations sexuelles implicites mais à l'état latent dans les vers. La volonté de retenir en elles, sur ses terres accueillantes, les renonçants, fait dire à la jardinière arrêtez-vous un peu. Les renonçants sont apparentés à mes frères. Mes, comme précédemment, connote l'appropriation espérée des renonçants, sur le plan de la langue, en même temps qu'il permet le rapprochement affectif qu'engendre la familiarité qu'il sous-tend. Familiarité d'autant plus probante que les renonçants deviennent des frères pour la jardinière, ses frères. Les rapports ne peuvent plus qu'être fraternels, c'est-à-dire très étroits et très profonds. Cela se révèle quand elle leur propose: Ne partez qu'après que JOe vous ai enfilé un collier de fleurs, mon amour. L'emploi du mode impératif pour le verbe partir indique la volonté de la jardinière que la forme négative appuie. La formulation de la phrase ne laisse place à aucune autre alternative que celle d'enfiler le collier de fleurs. Elle semble dire de façon catégorique: ne partez qu'après mon désir exaucé. LeJoeest employé de manière virile, s'érige dans une dimension phallique, éjaculant le désir du moi. Ne partez qu'après que JOe vous ai enfilé un collier de fleurs relègue les renonçants dans un rôle passif Le vers pourrait s'écrire: la jardinière désire que les renonçants ne partent qu'après qu'ils se soient faits enfilés par un collier de fleurs. Ici, la forme passive indique quel statut les renonçants occupent dans le rapport de force. Ils sont soumis à la volonté de puissance de la jardinière. La symbolisation des termes nous suggère de plus une métaphore de la copulation. La fleur est, en Occident, l'une des métaphores du sexe de la femme. La jeune fille déflorée est celle qui a perdu sa virginité et une jeune fille en fleurs est une adolescente en âge de connaître l'amour. Ainsi, le collier de fleurs pourrait incarner le sexe de la jardinière qu'enfilerait la virilité des renonçants. Mais, en l'occurrence, c'est la jardinière qui veut enfiler le

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collier aux renonçants. Aussi, la virilité des renonçants symbolisée par le cou, métaphore du pénis, n'est pas associable au phallus. Ce n'est pas un hasard si la virilité des renonçants est suggérée et non dite. C'est que la dépossession du rôle phallique des renonçants est évidente. La jardinière investit en revanche ce rôle. La métaphore de l'acte sexuel est d'autant plus drôle dans ce contexte que le mode déclaratif de la jardinière est viril. Le mon amour en fin de vers ajoute à l'ensemble une pointe d'ambivalence: qui produit cela? Le narrateur pour l'auditeur ou la jardinière pour les renonçants? Le glissement, si je puis dire, des rapports fraternels vers d'autres types de rapports est patent dans le second cas. Votre collier de fleurs, mettez-le à votre propre cou, ma fille. Superbe rhétorique que cette phrase. Les renonçants ne sont pas dupes de la métaphore. Ils personnalisent le collier de fleurs, l'identifiant à la jardinière par l'emploi du pronom votre. Après avoir sexualisé le collier de fleurs, conscients de la dimension phallique de la jardinière, ils la recentrent dans ce rôle en ajoutant mettez-le à votre cou. Le cou incarne la métaphore du pénis en érection, image non dite dans les propos de la jardinière qui dévirilisent les renonçants. Or, les renonçants y recourent pour signifier que si la jardinière n'a pas de pénis, en revanche elle possède un superbe phallus. Mettez-le à votre cou semble signifier, votre sexe, portez-le à votre cou ou encore vous portez votre sexe à votre cou, à entendre, vous êtes phallique. Ils signifient par là leur refus de l'acte sexuel. Le ma fille reconsidère le rapport à elle qu'elle voulait fraternel. Ils adoptent, comme dans la suite du chant, une attitude paternelle. Si elle est leur fille, ils sont donc son père. Ils taxent ainsi d'interdit toute éventuelle relation sexuelle, en créant la distance symbolique des générations. Force du complexe d'Œdipe, voire d' Electre, la distanciation mise en mots

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interrompt tout espoir pour la jardinière mais aussi pour toutes les femmes, dans la suite du chant. Nos principes de renonçants en seraient diminués, mon amour. Cependant, après le refus et le rejet de la copulation, l'aveu apparaît: leurs principes de renonçants seraient diminués s'ils acceptaient l'invitation. C'est par conséquent des principes qui guident et dictent leur conduite, lesquels peuvent être opposables à leur désir. Cet aveu semble jouer le rôle d'une justification. Tout se passe comme s'ils disaient au fond: nous désirerions peut-être mais il nous faut nous conformer à des principes. Quel sens ce passage du chant aurait-il autrement? Or, du sens, il en a, puisque ce passage est réitéré tout au long du chant pour marquer la fin d'une scène. Néanmoins, une pointe d'humour s'y glisse dans l'usage de mon amour. Production du narrateur, à l'adresse de tel ou tel auditeur, le mon amour peut tout autant être pensé comme parole des renonçants pour la jardinière. Ce flottement dans le chant pourrait être interprété, à cet endroit, mais également au terme de chacune des autres scènes, comme un lapsus. Si les renonçants rejettent la jardinière, comme ils rejetteront plus tard les autres femmes, ils trahissent quelque chose de leur désir en commettant, par la bouche du narrateur, ce lapsus. Le début de la scène suivante n'en apparaît alors que plus clairement. Ram et Laksman les deux frères ascètes, devenus renonçants s'en vont, mon amour. Ils n'ont plus rien à faire dans ce lieu puisque renonçants, ils ont renoncé également aux rapports sexuels avec les femmes. Ce qui apparaît visiblement, c'est aussi qu'ils ont été ascètes avant de devenir renonçants. Ils avaient ainsi commencé à réfréner leurs pulsions sexuelles avant de se vouer au renoncement. Leur refus de l'acte sexuel avec la jardinière n'est pas la première contrainte qu'ils s'imposèrent ou qui leur fut imposée. Le tenne ascète devant renonçants renforce l'ironie ludique du chant à l'endroit de la sexualité des renonçants. Ce chant interprété par des femmes

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éclaire sur l'idée qu'elles se font des hommes les dénigrant. Le mon amour ajoute une touche finale à cet éclairage. Nous sommes parvenus au terme de la première étape du voyage des renonçants. Les autres étapes répondent à ce schéma général, avec des variantes toutefois, mais qui n'impliquent pas de modifications sensibles du sens. Aussi, je ne répéterai pas l'étude des passages analogues. Lorsque mes renonçants sont arrivés au puits, la Porteuse d'eau toute affolée ne sut que faire pour les retenir. Dans la deuxième étape du voyage, les jardins se transforment en puits, la jardinière en porteuse d'eau. Arrêtez-vous un peu, ô renonçants mes frères. Ne partez qu'après que je vous ai rempli unej'arre d'eau, mon amour. La métaphore sexuelle est ici symbolisée par le remplissage de la jarre. La jarre, réceptrice, s'apparente au sexe de la femme et l'eau aux spermatozoïdes de I'homme. Le désir de copulation naît de l'image du remplissage de lajarre. Ta jarre tirée, je ne la boirai pas, ma fille. Mais les renonçants expriment leur refus avec la même distanciation, en ayant pris soin de taxer la dimension phallique de la femme. La troisième étape se déroule à l'identique des deux autres. Cependant quelques éléments méritent d'être relevés. Déjà dans le courant de la deuxième étape des personnes parlent ou sont parlées dans le texte: Madame Dhaniya dit"" Dhaniya est en train de dire au Sahab... Mais c'est au cours de la scène qui suit que les éléments les plus intéressants apparaissent: Tante Candaniya est en train de dire..., Tante Paro dit... , et Hélas! ChaualO,la Blanchisseuse toute affolée ne sut que faire pour les retenir. L'intention du narrateur est d'introduire et de faire vivre dans le chant des personnes connues afin de l'actualiser, de lui donner une apparence de réalité, de proximité. Cela contribue en outre à rendre l'ensemble encore plus truculent. L'élément novateur
10Nom du blanchisseur du village, c'est-à-dire d'un homme.

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de cette troisième étape est contenu dans le Hélas! Chaua. Chaua, nom du blanchisseur du village, apparaît dans un contexte sémantique où les hommes sont absents. Tout se joue entre les femmes et les renonçants. Par conséquent, la présence de Chaua signifie quelque chose de précis dans cette relation. Hélas devant le nom de Chaua nous autorise à formuler plusieurs hypothèses qui pourraient se réduire soit à l'intérêt de Chaua à occuper la place de la blanchisseuse soit à son intérêt à la voir les retenir. Si Chaua n'a aucun lien avec la blanchisseuse, c'est alors peut-être qu'il est homosexuel ou qu'il est perçu comme l'étant par le narrateur. Hélas s'expliquerait comme un moyen pour le narrateur de dire que si la blanchisseuse a échoué à retenir les renonçants, lui, Chaua aurait pu réussir. On se moque ainsi de la virilité des renonçants, déjà fortement dépréciée et ridiculisée, en supposant que Chaua pouvait réussir. Mais Chaua peut tout aussi bien être le mari de la blanchisseuse. Dans cette hypothèse, il peut y avoir pour le moins deux interprétations. Hélas signifie que Chaua aurait gagné à ce que sa femme retienne les renonçants. Pour y trouver de l'intérêt, cela peut supposer par exemple que, Chaua stérile, les renonçants auraient pu féconder sa femme et lui apporter une descendance. La deuxième interprétation possible est de considérer que Chaua ne parvient pas à satisfaire l'appétit sexuel de sa femme et que l'aide extérieure peut lui garantir quelque repos compensateur. Cette hypothèse, en deux interprétations, est renforcée par l'insistance de la blanchisseuse qui répète successivement arrêtez-vous un peu. Cette répétition est unique dans le chant, à ce moment de la scène. Quelle que soit l'hypothèse Hélas! Chaua, signifie l'adultère ou l'homosexualité, propice dans les deux cas à l'hilarité. Certes, le cocufiage est ce qui paraît le plus drôle. La quatrième scène est étonnante. Elle se différencie de la première par un élément féminin: La femme de l'ingénieur des

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travaux publics est une étrangère. Si les mêmes éléments semblent se reproduire, il est cependant des détails nouveaux. Ne partez qu'après avoir fait un tour en voiture à chevalll, mon amour. L'ambivalence des termes utilisés permet de signifier plus précisément le contenu sexuel du chant et ceci pour la première fois depuis le début du texte. En outre, l'étrangère manifeste clairement son désir sexuel pour les renonçants. La métaphore est négligée comme si la femme étrangère, nécessairement barbare, sauvage, manquait de distinction, d'une capacité à signifier son désir de façon plus culturelle, par conséquent raffinée. Les paroles du chant suggèrent la violence du désir et de fait, la nature de l'étrangère. Les renonçants demeurent aussi imperturbables que de coutume et poursuivent leur chemin. La dernière scène mérite que nous nous y attardions. Tout en marchant, les renonçants sont arrivés au palais. Le palais peut légitimement apparaître comme un lieu sécurisant et protecteur, assurant chaleur, réconfort et bien être. Le palais est un lieu où l'on est servi, où tout concourt au confort et à la satisfaction. En tant que lieu de vie, il désigne l'intérieur par opposition à l'extérieur. Pour toutes ces raisons, il est signe féminin et plus loin, maternel. La Reine, toute affolée ne sut que faire pour les retenir, mon amour. Si le roi transcende son autorité au peuple comme le père à ses enfants, apparaissant comme le père du peuple, la reine, compagne du roi, symbolise la mère de ce peuple. Sa bienveillance pour ses enfants est caractérisée par le mon amour qui prend ici des allures d'affection. On notera que l'expression n'avait jamais été utilisée à cet endroit de la scène, dans les quatre situations précédentes. La reine peut se pennettre cet
11Mais l'expression pourrait avoir aussi, toujours selon Jean-Luc Chambard, le sens de faire un tour en étant venu entre mes cuisses. Chambard proposait même d'écrire, en traduction libre: que je sois phaéton et que tu sois cheval entre mes cuisses.

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usage car elle bénéficie en tant qu'image référée à la mère d'une innocence réelle. Arrêtez-vous un peu, ô ascètes mes frères Cependant, elle ne qualifie pas les renonçants comme elle le devrait, en introduisant une dimension fraternelle, qui implique une rupture de la distance conventionnelle et même une promiscuité affective. Le glissement vers la répétition des scènes antérieures, avec les expressions du désir sexuel, apparaît avec force dans les vers suivants: Ne partez qu'après que JOe vous ai fait cuire un repas12, mon amour. Ne partez qu'après que Joevous ai fait manger de ma cuisine, mon amour. La métaphore fait manger de ma cuisine introduit le symbole génital. En France, de nombreuses expressions désignent des contenus sexuels: c'est dans les vieux chaudrons qu'on fait la meilleure soupe, etc. Des chansons paillardes se réfèrent à des aliments telles que savez-vous planter les choux?, dont il ne faut pas oublier qu'ils étaient encore, dans les années 1960, les légumes dans lesquels les enfants naissaient. L'action d'ingérer la cuisine de la reine relègue les renonçants dans le même registre passif que précédemment. La reine en revanche est active. L'homme est dévirilisé. Comme auparavant, les renonçants rejettent l'offre, en établissant les distances par la production de l'expression ma fille. En se haussant paternellement, ils commettent le même lapsus et la même justification. L'insertion dans le chant d'un eh ! la vieille est tout à fait intéressante. Il s'agit sans doute de la production du narrateur et qui cadre parfaitement avec le statut de reine-mère évoqué ci-dessus. L'expression montre que le jeu de la reine est dévoilé et que les renonçants l'ont percé à jour. La
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Jean-Luc Chambard proposait également: que je vous ai préparé de ma
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vieille, en France, est désignation en argot de la mère, comme le vieux celle du père. Ce chant très complexe et d'une saveur sublime révèle une profonde grivoiserie, une paillardise subtile. On se moque des renonçants. Ils y sont certes insensibles aux femmes, mais peu dupes de leur désir, tant ils produisent de lapsus et de justifications. Leurs principes de renonçants et leurs pulsions sont mis en perspective. Quels que soient les lieux, ils se retrouvent d'ailleurs chaque fois en présence de femmes, fatalement, ce qui les contraint au retour éternel des oppositions: hommes/femmes, nature/culture, plaisir/renoncement, sexe/religion. Mais l'on se moque aussi des femmes, de leur dimension phallique, de leur virilité outrancière, de ce qu'elles produisent pour transmettre leur désir, même à ceux qui y sont théoriquement insensibles. On rit aussi de Chaua, homosexuel, cocu ou stérile, de la femme étrangère qui montre sauvagement son désir. L'homme est passif, idéaliste, dans une fuite en avant permanente dont le sens échappe. La femme est phallique, active, annonce son désir et sa volonté de trouver des moyens pour le réaliser. On pourrait considérer aussi ce chant sous un autre aspect. Pour les renonçants, ce voyage fut une initiation. Ils furent confrontés à la tentation des femmes, au risque de succomber à la chair, mais sortirent victorieux des épreuves, pour accomplir leur destin de renonçants. Le lecteur aura compris que le chant khyal et ce qu'il m'inspirait en 1984 suscitèrent en moi des interrogations. Le passage, même éphémère, par l'exotique, !'lnde13 mystérieuse,
DUMONT L., Homo hierarchicus. Le système des castes et ses implications, Gallimard, Paris, 1966, et La civilisation indienne et nous, Armand Colin, Paris, 1975.
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berceau de cultures, favorisait le retour vers soi, vers cette France moins connue que familière. Ce chant, qui masque au premier abord la dimension sexuelle, tout en exposant clairement les désirs de part et d'autre, les volontés, mais également les parcours de vie, les frustrations, la répétition de ce qui se joue dans les rencontres, invite à penser que les contenus manifestes ne doivent pas occulter l'importance de ce qui reste latent. En d'autres tennes, les éléments les plus visibles ne doivent pas troubler l' œil. Le sens majeur peut être invisible et rendu invisible par de trop grandes expressions, de trop belles démonstrations, trop d'effets. Des rives du sexe a l'intention de traiter les fausses évidences, de chasser quelques a priori, de pister des préjugés, de révéler des croyances, de pointer deux ou trois illusions, de discuter des représentations, de démasquer le sens caché de nos pratiques sexuelles, les nôtres et celles du voisin et de la cousine. Par ailleurs, nous avons désormais souvent tendance, dans ce monde technologique, à lisser les choses, à nous les représenter comme si elles étaient absolues, universelles, intangibles. Rien n'est plus faux. Et à commencer par le sexe, la manière de le penser dans le monde et de penser ce que l'on peut faire ou ne pas faire avec cet organe selon que l'on vit dans telle ou telle région du monde et à telle ou telle époque. Madeleine Biardeau écrivait en 1972: «Le renonçant, qui refuse de garder plus longtemps sa place dans le tissu social et abandonne ainsi tous les rites, s'isole de tout et paraît ainsi accéder à une vie plus individualisée. [...] Peu lui chaut le cours du monde: la seule chose qui importe, c'est l'a/man, seul être vraiment éternel qu'il faut dégager de la naissance et de la mort. [...] La manière dont il actualise cette prise de conscience en accentue encore l'aspect individuel: il va vivre en religieux

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