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Des romans-géographes

De
248 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 243
EAN13 : 9782296315839
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Marc BROSSEAU

DES ROMANS-GEOGRAPHES
ESSAI

Ouvrage publié avec le concours du Laboratoire "Espace et Culture"

L'HARMATTAN 7 rue de l'Ecole Polytechnique 75 005 PARIS

~

Mise en page: Colette FONTANEL, Ingénieur d'Etudes au CNRS, Laboratoire "Espace et Culture"

Photo de couverture: @ Richard PURDY, The inversion of the world, carte du monde, 52x16 cm, gouache sur carton, 1989.

~

à mon père

Collection « Géographie et Cultures»
Les minorités ethniques en Europe, André-Louis Sanguin (ed.) Penser la ville de demain, Cynthia Ghorra-Gobin (ed.) Villages perchés du Mali, Jean-Christophe Huet Ethnogéographies, Paul Claval (ed.) Maritimité aujourd'hui, F. Perron, J. Rieucau

@ L'Hannatan,1996 ISBN: 2-7384-4060-6

Remerciements
* * *
Cet ouvrage n'aurait pas vu le jour sans la précieuse contribution de plusieurs personnes. Je tiens d'abord à signifier ma vive reconnaissance à M. Paul Claval pour son aide et ses conseils éclairés au cours de ces années de recherche. Merci aussi à M. Vincent Berdoulay qui, par son amitié et l'originalité de ses travaux, a nourri une bonne partie de mes réflexions. Mes années parisiennes n'auraient pas eu la même qualité sans la présence de Paulo Caesar Da Costa Gomes. Nos nombreuses discussions distillées dans la vapeur de cafés innombrables s'insinuent dans les pages qui suivent. La contribution de mon ami Jacques-Henri Gagnon fut détenninante. Nos- échanges soutenus et répétés, et ses commentaires pénétrants sur les versions successives de nombreuses parties de mon texte, ont provoqué ma pensée et ajouté rigueur et nuance à la version définitive du texte. Je voudrais aussi remercier chaleureusement Sarah Onyango qui, à titre d'amie, d'épouse et de complice de tous les jours, m'a appuyé avec tendresse tout au long du parcours. Merci enfin à mon père pour ses encouragements intarissables et son support inconditionnel. Je voudrais aussi exprimer un hommage ému à la mémoire de ma mère. Je tiens enfin à remercier le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et la Faculté des arts de l'Université d'Ottawa pour leur précieux support financier. Mes sincères' remerciements au Laboratoire "Espace et Culture" et particulièrement à Mme Colette Fontanel pour son excellent travail de mise en page et de revision.

Préambule

en forme de dialogue
* * *

.

-Alors vous écrivez un livre sur la géographie littéraire?
C'est vaste, non?

- PlutÔtun essai sur la géographie dans la littérature...

. -La littérature...

- C'est-à-dire, plus précisément, l'espace et les lieux dans le roman. . C'est encore très vaste, non?

-

- Oui. Mais je vais me pencher sur quelques romans particuliers. Le thème demeure assez vaste, j'en conviens. Cela précise quand même le point de fuite.

. -D'accord,
.

ne soyons pas pointilleux. Quand? Où ? Qui?

- Vous voulez dire lesquels?

-Si vous voulez.

- Trois ou quatre, au vingtième siècle.
pas les romans réalistes du dix-neuvième siècle? Il Y a là un riche terreau pour votre sujet.

. -Pourquoi

- Parce que la plupart des travaux des géographes sur la littérature ont justement privilégié le dix-neuvième siècle.

. -Les géographes .

ont beaucoup travaillé sur la littérature?

- Beaucoup plus qu'on ne le croit. Mais il serait un peu trop long de vous résumer la variété des points de vue.
sur quelles bases repose votre choix? Par hasard, par conviction idéologique, esthétique ou par exigence théorique?

- Et

- Par affinité élective, sans doute. Mais surtout par l'intensité de l'interpellation géographique. n y a des lectures qui ont le pouvoir de rendre nécessaire, voire incontournable, la méditation, la réflexion; des œuvres exigeantes pour la pensée au moment ponctuel où .elle s'y frotte,
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et qui continuent de solliciter sa remise en question longtemps après que le livre soit refermé. Cela n'empêche pas que les motivations pratiques" qui soutiennent le choix final, soient liées aux particularités de ma problématique de géographe. . - De géographe? Mais vous avez beaucoup d'espaces auxquels réfléchir. Pourquoi des espaces de papier. Et dans quels buts?

- Une question à la fois, je vous en prie. De géographe? Si je me penche avec insistance sur quelques romans en particulier, c'est justement que je recherche ce qu'il peut y avoir de particulier, de singulier, dans l'écriture romanesque de l'espace, des lieux. La thématique est au centre de ce que font les géographes. Les manuels de géographie, les essais, les cartes même, sont autant d'espaces de papier qui cherchent à être en conformité avec l'espace extérieur. n peut donc être utile de chercher à comprendre comment certains romans écrivent l'espace.
romanesque de l'espace. Vous semblez dire que tous les romans reposent sur le même territoire et qu'ils ne font qu'en aménager les paysages régionaux, locaux? Et...

.

- L'écriture

- Vous savez parler à un géographe. Mais vous généralisez plus vite que moi. C'est selon que vous vous accordiez avec moi pour accepter qu'il faille des gens pour qu'il y ait des lieux; ou que vous souhaitiez.que les lieux soient déjà aménagés (comme vous le dites si bien) pour la plus ou moins libre circulation de vos personnages. On peut envisager de les penser conjointement. Construits ou reproduits, imaginés ou déformés; je ne tranche pas d'office. Pour être prétentieux, je vous dirais vouloir me glisser dans la pensée spatiale du roman. J'aimerais...
. - Mais, je... - Attendez! Laissez-moi terminer. J'aimerais, donc, essayer de dialoguer avec le roman comme s'il était un "sujet" géographe dont la pensée serait en acte et non explicitement exprimée. "Mimer" la pensée. Vous ne croyez pas que cela vaut la peine d'aller y voir? * Vous êtes géographe, littéraire ou philosophe? Il faut choisir. On ne peut pas tout faire à la fois et bien le faire. Chacun sa région. géographie nous apprend depuis longtemps à être curieux, fasciné, interloqué, par la variété, la complexité et la "récurrence" des fonnes et modes de la "vie en espace" dans les différentes régions du monde. Et plus encore, on s'intéresse désormais à mieux..~. comprendre comment les cultures des différentes régions pensent leut géographie, non plus uniquement à élaborer notre propre lecture de leurs paysages culturels. Mais je ne lis pas, il faut le préciser - car je vous vois venir - les

-

- Mais la

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romans comme autant de cultures, mais comme autant de singularités au sein d'un environnement culturel. C'est un peu la différence que l'on pourrait faire entre le mythe et le roman: le premier serait une interprétation collective, le second une interprétation individuelle. Je pense néanmoins que l'on puisse trouver un moyen de converser avec le roman et parler espace. * - Mais vous avez une formation en anthropologie QUquoi?

- Non, non. En géographie. Mais cela est au centre de ee que font les géographes. On s'intéresse aussi à ce que font les sociologues, les anthropologues, les psychologues. Qui encore? Les historiens, les sémioticiens, les ingénieurs, les militaires. L'espace, les lieux, les territoires sont l'objet de plusieurs enjeux. Tout le monde en parle. Peu de gens y pensent.
* Et les géographes sont sans doute ceux qui le font... - Oui... De ceux qui le font. . - Et bien pourquoi ne pas le demander au romancier, et non au roman. C'est le romancier qui pense son roman, l'écrit, y met de l'espace, des lieux, des événements, de l'intrigue, de l'ironie. Demandezlui de vous parler d'espace.

t
I

- Mais c'est parce qu'il écrit que je m'intéresse à lui. Vous savez, les géographes font "du terrain" depuis longtemps. Nous savons recueillir et analyser les témoignages des gens pour y chercher des éclairages sur leurs rapports variés à l'espace. Ce n'est pas de connaître les opinions ou les pensées concrètes de l'auteur sur l'espace qui me préoccupe d'emblée, c'est comment elles se manifestent, s'actualisent dans son roman. Les rapports entre l'espace du roman et celui du romancier est une toute autre question, tout aussi légitime, mais qui ne m'interpelle pas avec la même foree. Parce qu'à ce titre, je pourrais chercher à comprendre le rapport à l'espace des juges, des boulangers, des phannaciens, des footballeurs, que sais-je encore? - des praticiens des autres sciences sociales ou humaines. C'est cette grande aventure qu'on appelle "le roman" qui m'intéresse.
* - Alors, Monsieur le philosophe, on capitalise sur la mort de Dieu, donc sur celle de l'Homme, pour invoquer les sagesses du Langage récemment élu membre, même Rhéteur, au Panthéon? Vous n'êtes pas sans savoir que son socle de marbre s'est effrité, qu'on en retrouve des miettes partout en France et aux Etats-Unis. Alors que vous reste-t-il de ferme pour y planter votre piolet? Homme de terrain, vous dites?

~

- Un peu de confiance en l'homme caché, effacé, denière
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le livre, un peu

de confiance dans ce que disent les mots. - On se remettrait donc à croire au langage en dépit de toutes les apories que plusieurs dénoncent_.

.

- Hypothèse inévitable, si l'on veut continuer un travail de pensée. Du moins si l'on cherche à respecter un minimum de courtoisie pour le sens de l'œuvre.

. Vous allez jusqu'à prétendre pouvoir nous révéler ce sens. Ambitieux, naïf, suicidaire!
- Vous allez vite à votre tour. Je veux seulement dire que si une œuvre m'intetpelle à un point tel qu'elle exige de moi de reconsidérer mes convictions ou points de vue, il faut bien respecter sa propre pensée un minimum pour admettre qu'il y a un peu de sens qui circule dans ce qui la bouscule ou la..perturbe. Ou bien alors amusons-nous à jongler avec les ruines que nous venons de fabriquer. Jouer n'est pas s'amuser.
bien, a du sens ce qui vous perturbe. Et plus! A un sens que vous pouvez saisir parce qu'il vous perturbe. Ça va loin vos délires! Alors acceptons de jouer sérieusement. Si vous acceptez de dialoguer avec moi, c'est bien que vous pensez qu'il y a dans mes mots un minimum de sens pour que vous jugiez opportun d'y ajouter les vôtres à votre tour. C'est un pari. Peut-être. C'est là que je mise. Si je m'acharne à travailler sur un texte dont le sens me perturbe, ce n'est point que je pense qu'il n'y a pas de sens dans celui qui me conforte. Seulement, je ne cherche pas dans le roman ce qui me pennettrait de confirmer mes thèses, mais bien ce qui les remet en question. Du moins, je cherche à me rendre sensible à ce qui pourrait me remettre en question.

-

. -Donc, si je vous comprends

-

. - Admettons. Mais TOUT le sens. Ou alors seulement celui que votre miroir de géographe vous renverra.
- Alors, là, vous me faites plaisir. C'est là le défi. Il me semble que l'on peut chercher à circuler dans ces petites avenues.de sens que sont les phrases (bien sinueuses me direz-vous!) et réfléchir à comment elles peuvent m'orienter dans le travail d'en dresser la géographie.
. - Donc, à partir de votre lecture, vous dressez une carte, avec ses hauts lieux,sa population, ses quartiers et salons,ses réseaux?
Cela nous aiderait sûrement à mieux circuler dans Balzac, Flaubert, voire Proust. Seulement il faut se méfier de l'excès de mise en ordre, voire de mise en boîte. il ne faut pas confondre la carte

- Ce n'est pas sans intérêt.

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avec le territoire. Comment ces lieux et leurs liens sont-ils écrits, décrits, générés, inventés, défonnés ou reproduits. C'est aussi une question de géographe.

. - Et de critique littéraire. Littérature et réalité. Fiction et réalité. Imaginaire et... Cela ne date pas d'hier. Les plus belles plumes de l'Occident y ont consacré des milliers de pages.
avec les mêmes motivations, les mêmes points de vue... n y a là aussi place au dialogue. . - Cela fait beaucoup d'interlocuteurs, votre truc. - Vous ne me ménagez pas. . - C'est ce que vous vouliez, non?

- Et comment! Mais les questions ne sont pas abordées de la même façon,

- Oui, oui. Ne me rappelez pas toutes mes incompétences. Mais je ne prétends pas m'attaquer à tous les fronts. Je voulais seulement préciser qu'il y a beaucoup à faire.
Vous cherchez donc à rencontrer cette façon de penser l'espace au contact d'une écriture dans un roman particulier. C'est dire que vous croyez que l'écriture porte la pensée, ou bien qu'elle s'y exprime.

.

- Bon.

- C'est maintenant vous le philosophe. Je dirais - mais c'est là une hypothèse difficilement "vérifiable" dans un champ de recherche - que les rapports entre la pensée et le langage ne sont pas aménagés avec les mêmes logiques, les mêmes stratégies, par les scientifiques et les écrivains. Ils ne contournent pas les résistances de la même façon. On peut donc se demander comment s'exprime ou se manifeste une pensée sur l'espace dans ces romans. Cela peut conduire à une meilleure compréhension de ce que fait le géographe en écrivant sur les lieux. Vous ne croyez pas?
. - Pour faire une "théorie des exceptions" de l'espace romanesque?

- Je ne saurais vous cacher que mon travail ne construira pas des ponts ou des routes. La lecture d'Aristote non plus, d'ailleurs.

. - Si vous parlez

théorie, donc, vous parlez méthodes...

- Autre problème. Vous visez très bien?
. - Vos flancs sont largement exposés.

Il

- Cest le problème de l'adéquation entre l'idée de théorie et celui des singularités. Science du général ou du particulier; art ou science, théorie ou savoir-faire, les convictions se bousculent elles aussi. Mais c'est vous qui parlez de théorie. Je n'ai jamais eu la prétention de fournir une nouvelle théorie de l'espace narratif. Je n'ai pas non plus cherché à le faire. Mais la question de la méthode devient incontournable, je vous raccorde. La méthode peut-elle saisir quelque chose de différent de ce qu'elle recherche, ou ne trouver que ce qu'elle sait chercher?
Vous accepteriez de parler en termes de savoir-faire géographique déployé pour dialoguer avec le roman?

.

- La façon de parler de ce que fait le géographe lorsqu'il travaille ne doit pas obligatoirement être exprimée avec le même langage que le fruit de son travail. La pratique même qui est en œuvre lorsque nous élaborons une théorie, n'est pas, au sens strict, un acte théorique, mais peut-être un savoir-faire théorique. Encore une fois, je n'ai jamais prétendu avoir élaboré une nouvelle théorie...
* - Vous accepteriez par conséquent de qualifier vos théories de bricolage?

- Vous insistez et la métaphore vous piège'.Vous voyez déjà l'édifice sous la théorie. Mais vous allez nous faire sombrer dans des élucubrations d'ordre éthique. Le problème du rapport entre l'activité académique et celle de l'écrivain (artiste) reste entier. Le dialogue, je vous le concède est asymétrique: en même ten1psque deux textes se rencontrent, le roman et son commentaire,seul le commentaire - parce qu'il vient après et qu'il intègre que ce qu'il veut bien de l'autre - a le pouvoir d'exprimer le type de rapport qu'il entretient avec ce qu'il commente. Il n'y a pas de derniers feed-back dans ce rapport que certains appellent la "métatextualité".
* - Dialogue et commentaire... Métatextualité. Tiens, tiens...

- Dialogue. Vous pouvez aussi bien entendre deux voix, deux textes que deux logiques? C'est ridée de métatextualité qui pèse trop lourd. Le "méta" a ici une odeur de domination, de maîtrise un peu gênante. C'est l'ennui de la relation critique. Comment parler d'un roman sans trop le réduire, l'annexer ou le récupérer? C'est le problème de l'esthétique: les arts contiennent-ils un sens, en produisent-ils. Comment le saisir ou le transmettre? Un sens, le sens, du sens pour soi?
* - Science et sens, Art et signification, il est vrai, composent un ménage pour le moins problématique.
.

- Soit on accepte qu'il n'y a pas de dialogue possible et l'on fait autre chose. Soit on déconstruit celui que d'autres ont tenté d'établir pour
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démontrer que le travail est inutile, et donc, après une brillante démonstration, on se tait. Ou encore - et c'est mon pari d'origine -on tente de se frayer une voie, d'aménager un terrain malléable, nonallergique aux tensions, propice au dialogue.

. - Et comment s'élabore

ce charmant paysage?

_ Peut-être par l'entremise d'un savoir-faire en acte dans le travail de recherche et d'écriture?

* - Le projet n'est pas mince.
_

Je vous le concèdevolontiers.Alorsvous me concéderezà votre tour de

bien vouloir disposer cette réflexion au cœur de votre horizon d'attente. Le dernier mot du commentaire, il faut aussi le reconnaitre, est à la fois partiel et sujet aux intempéries. Car, dans sa résistance aux assimilations abusives, l'œuvre d'art a le don de pérennité. Le caractère périssable de l'art n'est bien souvent qu'un effet de mode. * - Il Ya aussi des surprises dans le mouvement des modes théoriques? On dit bien "telle théorie est à la mode" ? Alors si on vous suit jusqu'au bout, la théorie étant le fruit d'un savoir-faire scientifique, elle constitue donc, d'une certaine façon, un art, et les deux se tiennent la main. Ou bien vous dites que l'art est une valeur transcendante et que la science est de l'ordre du temporel, donc l'art est du côté de l'esthétique (et la métaphysique se pointe) et la science du côté de la rationalité (protégée par un garde-fou épistémologique). Dans ce cas Kant est toujours votre maître; ou bien vous devenez sociologue et c'est votre façon de concevoir les particularités de ces divers ttchamps" qui détermine le type de rapports qui s'établissent entre les deux.

- En effet. Le problème revient toujours au même: faut-il mettre l'autre en boite pour pouvoir en parler, faire de lui un objet pour qu'il soit légitime d'en parler. Les sphères du savoir, de la morale et de l'art peuvent-elles être des vases communicants? Mais vous m'invitez bien loin de vos questions initiales?
* Le dialogue...

-

I
[

- Oui. La masse des écrits n'est-elle pas ce qui circule le plus entre les individus? C'est l'un des endroits où l'on peut se rencontrer, et l'un des plus fréquentés. En somme, pour essayer de vous dire les choses simplement, il me semble que l'on puisse exposer, grâce au dialogue, la confrontation des façons respectives qu'ont la géographie et le roman de concevoir, de penser ou d'écrire les lieux.

p

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. - Mais sur quelles bases solides peuvent reposer vos interprétations.

- Sur le texte en question.
* - Ce n'est pas une base des plus "solides" par les temps qui courent!

- J'en conviens, mais c'est tout ce dont je dispose. Et croyez moi, c'est déjà pas mal.
. -Et comment laisser le droit de parole à votre roman-interlocuteur?
- En essayant de montrer comment il m'oblige à changer mes façons de lire ou de penser, en montrant comment il me résiste.
. - Et ce dialogue, cette rencontre de votre voix avec celle du roman, le mènerez-vous à la première personne du singulier ou du pluriel?

- C'est une question à laquelle je m'attendais et dont j'ai essayé de mesurer les enjeux. Elle pose le problème du statut que veut bien assumer, ou ne pas assumer, celui qui signe. J'ai opté pour le je, mais il ne faut pas y voir un simple souci d'honnêteté, ou un topos de modestie, voire un abandon à la mode courante. Un dialogue ne s'établit bien qu'entre deux sujets. Mais, et il y a un mais. Ce je dont j'assume l'identité est un je informé par les développements de la géographie contemporaine. C'est un je aussi géographe que possible. C'est donc à titre de géographe que Je signe.
. Votre" Je" est donc posé, d'emblée, comme un "nous" minuscule?

- Si vous voulez, mais à condition de ne pas y mettre trop d'ironie... Si je dis que mon je est géographe, c'est pour insister sur la tension qui s'installe dans le relation. n ne s'agit pas ici d'une réflexion strictement personnelle ou subjective. Je me suis posé comme contrainte initiale de m'exprimer depuis la géographie et de chercher à y revenir. Si je compte me cacher, comme vous dites, derrière un je-géographe" ce n'est pas que je me pose comme représentant officiel de La Géographie - elle n'existe pas au demeurant, il y a "des" géographies concurrentes - mais que les questions que je me pose sont celles de la géographie. C'est l'écho, son absence ou sa déformation, que me renverront les romans qu'il m'apparaît intéressant d'examiner pour la géographie.
. - J'avais cru comprendre que souhaitiez engager la géographie sur le terrain de la littérature?

- Tout dépend de ce que vous entendez par là. La géographie n'a pas à devenir littéraire. Je cherche seulement à montrer, humblement, que si les romans font de la géographie, ce qui est évidemment une façon de parler,
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ils la font différemment, et que c'est précisément cette différence qui m'interpelle.

. .
_

_

En somme, vous voulez éviter de remplacer un excès par un autre.

- Quels excès?
Ceux dont parlait Pascal: raison.
_

exclure la raison, n'admettre que la

Je ne suis pas convaincuqu'il y ait lieu de parlerd'excèsd'un cÔtéou de

l'autre, ni que le partage soit si net ou même qu'il se fasse sur cette ligne.

. - Bon. Et alors, ce bouquin...

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INTRODUCTION

Au sein de la réflexion géographique sur les lieux et les hommes dans leurs rapports multiples, de nombreuses sources ont été mises à contribution: de l'archive aux statistiques, du récit d'explorateur aux enquêtes sur le terrain, des résultats de questionnaires aux nombreux documents cartographiques, des travaux émanant de la géographie comme telle à ceux des disciplines plus ou moins connexes. La concentration de l'attention sur l'une ou l'autre de ces "sources", relève à la fois d'une dynamique historique relativement générale et des préoccupations particulières des divers courants de la géographie. Dans la masse des documents écrits sur lesquels se penche la géographie, la littérature occupe désonnais une place honorable comme champ d'investigation. Si le réel essor des recherches géographiques sur la littérature n'apparatt qu'au début des années 1970, si la légitimité du recours à de telles sources n'a pas toujours fait l'objet d'un consensus, il semble bien aujourd'hui que la pertinence de la littérature pour la géographie ne soit plus à démontrer. Cet intérêt pour la littérature s'est inscrit dans une volonté de décloisonnement du savoir géographique en fonction de motivations variées. fi a pu s'agir de l'appréciation de la valeur documentaire des sources littéraires, du rétablissement de la géographie' au sein des humanités où le sujet et la subjectivité seraient remis à l'honneur, de recherches sur la perception des milieux, ou encore de préoccupations d'ordre pédagogique. Dans la foulée, plusieurs tendances de la discipline y ont trouvé matière à réflexion, tant du cÔté d'une critique sociale, de l'histoire des idées, que d'une analyse des enjeux du discours dans la représentation de l'espace et des lieux. Mais l'origine de cet intérêt plus marqué pour l'espace littéraire fait preuve de l'originalité ou du caractère distinctif de la géographie au sein des sciences humaines et sociales. Plusieurs d'entre elles s'étaient ouvertes à la littérature dans la mouvance structuraliste de la fin des années 1950 ou du début des années 1960. L'avènement de ce qu'il a été convenu d'appeler le structuralisme parallèlement à l'essor accéléré des science~ humaines - a sans doute contribué à conférer à la littérature un statut privilégié comme domaine de réflexion. En posant le langage comme le paradigme central des sciences humaines - et la linguistique comme science-phare à partir des années 1960 - le structuralisme a fourni l'occasion à plusieurs disciplines, qui évoluaient jusqu'alors plus ou moins indépendamment, d'entrer en contact, ouvrant ainsi la voie à de nombreux échanges interdisciplinaires. 17

Linguistique, sémiologie (comme la plupart des sciences du langage) mais aussi anthropologie (par qui, d'ailleurs, le mouvement arrive), psychanalyse, philosophie et sociologie pour ne nommer que celles-là, emboîtent le pas. Et dans l'émergence du "nouveau paradigme", les réflexions sur le discours, le texte et les divers systèmes signifiants se multiplient, accordant souvent à la littérature une attention particulière. Or, il est intéressant de noter que, dans le cas de la géographie - qui a mis un certain temps à prendre part au débat, voire manifesté certaines réticences à l'égard de la nouvelle "mode" intellectuelle continentale marquée, à divers degrés, par le marxisme ambiant ., l'ouverture à la littérature provient plutÔt d'une géographie anglo-saxonne d'inspiration humaniste. L'essor progressif des travaux sur la question, (après quelques rares recherches sur l'intérêt documentaire du roman pour la géographie régionale), ne participe donc pas à l'origine d'une réflexion sur les systèmes de production de sens, les structures sémantiques ou symboliques, la critique de l'idéologie etc., mais d'une visée phénoménologique destinée à remettre le sujet, le sens, et les valeurs, un peu laissés pour compte, au cœur de la géographie. BientÔt,plusieurs des "courants" qui ont animé la géographie des vingt dernières années apporteront leurs points de vue différents sur la pertinence d'un recours à la littérature. L'introduction d'un livre occupe souvent une position un peu paradoxale à l'intérieur de la séquence logique de sa présentation: elle est le lieu par où s'amorce la lecture d'un texte mais en conclut souvent l'écriture. Elle offre l'occasion singulière d'un regard rétrospectif sur le travail accompli, cherchant à mettre en lumière la cohésion interne du plan, regard qui sera curieusement placé à l'entrée d'un parcours dont on aborde la sortie. Elle donne à l'auteur la possibilité d'orienter son lecteur, d'entrée de jeu, à travers le plan désonnais figé d'un travail de réflexion ayant suivi une dynamique dont ne peut réellement rendre compte l'écriture. J'avais, au départ, une idée très générale et bien incertaine du type de rapport que je serais amené à établir entre la géographie et le roman. La précision de la démarche siest développée au cours d'une lecture croisée, d'un va-et-vient répété entre les travaux géographiques sur le roman et les recherches de la théorie littéraire. Les premier et troisième chapitres, entre lesquels le deuxième tente de jeter une passerelle, d'introduire un trait"d'union, présentent comme deux blocs relativement distincts les contributions respectives des géographes et de la critique sur l'espace romanesque. Les recherches des uns et des autres, il est vrai, se sont rarement retrouvées sur le même terrain en même temps. Il m'a paru impérieux de remédier à cette absence relative de consultation mutuelle. Ce rapprochement, bien qu'il ne s'opère pas sans poser problème, permet de faire converger les regards sur l'espace et les lieux du et dans le roman en les mettant en relation avec les différentes instances du récit. La conjonction de ces points de vue rend possible une meilleure articulation de l'analyse des modalités internes de l'inscription de l'espace dans le 18

roman à son rapport fluide et souvent indirect au monde extérieur. La première partie brosse un tableau général des recherches sur l'espace romanesque à l'intérieur duquel se précise graduellement la démarche que je tente de mettre de l'avant. Le premier chapitre propose un exposé des différents types de rapports que les géographes ont entretenus avec la littérature. Cette présentation vise d'abord à montrer la grande diversité des approches et pennet d'apprécier, sans chercher à distribuer des "bons points", les apports et les limites de chacune. La présentation attire aussi l'attention sur les filons inexplorés par la discipline et auxquels la critique littéraire aurait peut-être davantage accordé d'importance. Le chapitre suivant examine les possibilités d'instaurer un dialogue entre la géographie et la littérature. Il y est suggéré une autre façon de concevoir la littérature et de penser le rapport que la géographie peut entretenir avec elle. La nécessité d'une démarche dialogique, dont je verrai plus loin à dessiner les contours flexibles, apparaît à la lumière d'une réflexion sur les particularités du texte littéraire. Ce détour, qui pourra paraître abusivement théorique ou général, pennet néanmoins d'esquisser une première mise en scène des tensions qui peuvent s'installer dans la relation du géographe au roman. Je me suis efforcé de retracer ici les étapes qui m'ont conduit à privilégier ce type d'approche. Celle-ci m'apparaît comme l'une des seules à pouvoir approcher d'un peu plus près les manières singulières qu'a le roman d'écrire et de concevoir les lieux. Cette discussion aménage, si l'on peut dire, un terrain de pensée pennettant aux travaux de la géographie et de la critique de se rencontrer autour de l'espace romanesque. Le troisième chapitre tente à son tour de retracer le parcours que j'ai effectué dans les voies de la critique littéraire. La présentation risque de paraître sommaire aux spécialistes à plusieurs égards. D'une part, j'ai surtout tenu à rendre compte, pour des raisons évidentes, des travaux critiques ayant abordé plus ou moins directement la question de l'espace et des lieux dans le récit de fiction. Cela laisse dans l'ombre un vaste champ de réflexion sur les autres instances de la narration (forme et statut de la narration, intrigue, personnages etc.) auxquelles je serai plus sensible dans le cadre des lectures de cas. D'autre part, l'importance croissante des recherches critiques sur le problème me contraint à ne fournir qu'un sUIVol relativement rapide des contributions qui sont apparues essentielles à mon propos. Au cours de ce sUIVoI,'ai cherché à j mettre en parallèle les diverses approches critiques et les analyses du discours géographique qui ont abordé des problèmes comparables. Les chapitres de la première partie semblent résulter d'un travail portant uniquement sur des travaux théoriques ou des études de cas. L'élaboration de la démarche que j'essaie de promouvoir n'a pas suivi la séquence de sa présentation. Elle est autant le fruit de mes lectures des travaux géographiques et critiques que celui de mon expérience de 19

lecture des quelques romans retenus. Cest par la confrontation des moyens par lesquels, un à un, ces romans écrivent l'espace, et de ma façon de les lire en tant que géographe, que j'ai mis de l'avant l'idée selon laquelle le roman peut devenir un autre sujet pour la géographie. Considérer le caractère actif du texte romanesque sur son lecteurgéographe contribue à donner un sens plus concret au trait d'union qui les relie. C'est par l'entremise du dialogue que ce trait d'union se met en place, que s'amorce le passage d'une conception du roman en tant que source d'informations (ou roman géographique) à l'idée du roman comme sujet ou roman-géographe. En somme, l'idée que je lance ici un peu témérairement, consiste à cesser de concentrer uniquement les regards sur le contenu géographique du roman, mais d'examiner sa propre façon de "faire" de la géographie, ou du moins, d'écrire l'espace et les lieux des hommes. Et dans la tentative d'approcher sa propre façon de faire, il est inconcevable de faire l'économie d'une réflexion sur les formes et les différents aspects du langage que mobilise le roman. Le choix des romans ne fut une chose simple. Parmi le grand nombre de romans considérés, seuls quatre furent retenus. Nombre d'entre eux auraient pu devenir, à divers degrés et sur des plans tout aussi divers, l'occasion d'un dialogue fécond. La sélection définitive ne relève pas de critères préétablis (historiques, géographiques ou génériques), ni d'un parti pris idéologique ou esthétique pour un "courant" ou un auteur au détriment d'un autre. Elle ne prétend en rien être représentative de la littérature du XX~mc siècle. Le privilège accordé aux romans de ce siècle s'explique autant par la meilleure connaissance que j'en ai - bien lacunaire mais toutefois un peu moins sommaire que pour la littérature des siècles précédents - que par la nette préférence qu'ont manifestée les géographes pour les romans du XIXèmc iècle. Peut-être, aussi, abordents ils des questions qu'il est plus facile de mettre en rapport avec les préoccupations actuelles de la géographie. Les romans de Süskind, de Dos Passos, de Tournier ou de Gracq m'ont fourni l'occasion de revoir certains "thèmes" que la géographie a pu développer au sein de recherches théoriques, empiriques ou "littéraires". Mais ils ouvrent en même temps des axes de réflexion ou suggèrent des pistes d'exploration qu'elle aurait pu négliger ou qui échappent littéralement à son désir de compréhension ou de fonnalisation. C'est ce que nous suggèrent - mais je ne voudrais pas "vendre la mèche" trop vite - ces quelques exemples: Le Parfum nous fait découvrir les secrets d'une géographie olfactive fictive; Manhattan Transfer oriente nos pas à travers le dédale fragmenté de rues new yorkaises; Les météores nous invite à explorer les vertus altérisantes des lieux par l'entremise d'un voyage autour du monde de la gémellité; Le Rivage des Syrtes, nous introduit dans un univers où lieux, paysages et hommes s'inscrivent dans une relation d'échanges pennanents.

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Le choix de Julien Gracq, il faut bien le reconnaître, semble s'imposer de lui-même. Non seulement est-il un de ces rares écrivains pour qui les lieux et les paysages font l'objet d'une célébration pennanente - et dont l'œuvre a donné lieu à d'innombrables commentaires en ce sens - mais les géographes français lui ont accordé une place à part au sein des romanciers du siècle du fait de sa formation de géographe. Or, il est.intéressant de noter - mais il est possible que cela ne vaille que pour moi - que c'est Le Rivage des Syrtes, panni les trois autres, qui a exigé la transfonnation la plus radicale de mon horizon d'attente, de mes modes de lecture. Croyant me retrouver en terrain de reconnaissance pour les raisons que je viens d'évoquer, il a fallu me rendre à l'évidence qu'il est plus facile d'invoquer l'intérêt géographique de sa prose, que de tenter d'illustrer sa façon si singulière d'intégrer, sinon de transcender, les thèmes de la géographie classique .
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Les relations entre les chapitres de cette partie sont beaucoup moins organiques que dans la première. C'est que j'ai cherché à comprendre grâce au dialogue comment ces différents romans, pris un à un, pouvaient générer de l'intérieur une certaine géographie. C'est plutÔt dans la pennanence d'une démarche flexible et sensible aux particularités de chacun que se tisse l'unité relative de l'ensemble. Tous nous donnent à méditer sur comment le roman est susceptible, métaphoriquement, de devenir géographe et, par une sorte d'effet-miroir intrigant, sur notre propre rapport à l'écriture. Loin de toujours nous conforter dans nos conceptions des liens entre écriture, pensée et espace, ils exigent souvent que l'on réaménage, du moins temporairement, notre façon de considérer ces liens. Cette prise de conscience s'est manifestée au cours de la rédaction même de ce livre. J'ai essayé de communiquer, autant que faire se peut, le mouvement qui porte la pensée là où elle a cessé d'écrire.

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PARTIE 1

L'ESPACE ROMANESQUE: ENTRE GEOGRAPHIE ET CRITIQUE