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Desaix

De
195 pages

Desaix appartenait à une famille noble. Il naquit le 17 août 1768, chez son aïeul maternel, au château d’Ayat, près de Riom.

Pour le distinguer de son frère aîné, qui gardait le nom patronymique, on lui donna le titre d’un village dont son père était le seigneur, et, pendant toute sa jeunesse, Desaix ne fut appelé que le chevalier de Veygoux.

C’est à Veygoux, au centre de l’Auvergne, que Desaix passa ses premières années.

Vivre en liberté dans une contrée abrupte, rencontrer à chaque pas les traces des convulsions qu’a subies la terre aux âges primitifs du monde, entendre dans les déchirures du sol, dans les crevasses, dans les ravins ; bruire l’eau des torrents, voir se dresser devant soi et sur sa tête des rochers que les volcans en ébullition ont poussés dans les airs, et en même temps apercevoir, accrochées à leurs flancs, les tours en ruine des donjons qui, aux temps passés, maîtrisaient le pays, ces spectacles imposants durent saisir la jeune imagination de Desaix ; ils durent faire éclore en lui le sentiment des beautés de la nature, ainsi que la curiosité des monuments que les générations, en s’écoulant, ont laissés derrière elles.

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Claude Desprez

Desaix

Les révolutions font naître des hommes. Alors, les circonstances qui excitent, les passions qui fermentent, les esprits qui travaillent, tout concourt à élever natures et caractères à leur plus grande puissance.

Notre révolution de 89 est là pour le prouver. Que d’hommes dans ces temps de tourmente ont surgi ! Kléber, Hoche, Marceau et vingt autres, pour ne parler que des hommes de guerre, sont sortis de ces orages. J’ai raconté leur vie.

Aujourd’hui, à côté d’eux et au-dessus d’eux peut-être, je veux montrer Desaix.

C’est le plus parfait modèle de vertus guerrières que je puisse mettre sous les yeux des jeunes gens qu’un jour ou l’autre la France appellera à la défendre sur les champs de bataille.

 

G. DESPREZ.

CHAPITRE Ier

Enfance et jeunesse de Desaix

Desaix appartenait à une famille noble. Il naquit le 17 août 1768, chez son aïeul maternel, au château d’Ayat, près de Riom.

Pour le distinguer de son frère aîné, qui gardait le nom patronymique, on lui donna le titre d’un village dont son père était le seigneur, et, pendant toute sa jeunesse, Desaix ne fut appelé que le chevalier de Veygoux.

C’est à Veygoux, au centre de l’Auvergne, que Desaix passa ses premières années.

Vivre en liberté dans une contrée abrupte, rencontrer à chaque pas les traces des convulsions qu’a subies la terre aux âges primitifs du monde, entendre dans les déchirures du sol, dans les crevasses, dans les ravins ; bruire l’eau des torrents, voir se dresser devant soi et sur sa tête des rochers que les volcans en ébullition ont poussés dans les airs, et en même temps apercevoir, accrochées à leurs flancs, les tours en ruine des donjons qui, aux temps passés, maîtrisaient le pays, ces spectacles imposants durent saisir la jeune imagination de Desaix ; ils durent faire éclore en lui le sentiment des beautés de la nature, ainsi que la curiosité des monuments que les générations, en s’écoulant, ont laissés derrière elles. Desaix garda ces goûts, et toujours, quelque part que le hasard des événements le portât, il chercha à les satisfaire.

Son père, qu’il perdit de bonne heure, ne paraît pas avoir fait d’empreinte sur lui.

Il en fut tout autrement de sa mère : c’était une femme d’un noble cœur, d’un caractère ferme, de mœurs austères ; Desaix la vénérait.

Mais c’est à sa sœur qu’il voua les sentiments les plus tendres. Elle était de quelques années plus âgée que lui. Elle l’avait, tout petit, entouré de ses soins : c’était elle qui lui avait appris à marcher, elle qui l’avait fait jouer, qui avait été la confidente de ses premières pensées, qui avait vécu de sa première vie. Aussi c’est vers elle que volontiers son esprit se reporte du milieu des camps : il lui écrit souvent ; il aime à réveiller en elle les souvenirs de leur enfance ; il lui parle du présent et l’entretient aussi de l’avenir. Puis, quand arrivent les temps difficiles, qu’elle est emprisonnée avec sa mère, comme parente d’émigrés, il la relève, la réconforte, fait des démarches, et n’a de cesse que quand il la sait libre. Et toujours, dans ses lettres, c’est le cœur qui s’adresse au cœur, c’est l’ami qui s’ouvre à l’amie. Il ne l’appelle jamais que des noms les plus caressants : ma bonne, ma charmante petite sœur ; et, à ses heures de rêve, lorsqu’il songe au repos qu’il pourra goûter alors que, les guerres terminées, la patrie indépendante jouira de la paix conquise, c’est avec elle qu’il espère finir ses jours dans leur cher Veygoux.

Desaix, ainsi que son père, ainsi que tous ses parents, devait être soldat. A huit ans, il fut admis comme boursier à l’école militaire d’Effiat, à la place de son frère aîné, qui venait d’être attaché, en qualité de cadet gentilhomme, au régiment de Beauvoisis.

Ses notes, le temps qu’il resta à Effiat, furent loin d’être toujours bonnes : c’est au point que le préfet des études du collège, le P. Rivette, était parfois embarrassé, et, un jour, s’excusait en ces termes de les envoyer à Mme Desaix :

 

« Madame,

 

Vous n’aurez pas lieu d’être merveilleusement contente du présent que vous fait aujourd’hui monsieur votre fils. A l’exception de deux articles, qui sont assez bons, tout le reste ne vaut pas grand’chose. Et puis le caractère ne change pas trop en bien. Il est toujours sujet à l’emportement et à un peu d’aigreur. On a encore à faire d’autres reproches sur l’inapplication. Vous sentez, Madame, qu’il n’est pas fort agréable pour moi d’avoir un pareil compte à rendre ; mais je vous dois la vérité la plus exacte, comme je vous prie de croire aux sentiments de respect avec lesquels je suis, etc. »

 

Et en effet, le bulletin trimestriel que sa famille a conservé, dit que, pour le caractère, le jeune chevalier de Veygoux est boudeur et peu endurant ; que sa conduite est très médiocre ; qu’il travaille sans réflexion le latin et le français ; qu’il ne fait que peu de progrès en mathématiques ; que, dans l’étude du dessin, il est léger et capricieux ; qu’en général il paraît distrait aux leçons de religion. Il ne réussit qu’en allemand, en histoire et en géographie, et encore, dit le P. Rivette, c’est sans faire d’efforts.

Certes, un pareil bulletin était loin de faire pressentir l’homme d’étude, le savant, que devait plus tard révéler le général Desaix. Mais alors il n’était qu’un de ces écoliers étourdis qui traversent les classes sans écouter leurs maîtres, sauf à se former ensuite tout seuls, dans un travail d’autant plus persévérant qu’il est libre et qu’il plaît.

Déjà cependant Desaix aimait à lire. Ce qui l’attirait surtout, c’étaient les aventures, les récits de guerre ou de voyage, l’Histoire des Croisades, la Jérusalem délivrée, le Télémaque. Il s’enthousiasmait pour le chevalier d’Assas, pour Montcalm, et leur fin héroïque lui faisait verser des larmes ; il se passionnait aussi pour Duquesne, pour Duguay-Trouin, pour Jean-Bart : il aurait voulu les imiter, monter sur un vaisseau, combattre sur mer : « Il est parti la semaine dernière, écrit-il avec tristesse à sa mère, deux de mes camarades pour aller dans la marine : j’envie leur sort. »

A quinze ans, il quitta le collège et entra comme 3e sous-lieutenant dans le régiment de Bretagne. A Grenoble d’abord, à Briançon ensuite, il employa ses loisirs de garnison à s’instruire. Il eut la bonne fortune de rencontrer à Briançon un major de place en retraite qui, par goût, faisait aux jeunes officiers un cours de topographie. Desaix s’attacha à lui, étudia dans sa compagnie et sous sa direction le massif des Alpes, parcourut les montagnes, explora les cimes, les cols, les passages, fit connaissance avec les vallées, pénétra jusqu’aux frontières de la Savoie et de l’Italie, leva des plans et rédigea des rapports. Tout en faisant ces reconnaissances au point de vue militaire, tout en se façonnant à une partie importante de la guerre, Desaix ne négligeait pas des recherches qu’il aimait : il enrichissait ses collections de botanique et de minéralogie.

Desaix passait ses congés à Veygoux, auprès de sa mère et de sa sœur. Il allait faire des visites dans les châteaux du voisinage ; il y retrouvait des parents, des amis, de jeunes officiers comme lui, et alors c’étaient des parties de chasse, de pêche, de danse, dans lesquelles il apportait la gaieté et l’entrain de sa belle humeur.

Desaix n’avait ni hauteur ni fierté. A son retour au village, il entrait dans toutes les maisons, dans toutes les chaumières ; il s’asseyait au coin de l’âtre ; il s’entretenait avec les paysans de leurs affaires ; il paraissait s’y intéresser, et, s’il y avait quelque démêlé pendant avec le château, quelque faveur, quelque grâce à en obtenir, c’était lui qui se faisait l’avocat des pauvres gens, qui plaidait leur cause auprès de sa mère, et le plus souvent la gagnait.

Desaix, bon et affable, était toujours le bien venu, et quand il quittait Veygoux, c’était, de la part de tous, de bonnes paroles, de bons souhaits, qui l’accompagnaient et lui faisaient cortège.

CHAPITRE II

Desaix et la Révolution

Depuis plusieurs années déjà, partout en France, se faisaient sentir les approches de la Révolution. Les historiens, les philosophes, les moralistes l’avaient préparée ; la détresse des finances, l’impossibilité d’assurer les services de l’État, la misère publique l’avaient rendue inévitable. A Grenoble, dans l’un de ses foyers les plus ardents, les officiers du régiment de Bretagne n’avaient pu demeurer étrangers aux études, au mouvement d’idées qu’elle faisait naître. Tous ou presque tous en avaient adopté les principes ; Desaix s’en était pénétré. Ses opinions, qu’il exposait, du reste, avec une entière liberté, avaient déjà causé quelque désaccord entre sa mère, son frère aîné et lui, lorsque les événements des 5 et 6 octobre, le rassemblement des femmes à Paris, leur marche sur Versailles, l’invasion du château, le meurtre des gardes du corps, la violence faite au roi et à la reine, emmenés par l’émeute triomphante captifs aux Tuileries, alarmèrent la noblesse et lui firent chercher les moyens d’arrêter un mouvement qui devenait menaçant.

A la fin de 1790, les gentilshommes d’Auvergne conclurent entre eux une sorte de pacte, et sur l’honneur s’engagèrent à employer ce qu’ils avaient de forces pour restaurer la religion et la monarchie, en restant étroitement unis sous la direction des chefs de l’émigration, du comte d’Artois et des princes de Condé. Quiconque appartenait à la noblesse d’Auvergne et n’adhérerait pas à cet engagement du corps serait rayé du tableau.

556 gentilshommes de la province et des provinces voisines signèrent cet acte, et parmi eux les deux frères et presque tous les parents de Desaix.

Quant à lui, il refusa d’y apposer son nom. Rien ne put le décider à quitter la France et à s’enrôler sous le drapeau de la contre-révolution. En vain son frère aîné, déjà sur le Rhin, lui écrivit qu’il pouvait venir à Coblentz, qu’on ne lui tiendrait pas rigueur de ses trop longs retards ; en vain l’une de ses parentes lui envoya une quenouille, comme à une femme ; en vain sa mère, aigrie par sa résistance, lui manda : « Votre refus d’émigrer vous portera malheur, et fera rejaillir une honte éternelle sur votre famille. Il ne vous reste plus qu’à venir garder nos troupeaux pendant que vos frères combattront pour la défense du trône ». Desaix tint bon, et répondit : « Je n’émigrerai à aucun prix ; je ne veux pas servir contre mon pays, je veux demeurer et avancer dans l’armée ; jamais je ne serai émigré ! »

Ce ferme attachement à la Révolution aurait dû le protéger contre les soupçons, contre les accusations, contre les décrets que devaient attirer sur lui ses amitiés d’abord, sa naissance ensuite et la conduite de ses parents.

Après avoir eu un instant l’idée d’entrer dans l’intendance militaire, Desaix avait été attaché en qualité d’aide de camp au prince Victor de Broglie, chef d’état-major de l’armée du Rhin. Victor de Broglie était monarchiste constitutionnel : aussi se prononça-t-il énergiquement contre la révolution du 10 août, la suspension du roi par l’Assemblée législative et sa captivité au Temple. De Broglie fut suspendu de ses fonctions ; il se retira dans l’intérieur, à Bourbonne-les-Bains, et Desaix allait l’y rejoindre lorsque, dans une bourgade des Vosges, la municipalité l’arrêta malgré le passeport dont il était muni, fit une perquisition dans ses bagages, et, y trouvant des lettres à l’adresse du général de Broglie, le fit conduire en prison à Épinal. Ses réclamations, l’intervention de quelques amis finirent par le délivrer, et ordre lui fut donné de rejoindre son régiment. Mais pendant sa détention, on s’était battu à Valmy, et les bords du Rhin avaient été conquis. Desaix avait donc perdu l’occasion de prendre part à nos premières victoires.

Il s’empressa de réparer le temps perdu. Placé à l’avant-garde, et tous les jours aux prises avec l’ennemi, il ne cessa de se distinguer par des actions d’éclat. Cependant la Révolution, aux prises avec les obstacles, les dangers de toutes sortes que ses ennemis lui suscitaient, devenait inquiète, soupçonneuse, et, à la fin, violente. Elle chassait les nobles de ses armées Le paralytique Couthon, allant écraser Lyon insurgé, était passé par l’Auvergne, son pays. Il l’avait trouvé infecté de modérantisme ; pour réchauffer le sentiment patriotique, dans chaque commune il avait organisé une société populaire affiliée aux Jacobins ; dans chaque district, il avait établi un comité de surveillance, et avait signalé au zèle des bons citoyens les châteaux et leurs maîtres.

Le 8 octobre 1793, le comité de Riom écrivit au Comité de salut public de Paris :

 

« Citoyens Représentants,

 

Le Comité a appris avec douleur que le citoyen Desaix de Veygoux, propriétaire dans une commune de ce district, lequel paraît et a toujours paru très suspect aux patriotes du lieu de son domicile, a obtenu une telle confiance qu’il vient d’être promu au grade d’adjudant de l’armée du Rhin. Le Comité a pensé qu’il était de son devoir de vous instruire qu’il avait dix-sept parents émigrés, dont deux ses frères ; qu’il était très lié avec un sieur Beaufranchet D’Ayat, son cousin germain, qui vient d’être destitué du grade de chef de brigade et général de division dans la Vendée ; que si Desaix ne s’est pas émigré lui-même, c’est D’Ayat qui l’en a empêché, lui qui cependant est devenu suspect, puisqu’il a été destitué ; que Desaix n’a pas, au plus, dix mille livres de fortune ; qu’il serait dangereux qu’un homme qui, à raison de toute sa parenté émigrée ou suspecte, a, par cela même, l’intérêt le plus immédiat à la contre-révolution, qu’il serait dangereux qu’il ne se laissât séduire par l’or de Pitt ou de Cobourg.

Citoyens, ces renseignements sont certains, et il a paru de la plus grande importance au Comité de vous en donner connaissance : il a aussi arrêté que copie de cette lettre serait adressée au citoyen Soubrany, représentant du peuple près l’armée de la Moselle et notre ami. »

 

Parvenue au Comité de salut public, cette dénonciation était renvoyée par lui au ministre de la guerre le 12 novembre suivant, et le lendemain 13, Desaix était suspendu.

Pichegru commandait alors l’armée du Rhin. Il garda par devers lui l’ordre qu’il venait de recevoir, et, ayant à signaler les exploits de Desaix, il en profita pour solliciter du ministre le retrait de son arrêté. En même temps il pressait le tout-puissant représentant du Comité de salut public à l’armée du Rhin, Saint-Just, d’intervenir en faveur de son lieutenant ; mais Desaix faillit se perdre par excès de générosité. A la suite de l’invasion de l’Alsace, un grand nombre d’Alsaciens, des paysans, s’étaient compromis. Quand l’ennemi se replia, le comité révolutionnaire de Strasbourg accourut avec la guillotine. Desaix, au lieu de lui livrer les victimes qu’il réclamait, favorisa leur évasion. Le comité révolutionnaire voulut l’arrêter, et envoya jusque dans son camp des émissaires pour le prendre. Mais alors ses soldats se soulevèrent, et, entourant Desaix, ils osèrent dire aux commissaires de la Convention : « Il ne fallait pas faire la guerre, si vous ne vouliez pas nous laisser le général qui nous a toujours menés à la victoire. » On n’osa le leur enlever.

Au moment où Desaix courait ce danger, sa mère et sa sœur, dénoncées par les sociétés populaires, étaient emprisonnées à Riom. Dès qu’il l’apprit, Desaix, bien que menacé lui-même, s’empressa d’intervenir et de solliciter pour elles. En même temps, il rassembla toutes ses économies et les envoya au geôlier, pour que les prisonnières fussent traitées le mieux possible ; qu’elles eussent du sucre, du café, et il écrivit à sa soeur :

« Console-toi, ma bonne et chère sœur, de ta détention malheureuse ; moi-même, passionné pour la liberté, passionné pour les combats, je me suis attendu à être privé du plaisir de jouir de tous deux. »

Et quelques jours après : « Peut-on, ma bonne sœur, nous regarder comme des ennemis de la République, nous, il est vrai, d’une caste suspecte, mais nés presque sans fortune, sans droits féodaux ? Nous, élevés au milieu du peuple, avec lui ; ayant pour amis, pour confidents d’enfance et de jeunesse, de bons agriculteurs, accoutumés à leurs vertus, partageant leurs fêtes et leur peines, ne sommes-nous pas de leur nombre ? »

Et il cherche, il s’ingénie, il va jusqu’à prêter à sa sœur des sentiments qu’elle n’a pas, pour que ses lettres, si on les ouvre, témoignent en sa faveur : « Je vois avec bien de la joie, lui dit-il, que ta conscience ne te reproche rien, que tu peux assurer hardiment que toujours tu as aimé la patrie, que jamais tu n’as cherché à lui nuire, et que toujours tu as fait les vœux les plus ardents pour qu’elle triomphe de tous ses nombreux ennemis.... Oui, bonne sœur, je t’aime mille fois, puisque, avec ta franchise ordinaire pour moi, tu me déclares que tu es bonne républicaine. »

Mais Desaix eut beau faire, sa mère et sa sœur restèrent dans la prison jusqu’à ce que la révolution du 9 thermidor leur en ouvrît les portes. Alors elles retournèrent à Veygoux, qui avait été confisqué, mais dont Desaix était parvenu à faire lever le séquestre.

Malgré ce traitement, malgré cette odieuse persécution contre ce qu’il avait de plus cher au monde, Desaix ne sentit pas son amour pour la patrie s’altérer, ni diminuer son attachement à la Révolution.

« Toi et moi, charmante sœur, qui sommes jeunes et avons une longue carrière à parcourir, écrit-il, nous devons tout sacrifier en ce moment pour voir la République consolidée, parce que si nous passons nos premières années dans quelques privations, nous serons bien dédommagés par celles plus agréables qui suivront. »

CHAPITRE III

Desaix sur le Rhin

Au sortir de la prison d’Épinal, Desaix était allé rejoindre son régiment ; mais à son arrivée il trouva sa place prise. Pendant son absence, on avait donné à un autre la compagnie qu’il commandait. Cette mésaventure se changea pour lui en une chance heureuse. Sur sa réclamation, Custine, le général en chef, l’attacha comme adjoint à son état-major. Une fois en pareille situation, Desaix, pour se faire connaître, devait rencontrer à chaque instant des circonstances favorables.

L’armée occupait la rive gauche du Rhin jusqu’à Mayence. Elle s’était même emparée de Francfort. Mais les ennemis revinrent sur elle en nombre, lui enlevèrent Francfort, passèrent le Rhin, et, cernant Mayence, rejetèrent Custine derrière la Lauter. Un jour, ce général croit avoir trouvé l’occasion de surprendre et d’écraser une division autrichienne ; il l’attaque, mais ses volontaires sont saisis d’une terreur panique : ils tirent sur le général et, jetant là leurs armes, prennent la fuite. L’armée entière allait être entraînée dans leur déroute, quand Desaix, apercevant son ancien régiment, le 46e de ligne, court à lui, le maintient, donne ainsi aux fuyards un point d’appui pour se rallier, et, couvrant la retraite, permet à l’armée de rentrer en assez bon ordre dans les lignes de Wissembourg. Témoins de sa conduite, les représentants du peuple en mission nomment Desaix adjudant général.

A Lauterbourg, dans une rencontre, l’avant-garde plie. Desaix se jette au fort de la mélée, reçoit une balle qui lui traverse les deux joues, et, tout ensanglanté, fait de tels efforts qu’il ramène ses soldats et repousse l’ennemi. Alors seulement, après plusieurs heures d’une lutte acharnée, il fait panser sa blessure.

Il est nommé général de brigade.

Desaix commandait dans les montagnes le camp de Northweiler. Un ordre intempestif l’envoie à Haguenau, sur les derrières de l’armée. Heureusement, le contre ordre suit de près, et, sans perdre de temps, Desaix revient à ses troupes. Quand il arrive, vers midi, le camp est attaqué. En apercevant leur général : « Ouvrez les barrières, crient les soldats, que nous voyons l’ennemi de plus près, Desaix est avec nous. » Et lui, embrassant d’un coup d’œil la situation, prend rapidement ses mesures, et culbute les Autrichiens dans les ravins. Mais pendant ce temps les lignes de Wissembourg ont été forcées, l’armée bat en retraite. Desaix victorieux abandonne son camp, et ses soldats novices font assez bonne contenance pour protéger l’armée jusque sous les murs de Strasbourg. Les représentants du peuple confèrent Desaix le grade de général de division : il n’a que 25 ans.

Voici la lettre qu’il écrit à sa sœur pour lui annoncer sa promotion :