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Désobéir à l'argent

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64 pages

Le mouvement hégémonique de la finance mondiale s’en prend désormais aux derniers bastions de la gratuité et du bien commun encore soustraits aux logiques du marché. L’argent est partout. Il détermine jusqu’aux aspects les plus privés de notre vie familiale ou affective.

Création de monnaies alternatives, solidaires ou fondantes, abolition de toute monnaie, troc, systèmes d’échange locaux, zones de gratuité... Des résistances originales s’organisent pourtant, qui sont autant de façons de désobéir à l‘argent.

Les Désobéissants sont un collectif qui entend promouvoir et former à l’action directe non-violente et la désobéissance civile. Xavier Renou en est l’un des membres fondateurs ; il dirige la collection Désobéir aux éditions le passager clandestin.


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DÉSOBÉIR À L’ARGENT

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« Dans son essence la création de monnaie ex nihilo actuelle par le système bancaire est identique… à la création de monnaie par des faux-monnayeurs. Concrètement, elle aboutit aux mêmes résultats. La seule différence est que ceux qui en profitent sont différents ».

Maurice Allais, prix Nobel d’économie

« Il est plus sage de changer beaucoup de choses qu’une seule ».

Francis Bacon, philosophe et homme d’État anglais 1561-1626

1. Désobéir à l’argent ?

Flouze, pèze, tunes, oseille... Le quotidien. Il se résume pour certains à n’avoir pas un rond. Pourtant, la déréglementation néolibérale de l’économie mondiale a favorisé l’explosion des transferts monétaires. Il s’échange aujourd’hui, chaque jour, plus de 4 000 milliards de dollars sur les marchés financiers, dont seulement 2 % correspondent à la production effective de biens et services. L’essentiel de l’argent circulant n’a donc plus aucune correspondance avec l’économie réelle, ni même d’ailleurs avec des pièces et billets, qui matérialiseraient ces sommes gigantesques. Argent fou, argent roi, qui partout impose sa logique de cupidité exacerbée. Il faut toujours accroître la rentabilité des investissements, la marchandisation des derniers espaces de liberté et des dernières ressources encore gratuites, la rémunération du moindre effort... au détriment de l’autre, du concurrent, du client, du voisin.

Course effrénée après toujours plus de profits monétaires, puisque la richesse ne se mesure qu’à l’aune de la quantité de monnaie accumulée. Une logique strictement comptable, qui néglige la nature des conditions de production (éventuellement dangereuses, esclavagistes, polluantes, aliénantes...) et donc leur coût social, ce que les économistes appellent les « externalités négatives », ces dégâts que la soif insatiable d’argent cause à l’environnement, à la qualité de l’air, à la santé des travailleurs, au bien-être des humains comme des animaux, aux ressources non renouvelables et pourtant essentielles à la vie, etc. Sans oublier l’incitation permanente à la fabrication de produits à l’obsolescence accélérée ou toxiques, à la confiscation des savoirs humains par les brevets, au détournement des règles ou au lobbying et à la corruption pour influer sur leur rédaction, au mensonge publicitaire et à la fraude administrative, voire au vol, au crime ou à la guerre, que représente la nécessité, pour survivre, vivre mieux ou compenser l’insignifiance de son existence, d’acquérir cet argent qui donnera l’accès aux biens matériels les plus extravagants et les moins utiles.

Les conséquences sont dramatiques. On connait aujourd’hui la répartition des richesses la plus inégalitaire qui ait jamais été depuis soixante ans : les 2 % des plus riches détiennent la moitié des richesses mondiales ; les trois personnes les plus riches détiennent à elles seules une fortune équivalente au produit intérieur brut des 48 pays les plus pauvres, soit 600 millions de personnes, qui vivent avec moins de 1 dollar par jour et ne sortiront jamais de leur pauvreté, pas plus que leurs enfants. Faute de cet argent qui conditionne l’accès aux ressources, des dizaines de milliers de personnes meurent chaque jour, alors même que les ressources sont disponibles et que ces personnes sont prêtes, pour la plupart, à travailler. Une seule crise financière, celle de la Thaïlande en 1997, a mis au chômage plus de 20 millions de personnes en quelques mois. La crise dite des subprimes, aux États-Unis, a quant à elle fait perdre leurs économies, leur logement et même leur épargne retraite à des centaines de milliers de personnes tout en provoquant une récession internationale qui a nécessité l’injection massive de capitaux publics. Capitaux publics qui ont surtout servi à rétablir en un temps record les taux de profit extravagants des institutions financières et les conditions qui avaient mené à la crise, et mèneront à la prochaine. En raison du coût écologique immense de notre modèle économique, la biodiversité est confrontée à son effondrement accéléré (30 % des espèces maritimes et terrestres ont ainsi disparu ces trente dernières années) et pour la première fois de son histoire, l’humanité est elle-même menacée dans son existence même, du fait des dégâts exponentiels et de plus en plus ingérables dus au réchauffement climatique.

Noyaux durs d’actionnaires, sociétés d’investissement, fonds de pension, banques, entreprises et mafias transnationales, institutions financières internationales, grosses fortunes, paradis fiscaux et judiciaires, élites politiques des principaux États : les adversaires sont nombreux, puissants, solidaires et bien décidés à conserver les privilèges liés à leurs fortunes. Fortunes qui reposent toutes sur le rôle central donné à l’argent et la confiance que nous plaçons en lui. Et si l’on commençait par ne plus croire en l’argent, pour lui désobéir ? Si la monnaie, et la croyance en celle-ci, étaient aussi le talon d’Achille de l’édifice inégalitaire dont nous souffrons tous ?

Certes, la monnaie n’est pas dépourvue d’utilité. Avec le troc, chacune des parties en présence doit avoir un bien qui convienne à l’autre. La confiance est primordiale et l’échange relève souvent de l’entraide dans un espace restreint. L’invention de la monnaie permit de dépasser ces contraintes initiales qui pesaient sur le commerce entre les hommes en reportant, notamment, le principe de confiance sur... la monnaie elle-même.

Selon la définition classique, on considère qu’il y a monnaie lorsqu’un instrument ou un support d’échanges exerce trois fonctions économiques : faciliter les échanges en tant qu’instrument de mesure et donc de comparaison de la valeur des biens (unité de compte) ; être un moyen de paiement (un bien intermédiaire) accepté par tous (transaction) ; permettre l’épargne, c’est-à-dire le report dans le temps du pouvoir d’achat pour une consommation ultérieure qui peut avoir deux motifs, la précaution et la spéculation (réserve de valeur).

La première forme prise historiquement par la monnaie est celle d’une marchandise offerte en échange d’un achat (du sel, du thé, du bétail…). Les formes primitives sont très variées, depuis le coquillage ou les céréales jusqu’à l’objet artistique qui atteste du passage du troc à l’économie monétaire en reproduisant des objets de consommation dans des métaux précieux ou des monnaies-bracelets ouvragés. Certaines ressources naturelles étaient utilisées comme monnaie parce qu’elles étaient d’un transport plus facile et s’altéraient moins. Longtemps, la valeur d’une monnaie dépendit de son poids et de la qualité de son métal lorsqu’il s’agissait de pièces, ou des réserves d’or qui la garantissaient lorsque les billets apparurent. Avec le temps, l’or, devenu trop rare, ne fut plus en capacité de garantir le papier-monnaie : l’étalon-or est partiellement abandonné à la suite de la première guerre mondiale. En 1945, avec l’accord de Bretton-Woods, seul le dollar reste convertible en or. En 1971, c’en est fini de toute référence à la convertibilité-or des monnaies. La monnaie en métaux précieux (or, argent) n’a plus cours depuis longtemps, les pièces étant réalisées dans des alliages non précieux. Le coût de production des pièces et billets lui-même est devenu négligeable.

En parallèle, au fil des siècles, une part de plus en plus importante de l’argent prend une forme plus abstraite : à la Renaissance italienne, l’introduction de lettres de change dématérialise l’argent au profit de simples écritures comptables inscrites sur les livres des créanciers et de leurs débiteurs. Des reconnaissances de dettes purement privées circulent comme monnaies. Notre époque se caractérise par la fin de ce cycle, qui voit disparaître rapidement le support matériel de la monnaie. Pièces et billets ne représentent plus qu’une part infime de la masse monétaire totale (de 5 à 8 % dans la zone euro), qui tend à diminuer et dont une partie non négligeable n’est pas utilisée mais thésaurisée.

Cette masse monétaire est donc devenue essentiellement une donnée numérique, un jeu d’écriture comptable. La part la plus importante de la richesse est ainsi mesurée en monnaie scripturale (inscrite sur un compte). Elle circule au moyen de virements bancaires ou Internet, ou à l’aide de cartes de paiement (télépaiement, porte-monnaie virtuel...). Encore un effort pour que la monnaie disparaisse complètement ?

En se substituant au troc, l’argent a certes facilité et accru les échanges. Mais son histoire est aussi celle de ses défauts : moyen d’échange, il est devenu la mesure de toute chose. Mesure trompeuse, parce que si la valeur monétaire des biens (leur prix) est la même pour tous, leur valeur d’usage diffère grandement selon que l’on est pauvre ou riche : la nourriture n’a pas la même importance selon que l’on a faim ou non, et 1 000 euros n’ont pas la même importance selon que l’on manque de tout ou de rien. Réserve de valeur, l’argent est devenu l’instrument privilégié de la spéculation, avec l’introduction du prêt à intérêt, de l’usure, qui fait obligation à celui qui emprunte, et manque donc d’argent, de verser de l’argent à celui qui prête, et possède donc en excès. En répartissant et en organisant la rareté plutôt que d’y remédier, l’argent a consolidé les inégalités sociales. Sa possible accumulation n’a fait que donner davantage de pouvoir à ceux qui avaient déjà le plus.

Au-delà, le principe même de la création monétaire, adossée au crédit, a renforcé la séparation entre la masse monétaire et la réalité des ressources disponibles tout en obligeant les différents acteurs économiques à courir sans cesse après l’accroissement de leurs richesses afin de rembourser les intérêts. Sait-on que la création monétaire, bien qu’encadrée par les États, revient aux banques privées, et qu’elle se traduit par un transfert colossal de richesses publiques vers les propriétaires de celles-ci1 ? Les gouvernements néolibéraux ont même instauré depuis 1973 (avec les traités de Maastricht et Lisbonne) l’interdiction de « faire tourner la planche à billets », c’est-à-dire de créer de la monnaie en fonction de leurs besoins.

Les États sont ainsi contraints de financer leurs dépenses sur les marchés monétaires, en émettant des obligations, détenues...

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