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DÉSOBÉIR
AU COLONIALISME

 

Cette publication a été soutenue par Sortir du colonialisme

« Lorsque les Blancs sont venus en Afrique, nous avions les terres et ils avaient la Bible. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés : lorsque nous les avons ouverts, les Blancs avaient la terre et nous la Bible. »

Jomo Kenyatta

 

« Entre colonisateur et colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies. […] J’entends la tempête. On me parle de progrès, de « réalisations », de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées. On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer. Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. On m’en donne plein la vue de tonnage de coton ou de cacao exporté, d’hectares d’oliviers ou de vignes plantés. Moi, je parle d’économies naturelles, d’économies harmonieuses et viables, d’économies à la mesure de l’homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières. »

Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme)

1. Désobéir au colonialisme

Le colonialisme n’est pas mort. Bien au contraire, il continue de triompher dans certaines parties du monde. Un mot de définition, d’abord. Si la colonie désigne le territoire possédé – en général le résultat d’une conquête militaire quel que soit l’enrobage juridique préalable, ou ultérieur – par une entité politique extérieure, la colonisation est au sens strict la création de colonies par l’occupation territoriale, donc le placement sous tutelle d’un territoire, de sa population comme de ses ressources. La conquête coloniale commence donc par la confrontation entre deux peuples, et deux civilisations. Elle se prolonge à travers l’édification d’un système socio-racial reposant sur l’exploitation et le pillage des colonies.

Le colonialisme, c’est-à-dire à la fois le phénomène de la colonisation (occupation territoriale), et l’idéologie qui l’accompagne, n’est pas mort. De nombreuses situations coloniales demeurent, et l’idéologie coloniale continue de produire des effets là où elle est réputée disparue. Les empires coloniaux se constituèrent progressivement, du XVe au XXe siècle sous quatre grandes formes :

– des comptoirs commerciaux (Gao, Macao, Hong Kong) ;

– des colonies de plantation ou d’extraction, destinées à fournir les métropoles en matières premières (Caraïbes) ; – des colonies de peuplement investies par des colons (Algérie) ;

– des colonies de domination comme les colonies japonaises en Asie dans l’entre-deux-guerres.

La colonisation est donc multiforme, adaptable, mais une véritable continuité unit néanmoins l’ordre colonial d’hier, de 1492, à celui d’aujourd’hui.

Une idéologie coloniale accompagne l’entreprise de colonisation afin de la rendre légitime. La colonisation fut d’abord menée au nom de l’évangélisation des peuples barbares à soumettre, par la violence s’il le fallait, à la religion chrétienne pour sauver leurs âmes du péché. Par la suite, le racisme s’est substitué à la religion pour continuer de traiter le colonisé comme un être inférieur, « qui n’est pas entré dans l’histoire », comme le dit le président Sarkozy dans son discours de Dakar, en juillet 2007. Un enfant qui a besoin de nous et de la supériorité de notre civilisation. Le racisme ainsi déculpabilisé est intégré dans les codes juridiques coloniaux, tels que les Codes noir ou de l’indigénat, et s’inscrit dans le quotidien en structurant les rapports sociaux et les mentalités. Il se traduit par la dépersonnalisation du colonisé, son humiliation. Comme le met en équation Aimé Césaire dans son discours sur le colonialisme : « colonisation = chosification ». Pour Frantz Fanon, seule la lutte pour la décolonisation rend libre « le damné de la terre » parce qu’elle permet à l’homme colonisé d’en finir avec l’aliénation mortifère engendrée par un système où son destin est déterminé par une puissance extérieure. Mais la colonisation ensauvage aussi le colonisateur. Celui-ci est décivilisé par ce qu’il fait subir au colonisé. Ainsi, comme le montra Hannah Arendt, le mythe de la supériorité raciale de l’Homme blanc ou chrétien, qui justifiait si bien l’expansion territoriale et la domination brutale des peuples colonisés, enfanta l’idéologie nazie de la supériorité des Aryens sur tous les autres peuples, ceux-ci devant être soumis à la conquête territoriale, au pillage des richesses, voire à l’extermination1.

La première mondialisation : génocide des Indiens et commerce triangulaire

S’il y a toujours eu des colons depuis l’Antiquité, la naissance d’un pouvoir colonial à part entière remonte à la « découverte » de l’Amérique. Les guillemets s’imposent car les territoires où vont mouiller les caravelles de Christophe Colomb sont occupés depuis des temps immémoriaux par des peuples autochtones. À partir de 1492, la colonisation se confond avec le développement du système capitaliste. Elle repose sur le commerce triangulaire entre l’Afrique, les Amériques et l’Europe. L’accumulation du capital ainsi rendue possible fait la fortune de nombreuses familles qui vont former l’ossature des bourgeoisies nationales. La violence est consubstantielle de cette première étape de la formation de l’ordre colonial :

– le génocide des Amérindiens en est l’expression la plus achevée : la population chute en trois siècles de 40 à 20 millions de personnes avec quelquefois une disparition totale comme dans une partie des Caraïbes ;

– l’esclavage : l’économie servile des plantations recourt à la traite négrière qui enleva à l’Afrique 20 millions de ses enfants entre 1510 et 1860. Seuls 10 millions furent effectivement déportés aux Amériques, les autres périssant suite aux razzias dans les zones côtières ou pendant la traversée de l’Atlantique. Les esclaves étaient achetés en Afrique selon le principe du troc, un esclave pour 20 livres d’eau de vie en 1770 ou deux pièces de tissu, et revendus à un prix fixe en Amérique selon leur âge, leur sexe, leur santé et les besoins locaux. Une chute drastique de la démographie, un effondrement économique et la fin des empires constitués s’ensuivirent, provoquant la régression historique du continent africain.

La deuxième mondialisation : les empires coloniaux

Les nations européennes s’affrontent violemment pour mettre la main sur des terres en Afrique ou en Asie. Elles se répartissent ces territoires durant la conférence de Berlin (15 novembre 1885 – 26 février 1886), ce Yalta du colonialisme. Le nombre de victimes des conquêtes européennes en Asie et en Afrique au cours de la seconde partie du XIXe siècle tourne autour de 50 à 60 millions, dont la moitié environ due à la famine en Inde. Sur cet amoncellement de victimes s’édifient de véritables empires coloniaux. En à peine trente ans, de 1880 à 1914, la France devient l’un des principaux empires coloniaux avec des règles juridiques différentes selon les colonies (mandat, protectorat, administration directe) mais avec une constante : un statut de sous-citoyens pour les indigènes qu’ils soient arabes, africains ou indochinois. En règle générale, les populations sont traitées en « sujets » français et non en citoyens. Les indigènes ne votent pas et sont soumis à un statut spécial, le Code de l’indigénat, et des réglementations locales produites et appliquées selon le bon vouloir des gouverneurs généraux de ces colonies. Les indigènes sont soumis à un certain nombre de jours de travail forcé par an, en fonction des besoins des autorités, et peuvent être battus ou emprisonnés sans jugement pour des raisons telles que le refus de se découvrir devant un chef blanc ou l’atteinte au respect dû à l’autorité française. Les autorités coloniales favorisent les cultures d’exportation souvent gérées, comme en Afrique équatoriale, par des compagnies concessionnaires de Marseille, Bordeaux ou Paris, en place et lieu de l’économie vivrière. La conférence de Berlin n’efface pas la concurrence entre empires coloniaux, qui est en partie à l’origine de la première guerre mondiale où des centaines de milliers de soldats des colonies sont envoyés en première ligne. Dans l’entre-deux-guerres, les empires se consolident et donnent lieu à une culture colonialiste spécifique qui se manifeste à travers les expositions coloniales internationales comme celle de Paris en 1931. On y expose dans de véritables zoos humains des indigènes traités comme des animaux de foire.

La troisième mondialisation : le nouvel ordre colonial

Le vaste mouvement de décolonisation, initié au lendemain de la seconde guerre mondiale, a transformé les pays colonisés en pays politiquement indépendants sans pour autant les sortir de la dépendance économique ni de la pauvreté. Les indépendances sont formelles. Le pays dispose d’un drapeau et d’une représentation à l’ONU mais les attributs réels de sa souveraineté lui sont déniés. Le néocolonialisme utilise toutes les méthodes permettant de maintenir une domination économique et politique sur un pays anciennement colonisé.

Ce constat est particulièrement vrai en Afrique francophone. La Françafrique, cet alliage entre élites politiques et militaires et milieux d’affaires français et africains par le biais de réseaux quasi mafieux place la corruption au cœur de l’État. La politique étrangère est toujours marquée par la recherche de grandeur pour la France, grandeur qui repose sur une forme moderne de « mission civilisatrice » au travers de l’apport supposé – il ne s’agit là que de justifications discursives – des droits de l’Homme et de la démocratie. Une forme de néocolonialisme qui n’a rien à envier aux formes traditionnelles de colonialisme, du point de vue de la brutalité, comme l’illustre l’exemple paroxystique du génocide des Tutsis du Rwanda, dont la préparation et la réalisation par le gouvernement néo-colonial de ce pays furent soutenues jusqu’au bout par les autorités politiques...