Désobéir par le rire

De

En dissipant les haines, en ruinant les stratégies de communications manipulatrices, en désarmant les forces de l'ordre, en introduisant de l'empathie chez les agents, et de la confusion dans les dispositifs bien huilés de la machine répressive, le rire est une arme politique qui peut redonner une chance au dialogue.

Avec ou sans nez rouge, face aux formes de lutte traditionnelles qui ne font que « masquer les fissures de l’édifice social » (Raoul Vaneigem), une génération d’activistes réinvente la subversion par le rire.

Les Désobéissants sont un collectif qui entend promouvoir et former à l’action directe non-violente et la désobéissance civile. Xavier Renou en est l’un des membres fondateurs ; il dirige la collection Désobéir aux éditions le passager clandestin.


Publié le : jeudi 1 avril 2010
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782369353256
Nombre de pages : 64
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DÉSOBÉIR
PAR LE RIRE

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À Michel, « sur-commandant Marsios » de la Brigade activiste des clowns.

« Faire rire d’une absurdité, d’un raisonnement ridicule, c’est déjà les combattre d’une façon non violente. »
Desmond Tutu

« Je crois que l’irrévérence fait partie de l’idéal démocratique, parce que, dans une société libre, tout le monde doit pouvoir être questionné et contesté. »
Saul Alinsky

« Riez et vous serez sauvé. »
Mouna Aguigui

1. Désobéir par le rire ?

L’humour pour faire tomber les tyrans ? Le rire pour désobéir ? Oui, dix fois oui ! Le rire est l’un des outils privilégiés de la lutte pour le bien commun, pour ceux qui n’ont parfois que la force de la vérité pour vaincre l’oppression... Il est une faculté innée des êtres humains et, à ce titre, peut toucher n’importe qui, spectateurs et personnes visées, pourvu qu’on sache le provoquer. Manifestation d’un comportement réflexe généralement associé à un sentiment de gaieté, certains éthologues considèrent le rire de nos ancêtres les singes, très semblable au nôtre, comme une expression détournée de la violence, une grimace plutôt qu’une agression physique. Chez l’homme, on peut donc imaginer l’humour, première cause de déclenchement du rire (devant le chatouillement et l’imitation), comme un outil de catharsis, qui permettrait l’évacuation de la colère, de la frustration ou de la souffrance, et donc des pulsions de violence que nous éprouvons dans certaines circonstances.

Dans l’action directe, au moment de la préparation comme pendant sa réalisation, le rire protège l’équilibre mental du militant : la conscience malheureuse des souffrances de ce monde et leur fréquentation au travers de l’action, doublées du sentiment de ne jamais en faire assez, menacent en permanence le militant, qui risquerait sans cela de succomber à des formes diverses de malaise, de mal-être persistant et destructeur, voire de renoncement. L’humour est un moyen de se défendre contre le désespoir, donc de garder confiance dans la vie comme dans la lutte.

L’humour peut être défini comme l’ensemble des procédés comiques, c’est-à-dire des procédés « propres à faire rire » ou tout au moins sourire. Il est aussi un mode d’expression qui vise la plupart du temps à souligner un fait, à attirer l’attention ou la réflexion d’une manière détournée, légère ou au contraire appuyée, sur les aspects insolites, absurdes ou choquants de la réalité. Lorsqu’il a trait à des éléments tristes, désagréables ou profondément révoltants, on parle de dérision ou d’humour noir, toutes formes comiques qui peuvent confiner au cynisme et en marquer la limite : le cynisme banalise le mal, en lui reconnaissant une place acceptable, et du coup éteint les rires en faisant cesser l’insolite. Il peut à la limite provoquer ce « rire jaune » qui tient du rire forcé ou amer, du rire sans joie.

Le rire désobéissant se démarque nettement du cynisme et ses atouts sont nombreux. Rire est source de plaisir. Au moins pour celui qui rit ! Et le plaisir rend fort. L’activiste non violent n’est pas un martyr qui ne vit que pour la souffrance : il est un être de chair et de sang qui se nourrit d’émotions, de plaisirs partagés, d’amitié, d’amour, etc. Tout l’inverse du moine-soldat qui attendrait le sacrifice et se préparerait à infliger autant de souffrance qu’il en a subie. L’activiste non violent ne craint pas d’affirmer ses désirs, de revendiquer le droit pour tous au plaisir et la nécessité même de mettre dans l’action autre chose que le seul « sentiment du devoir », indéniable, mais bien fragile lorsqu’il s’agit d’affronter des adversaires parfois violents et déterminés.

Même si l’on est confronté à des logiques mortifères, celles du profit et de la domination, à l’origine de toutes sortes de souffrances, l’humour et le plaisir qui en découle peuvent – et doivent – être présents dans la résistance. Dans une société où depuis le plus jeune âge l’individu est conditionné à l’obéissance, au respect de règles (culturelles, sociales, légales) qu’il n’a pas choisies, on peut prendre un vrai plaisir dans la transgression des normes, dans l’irrévérence exprimée dans la contestation d’une autorité bien assise sur ses certitudes et des siècles de respect usurpé. Occuper des bureaux, envahir une ambassade, perturber un colloque, défendre publiquement, dans l’outrance et la caricature, un adversaire que ce soutien grossier embarrasse... sont autant d’occasions de francs éclats de rire pour les militants et souvent aussi pour les témoins de ces actions. La confusion voire la zizanie créées par une intervention intempestive chez l’adversaire, la discorde qu’une action peut faire naître dans ses rangs, la maladresse dont il fera parfois preuve pour tenter de gérer l’ingérable... sont autant de ressorts du comique de situation qui se révèlent à l’usage proprement... jouissifs. Ce n’est bien souvent pas le scénario de l’action qui est drôle, mais le simple fait de faire quelque chose d’interdit, ou de totalement déplacé, en territoire « ennemi ». On se souviendra ensuite longtemps des premiers mots prononcés par l’adversaire quand il a réalisé qu’il ne contrôlait plus rien... que les attributs de son autorité, sa cravate, ses diplômes, ses mandats et ses subordonnés, son discours bien rodé ne lui confèrent plus aucune suprématie sur ceux qui s’invitent chez lui. Comme l’écrivait le théoricien américain de l’action directe non violente et grand défenseur de l’humour dans l’action, Saul Alinsky (1909-1972), « pour un tacticien, l’humour est un élément essentiel du succès car les armes les plus puissantes du monde sont la satire et le ridicule ».

Le plaisir tiré d’une action qui fait rire ceux qui la mènent contribue encore à renforcer le sentiment de puissance que l’action directe alimente déjà. Son contraire, le sentiment d’impuissance, est au cœur même du rapport de domination que subissent les victimes actuelles du rouleau compresseur néolibéral. À l’inverse, le rire déclenché par les actions directes fait reculer le sentiment d’impuissance que la télévision, le discours dominant, le poids des multiples hiérarchies et des conformismes sociaux, culturels ou religieux, la peur de la répression et le « métro-boulot-dodo » ont pour fonction d’entretenir. L’humour protège de la peur que la transgression des conformismes, des lois, des règles coutumières tendent naturellement à faire naître. Cette peur, qui dissuade trop souvent l’entrée en action ou paralyse l’activiste dans le déroulement de celle-ci, s’évanouit rapidement chez celui ou celle qui parvient à faire rire, qui sait que le ridicule ne tue pas, mais qu’il ébranle, que l’autorité n’est pas sacrée et ne peut pas tout, qu’ensemble on est plus fort et que le pouvoir est un colosse aux pieds d’argile. Sur le plan social et physiologique, le rire sert précisément à indiquer à ses pairs l’absence de danger : se moquer de quelqu’un en riant, c’est d’abord envoyer autour de soi un signal suggérant que cet individu ne représente aucun danger. Les pairs en question peuvent alors rire à leur tour pour manifester que la peur les a quittés et qu’ils peuvent se détendre. Dans l’action, l’activiste qui rit dans l’adversité ou face à elle, joue un rôle essentiel auprès de ses camarades : son rire les rassure, leur donne confiance en eux-mêmes et les rend donc plus aptes à résister aux pressions diverses de l’adversaire, voire au sentiment de panique qui pourrait les gagner dans les moments de vive tension.

Le rire de l’activiste, en introduisant de la distance dans le conflit, réduit aussi, objectivement, le risque de violence de la part de l’adversaire ou des activistes eux-mêmes. L’humour et la distance dans l’action permettent de rappeler qu’on n’est pas seul à vouloir que le monde change, et qu’on ne peut pas le changer seul, qu’aucune action ni aucune lutte ne sont décisives en tant que telles. Ils permettent un certain recul vis-à-vis du problème qu’on affronte, et évitent qu’on se laisse dominer par des émotions que le spectacle de la souffrance ou le cynisme des maîtres du monde, la dureté des rapports sociaux ou la destruction de l’environnement ont pourtant toutes les raisons d’exacerber.

C’est encore Alinsky qui l’explique, « le sens de l’humour permet de garder une juste perspective des choses et de prendre la réalité pour ce qu’elle est, une pincée de poussière qui brûle en l’espace d’une seconde ». Pour le théoricien et activiste américain, « l’organisateur qui cherche avec un esprit libre et ouvert, qui ne connaît pas la certitude et hait le dogme, trouve dans le rire, non seulement une façon de garder l’esprit sain, mais également une clé qui lui permet de comprendre la vie ». Il échappe ainsi au piège du ressentiment, qui ronge de l’intérieur et se retourne parfois contre les amis ; il se préserve de la colère, mauvaise conseillère comme on sait, qui risque de conduire au regrettable, sinon à l’irréparable ; il se garde de la haine, qui nourrit celle de l’adversaire et retarde le moment où il acceptera de faire des concessions, tout en aggravant la confrontation.

Dans certains contextes, il est essentiel de faire preuve d’humour quand on souhaite limiter la répression et conserver le soutien de l’opinion publique. Le climat d’amalgame voire de xénophobie qui entourait la naissance du mouvement « Démos » (« Démocratie en Pays basque ») lui fit justement préférer le recours à l’humour dans l’action non violente. Militant pour le bilinguisme, la création d’un département français « Pays basque », et le rapprochement des prisonniers basques de leurs familles (un droit fondamental reconnu par la loi française mais systématiquement bafoué pour les Basques), les Démos se forment en 2000 au Pays basque, dans un contexte politique marqué par la double violence autonomiste et étatique. Les forces de l’ordre comme l’opinion publique sont alors promptes à confondre militantisme basque et terrorisme. Le recours à l’humour procède donc autant d’un souci de pédagogie que de la volonté de protéger les militants de la répression facilitée par cette confusion. L’humour irrésistible de certaines actions démos confère au mouvement une image positive et bien distincte de celle des partisans de la lutte armée. La brutalité policière ne les épargnera cependant pas complètement, mais renforcera justement leur image de mouvement non violent dans l’opinion publique locale.

L’humour dans l’action est un outil pédagogique, comme l’ont d’ailleurs montré diverses études sur l’utilisation de l’humour dans l’enseignement1. Il favorise la mémorisation de l’information reçue. Dans l’action directe, le recours à des analogies ou à des métaphores comiques permet de faire passer un message politique en le rendant accessible au plus grand nombre. L’humour permet la simplification du message en même temps qu’il le...

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