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DÉSOBÉIR
POUR L’ÉCOLE

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« Si on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de services rendus, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles et aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement, et l’école peut progressivement obtenir une contribution des familles ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population. »

Christian Morrisson, « La faisabilité politique de l’ajustement »,
Cahier de l’économie politique, n°13, Centre de développement de
l’OCDE, 1996, Paris.

« La guerre scolaire n’est pas de l’histoire ancienne, elle se déroule, aujourd’hui, sous nos yeux. (…) Nous sommes aujourd’hui devant un choix décisif, nationaliser l’enseignement privé ou privatiser l’enseignement public. »

Philippe Meirieu

« L’instruction publique ne vise pas d’abord à préparer à un métier mais à préparer chacun à ne pas renoncer à soi-même à travers son futur métier. »

Condorcet

1. Désobéir pour l’école ?

Depuis quelques années, l’école publique, gratuite et obligatoire jusqu’à 16 ans subit des attaques systématiques.

Détruire l’école publique pour rendre incontournable le marché de l’éducation

Ces attaques relèvent d’un plan cohérent de démantèlement du service public de l’enseignement défini ou soutenu par une large coalition d’intérêts divers (milieux d’affaires, politiciens néolibéraux, milieux catholiques conservateurs, Opus Dei...)1. Il s’inscrit dans un contexte de revanche politique contre le bastion de la gauche que formait naturellement l’école de la République, et surtout dans celui d’une recherche de nouvelles sources de profits pour des investisseurs privés confrontés depuis les années 1970 à la baisse du taux de profit (rentabilité moyenne des investissements tous secteurs confondus). En résulte le démantèlement des services publics organisé dans toute l’Europe (ouverture à la concurrence des secteurs de l’eau, du courrier, des transports... ; adhésion à l’Accord général sur le commerce des services de l’OMC, etc.) par les gouvernements de la droite et de la gauche néolibérales ; ceci permet à la fois de réduire les dépenses de l’État, donc de faire baisser le prix de l’argent pour les investisseurs (l’État empruntant moins, les taux d’intérêt baissent) et de leur ouvrir de nouveaux débouchés économiques, en affaiblissant la concurrence déloyale que représentait le service public gratuit, égalitaire et performant2.

Or l’éducation offre potentiellement des retours sur investissements très élevés. En France, l’école primaire et secondaire, privée et publique, accueille 12 millions d’élèves, en augmentation régulière. Une scolarité complète, du primaire au secondaire, équivaudrait en France, en moyenne, à une dépense cumulée de 90 000 dollars par enfant en 2010, d’après le ministère de l’Éducation nationale. De quoi aiguiser les appétits des investisseurs ! À condition que la qualité et la gratuité de l’école publique, et son financement public, ne fassent plus ombrage au développement du secteur privé payant.

En France, la privatisation du secteur éducatif est largement avancée. L’école privée accueille déjà 20 % des élèves, mais 40 % de tous les élèves du pays y effectuent un passage au cours de leur scolarité3. La plupart des écoles privées du primaire et du secondaire sont placées « sous contrat » avec l’État, qui assure la majeure partie de leur financement, en rémunérant leurs enseignants. Depuis 2004 et la loi Carle, les maires ont l’obligation de payer la scolarité de leurs élèves fréquentant des écoles privées implantées sur d’autres communes... Une sorte de chèque-éducation qui représente une charge financière conséquente pour les communes, seulement partiellement compensée par l’État, qui s’impose sans contrepartie, en terme de contrôle de la qualité du service rendu par la mairie, au prix de bénéfices accrus pour le secteur privé, de l’appauvrissement du public...

En parallèle, un marché juteux et fort peu réglementé d’établissements hors contrats (« boîtes à bac »...), de ventes de cours et de services privés (didacticiels, enseignement à distance...) a émergé et concernait en 2005 déjà plus de 6 % des élèves à Paris, et 1 % au niveau national, en progression constante4. Par exemple, la promotion graduelle de l’enseignement à distance, au niveau européen (tel le programme Leonardo da Vinci), d’abord dans le supérieur, et bientôt dans le secondaire, permet d’envisager des profits liés à la fois à l’accroissement des communications téléphoniques, à la vente de matériels informatiques et, bien sûr, à celle de didacticiels, dont les contenus pourront être plus proches des exigences de l’industrie. Au passage, on prépare les élèves au télétravail, on les isole, réduisant d’autant leurs possibilités de concertation et de mobilisation5.

Ce marché scolaire privé est directement soutenu par l’État : les ménages sont encouragés à y recourir au moyen de dispositifs d’aides publics en augmentation constante qui incluent des chèques pour les services à la personne (y compris les cours particuliers) et des réductions d’impôts : ces subventions publiques déguisées profitent aux entreprises privées de soutien scolaire, bien sûr, et aux familles les plus aisées, creusant encore les inégalités sociales et culturelles constatées à l’école. Ainsi, en 2006, l’aide publique accordée aux formes privées du soutien scolaire représentait 240 millions d’euros annuels, presque deux fois et demie le budget du soutien scolaire public et presque le quart de celui des zones d’éducation prioritaires6... De nombreuses façons d’introduire une logique marchande au sein du secteur public de l’éducation sont testées actuellement par les pays soumis aux politiques néolibérales : externalisation des services au sein des écoles publiques, chèques-éducation ; partenariats avec les entreprises privées, associées à la gestion des écoles publiques, à l’élaboration des programmes, à la fourniture de matériels pédagogiques, à la délivrance du bac (comme le bac McDonald’s en Grande-Bretagne) ; mise en concurrence des établissements, contraints de se disputer à grands frais publicitaires les élèves, dont le nombre déterminera les budgets alloués par les autorités publiques ; location d’espaces publicitaires au sein des établissements, etc. Mais le succès de ces mesures dépend évidemment du démantèlement simultané de l’école publique, qui pourra seul convaincre les parents de payer un service qui leur était accordé gratuitement jusque-là. Une école publique qui ne marche plus correctement, c’est un secteur privé qui redevient attractif et vraiment profitable, pour les élèves favorisés, et le recours massif aux cours particuliers payants, pour les autres. C’est le renforcement de l’école à deux vitesses, qui produit d’un côté, à moindre coût, des exécutants dociles, et de l’autre, au prix fort, des élites exclusivement tournées vers le service de l’économie marchande.

Supprimer les écoles maternelles

La disparition des écoles maternelles est d’ores et déjà programmée. Du fait de transferts de charge non compensés et toujours plus nombreux, et d’une explosion des dépenses sociales due à la paupérisation d’une partie de la classe moyenne, les finances des communes comme des autres collectivités sont plus précaires que jamais. En supprimant des écoles, des classes, et à terme les petites et moyennes sections de toutes les écoles maternelles au profit de garderies municipales ou surtout privées (les « jardins d’éveil »)7, le gouvernement espère renforcer le secteur marchand de la petite enfance, tout en réduisant ses coûts fixes, les enseignants de maternelles étant remplacés par de simples titulaires du CAP petite enfance aux rémunérations plus faibles, tandis que le nombre d’enfants encadrés par chaque adulte dans ces structures est augmenté.

Appauvrir intellectuellement l’école publique

Les dirigeants néolibéraux souhaitent produire des élèves dociles et flexibles, plus à même d’accepter des conditions de vie et de travail précaires, et pour cela doivent supprimer les marges d’autonomie dont disposait encore le champ scolaire, et qui lui permettaient de ne pas servir strictement ou exclusivement les intérêts des milieux d’affaires et de l’État8. Pour parvenir à ce double objectif, il faut appauvrir intellectuellement l’école publique : en cassant la formation des enseignants (l’IUFM, l’année de stage...), d’abord, pour qu’ils soient d’autant moins bons pédagogues qu’ils auront été jetés dans le bain trop tôt, sans accompagnement et sans stages dignes de ce nom. En envoyant les profs les moins expérimentés, les plus vulnérables, dans les écoles les plus difficiles, ensuite. En supprimant le Réseau d’aide spéciale pour les élèves en difficulté (Rased) pour les profs en charge d’enfants en plus grande difficulté, en recourant de plus en plus systématiquement à des professeurs retraités, précaires (contractualisés) ou nomades, passant d’une classe à l’autre, d’un niveau à l’autre, d’un établissement à l’autre, parfois même d’une matière à l’autre, le prof de sport devant remplacer celui de français9..., donc moins investis, moins présents, moins formés, moins respectés, aussi, par les élèves, et plus souvent dans leur voiture que dans leur classe... En alourdissant les effectifs d’élèves, surtout là où leurs difficultés sociales sont fortes, contraignant les enseignants à faire surtout de la discipline, presque de la gestion de crise, plutôt que leur métier. En appauvrissant le contenu des programmes, comme le firent Xavier Darcos pour le primaire (supprimant presque totalement l’histoire, la géographie, l’éducation civique, et revenant à des méthodes d’enseignement abêtissantes centrées sur la récitation, la répétition, le recopiage, la morale traditionnelle, au détriment de l’analyse10) et Luc Chatel pour le secondaire (le programme de sciences économiques et sociales, en seconde, « allégé »...