DÉSUNION

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Avec les hypothèses freudiennes, lacaniennes ou winnicotiennes, comment questionner le travail de la destruction qui surgit dans toutes les productions humaines ? Quelles en sont les circonstances et les conditions ? Qui peut anticiper le vide d'où s'engendre la déliaison ? Est-ce le juriste qui travaille, à partir de l'universel, à l'extension du cadre symbolique ? Est-ce l'artiste qui singulièrement anticipe la déliaison dont il se fait l'acteur ?…
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296392755
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Désunion

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Che vuoi ?
Nouvelle série na Il, 1999

Désunion

Edi60ns L'Harmattan 5- 7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Che vuoi ? Nouvelle série n° Il,1999
Revue du Cercle Freudien

Comité dé Rédaction: Michèle Abbaye, Patrick Belamich, Alain Deniau, Olivier Douville, Jean-Pierre Lehmann, Carine Tiberghien Directeur de Publication: Alain Deniau Couverture: Charlotte Vimont Secrétaire de rédaction: Brigitte Prout Editeur: L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris
Les textes proposés à la revue sont à envoyer à Alain Deniau, 91, rue du Cherche Midi - 75006 Paris

L'abonnement: France Etranger, Dom Tom

pour 1 an (2 numéros) 230 FF 270 FF

pour 2 ans (4 numéros) 450 FF 490 FF

A paraître: Che vuoi ? n° 12 Automne 1999 : « Jacques Hassoun »

Publié avec le concours du Centre National du Livre

Dépôt légal 1999 L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8097-7

ISSN 0994-2424

SOMMAIRE
Editorial 9

Union, désunion, l'espace de la cure
L'espace du nouage pulsionnel
Jean-Pierre Lehmann i Viva la muerte ! Jean-Pierre Basclet A propos de l'ennui Eric Bidaud Rêves de fm du monde et exil Katia Varenne
fi

13 23 29 41

Union, désunion:

l'institution
59 73 83

Propositions sur le travail de la culture aujourd'hui Olivier Douville Anéantir l'intime Alain Deniau Adresses Guy Dana

Les sites de l'altérité
L' éthique perverse Jacques Félician Sur l' ethnopsychiatrie Danièle Epstein L'épreuve du récit Jean-Pierre Teboul

95 107 119

La pulsion et la culture
Dialoguesur la pulsion anarchiste
Entre Jean-Pierre Lehmann, Olivier Douville, Alain Deniau et Nathalie Zaltzman

143

La métaphore du vide
La physique du vide Jean-François Glicenstein Dialogue à quatre voix Olivier Douville, Jean-Pierre Lehmann, Alain Deniau, Shmuel Trigano 157

165

Cabinet de lecture Livres
Jacques Lacan de Gilbert Diatkine Lecture par Olivier Douville Canaques de la Nouvelle-Calédonie à Paris en 1931. De la case au zoo de Joël Dauphiné Lecture par Olivier Douville Fabrication d'un antisémite de Nadine Fresco Lecture par Sylvie Nerson-Rousseau La moitié du monde. Le corps et le cosmos dans le rituel des Indiens otomi de Jacques Galinier Lecture par Pascale Hassoun La parole et le lien de Jean-Marc Ghitti Lecture par Jean Broustra Jusqu'au bout du chemin de Marie Ireland Lecture par Alain Deniau

179

181

185

187

193

199

Constructions schizophrènes, constructions de Patricia Janody Lecture par Alain Deniau

cartésiennes

201

Lacan d'Alain Vannier Lecture par Patrick Belamich Penser la psychose. Une lecture de l'oeuvre de Piera Aulagnier de Sophie de Mijolla-Mellor Lecture par Olivier Douville
L'amour. Séminaire 1970-1971 de François Perrier Lecture par Jean-Pierre Lehmann La pulsion de mort de Freud à Lacan de Dominique Poissonnier Lecture par Jean-Pierre Lehmann: De quelques divergences dans les lectures de Freud et de Lacan « Les di (t) mens ions de la jouissance Lecture par Michèle Abbaye de Patrick Valas

203

205

211

213

217

Revues
Revue de Psychologie clinique « Surdité, tache aveugle» Michèle Szajko-Paperrman
Revue Française de Psychanalyse Olivier Douville Che Vuoi ? a aussi reçu

219

223 227

fi

EDITORIAL

« Union» est lU1terme évoquant lU1enécessité vitale pour les humains. Etats-Unis d'Amérique, Royaume Uni, Union Européenne, sans compter l'union qui fait la force du royaume de Belgique ou la défunte Union des Républiques Socialistes Soviétiques. Les hommes de gouvernement se démènent pour conserver l'union de la majorité alors que leurs opposants veulent rétablir celle de la minorité. N' estce pas dire combien cette catégorie est fragile et que sont toujours à l'oeuvre des ferments de désunion. A leur petite échelle, les groupes ou associations d'analystes en savent quelques chose. La clinique analytique s'affronte aux limites de la pensée théorique dans le masochisme primaire, le somato-psychique ou même la schizophrénie. Avec les hypothèses freudiennes, lacaniennes ou winnicottiennes, comment questionner le travail de la destruction qui surgit dans toutes les productions humaines? Quelles en sont les circonstances et les conditions?
L'espace de ce qui n'est pas encore mêlé est-il transférable dans la cure? Winnicott évoque que ce qui a eu lieu, n'a pas de lieu. Le vide produit-illU1 effet par lui-même, ce qui interrogerait la nature d'lU1e inscription sans lieu? ou bien ne produit-il lU1 effet que par l'existence même de l'espace qu'il occupe? comme lU1e vacuole introduit lU1ediscontinuité dans lU1flux?

Qui peut anticiper le vide d'où s'engendre la déliaison ? Est-ce le juriste qui travaille, à partir de l'universel, à l'extension du cadre symbolique? Est-ce l'artiste qui singulièrement anticipe la déliaison dont il se fait l'acteur? Faut-il passivement attendre? L'analyste peut-il désigner l'action de la destruction dans la démixtion ? Enfin les physiciens, particulièrement les astrophysiciens, peuvent-ils nous aider à penser le vide? 9

Ce numéro a aussi comme ambition de poser la question: y a-t-il une clinique possible du lien social?
Che Vuoi ? ne se devait-elle pas de reprendre ces questions qui ne cessent, sous de multiples formes, dans le privé comme dans le social, de nous travailler si ce n'est, de diverses manières qu'il convient encore d'explorer, de nous ravager?

La nouvelle équipe rédactionnelle de la revue pense pourvoir saisir ainsi le relais que lui a tendu la précédente avec le numéro sur l'Inespoir. Elle espère continuer à mener, dans le même esprit d'ouverture, le travail accompli par cette dernière durant cinq fécondes années.

La rédaction

10

Union, désunion, l'espace de la cure

Il

L'espace du nouage pulsionnel
Jean-Pierre Lehmann

Désunion fait habituellement penser à interruption ou à cessation d'union. Mais une désunion peut aussi être originaire et l'union n'être jamais parvenue à s'établir. Mon propos est de revenir à cette édification ainsi qu'à ses avatars. L'espace propre au nouage pulsionnel est, à mon sens, celui de l'élaboration de la position dépressive. Cette proposition peut être d'une telle évidence pour certains analystes qu'elle mériterait à peine d'être discutée. Mais je supposerai qu'elle est pour quelques lecteurs peu familière et qu'elle nécessite une explicitation de ses termes avant d'exposer comment la clinique analytique permet de la soutenir. Nouage vise, dans cette proposition, à mettre l'accent sur le mouvement qui aboutit à la confection du noeud, le temps actif de la constitution de l'union, l'intrication en acte. Espace indique la «prise en considération des vecteurs de direction, des quantités de vitesse et de la variable du temps». Je l'entends, à l'instar de M. de Certeau, comme «un croisement de mobiles... produit par les opérations qui l'orientent et le temporalisent »1. L'expression «élaboration de la position dépressive» mérite également un minimum de considération, tant en ce qui concerne la signification de « position dépressive» que dans l'emploi d'élaboration». Mélanie Klein a introduit «position» dans le vocabulaire psycl1analytique parce que «certains groupements d'angoisse et de défenses, bien qu'ils commencent dans les tous premiers stades, ne sont pas limités à eux, mais apparaissent et 13

Che Vuoi ? n° Il reparaissent pendant les premières années de l'enfance et, en certaines circonstances, dans la vie ultérieure »2. « Dépressif» pourrait induire en erreur. Si l'enfant, en ce temps de son développement affectif, rencontre de fait des moments d'angoisse à tonalité dépressive, cela ne signifie pas pour autant, qu'il soit affecté par lU1edépression pathologique. Par contre il est exact que quand, en analyse, lU1patient parvient à cette position, il peut se déprimer. Freud a usé librement des possibilités que lui offrait l'allemand apte à forger de nombreux dérivés d'Arbeit (travail). Les traducteurs français ne disposaient que!'« d'élaboration» pour transcrire Aufarbeitung, Ausarbeitung, Verarbeitung, Bearbeitung... TIs ont cependant forgé «perlaboration » et «translaboration » pour rendre Durcharbeitung, se rapprochant en cela des anglais disant working through et aussi working out. Concernant la position dépressive, « élaboration» évoque assez bien ce que Freud semblait viser quand avec psychische Verarbeitung, il désignait le travail d'intégration dans le psychisme des diverses excitations par l'établissement de connexions associatives. Un travail qui exige du temps: il faut, en effet, pouvoir, lU1efois atteinte cette position, en traverser et digérer les nouvelles expériences aussi longtemps qu'il sera nécessaire pour la parfaire et la consolider de telle sorte qu'elle devienne acquise. Ces quelques explicitations des termes de la proposition avancée laissent déjà entendre l'importance des qualités d'espace et de temps requises pour que puissent se produire, au cours d'lU1e analyse, les nouages pulsionnels qui ne se seraient pas faits ou ne se seraient pas établis assez solidement pendant l'enfance. Elles laissent également entrevoir l'éventuelle nécessité d'lU1 travail analytique préliminaire pour faire advenir les conditions aptes à donner à l'analysant la possibilité d'atteindre cette position. Avant d'y venir, lU1rappel de ce que peut signifier «position dépressive» dans le développement affectif de l'enfant, lU1e brève description de ce que désigne ce concept, permettra de montrer COmmet1ts'y opèrent les nouages pulsionnels. La position dépressive dans le développement affectif
Une des présentations les plus simples et les plus suggestives est, sans doute, celle faite par Winnicott dans lU1e conférence de 1962, «The development of the Capacity Jor Concern». La traduction française, « Elaboration de la capacité de sollicitude »3, est judicieuse

14

L'espace du nouage pulsionnel dans la mesure où élaboration dit bien développement en cours. Dans d'autres exposés, Winnicott qui usait également des expressions working through et working out, parlait en effet, «d'aboutissement que représente la position dépressive dans le développement affectif quand l'enfant (ou l'adulte) a atteint, traversé et dépassé cette position».4 Et il utilisait sollicitude - concern peut se traduire également souci ou inquiétude - pour décrire d'une façon positive un phénomène qui, négativement, se traduirait par culpabilité... La sollicitude exprime que l'individu se sent concerné, impliqué, qu'il éprouve et accepte une responsabilité ». La position dépressive est, en termes winnicottiens, le passage!lde pre-ruth (la pré-pitié ou la précompassion) à ruth (la compassion) ou à concern (la sollicitude). Ou plus exactement, dira-t-il, the primitive impulse, la pulsion primaire de l'infans est, du point de vue de l'observateur, ruthless, sans pitié, cruelle. Mais pour l'infans lui-même, elle est pre-ruth, avant la pitié et ne vient à être ressentie comme ayant été sans pitié que quand il
commence à se sentir responsable.
j

La sollicitude apparaît «comme une expérience hautement élaborée au cours de la rencontre, dans l'esprit de l'enfant, de la mère-objet et de la mère-environnement». Afin de faciliter notre représentation de cette expérience, Winnicott a, en effet, postulé l'existence pour l'infans, de ces deux mères dont l'une détient l'objet partiel propre à satisfaire ses besoins oraux immédiats tandis que l'autre prend soin de lui et le protège de toute catastrophe. Avec cette dernière le nourrisson a une relation calme, sécurisante, de plaisir sensoriel partagé alors que la mère-objet est la cible d'une excitation que sous-tend la tension pulsionnelle destructive d'une agression cannibalique impitoyable. Vient le temps où ces deux mères commencent à fusionner: l'enfant s'aperçoit que la mère de la relation de dépendance est aussi l'objet de l'amour possessif sans pitié. Peuvent alors surgir de grandes difficultés si ne se constitue pas un cercle favorable. Les défaillances du cercle favorable Le cercle favorable dépend de la permanence de la disponibilité maternelle. Peut-elle être disponible après avoir été dévorée, manifestant ainsi qu'elle survit aux attaques destructrices et qu'elle est disposée à recevoir les gestes spontanés de réparation succédant aux attaques? Si elle est dans l'incapacité d'avoir cette qualité de présence, les angoisses engendrées par la puissance des fantasmes 15

Che Vuoi ? n° Il destructeurs de l'infans parviendront mal à se résoudre en sollicitude et le destin des pulsions pourra facilement s'orienter soit vers des inhibitions, soit vers des clivages, voire même vers des désintégrations produites par l'abandon total aux pulsions non
contrôl ées.

A l'opposé, l'accueil, non ou peu défaillant des mouvements et dons réparateurs du petit ogre, permet à ce dernier de vivre et d'intégrer ses pulsions. Mais la liberté d'expression de ce jeu pulsionnel est fragile en ses débuts. TIfaut du temps pour que soit acquise son intégration. Elle peut être remise en question à tout moment au cours de l'enfance let de l'adolescence, être perturbée, s'annihiler ou à l'inverse se consolider selon que sont ou ne sont pas acceptés et compris par l'entourage, les gestes et les paroles venant racheter les assauts agressifs. Lorsque le cercle favorable se rompt, le processus se défait et laisse place à une inhibition pulsionnelle entraînant un appauvrissement personnel général. L'enfant perd la capacité de ressentir de l'affection. Certes il pourra être, par la suite, séduit par une expérience libidinale mais au prix d'une perte du sentiment de réalité. Parfois se produit une sorte de nouage pulsionnel secondaire par une érotisation des pulsions destructrices, qui engendre des tendances sadiques compulsionnelles (susceptibles de se retourner en masochisme), le sujet ne se sentant réel qu'en étant destructeur et cruel. Le scénario de ces agencements pervers témoigne toutefois de la persistance en profondeur d'un clivage entre ses composantes destructrices et érotiques. D'autres analysants se plaignent de leurs difficultés orgastiques, conséquences insues de leur incapacité à assumer la part destructrice primaire inhérente à la montée de l'intensité érotique. Chez eux aussi se retrouvent fréquemment les défaillances originaires de l'environnement favorable au développement libre du jeu pulsionnel. Ainsi la position dépressive n'a pas pu être atteinte et encore moins élaborée de manière achevée par nombre de sujets avant leur arrivée en analyse. Winnicott pensait qu'il en était ainsi dans au moins la moitié des cas. Et pourtant il n'est pas rare que cet état des choses reste longtemps et parfois même indéfiniment méconnu tout au long de leur analyse. Pourquoi cela?

16

L'espace du nouage pulsionnel Les connivences dans la méconnaissance TIn'est pas impossible que s'installent des connivences entre les psychanalystes et le besoin qu'ont ces analysants d' être traités comme des névrotiques (ordinaires) afin de tenir à distance des angoisses pressenties comme insupportables. Ceci est facilité par les formes des superstructures qu'ils ont pu se constituer. Celles-ci leur permettent de présenter des ensembles d'apparence névrotique ou psychosomatique. Mais comment et pourquoi des analystes s'y laissent prendre? Se protégeraient-ils, eux aussi, de quelque chose? La manière d'aborder, pour un psychanalyste, la position dépressive et d'en accompagner l'élaboration remettrait-elle pour lui, trop de choses en cause? Ces questions ne sont pas mineures dans la mesure où lU1etelle méconnaissance laisse ces analysants hors la vie, dans une apparence de vie où ils ne se sentent pas exister. Ceci proviendrait-il de la nécessité d'emprunter, pour créer les conditions propres à favoriser l'abord et l'élaboration de la position dépressive, des voies qui ne correspondraient pas ou sembleraient trop diverger de celles conçues comme spécifiques de la psychanalyse? Cela demanderait-il à l'analyste un investissement, un engagement de lui-même dépassant ce qu'il accepterait ou se sentirait capable d'assumer? Répondre à de telles interrogations n'est envisageable qu'après quelque examen de ces conditions et de ces voies nécessaires. Ce qui ne va pas de soi Pour tout sujet, aborder la position dépressive ne va pas, en effet, de soi. Ou plus exactement ne va pas de soi, seul. Ceci est aussi vrai au cours du développement affectif de l'infans et de l'enfant que dans le cours d'une cure analytique. L'advenue au seuil de la position dépressive ne va pas de soi, seul. Le mouvement naturel, ce qui va de soi, existe potentiellement dans le petit d'homme. Mais il ne peut, seul, se réaliser: il lui faut un environnement favorable. Ce qui va de soi vers le soi, ne va pas de soi, seul. Les aptitudes de la langue à autoriser ces jeux de mots nous donnent loisir de faire ainsi retour sur les préalables indispensables à cette accession, en évoquant ce qu'un certain usage du vocable « soi» tente de désigner. L'expression « aller de soi », par ce qu'elle véhicule d'évidence,de 17

Che Vuoi ? n° Il mouvement naturel, d'élan, d'allant clair et net, d'authenticité serait déjà susceptible de nous mettre sur la piste de cette spontanéité surgissant du propre du sujet. L'identification de la notion de soi souffre, sans doute, de ce que tout en n'étant pas sans relation avec le moi et le ça freudiens, elle ne se confond cependant ni avec l'un ni avec l'autre. Elle désigne simplement ce qui constitue l'expérience de vivre réellement, telle qu'elle peut se percevoir dans la spontanéité d'un geste ou dans l'expression d'une idée personnelle. La constitution de cette expérience ne se forme que progressivement. Au cours de ses premières semaines, le nourrisson est, la plupart du temps, dans un état non intégré. Le rassemblement en un tout cohérent, des différents éléments de sa sensori-motricité se fait grâce au soutien de sa mère. Ses gestes et expressions spontanés indiquent la présence d'un soi potentiel qui, avec le concours des réponses accueillantes de la mère à ces premiers élans, devient peu à peu une réalité vivante. Du corps de l'infans et des soins qui permettent la continuité d' être, émerge le selbstgefühl, le sense of self, le sentiment de soi. Mais que défaillent ces soins, que ne soit plus assurée la sécurité, pire, que planent des menaces d'immixtion, d'envahissement annihilant la continuité d'être, des systèmes d'autodéfense ne tarderont pas à se former pour pallier le manque de l'autre. Des « faux-soi» d'adaptation à ces situations se mettent en place aux dépens du développement du soi qui ne subsistera qu'à l'état potentiel. Par le faux-soi qui se soumet aux exigences de l'environnement, le sujet élaborera un ensemble artificiel de relations. Cette élaboration dont la fonction est de protéger le soi potentiel peut aboutir à un résultat susceptible de donner très longtemps le change tant à son entourage qu'au sujet lui-même. A moins que l'intensité de l'exploitation de son faux-soi atteigne un point tel que le développement du sentiment d'inanité et de désespoir ne lui soit plus supportable. Mais bien souvent des demandes sont adressées à des analystes avant que ne soit atteinte cette extrémité. Et l'analyste peut se laisser abuser par l'organisation du faux-soi, se rendant ainsi complice de l'analysant qui, à son insu, redoute, avant tout, l'effondrement du système qui lui a permis jusque là de survivre. TI est loin d'être exceptionnel que l'analyse se déroule et même parfois s'achève à la satisfaction apparente de l'un et de l'autre sans qu'aient pu être touchées des choses essentielles. 18

L'espace du nouage

pulsionnel

Or, il n'y a pas d'abord possible de la position dépressive tant que le soi n'est pas là, tant qu'il demeure muet, retranché à l'intérieur de son abri protecteur. L'analysant s'adapte, comme il ne sait que trop le faire, à ce qu'il pense être la demande de l'analyste. Son discours peut se mouler sans effort sur celui qu'il croit attendu et qui l'est peut-être. TIse satisfait de donner satisfaction à l'autre comme il s'est habitué à le faire depuis son enfance. Les gains qu'il en retire, tout en étant parfois d'une certaine valeur, ne sont cependant pas de l'ordre de ce qui pennet de se sentir réellement exister.
Advenir
au

seuil de la position

dépressive

L'advenue au seuil de la position dépressive n'aura donc quelque chance de se produire que si l'analysant parvient à prendre appui sur l'analyste au point de lui confier la charge de l'organisation protectrice, s'ouvrant ainsi un espace pour le développement des potentialités du soi. Ce qui demande évidemment du temps et requiert une position et une écoute appropriées de l'analyste. Céline n'était pas venue dans la perspective d'une analyse. Elle en avait déjà fait trois (ou selon l'expression consacrée, trois tranches) avec deux analystes. Non sans effets importants: elle avait pu sunnonter des épisodes très douloureux et résoudre de sérieuses difficultés. Elle était simplement venue me demander si je pouvais l'aider à avancer dans la poursuite de son travail professionnel et à dépasser quelques obstacles quand elle devait ou désirait en rendre compte. Après l'avoir écoutée à plusieurs reprises, je crus percevoir que ces obstacles se présentaient comme le symptôme d'une souffrance méc01111ue. lui en tis part et l'invitai à prendre encore Je une fois place sur un divan ou plutôt à voir si elle pouvait la trouver sur celui que je lui proposai. J'avais, en effet, en l'entendant, été sensible à ce qui me paraissait être un retrait de la vie dont elle avait si bien réussi à s'accommoder qu'elle pouvait ne pas, apparemment, en souffrir ni laisser voir à son entourage ce qu'il en était. N'étaientce ces difficultés dont elle était venue me faire part. Elle accepta. Au bout de quelques mois, la confiance étant parvenue suffisamment à s'établir, elle put progressivement s'abandonner à ce qu'elle éprouvait. Elle arrivait à entrer en elle, et de brefs moments de bien-être où elle se sentait vivante, se produisaient au cours des séances. Mais les jours suivants elle ressentait un vide qui devenait parfois effrayant, ainsi qu'une angoisse de mort. Au début je crus ces 19

Che Vuoi ? n° Il angoisses en relation avec deux décès qui avaient été pour elle tant des pertes extrêmement cruelles que des sources de culpabilité. Ce n'était pas faux mais ce n'était qu'accessoire. La cure se poursuivant, les moments d'abandon devenaient plus profonds ainsi que la possibilité de bien se sentir et se sentir bien dans sa totalité somatique et psychique. Bientôt ce fut au cours même de la séance que brusquement l'angoisse d'annihilation succédait au bien-être. Sa signification put se dévoiler: l'angoisse liée à la peur d'être abandoru1ée et la terreur de se retrouver dans W1e situation d'impuissance, semblable à l'Hiljlosigkeit des tout petits. Quand son soi caché, habituellement protégé par les formations défensives qui permettaient de survivre sans vivre, se dénudait dans l'environnement sécurisant de la séance et se laissait aller à la spontanéité et la continuité d'être, surgissait soudainement la menace d'abandon et son affect de mort imminente. L 'histoire de la langue porte trace de tout ce que suppose l'abandon. Abandonner est en effet probablement issu d'W1e expression rencontrée dans la chanson de Roland, a ban donner, donner à ban, c'est à dire donner quelque chose et par la suite, quelqu'W1, en la, en le mettant au pouvoir de quelqu'W1 d'autre. Ban, au sens primitif, en francique, signifie la loi, le commandement dont la non observance entraîne une peine. Rapidement l'expression donner à ban, à ban donner a surtout pris la valeur de l'action de renoncer à la chose ou à la personne en la donnant, donc de la laisser, de la lâcher. Et dès l'ancien français, les emplois passifs s'adjoignirent aux usages actifs, le fait d'être abandonné à l'action d'abandonner. Quand à «s'abandonner », ce verbe était employé jusqu'au quinzième siècle pour dire qu'on s'exposait au danger.6 L'histoire de Céline avait été ponctuée d'W1e série d'abandons
latents

- défaillances

dans la disponibilité

psychique

d'W1e mère ayant

à faire face à de trop grandes difficultés, rigidité d'W1 père qui ne pouvait tolérer de ses enfants que ce qui entrait dans ses vues - et de ruptures, liées à des déménagements ou des décès, dans les soutiens affectifs qu'elle avait pu trouver ailleurs qu'auprès du couple parental. Le cadre analytique dont elle disposait maintenant lui offrait un espace de soutien sécurisant pour l'essor du soi potentiel, W1refuge pour se laisser aller à la continuité d'être sans avoir en permanence à se garder des menaces de rupture ou d'envahissement. Elle ne s' y livrait certes pas sans crainte de trop importuner l'analyste ou d'exiger tant de lui qu'il en vienne à se lasser et finisse par la laisser 20

L'espace du nouage pulsionnel tomber. Mais Céline y découvrait qu'elle pouvait ne plus demeurer aussi transparente, ne plus ressentir aussi impérieusement l'obligation de s'effacer après s'être un tant soit peu exposée, de reculer après s'être avancée d'un pas. La possibilité de prendre place, de prendre sa place dans sa relation à l'analyste l'amenait à s'autoriser à exister et à se sentir exister avec moins d'effroi dans sa vie professionnelle comme dans sa vie de fille, de femme et de mère. Elaborer Le seuil de la position dépressive était en fait déjà franchi. Restait maintenant à la traverser en l'élaborant. Dans son analyse se révélaient progressivement à elle, tant l'intensité de la retenue de ses pulsions agressives que ses effets: annihilation du désir de son partenaire sexuel, maintien d'une distance avec ses enfants, angoisse et culpabilité qui en découlaient mais aussi inhibition dans la lecture et l'expression orale, sentiment de son incapacité à assumer ses fonctions. Elle découvrait que pour que le désir de l'autre ne soit plus subi comme anéantissant ou aliénant, il était nécessaire que le sien puisse se donner libre cours en passant par-dessus la crainte qu'il soit meurtrier, que pour pouvoir manifester à ses proches l'amour ressenti, il ne fallait pas réprimer immédiatement la haine quand elle survenait. TIlui devenait accessible de percevoir que la lecture à l'égal de l'alimentation requiert préhension et assimilation. Si, dans le fantasme, ces deux actions étaient vécues comme irrémédiablement destructives, un frein puissant venait les bloquer. Elle réalisait que prendre la parole en public tout comme endosser une charge ou tenir un rôle, demandaient semblablement de prendre une place et de la garder sans rester paralysée par la confusion entre une telle prise et l'horreur d'un assassinat. Ces découvertes et les modifications qu'elles opéraient se faisaient à travers la manière dont elle pouvait commencer à utiliser l'analyste, non plus seulement comme un environnement protecteur, mais également dans ses défaillances et comme objet à détruire et à réparer. Quand je n'entendais pas ou que je ne répondais pas adéquatement à ce qu'elle avait pu espérer sans parvenir encore à l'exprimer, elle réussissait, dans l'escalier, à prendre conscience de la tension de sa colère contenue et à m'en dire quelque chose à la séance suivante. Elle pouvait se sentir m'en vouloir de n'avoir pas su ou pas voulu faire vers elle le mouvement attendu. Elle en venait à percevoir 21

Che Vuoi ? n° Il in situ sa terreur de me détruire en me prenant ce dont elle avait besoin et de se retrouver ensuite seule, dans le désespoir. Me retrouver vivant, disponible, sans vindicte lui permettait de sortir de ces angoisses. Elle ne parvenait plus à occulter comme avant la dureté de la fin des séances. Le retrait contrôlé dont elle usait auparavant, au moment où elle sentait en venir 1'heure, ne suffisait plus à estomper la cruauté de la séparation. Et elle manifestait plus ouvertement son dépit de devoir payer pour ce qu'elle avait pu me prendre en même temps qu'elle éprouvait le sentiment que ce qu'elle donnait dans ce paiement n'était pas proportionné à ce qu'elle avait pu receVOIr. Pulsions destructrices et pulsions érotiques n'oeuvraient plus chacune pour leur compte. Des nouages s'opéraient. L'évocation de la cure de Céline aura-t-elle permis de faire entendre ce que je me risque à appeler clinique analytique de la position dépressive? Suis-je fondé à la prétendre psychanalytique? A en croire ce qui m'en revient parfois, il ne pourrait s'agir là que de psychothérapie ou de travail préliminaire à une éventuelle analyse. Les psychanalystes qui pensent ainsi, soutiennent sans doute que la seule éthique de l'analyse est de déliaison. Mais de privilégier à ce point la déconstruction, ne dénient-ils pas qu'en analyse les processus d'élaboration sont tout aussi importants? Oublient-ils qu'il revient à l'analyste d'offrir à l'analysant un espace pour constituer et articuler son monde intérieur? «TI y a beaucoup de patients, écrivait Winnicott, qui ont besoin que nous soyons en mesure de leur donner une capacité de nous utiliser. C'est là pour eux la tâche analytique. »7
IDe Certeau (M.), L'invention du quotidien, D.G.E., coIl. « 10/18 », 1980 2Klein (M.), « Quelques considérations théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés », in Développement de la Psychanalyse, P.D.F, 1966 Winnicott (D.W.), «Elaboration de la capacité de sollicitude» in Processus de Maturation chez l'enfant, Payot, 1970. 4Winnicott (D.W.), «La position dépressive dans le développement affectif normal» in De la pédiatn'e à la psychanalyse, Payot, 1969. 5Winnicott (D.W.), Human Nature, Free Association Books, 1988. 6Dictionnaire Historique de la Langue Française. Robert, 1992 7Winnicott (D.W.)« L'utilisation de l'objet »in Jeu et Réalité, Gallimard, 1975.

22

i Viva la muerte
Jean-Pierre Baselet

I

« Qui peut vivre un peu plus sans forcer sa nature? »
André Frédérique Le Moribond in « Histoires blanches»

Peut-on écrire dans le champ de la psychanalyse, à propos de ce qui y est considéré comme « suspect» ou mal défini, sans avoir à en démontrer la validité, le bien fondé théorique ou la pertinence au niveau clinique? La dernière théorie des pulsions que Freud développe à partir de 1920 est de ces «patates chaudes» qu'on se refile, sans trop savoir quoi en faire d'autre que de la passer à son voisin. La pulsion de mort y figure comme « spéculation» et rend, aux yeux mêmes de son créateur, la grande dualité qu'elle forme avec les pulsions de vie, bancale. Nest-ce pas ce que sous-entend Lacan quand il dit en 1960 : «Je veux simplement dire que l'articulation de la pulsion de mort dans Freud n'est ni vraie, ni fausse. Elle est suspecte ». Nest-ce pas le même constat que tire Laplanche en 1970 quand il écrit: «Bien sûr, avec la pulsion de mort, il y a eu maldonne, les jeux ont été mal faits» ?

23

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