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Deux petites tours et puis s'en vont

De
340 pages

En 2001, Raymond, comptable de 54 ans, regarde l'attaque des tours du World Trade Center, assis à la terrasse d'un café à côté d'une femme blonde à l'allure de déesse. Elle disparaît, mais l'instant lie pour toujours en lui l'amour et la mort. Il recherche en vain l'inconnue à Paris puis en Égypte, perd tout ce qui composait son univers de veuf rangé, tue par accident. Pour fuir son passé, il change de vie et de personnalité, aidé par deux amis et rencontre deux femmes, images de caractères opposés de celle qui l'a marqué. Elles lui révèlent deux formes complémentaires de sentiment et d'érotisme. Son existence progresse dans une atmosphère irréelle vers la lucidité, l'amour et la mort finale, reflet du drame initial.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-05998-0
© Edilivre, 2017
« Chaque jour est un don précieux et chaque jour, il nous faut nous préparer au voyage de l’Au-delà. » Le basalte bleu – John KNITTEL
Prologue La chute des tours
Raymond revenait d’un rendez-vous extérieur. Il aurait du descendre à la station de métro Montparnasse, la plus proche de son bureau. Mais la rame était restée immobilisée à Saint Sulpice : « Par suite d’un accident grave de voyageur, le trafic est perturbé sur la ligne 4. Merci de votre compréhension » Remonté du monde souterrain, il parcourait à pied la rue de Rennes en flânant. En cet après-midi de fin d’été, le ciel était d’un bleu parfait. A l’exception d’un nuage blanc et gris en forme de quenouille dont l’extrémité effilée menaçait la Tour Montparnasse au-dessus des toits. Raymond aimait observer les nuages et interpréter leurs formes ambiguës au gré de ses états d’âme. Il était serein mais celui-là le mettait mal à l’aise, il avait un pouvoir de nuisance, peut-être aussi de changement. Il sourit intérieurement à cette pensée bizarre : – Je vais pouvoir m’installer comme voyante. Sur la place Montparnasse, devant la terrasse d’une brasserie où il lui arrivait de déjeuner, une dizaine de badauds s’étaient rassemblés, immobiles. Tous avaient le regard fixé sur un écran de télévision scellé en hauteur sur un mur de la salle intérieure. Il aperçut un avion argenté percuter le sommet d’une tour inconnue qui s’embrasait dans les tourbillons d’une épaisse fumée noire à reflets rouges. – Encore un de ces films catastrophe. Un de ces jours, ils vont nous montrer un justicier surfer sur les flammes d’une explosion pour aller décapiter avec le tranchant de sa planche un méchant dans une décapotable, deux kilomètres plus loin. La vidéo montrait une deuxième tour identique frappée, elle, en son milieu. Les spectateurs muets, debout ou assis dans la brasserie, semblaient fascinés. Il eut envie d’un café pour se remettre d’aplomb. Une table restait libre sur la terrasse à coté d’une femme aux cheveux blonds dorés coiffés courts dont le visage ovale, marqué de quelques rides, était tourné vers l’intérieur. De l’extérieur, il voyait parfaitement les images mais entendait à peine les sons. Il distingua quelques mots : attentats, World Trade Center, centaine de morts etc. Cela le laissa indifférent, une fiction de plus ou de moins, bof ! Les jambes de sa voisine, parfaites dans leurs chaussures à talons gris perle, plus foncées d’un ton que son tailleur Channel, l’intéressaient davantage. Elle, par contre, ne regardait que l’écran qu’elle dévorait des yeux avec l’avidité d’un chat observant une souris. Elle sortit brusquement un téléphone portable rouge de son sac à main de cuir noir souple. Raymond, qui n’en possédait pas, le fixa avec curiosité et remarqua, sur la main longue et fine qui le tenait, un scarabée égyptien en jade sculpté. Sa voix rauque à l’accent anglo-saxon le ravit : – Oui, c’est moi. Je ne peux pas venir, je t’expliquerai. Je te rappelle ou tu viens me voir à l’ambassade. Demande Wendy à l’accueil, ils me connaissent par mon prénom. Quand elle se leva, l’harmonie de ses vêtements mit en valeur sa silhouette de taille moyenne, fine mais pleine. Elle l’effleura de deux yeux en amandes dont la couleur lui sembla passer d’un gris vert félin à un vert tendre menthe à l’eau puis à un turquoise mer profonde. L’éclairage changeant ou son imagination ? De façon inattendue, elle se retourna vers lui avant de disparaître et un sourire complice illumina son visage et ses lèvres pulpeuses rouge corail. Il aimait les femmes mures restées séduisantes malgré l’âge, à cause de l’âge : la fragilité de leur charme l’émouvait. Il avait envie de leur offrir un dernier amour avant de disparaître avec elles dans un accident pour éviter la vraie vieillesse, odieuse et impotente. Il resta assis, se maudissant de ne pas s’être précipité pour la suivre. Mais il était trop timide et respectueux pour aborder une femme dans la rue. Déjà le garçon se penchait vers lui : – Pour Monsieur, ce sera ?
– Un café allongé. Il ajouta machinalement : – Qu’est-ce que c’est ce film ? – Vous plaisantez, Monsieur, ils parlent déjà de plus de mille morts. Et devant son air ahuri : – Un attentat, deux avions suicides dans des tours de New-york, ce matin. Alors c’était réel. Il ne pouvait plus détourner les yeux des images passant en boucle. L’éclat métallique des fuselages allait et venait comme celui du pendule d’un hypnotiseur. Brutalement il se retrouva dans des vagues de poussière grise, opaque, suffocante jaillies d’un mur noir qui ondulait lentement derrière elles, presque vivant. Le visage de sa voisine inconnue flottait dans les débris, son sourire devenu enjôleur pour l’appeler. Dans la mort, il le savait. Pourtant il avançait vers elle, envoûté, quand le visage énorme, odieux et jacassant d’un présentateur le rejeta sur la terrasse, le sauvant de l’asphyxie. Autour de lui, les curieux s’étaient dispersés, tout était banal, rassurant, lumineux. Un petit carnet de moleskine noire gisait sur le sol, abandonné ou plutôt perdu, au pied de la chaise voisine. Il le ramassa, le mit dans sa poche, paya et rentra au bureau reposer sa serviette.
Un matin au bureau
1 Du marécage aux enfers
Raymondétait assis devant son bureau en simili acajou plastique, buvant à petites gorgées un des cafés lavasse qu’il allait chercher plusieurs fois par jour à la machine du couloir. Pendant une partie de la matinée, il avait vérifié les écritures d’un listing informatique à la recherche d’une erreur que personne ne trouvait. Le responsable comptable d’une société de fabrication de matériel électrique de taille moyenne devait faire tous les métiers, même si elle était le point d’être cotée au second marché. Il entoura de rouge l’écriture fausse et s’accorda quelques minutes de repos pour se récompenser. L’immeuble d’en face était tout proche et son regard fixait une de ses fenêtres qui reflétait le soleil. Au hasard du déplacement des nuages un éclair bref et aveuglant l’éblouit. Les vitres brillantes s’éloignèrent pour devenir celles d’une tour. Un instant, le profil d’une femme blonde assise à une terrasse de café s’y superposa. Il s’effaça presque immédiatement, mais il l’avait reconnue. Pourquoi ce souvenir si précis ? Bien sur, il avait souvent pensé aux attentats, vu et revu les vidéos toujours les mêmes, entendu et réentendu les commentaires toujours les mêmes, Presse et télévision en avaient gavé les Français jusqu’à l’écœurement. Mais malgré ses efforts pour se rappeler son visage, il ne lui était jamais réapparu aussi net que maintenant. Le soir des évènements, il avait feuilleté le carnet noir qui ne contenait aucune indication, pas même une date, seulement deux pages en vis-à-vis couvertes de hiéroglyphes. Peut-être une inscription égyptienne copiée dans un musée, n’importe qui pouvait l’avoir perdu, ce carnet. Après, son travail l’avait empêché d’y repenser.
Sa ligne directe sonna un coup bref puis un coup plus long, puis un coup encore plus long. Le signal convenu avec sa mère pour qu’il la rappelle sans décrocher. Une fois sa pension dans une modeste maison de retraite du Cher payée, sa retraite de l’administration et la pension de réversion de son mari lui laissaient beaucoup d’argent. D’autant plus qu’à quatre-vingt ans passés, elle n’avait plus beaucoup de besoins ni de désirs. Mais elle économisait sur tout, pour lui son fils unique, disait-elle, en lui faisant un chèque qu’il acceptait avec un peu de honte pour ne pas la fâcher. Il composa le numéro lui-même, puisque sa secrétaire personnelle était devenue celle de la nouvelle Direction financière depuis la réorganisation. Il venait de dire bonjour à sa mère quand la porte s’ouvrit brutalement. Le Directeur qui le coiffait, arrivé peu avant les vacances d’été, entra en trombe. Il était plus petit que Raymond qui pourtant ne mesurait qu’un mètre soixante-quatorze, le visage vaguement porcin, le corps replet sans être musclé, toujours en mouvement. Comme à son habitude il n’avait ni prévenu, ni frappé. Sans attendre que Raymond ait fini de dire : – Excuse-moi, je te rappelle. et raccroché, il jeta un dossier sur le bureau d’un air réprobateur : – Très urgent, une étude que j’ai demandée pour l’entrée en bourse. Parlez-m’en le plus vite possible. Le poste de Directeur, crée pour cette introduction, aurait dû revenir à Raymond qui n’avait jamais démérité. Mais le fondateur de la société, M. Leblanc, âgé de soixante seize ans, venait de transmettre la direction à son fils de trente-six ans, ancien élève de l’école H.E.C. Ce dernier voulait rajeunir l’équipe financière et avait préféré recruter à l’extérieur en faisant appel à un chasseur de têtes. Raymond peu ambitieux et bien payé n’avait pas été frustré, mais le nouveau venu croyait le contraire et se méfiait de lui. Raymond, lui, regardait avec ironie ce Directeur toujours surchargé de travail et de responsabilités qui s’occupait de tout, dirigeait tout, vérifiait tout. Sans rien connaître à la comptabilité et peu à la finance. Mais il n’exprima pas sa pensée insolente :
– C’est ça, nous en parlerons d’urgence le mois prochain. De toute façon, ça n’a aucun sens tant qu’on n’a pas les prévisions de résultats pour 2001. Et avec le passage à l’euro au premier janvier de l’année prochaine, c’est le bordel. L’autre partit, jouant l’hyper pressé, comme toujours : – Je voudrais avoir plus de temps à vous accorder pour vous expliquer, mais j’ai rendez-vous avec le Président.
Raymond refit le numéro de sa mère : – Mais non, maman, ça ne me dérange pas, tu as bien vu que je te le dis quand j’ai un visiteur. Oui, je viendrais le Jour des morts et nous pourrons aller ensemble sur la tombe de Papa. Bien sur Agnès comprendra, je crois qu’elle doit elle-même se rendre dans sa famille. Ah ! C’est déjà l’heure de descendre pour le repas, j’oublie toujours que tu déjeunes tôt. Oui, je te rappellerai. Au revoir et bon appétit. Mais si, il faut te forcer un peu. A bientôt.
Le jour des morts
Raymond connaissait Agnès depuis deux ans. Il la voyait une ou deux fois par semaine et le week-end sauf quand il allait rendre visite à sa mère, c’est-à-dire rarement. Le vendredi ou le samedi ils sortaient au restaurant, au cinéma ou au théâtre qu’elle adorait et elle restait dormir chez lui. Elle ne serait pas contente qu’il parte pendant le week-end prolongé de la Toussaint. Bien sur, il lui proposerait de l’accompagner. Il y avait un hôtel avec un restaurant réputé proche de la maison de retraite. Mais ce n’était guère enthousiasmant de l’attendre toute la journée dans une petite ville de province complètement morte. La seule alternative étant de venir avec lui écouter pendant un déjeuner médiocre les souvenirs d’une vieille femme qu’elle n’avait vue qu’une fois. Puis, après le café, d’aller avec elle déposer des fleurs sur la tombe d’une personne qu’elle n’avait pas connue. Deauville, même sous la pluie ou Venise, son rêve, étaient plus tentants. Bon, tergiverser ne servait à rien et il composa le numéro. – Comment vas-tu depuis mardi ? Ah ! Epuisée et une sale ambiance dans la classe. Tu n’es pas seule à en avoir marre, mais quelle solution ? Ne manger que du riz et une fois par er jour ? C’est ta sœur écolo qui te fait la leçon ? Partir pour le pont du 1 novembre, mais je dois aller emmener ma mère sur la tombe de mon père, comme tous les ans. Je sais, mais elle ne peut pas se déplacer seule. Un taxi ? Tu plaisantes une vieille auvergnate. Et ce n’est pas Paris. Tu peux venir, il y a un très bon restaurant de gibier tout près. Mais non, ça ne te rendrait pas encore plus dépressive, nous pourrions passer une soirée en amoureux et finir le pont à la mer ? Je ne suis pas drôle ? C’est mon coté « jeux de mots laids ». Non, je ne peux pas lui faire ça, je serai de retour le vendredi, tard. A ce moment une voiture de pompier ou de police, sirène hurlante, approchait dans la rue. Elle s’arrêta en face de l’immeuble interrompant opportunément la conversation. Il fut obligé de hurler dans l’appareil : – Comme tu voudras, à demain.
* * *
Raymond remonta dans son coupé Peugeot, acheté deux ans et demi auparavant sur un coup de foudre et fit chauffer le moteur. Il s’était garé volontairement à l’écart, sa mère n’aimait pas le voir partir. La nuit et une petite pluie fine commençaient à tomber, il fallait qu’il se secoue. Il choisit le parcours le plus court qui ne rejoignait l’autoroute qu’à Orléans. Trois corbeaux s’envolèrent d’un champ de céréales à droite de la voiture et traversèrent la route devant elle. Il aimait bien les corbeaux et leur arrogance tranquille et ne croyait pas à leur caractère maléfique. Malgré tout, il ne put s’empêcher de penser : « Mauvais présage. »
Son esprit revint à sa mère. Elle avait gardé toute sa raison, mais vivait de plus en plus dans le passé. C’est seulement quand il était là qu’elle s’intéressait un peu au présent. Depuis qu’elle avait quitté volontairement son appartement, leurs conversations se ressemblaient toutes : un long monologue que ses fausses questions n’interrompaient pas. – Tu sais ici c’est la routine : repas, sieste, scrabble, télévision, une conférence de temps en temps. Les chambres sont bien mais la nourriture c’est pas ça, surtout le soir. Et avec le mauvais temps, je ne sors plus. Il ne se passe pas grand chose mais les cancans, ça marche. On dit que le Directeur, qui est marié, a une aventure avec une infirmière. Je ne sais pas si c’est vrai, mais lui, il ferait mieux de surveiller un peu plus ce qui se passe dans la maison et elle, elle n’est jamais là quand on en a besoin. – Mais on s’occupe bien de toi et ça va ? – Oui, ça va. Quelquefois, je suis un peu fatiguée mais c’est normal à mon âge. Je n’en ai plus pour longtemps. Tu seras bien seul, mon pauvre petit, tu n’as plus guère de famille à part ton cousin. Il est toujours directeur chez Oxydrogen ? Et toi ton travail, ça va aussi. Bon, fais attention de le garder. Avec ce chômage dont on parle tout le temps à la télé, j’ai toujours peur pour toi. Et cette jeune femme qui est venue avec toi cet été. Elle avait l’air sympathique. C’est la dernière limite pour te remarier. Bien sur c’est difficile de remplacer Micheline, je l’aimais bien. On s’entendait bien, elle prenait soin de toi. Mourir d’un cancer du sein à quarante-trois ans. Ça se soigne pourtant, mais les médecins… Ton père, lui aussi avait un cancer, mais à soixante-dix ans c’est presque normal. On se disputait souvent, je n’avais pas un caractère facile, mais on a eu de bons moments. Enfin il n’a pas trop souffert. Moi, mon temps est passé, la souffrance c’est ça qui me fait peur. Enfin ! – Tu ne t’ennuies pas ? – Non, je papote avec des amies. Quelquefois je regarde la télévision. Mais avec toutes ces horreurs qu’on voit, souvent je m’en vais. Et Dieu, qu’est-ce qu’il fabrique dans ce gâchis ? Des fois j’écoute la messe sur le poste, le dimanche, par habitude, mais je crois plus à grand-chose. Rentrons maintenant que nous avons mis les fleurs. J’ai froid et il faut que tu t’en ailles avant la nuit. Je vais te faire un chèque, que veux-tu que je fasse de cet argent. Reviens quand tu pourras, je ne veux pas t’ennuyer, tu as ta vie et c’est loin Paris, ça te fatigue. Allez embrasse-moi, je ne te reverrai peut-être pas. Et pars, avec toute cette route que tu as à faire. Surtout, soit prudent, un accident est si vite arrivé. Fais sonner le téléphone quand tu seras rentré. Elle évoquait toujours sa mort proche sans doute pour l’exorciser. Mais c’était vrai qu’elle allait disparaître et lui aussi. Toutes leurs expériences, leurs connaissances, leurs souvenirs seraient engloutis par le néant. Quel monde absurde ! Ils le faisaient bien rigoler ceux qui parlaient de la trace inaltérable laissée par un être humain dans l’univers. Rigoler jaune. Lui ce qui lui faisait peur, qui le terrorisait par moments, c’était de ne plus être conscient, de ne plus penser.
La pluie redoublait et la route semée de feuilles mortes devenait glissante. Distrait, il conduisait mal. La voiture mordit légèrement sur le bas coté, dérapa. Surpris, il la redressa trop brutalement, elle traversa la route. Il donna un coup de volant en sens inverse, lâcha les pédales, elle se freina et se retrouva roulant au pas sur coté gauche. En même temps, une peur ignoble lui nouait le ventre et les visages de ceux qui avaient compté dans sa vie défilaient dans son esprit. Rapidement, puis de plus en plus lentement, suivant avec un décalage dans le temps le mouvement du véhicule. Son père et sa mère jeunes, la première fille qu’il avait connue, Micheline son épouse disparue et en dernier l’inconnue des tours. L’expression lui était venue comme une évidence. Le visage d’Agnès, son amie actuelle, était absent. Etrange. Il rangea avec précaution la voiture sur le bas-côté et se força à ralentir sa respiration. Le soulagement remplaçait peu à peu la peur. Heureusement la route était peu fréquentée. Au fond, une voiture de face ou plutôt un arbre pour ne tuer personne, ce ne serait pas une mauvaise fin. Une quinzaine d’années auparavant, dans Paris il avait heurté une
borne basse en fonte mal éclairée au bord d’un rond point. Il avait été assommé instantanément sans peur ni douleur. Ce n’était qu’après être sorti, sans même s’en rendre compte, qu’il avait eu mal. Il s’en était tiré avec seulement une estafilade au cuir chevelu et des maux de tête pendant une semaine. Mais le souvenir du choc revenait dans les moments de danger sur la route. Il enfila son imperméable et fit une centaine de mètres à pied sous la pluie froide pour finir de se calmer. Il était onze heures quand il rentra dans son parking, il avait roulé lentement. Il n’avait envie de parler à personne. Il se força à faire sonner le téléphone de sa mère pour qu’elle ne soit pas inquiète. Puis dîna sur un coin de table d’une boite de thon trouvée dans le placard de la cuisine et d’un verre de vodka. Comme d’habitude le premier fut un peu âpre, les suivants plus agréables. Il dormit sans rêves.
Un soir au bistrot
D’après Agnès, sa sœur cadette Julie avait demandé sa mutation en région parisienne parce qu’elle était fatiguée de la vie trop tranquille de Millau. L’administration des impôts, habituée à l’inverse, lui avait rapidement trouvé un poste convenable à Vincennes et elle était arrivée à la rentrée. Mais Agnès avait ajouté après une hésitation : – Tu sais, c’est une pétroleuse. Ce qui laissait penser que les choses n’étaient pas aussi simples. Ce soir elles sortaient ensemble. Raymond en profitait pour rester tard au bureau et régler une série de problèmes mineurs mais délicats, laissés trop longtemps en attente. Parmi eux la manière de présenter l’indemnité de départ trop élevée d’un comptable âgé mais serviable et discret. La nuit tombait quand il sortit du métro Convention, à deux cent mètres de son appartement. Il était fatigué mais n’avait aucune envie de se retrouver seul devant la télévision. Il décida d’aller dîner Chez Eugène, une brasserie où il avait ses habitudes de célibataire dans une petite rue près de chez lui. La cuisine était bonne, la salle petite et quand il entra, le patron lui serra la main : – Ça va bien ? J’ai une table pour toi dans cinq minutes. Mets-toi au comptoir, je t’offre l’apéro. Plusieurs personnes attendaient comme lui et il dut s’installer sur un tabouret à coté d’un vieil escogriffe très maigre, aux cheveux en bataille, en polo noir et costume dépareillé. Il le connaissait de vue et savait que quand il avait un peu bu, ce qui était fréquent, il se prenait pour un prophète. Comme Raymond le craignait, il lui adressa la parole : – Je vous déjà vu. Et vous avez l’air intelligent. Pas comme ceux-là. Il se tourna en désignant la salle de la main. Raymond était tenté de l’ignorer, mais il n’aimait pas les incidents et plaisanta : – Mais je n’en ai pas l’air, je le suis réellement. Erreur qui déchaîna un flot ininterrompu de paroles : – Seulement vous savez pas tout, on vous cache des choses ! Savez-vous par exemple pourquoi je viens boire ici ? C’est parce qu’il y a une bière belge faite avec du houblon testé sans Organisme Génétiquement Modifiés. Vous n’avez sûrement pas entendu parler des O.G.M, ils évitent le sujet dans la presse. Ou alors vous vous demandez pourquoi j’en fais tout un plat, des plantes comme les autres, hein ! Sauf que certaines ont été conçues dans un centre secret de recherches biologiques de l’armée américaine, à partir des derniers travaux de Mandel, inconnus des scientifiques. Ils ont retrouvé un manuscrit caché dans son couvent autrichien parce qu’il voulait pas le publier, tellement il était dangereux. Ces organismes, ils en ont crées qui peuvent modifier les gènes pour vous rendre obéissant comme un chien bien dressé ; ou stérile ; ou pire encore ! Et cela suivant votre race. Ils les testent avec la complicité des multinationales qui vendent des semences. Nous avons des informateurs à l’intérieur. Les francs-maçons américains sont dans le coup. Ils ont des adeptes partout depuis longtemps. Vous le saviez, vous qu’Eiffel était franc-maçon ? Ça vous en bouche un coin, hein ! Mais je
devrais pas vous révéler tout ça, ça vous met en danger. Raymond l’écoutait sans mot dire, ébahi par son imagination. Il fut sauvé par la serveuse venue lui dire que sa table était prête. Au moment où se levait pour la suivre, l’autre lui glissa dans la main un prospectus. – Nous sommes quelques initiés. Venez écouter une de nos conférences, c’est gratuit.
La jeune femme d’origine asiatique en robe noire à fleurs rouges qui le guidait était une liane mince et flexible, à la taille fine, aux seins hauts perchés, au sourire énigmatique. Le repas et le bourgogne étaient bons. Le patron laissait la bouteille sur la table et mesurait la quantité bue à la ficelle. Il n’avait pas envie de rentrer chez lui et s’attarda après le dessert, euphorique. Le chat noir de la maison qui sympathisait avec lui vint se faire caresser. Il remplissait son verre et savourait le vin par petites gorgées en regardant distraitement l’écran de télévision du restaurant. Par extraordinaire il ne retransmettait pas un match de foot ou de rugby mais le journal télévisé. Le présentateur annonça un reportage sur l’Afghanistan où les Américains, alliés à une partie des habitants affrontaient les Talibans. L’objectif parcourut avec complaisance une file de cadavres bien alignés, ramenés prématurément au paradis d’Allah par une voiture piégée. La suite était tournée d’avion. Le sable jaunâtre du désert défilait à toute vitesse, remplacé par des collines escarpées de plus en plus hautes et des vallées brun grisâtre qui montaient, descendaient, s’inclinaient comme si le spectateur était sur des montagnes russes. Raymond ne pouvait détacher ses yeux de l’écran. L’image s’assombrit puis s’éclaircit pour faire apparaître un avion percutant une tour qui s’épanouissait en une fleur écarlate et noire. Un second fondu enchaîné fit apparaître les cheveux blonds et le sourire tendre d’une femme qu’il reconnut immédiatement. Elle-même remplacée lentement par des fragments colorés qui envahirent tout l’écran avant de s’effacer. Cette scène de l’attaque des Tours le suivrait donc toujours ? Et pourquoi cet adjectif tendre lui était-il venu à l’esprit alors qu’il n’avait même pas échangé un seul mot avec elle ? C’était absurde, il ne reverrait jamais Wendy, le prénom qu’elle avait prononcé au téléphone. Il demanda l’addition que la serveuse lui apporta en le regardant un peu trop intensément pendant qu’il introduisait sa carte dans la machine. Visiblement, elle attendait qu’il dise quelque chose, mais il ne voulait pas d’une aventure qui ne pourrait que mal se terminer.
Les amis
Pierre, le cousin de Raymond arriva vers huit heures. Sa compagne Roxane était partie une semaine à Bordeaux avec les deux enfants réconforter sa mère, veuve depuis peu. Raymond aimait bien Pierre et l’avait invité à dîner entre garçons dans un restaurant près de chez lui. Il lui avait vanté la cuisine pour l’allécher : « Tu verras, c’est presque de la cuisine de mère, comme à Lyon. » – Je suis venu en métro, ma voiture est en révision, Comme ça je repartirai en taxi, je bois toujours trop avec toi. – J’ai retenu pour neuf heures. Vodka ou whisky ? – Vodka avec du jus de tomate, si tu en as ? Pas trop de vodka. – Toujours content de ton nouveau poste chez Oxydrogen ? – Très content. Tout le monde croit que diriger les services juridiques, c’est ennuyeux. En fait c’est un vrai boulot d’inspecteur de police. Tout le temps des meurtres, des escroqueries, des adultères, des divorces à éclaircir. Entre sociétés, bien sur. En dégustant la cuisine bourgeoise et le Côte de Nuit Villages du « Bacchus effronté », ils médirent de tout et de rien. Des femmes : capricieuses et futiles, mais irremplaçables, quoiqu’il paraît que ce n’est plus mode, nous sommes des fossiles, mon vieux. De la politique : ce n’est pas qu’ils soient incapables mais entre le moment où ils viennent d’être élus et trois mois avant l’élection suivante, tu les intéresse plus. De l’écologie : dans dix ans, ça sera une nouvelle religion avec ses prêtres bien gras et ses inquisiteurs sadiques. De la police et de la justice : mieux vaut ne jamais avoir affaire à eux, tu peux me croire. Les pires