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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Arthur-Léon Imbert de Saint-Amand

Deux victimes de la Commune

L'abbé Deguerry et Paul Seigneret

Dans une des salles basses de l’église de la Madeleine, il y a un autel où depuis quelque temps on célèbre, plusieurs fois par semaine, une messe pour le repos de l’âme d’un prêtre qui est mort martyr. Derrière l’autel est un cercueil toujours couvert de fleurs, et, dans ce cercueil, le corps de celui que pleurent tous ceux qui l’ont connu. Quelques fidèles sont agenouillés dans un recueillement profond, et souvent des larmes silencieuses tombent sur leurs livres de prières. Chacun évoque pieusement les souvenirs du passé. On se rappelle le son de la voix qui, pendant tant d’années, retentit dans cette salle au milieu des assemblées de charité. C’est là que celui qui n’est plus avait exprimé le vœu d’être déposé après sa mort. « C’est là, disait-il à ses paroissiens, que vous viendrez prier pour votre vieux curé. C’est là que vous demanderez à Dieu de prendre pitié de mon âme. »

Le désir du curé de la Madeleine a été exaucé. Qui pourrait aujourd’hui, regarder sans émotion le cercueil du saint vieillard dont l’apostolat a duré plus d’un demi-siècle, de l’ecclésiastique éminent qui était doué par la nature de toutes les supériorités, de l’esprit, du caractère, de l’éloquence ; qui avait en lui l’étoffe d’un évêque, d’un archevêque, d’un cardinal, et qui, ne connaissant d’autre ambition que celle de faire le bien, voulut vivre et mourir curé de la Madeleine ? Comment ne pas être saisi de respect, devant les restes du prêtre qui a souffert des tourments analogues à ceux de la passion de Jésus-Christ ; du prisonnier qui, dans la solitude de son cachot, a mis en pratique cette belle parole de Tertullien : « Quand l’àme est dans le ciel, le corps ne sent point la pesanteur des chaînes, elle emporte avec lui tout l’homme ; » du martyr qui, pardonnant à ses bourreaux, disait, quatre jours avant son supplice. : « Si je savais que le sang ; d’un vieillard comme moi pût être utile à mon pays et à la religion, c’est à genoux que je les supplierais de me fusiller. »

Un sculpteur, M. Oliva, a fait une statuette qui nous représente le curé de la Madeleine, debout, revêtu de ses ornements sacerdotaux, élevant la main dans l’attitude du prêtre qui enseigné la parole de Dieu. C’est bien là l’abbé Deguerry tel que nous l’avons connu, doux et fort, simple et majestueux. Oui, c’est bien là cette tête que la vertu entourait comme d’une auréole, ce front qui rayonnait d’intelligence, ce visage sympathique et imposant qui respirait à la fois l’autorité et la bonté. Ce que le sculpteur a fait avec le ciseau, nous voudrions tenter de le faire avec la plume. Retracer les phases principales d’une carrière ecclésiastique si noblement remplie, c’est rendre hommage à celui qui a été regretté par les pauvres et par les riches, par les lettrés et par les ignorants, par tous les partis, par toutes les opinions ; à celui que M. Thiers, dans un document public, a appelé le meilleur des hommes, et dont l’impératrice Eugénie a porté le deuil ; à celui qui continue après sa mort le bien qu’il faisait de son vivant : car son souvenir est un exemple, et l’on peut appliquer à ce prêtre vénérable, à cette sainte victime de nos guerres civiles, la parole de la Bible : Defunctus adhuc loquitur. Il n’est plus, et il parle encore.

Paris, 1871.

L’ABBÉ DEGUERRY

CURÉ DE LA MADELEINE

OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE

I

LA JEUNESSE DE L’ABBÉ DEGUERRY

Gaspard Deguerry naquit à Lyon en 1797. Son père, Thomas Deguerry, marchand de bois de construction, mourut en 1800. Sa mère, Anne Desflèches, restée veuve à vingt-cinq ans, était douée de tous les avantages de l’esprit et de la beauté ; elle refusa les partis qui s’offraient à elle, pour se consacrer tout entière à l’éducation de ses trois fils. A l’âge de huit ans, Gaspard Deguerry entra dans la maîtrise de Saint-Pierre, sa paroisse natale. Aucun enfant de chœur ne montrait plus de zèle pour l’étude, et ne chantait les louanges de Dieu d’une voix plus harmonieuse. Il se distingua ensuite comme l’un des meilleurs élèves du collège de Villefranche. En 1814, cette ville était cernée par les troupes autrichiennes. Le jeune Deguerry se présenta, avec une douzaine de ses camarades, devant le maréchal Augereau, qui commandait l’armée française enfermée dans la place. « Maréchal, lui dit-il, donnez-nous des armes, et nous vous aiderons à purger le sol de la patrie de la présence de l’étranger. » Augereau répondit qu’on n’improvisait point des soldats, et remercia les rhétoriciens, qui s’en allèrent furieux de voir que leur offre patriotique n’était pas acceptée. A cette époque, Gaspard Deguerry voulait embrasser la carrière militaire, comme étant celle des plus grands sacrifices et des plus périlleux dévouements. Mais, la paix étant survenue, il abandonna cette idée, et se destina au sacerdoce.

Après avoir fait les études les plus approfondies au grand séminaire de Saint-Irénée, il fut ordonné prêtre à l’âge de vingt-trois ans, le 19 mars 1820. Quatre ans plus tard, il prêcha son premier carême à la Primatiale de Lyon, et dès le début ses talents oratoires apparurent dans tout leur éclat. La foule croissait de jour en jour pour écouter le nouvel orateur chrétien. A la fin de la quarantaine, l’église pouvait à peine la contenir. Chaque jour, la mère du jeune prêtre, déjà si éloquent, venait entendre sa parole, et quand, à la fois heureuse et modeste, elle passait pour aller se placer au pied de la chaire, chacun se rangeait respectueusement devant la digne mère d’un tel fils. L’année suivante, l’abbé Deguerry prêchait à Paris avec un non moindre succès.

Au commencement de 1827, il devenait aumônier du 6e régiment de la garde royale. Aucunes fonctions ne convenaient mieux à sa nature. Réunissant ainsi en une seule les deux carrières auxquelles il avait voulu se consacrer, il était en même temps et militaire et prêtre ; il obéissait à un colonel et à un évêque. Il aimait son régiment comme plus tard il devait aimer sa paroisse. La caserne lui donnait des habitudes d’ordre, d’exactitude, de discipline, qui ne sont point inutiles à l’Église. Il apprenait deux sciences, celle de l’obéissance et celle du commandement. Affable sans être familier, spirituel sans jamais être méchant, gai sans’jamais que sa gaieté dépassât les limites d’une parfaite convenance, il se sentait heureux au milieu de cette famille armée qui se nomme un régiment. « Je suis sûr, disait un officier supérieur du 6e de la garde, je suis sûr qu’aucun des militaires qui ont eu l’abbé Deguerry pour aumônier ne mourra sans demander un prêtre, parce qu’aucun ne pourra oublier ses solides instructions et surtout sa belle conduite au milieu de nous. » Moraliser le soldat, lui parler de Dieu et de la patrie, en faire de plus en plus l’homme du devoir, l’homme du sacrifice, l’expression la plus complète, la plus noble, là plus pure, de la civilisation créée par le christianisme ; donner au soldat l’enthousiasme du beau et du bien, lui apprendre à aimer, à servir, à défendre le pays de saint Louis et de Bayard, de ces hommes de guerre et de prière qui tenaient à la main une épée dont la garde avait la forme de la croix, quelle œuvre plus chrétienne et plus patriotique ? Le général Ambert a dit, dans son beau livre intitulé Soldat : « Le souffle des idées religieuses est passé sur l’armée. Là, plus qu’ailleurs, la terre était fertile. A qui le christianisme parle-t-il autant qu’au soldat ? Vous avez une famille, et vos jours s’écoulent doucement sous le toit de vos pères, tandis que le soldat est isolé. Il connaît la solitude des foules, la plus terrible de toutes. Il n’a pas une épouse, un enfant, un aïeul, avec qui il peut partager le chagrin. Il traverse les cités, et dans les cités nul ne sourit à sa venue, nul ne s’attriste à son départ. Comme le moine dans sa cellule, il est seul pendant les longues heures de la nuit. La cellule est la guérite, symbole de la veille. » L’abbé Deguerry pensait que le prêtre doit être le consolateur, le soutien et le pieux camarade du soldat. Car le soldat « tient en réserve dans le fond de son cœur un souvenir de l’enfance chrétienne ; sa mémoire lui redit quelque phrase de la prière apprise autrefois sur les genoux d’une mère ; de son bouquet de première communion il reste une fleur fanée, mais immortelle ; il fait son oraison debout, en déchirant la cartouche, en croisant la baïonnette, sans remuer les lèvres, quelquefois sans le savoir, par ce seul cri du blessé : Ah ! mon Dieu ! »

C’est encore le. général Ambert qui l’a dit : « Vous voulez que l’armée qui protége vos frontière et vos foyers ait l’intelligence des choses morales, et non la passion des choses politiques ? Eh bien, un seul moyen vous est donné : c’est d’avoir une armée chrétienne, c’est d’élever l’épée jusqu’à la croix. » En accomplissant cette mission, en faisant des soldats autant d’apôtres armés de Jésus-Christ et de la France, l’abbé Deguerry éprouvait une joie sainte. Plus tard, de toutes les époques de sa vie, celle dont il aimait peut-être le mieux à évoquer le souvenir, c’étaient les trois années où il avait été aumônier militaire, et, quand du fond de son presbytère il entendait le bruit du tambour ou le son du clairon, il se sentait tout rajeuni.

Alors qu’il était attaché au 6e régiment de la garde, l’abbé Deguerry, dont le talent oratoire allait chaque jour en grandissant, avait prêché plusieurs carêmes dans les villes où il se trouvait en garnison, à Orléans, à Rouen, à Paris.

Il fut désigné par le roi Charles X pour prêcher aux Tuileries le sermon de la Cène en 1829. Il avait alors trente-trois ans. Aucune flatterie au pouvoir, aucune concession aux idées un peu rétrogrades qui étaient soutenues en ce moment par une grande partie du clergé, n’avait attiré à l’abbe Deguerry l’honneur de prêcher devant le roi. Quelques mois auparavant, le 8 mai 1828, il avait prononcé, dans la cathédrale d’Orléans, un discours pour célébrer l’anniversaire de la délivrance de cette ville par Jeanne d’Arc. Dans ce sermon, qui eut un grand retentissement, il avait fait comprendre que la religion, indifférente aux accidents transitoires, ne dépend pas des vicissitudes de la politique ; que l’autel n’a pas besoin du trône, et que le christianisme, sans esprit d’exclusion, plane au-dessus des hommes et des choses : « Faite pour s’incorporer aux empires, et non pour les constituer, avait dit le jeune orateur, la religion est proportionnée à tous, n’en repousse aucun, et s’adapte aux monarchies, aux républiques et aux États représentatifs. Si on lui demandait son avis sur l’un ou l’autre de ces États, elle indiquerait de préférence celui où la faiblesse, dont elle est la protectrice-née, aurait le plus de garantie contre la force. Ne croyez pas, quoiqu’on lui en fasse le reproche, que pour elle un gouvernement très chrétien soit un gouvernement où l’autorité souveraine soit sans limites ; c’est le gouvernement où les mœurs sont respectées d’abord au haut de la société, où les vices dorés par la gloire, par la fortune, et consacrés par la puissance, tombent sous la flétrissure et l’anathème de l’opinion ; c’est le gouvernement où la dépendance de la loi- est générale, où règne, malgré la différence des rangs, une certaine égalité qui ouvre et facilite les diverses carrières à tous les hommes, parce que Dieu distribue les talents comme il fait luire son soleil, indistinctement sur tous ; c’est le gouvernement où l’on regrette que le bien public oblige de lever des impôts, où l’on s’efforce, par conséquent, d’en alléger le. poids ; où l’on punit sévèrement toutes les dilapidations ; où les sueurs, si pesantes aux malheureux qui les versent, ne sont pas pour nourrir la mollesse et décorer l’orgueil, tandis qu’ils manqueront peut-être de pain, qu’on les regardera peut-être comme des hommes d’une espèce différente ; c’est le gouvernement où l’on travaille à réaliser le vœu si touchant du Béarnais.

Dans le même discours, l’abbé Deguerry avait parlé des institutions libérales, qui n’étaient pas alors sans rencontrer des adversaires habiles : « La religion, s’était-il écrié, la religion les a prises sous sa garde, ces institutions nouvelles qu’un monarque riche des trésors de là science, élevé à l’école de l’expérience et dû malheur, jugeant les besoins de son époque par l’état de la civilisation, nous a données pour unir les souvenirs du passé aux espérances de l’avenir. Si l’on est libre d’apprécier cette sage combinaison des pouvoirs, où les droits de tous sont clairement exprimés et saintement garantis, on ne l’est pas de la respecter et d’y être fidèle. Il le faut absolument, sous peine de n’être plus le sujet dévoué du prince qui l’a établie et le disciple soumis de l’Évangile qui la protège. » Quelques hommes attachés aux idées de réaction critiquèrent peut-être ce langage. Mais Charles X, loin d’en vouloir à l’abbé Deguerry, en fit un de ses prédicateurs..

Avec la révolution de 1830 commença une période difficile pour le clergé français. Les émeutiers de Paris brûlèrent l’Archevêché, une propagande irréligieuse travailla les esprits, et les prêtres durent redoubler d’efforts pour conserver l’autorité morale dont ils étaient revêtus. Comptant désormais sur eux-mêmes, et non plus sur le gouvernement, ils luttèrent par la prédication, par la charité, par le bon exemple, contre l’envahissement du mal et le torrent de la calomnie. Les fonctions d’aumônier militaire ayant été supprimées dans toute l’armée, on offrit à M. Deguerry une place de premier vicaire. Il n’accepta que la permission de prêcher, et pendant plus de dix ans il parla dans les principales chaires de Paris et de la province.

Ce fut l’époque où son éloquence jeta le plus grand éclat. Une physionomie franche, ouverte, sympathique, un rayonnement d’intelligence et de bonté sur le visage, un front. large, une chevelure abondante qui entourait ses traits comme d’une couronne, une haute stature, une attitude majestueuse ; des gestes harmonieux, une voix forte et vibrante, sachant descendre avec une flexibilité merveilleuse des éclats foudroyants de la sainte colère à l’expression d’un sentiment paisible et doux, un talent qui ne péchait que par l’excès de ses qualités et de sa vigueur, une vivacité oratoire qui était parfois de l’emportement, un luxe d’images et de comparaisons qui allait jusqu’à la prodigalité, une facilité d’improvisation qui dégénérait quelquefois en une causerie trop familière : tels étaient, en bien et en mal, les caractères principaux de l’éloquence qui avait valu à l’abbé Deguerry une si juste célébrité. Doué d’une santé robuste, ne connaissant pas la fatigué, et n’ayant pour ainsi dire pas besoin de repos, il était prodigue de sa parole comme d’un trésor inépuisable. Pendant le carême de 1835, il prêcha soixante-dix fois. Ses succès oratoires ne lui avaient jamais inspiré le moindre orgueil. Simple, modeste, affectueux, aimant à rendre hommage au talent des autres prédicateurs, n’ayant ni morgue ni ambition, ne se permettant jamais une parole amère, ignorant.ce que c’est que l’envie, il se faisait aimer et vénérer de tous ceux qui l’approchaient. Les autres prêtres l’appelaient le bon Deguerry. La bonté, c’était sa qualité dominante ; c’était le fond de son cœur. Nous l’avons entendu dire, en 1867, dans une instruction à la Madeleine : « Quelle belle épitaphe à mettre sur un mausolée : Il était bon ! »

Le mérite et les vertus de l’abbé Deguerry le désignèrent malgré lui pour des récompenses qu’il n’ambitionnait pas. En 1841, l’archevêque de Paris, Mgr Affre, le nomma premier chanoine de Notre-Dame, et dit, en faisant cette nomination : « Qui a plus que lui les droits du talent et du zèle ? Qui a rendu plus de services aux églises de Paris ? »

L’abbé Deguerry fut le modèle des chanoines, comme il devait être plus tard le modèle des curés. La paroisse de Notre-Dame est une des plus pauvres de Paris. : il s’attacha à la moraliser, et les habitants de la Cité se pressèrent en foule aux pieds de la chaire où il les évangélisait. Il fit remarquer en même temps ses rares qualités d’administrateur, et en 1844 il devint archiprêtre de Notre-Dame. L’année suivante, il était nommé curé de Saint-Eustache et dans ce quartier populaire des Halles, dans cette paroisse où il y a tant d’ouvriers, de marchands, de prolétaires, son apostolat allait s’exercer sur un terrain digne de son zèle et de sa charité.

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