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Développer pour libérer

160 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296379053
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DÉVELOPPER

POUR LIBÉRER

COLLECTION

ALTERNATIVES

PAYSANNES

dirigée par Dominique Desjeux Sociologue à l'Ecole Supérieure d'Agriculture d'Angers

Collection Alternatives

paysannes

Bernard BAR'ŒLÉMY, Chipko. Sauver les fore-ts de l'Himalaya. 144 pages, 22 gravures hors-texte. Denys CUCHE,Pérou nègre. Les descendants d'esclaves africains au Pérou des grands domaines esclavagistes aux plantations modernes. 192 pages.
INSTITUT PANAFRICAIN POUR LE DÉVELOPPEMENT, sous la direc.

tion de F. de Ravignan et B. Lizet. Comprendre une économie rurale. 152 pages. Jean PAVAGEAU, Jeunes paysans sans terres. L'exemple malgache. 208 pages. Jean-Luc POGET, e beefsteack de soja: une solution au L problème alimentaire mondial? 168 pages. Les sillons de la faim. Textes rassemblés par le Groupe de la Déclaration de Rome et présentés par Jacques Berthelot et François de Ravignan. 225 pages. Jean.Paul BILLAUD, Marais poitevin. Rencontres de la terre et de l'eau. Rémi MANGEARD, Paysans africains. Des Africains s'unis. sent pour améliorer leur village au Togo. Philippe BERNARDET, ssociation agriculture-élevage en A Afrique. 240 pages. François BESLAY, es Réguibats. De la paix française au L Front Polisario. 192 pages. Adrian ADAMs, Terre et les gens du fleuve, Jalons, baliLa ses. 244 pages. Anne-Marie HOCHET, es Paysans, ces ignorants efficaces. L 176 pages. Jean.Pierre DARRÉ,La Parole et la technique. L'univers de pensée des éleveurs du Ternois. 200 pages. Pierre VALLIN,Paysans rouges du Limousin. 366 pages. Dominique DESJEUX, L'Eau. Quels enje WCpour les sociétés rurales? 222 pages. Jean-Claude GUESDON, Parlons vaches... Lait et viande en France. Aspects économiques et régionaux. 156 pages. David SHERIDAN, L'Irrigation. Promesses et dangers. L'eau contre la faim? 160 pages. Nicole EIZNER, Les Paradoxes de l'agriculture française. 160 pages.

Pierre-Marie

METANGMO

DÉVELOPPER POUR LIBÉRER
L'exemple de Hafou : une communauté rurale africaine

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1986 ISBN: 2-85802-740-4 ISSN : 0757-8091

Introduction

Alors que tout le monde ou presque s'accorde sur les principaux paramètres quantitatifs et qualitatifs du sousdéveloppement, de fortes divergences subsistent sur les causes et mécanismes. Bien plus contradictoires encore sont les définitions du DEVELOPPEMENT et de ses modalités tant les situations sont multiples et variées. Les approches globales et synthétiques jusqu'alors acceptables, s'avèrent insuffisantes et absolument inaptes à révéler des solutions efficaces et spécifiques. Dans les pays industrialisés nombreux sont ceux qui expliquent le sous-développement essentiellement par les causes directement liées aux circonstances ou aux processus internes aux pays concernés. Ce sera par exemple la sousproduction provoquée par une insuffisance des forces productives, les blocages financiers et technologiques, le bas niveau de santé, de nutrition et de scolarisation, l'explosion démographique grevant lourdement les modestes résultats obtenus sur la croissance économique, le faible revenu annuel par tête d'habitant, les fragilités nationales avec une tendance totalitaire des régimes politiques et l'instabilité notoire des gouvernements souvent incompétents... Dans les pays en développement au contraire, les intellectuels surtout, appuient leurs analyses prioritairement sur les causes et mécanismes d'origine externe. TIs rappellent avec gravité la responsabilité des pays riches sur l'évolution actuelle du monde; la destabilisation par leurs ambitions impérialistes des équilibres précaires sur lesquels reposait 5

l'organisation des sociétés traditionnelles; les traumatismes qu'ont constitué pour l'Afrique quatre siècles de traite et un siècle de colonisation, les mécanismes de domination et d'exploitation qui ruinant le tiers-monde alimentent la croissance des pays industrialisés, etc. Ce deuxième courant qui fait du sous-développement un phénomène historique autonome, particulier et contemporain du développement de l'occident et de ses satellites dans les pays pauvres, insiste davantage sur la domination et l'exploitation coloniale et néo-coloniale perçues comme les causes essentielles. Ces deux approches autant vraies l'une que l'autre, perdent de leur intérêt si eUes sont prises séparément ou mises en opposition comme c'est souvent le cas dans des schématisations simplistes. J'avais moi-même cette approche schématique voire systématique jusqu'à ce que la confrontation de mes idées à la réalité d'une expérience concrète de développement rural intégré que j'avais entreprise avec mes concitoyens dans mon propre village Bafou à 10 km au nord-est de la ville de Dschang à l'ouest du Cameroun, m'amène à poser les problèmes autrement. Nous ne pouvons en effet comprendre et combattre le sous-développement qu'en l'abordant simultanément par l'intérieur et par l'extérieur. C'est bien de cette double dimension qu'il tient toute sa complexité. Parler de la libération de l'homme noir, sans la situer dans la perspective même de son développement est une erreur. La libération véritable n'est possible que si, au préalable, les populations concernées prennent les moyens de devenir les maîtres des transformations indispensables à leur progrès. Or, les dominations extérieures brisent fréquemment tout processus de développement alternatif fondé sur la capacité interne des pays africains à assurer leur autonomie et leur auto-contrôle. Mais proposer l'autarcie comme solution, c'est ignorer que dans le contexte économique et politique international actuel, l'interdépendance apparaît comme une donnée incontestable. L'humanité tout entière est appelée à se remodeler; les pays pauvres sans doute davantage. TI est donc hors de question de considérer les populations africaines comme des pièces de musées auxquelles on ne doit rien changer. Dire qu'elles sont peut-être plus heureuses sans développement qu'avec,

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c'est réduire le développement à sa seule dimension de croissance. Se développer à notre sens, c'est passer de conditions de vie globalement moins humaines à celles qui le sont plus. Les acquisitions techniques en matière de communication et d'échange ont brisé les frontières du temps et de l'espace. Aussi, changer, en Afrique ou ailleurs, dans le contexte international actuel où les mêmes mécanismes et processus déterminent l'évolution de chaque pays, exige une connaissance et une maîtrise parfaite de ces mécanismes et processus. Le développe~ent! nous l'avons bien compris, n'est pa.c; synonyme de croissance. Seulement comment vaincre la pauvreté et la misère sans un minimum de croissance? Aucune communauté, fût-elle rurale, ne peut efficacement prendre en main l'organisation et le financement de ses infrastructures de santé, d'éducation, de formation et d'information si elle ne maîtrise bien son appareil de production, c'est-à-dire l'organisation et la gestion de ses structures économiques, sociales et administratives. En fait, ce n'est ni la production (travail des hommes), ni non plus le capital (l'outil du travail) qui sont mauvais, mais plutôt ce que l'on peut quelquefois en faire. Par exemple la concentration des fruits du travail de tout un peuple aux mains de quelques individus, l'utilisation de l'homme comme objet et non sujet, la rentabilité et la productivité prises pour des fins et non des moyens... Voilà le mal, mais en aucun cas la production elle-même, le travail ou le bénéfice. C'est pourquoi laisser aux seules mains des multinationales et autres firmes déshumanisées et sans scrupules, le secteur de la production et de la commercialisation ne peut qu'enfoncer davantage le tiers-monde. A la puissance du grand capital, nous ne pouvons opposer avec succès l'arrogance des discours surtout quand il s'agit de litanies, de plaintes ou d'accusations ne soutenant aucun projet réel. Il est indispensable de créer par un travail intense et soutenu, bénéficiant au besoin d'un apport modeste de capitaux au service des collectivités qui les gèrent pour le bien de chacun et de tous, une sorte de contre-pouvoir capable de résister efficacement au monopole des super-grands. Le sous-développement n'est pas une étape précédant le déve7

loppement. La fausse comparaison entre l'Europe d'aprèsguerre et le Tiers-monde a fait penser un moment que l'institution d'un équivalent du «plan Marshall» au bénéfice de ce dernier, pouvait l'aider à amorcer son développement. En fait, il n'en est rien. Cette théorie oublie simplement que le sous-développement est un phénomène né de la rencontre entre l'industrialisation capitaliste demandeuse de matières premières, de marché pour ses produits manufacturés et ses capitaux, et les systèmes de productions beaucoup plus anciens, moins compétitifs et donc incapables de résister à la puissance de son expansion. Dès lors, a commencé la destruction de ces formes précapitalistes de production auxquelles le capitalisme n'a pu se substituer. L'exigence du développement devient celle du renversement de la situation présente et du rétablissement de l'ordre normal des choses. Dans notre lutte pour le développement, nous devons nous battre simultanément sur deux fronts aussi importants l'un que l'autre:

- d'une part, la dénonciation des mécanismes de domination responsables de la paupérisation du Tiers-monde, et la revendication d'un ordre économique mondial fondé sur la justice et la paix ; - d'autre part, l'organisation et l'éducation de la base appelée à prendre elle-même en charge les moyens et les modalités de son devenir.
Les polémiques idéologiques auxquelles se livrent fréquemment les intellectuels africains ne mettent pas assez en relief cette exigence d'un travail intense à la base. Pourtant, l'avenir de l'Afrique est dans sa paysannerie. C'est d'elle que pourront germer une alternative à l'acculturation et des pistes nouvelles pour l'épanouissement du continent. Que nos peuples aient été l'objet d'un colonialisme et les victimes d'un impérialisme particulièrement odieux du fait du trafic des esclaves, ne doit cependant pas nous laisser enfermés dans une sorte de retr&it sur nous-mêmes qui nous empêche de comprendre le présent non pas à partir du seul passé, mais à partir de la situation globale du monde contemporain. Ainsi, notre autonomie sera-t-elle constructive, active et non seulement défensive. Les nations s'interrogent beaucoup aujourd'hui sur la revalorisation des libres solidarités familiales, culturelles, 8

régionales ou religieuses jadis étouffées par le centralisme jacobin. Regrettant parfois d'avoir étouffé les leurs, les pays industrialisés commencent à se tourner vers les communautés de base que les pays techniquement moins développés ont gardées. C'est exactement ici que se situent l'effort et la réflexion que nous avons tentés à Bafou. Notre propos est de recueillir toutes ces vivantes solidarités dont ont vécu et vivent encore nos ethnies et traditions. D'en garder certes le souvenir et de conserver, dans des musées, discothèques ou publications, toute cette richesse qui, comme ailleu~, risque de disparaître. Mais ce que nous voulons plus encore, c'est de bien saisir l'âme camerounaise. De voir comment cette âme peut et doit vivre non pas seulement de façon folklorique mais dans une vie moderne qui sait utiliser tous les moyens de la technique, l'électricité, le pétrole, les ondes qui peuvent heureusement diffuser vers les campagnes au lieu de concentrer dans les grandes villes comme l'ont fait le charbon et la vapeur mais en gardant des villages à taille humaine. Cela pose évidemment des problèmes considérables au niveau des Etats et des politiques économiques. Nous ne nous plaçons pas ici à ce haut niveau. Volontairement, nous nous situons à un niveau plus modeste, mais que nous avons la prétention de croire indispensable et efficace. Et si nous tâtonnons encore pour les modalités et les moyens, l'esprit est quant à lui d'autant plus assuré que nous nous sentons accordés à tout un courant de pensée universel qui a déjà trouvé de multiples formulations. Notre projet de développement à Bafou s'inscrit dans la perspective de cette dynamisation des campagnes, pour construire avec elle des bases internes de production et d'accumulation de richesse, par la vitale osmose entre l'agriculture et l'industrie, la ville et la campagne. TI s'agit donc au niveau des solidarités locales, de dimen-

sions modestes comme le quartier Ntsingbeu 1 à Bafou, de

sauvegarder notre esprit communautaire, ou de le susciter, de l'introduire dans le cadre de l'ensemble régional et national; de promouvoir des coopératives, des rassemblements folkloriques; d'organiser des soins de santé primaires;
1. Ntsingbeu: sous-chefferie de Bafou. Lieu de notre projet. 9

de susciter des groupes de jeunes; d'animer des institutions scolaires; de les organiser là où ils n'existent pas, en assurant un certain esprit d'initiative et de participation de la base et en ne se laissant pas trop accaparer par le centralisme administratif. Nous souhaitons remettre au centre du progrès national, le développement des communautés de base qui pourraient être, au Cameroun, ce que sont les communes aux pays occidentaux. Nous décrirons dans la première partie de ce travail le contexte physique, humain, socio-politique et économique de notre projet, en mettant bien en relief les caractéristiques spécifiques qui peuvent soit expliquer en partie les problèmes rencontrés, soit constituer des bases sur lesquelles peut s'appuyer un véritable développement intégré. Nous présenterons ensuite, dans la deuxième partie, le projet: sa création, son organisation, ses activités et son évolution. Nous insisterons plus sur les grandes orientations adoptées, leurs motivations et leurs résultats concrets sur le terrain. Dans la troisième partie enfin, nous examinerons quels enseignements tirer de cette expérience. Nous étendrons notre réflexion plus largement sur la problématique du développement en milieu rural, l'autogestion, l'encadrement des paysans et les relations avec l'extérieur.

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1
La chefferie Bafou dans le pays Bamiléké
Le contexte physique, social et économique du projet

Chapitre premier

LE PAYS BAMILÉKÉ ET BAFOU (Etude géographique)

La connaissance du contexte physique humain et économique du pays bamiléké en général, et de la chefferie de Bafou en particulier, est un préalable indispensable à

la compréhension du GAM 1 de Ntsingbeu et de l'analyse
que nous en faisons dans la suite de ce travail. Il s'agit non pas de faire une monographie exhaustive du pays Bamiléké mais plus simplement d'en rappeler les traits caractéristiques et surtout de souligner toutes les dynamiques conjoncturelles et structurelles qui en déterminent l'évolution. La problématique du développement en pays Bamiléké plus qu'ailleurs, s'ordonne autour d'une articulation essentielle: celle du passage douloureux et brutal d'une organisation rurale traditionnelle fondée sur les infrastructures de solidarité communautaire (la chefferie, les classes d'âge, les tontines...) à celle contemporaine issue de la colonisation, des indépendances et d'un processus d'urbanisation rapide et incontrôlée. Les déséquilibres rencontrés procèdent donc non d'une carence en ressources physiques, humaines ou économiques de la région qui reste le véritable grenier agricole du Cameroun, mais à la fois d'une rencontre ratée d'avec la civilisation occidentale et de l'absence de stratégie collective interne pour la maîtrise des processus de mutations qui s'imposent à elle.
1. GAM: Groupement d'Agriculteurs Modernes. 13

LE PAYS BAMILEKE
Parmi les dix provinces administratives du Cameroun (cf. carte 1), celle de l'Ouest doit toute son originalité au pays Bamiléké situé entre le 5° et le 6° degrés de latitude Nord et le 9° et le 11° degrés de longitude Est. Ce pays Bamiléké se distingue nettement des contrées voisines tant du point de vue physique qu'humain et économique. L'aspect physique. - Etendu sur 6 200 km2, le pays Bamiléké se présente comme un grand plateau verdoyant composé de collines en forme de dômes et coupé de vallées profondes au fond desquelles serpentent d'innombrables ruisseaux. Ces cours d'eau marécageux pour la plupart sont

bordés de bambous raphia

I

qui en donnent l'aspect de

forêt galerie. Ils se rassemblent pour former des bassins riches en Tilapia et silure. Pour atteindre la mer, ces cours d'eau se jettent soit dans le Wouri par le Nkam en direction du Sud, soit dans la Sananga par le Noun en direction de l'Est. Les hauts plateaux Bamiléké (1 200 m à 2 000 m d'altitude) sont taillés dans un socle granito-gneissique et recouverts d'une pellicule basaltique. Leur limite à l'ouest est constituée par la ligne des crêtes de la chaîne de montagnes volcaniques parsemée de lacs-cratères et culminant à 2 680 m. A l'est, ils sont séparés des bas plateaux Bamoun par un escarpement de 300 m au pied duquel coule le Noun. Au sud, le Nkam qui longe un escarpement de 500 m au moins, les sépare des plaines du Mungo et de Mbo. Commandé par la latitude, le climat subéquatorial qu'on retrouve intégralement dans la plaine du Moungo, se rafraîchit et s'assainit sensiblement dans les bas plateaux de Bamoun puis devient presque tempéré en pays Bamiléké. Les températures qui ici ne dépassent jamais 30° C, peuvent sur les hauteurs descendre la nuit jusqu'à 5° C. Il tombe entre 1 500 et 2 000 mm d'eau chaque année. Le paysage rencontré sur les pentes de ces collines est
1. Bambou de raphia: bambou Arundinaria Alpina. 14