//img.uscri.be/pth/57d34d57e4ea29151f7a2c088828e205578920fb
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,75 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Deviens qui tu seras

De
220 pages
En quoi la création peut-elle avoir des effets thérapeutiques ? Existe-t-il un type de personnalité artiste, quelles en seraient les vertus ? Quelles relations la création entretient-elle avec les pathologies de l'âme ? Quels liens pouvons nous établir entre la puissance de nos rêves et les dures contraintes de la réalité ? Au fil du discours se précise une manière d'être ainsi qu'une définition de la fonction de l'art thérapie et de l'artiste thérapeute.
Voir plus Voir moins

Prologue Ce livre aurait tout aussi bien pu s’intituler L’Homme fou ou encore Voyage entre deux folies. Il s’agit en fait d’un essai sur la normalité. Depuis des lustres, la plupart des sociétés dites civilisées tentent d’imposer leur point de vue et celui de leurs clercs, quant à la primauté de la raison. Ces derniers ont décidé que la raison est la normalité et que penser est premier, reléguant le monde sensible à la portion congrue et l’imagination à une bizarrerie de l’esprit difficilement compréhensible, sauf si on l’habille d’un vêtement métaphysique, si on la circonscrit en génie ou, enfin, si on la classe parmi les régressions infantiles. Pour ces intellectuels, l’imagination frise l’anormalité. Qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je, et pourquoi tout cela ? La recherche du sens de la vie en général, et de la nôtre en particulier, est la préoccupation essentielle qui nous mobilise. C’est cela qui nous paraît normal. Certains s’y plongent si ardemment qu’ils en perdent la raison ordinaire ; d’autres l’ignorent si violemment qu’ils annulent leur être propre, signant ainsi deux folies opposées. Il est difficile d’établir un équilibre entre les deux. Nous partirons du postulat que l’imagination créatrice est préalable à la pensée conceptuelle et nous chercherons comment il nous est possible de réinvestir ce chemin premier. Nous observerons par ailleurs combien cette démarche est proche de la démarche existentielle. Nous vérifierons les troubles que supporte l’âme sentante lorsqu’elle veut ignorer ces voies. Enfin, nous étudierons les rapports ténus qui existent entre création et aliénation, et nous chercherons en quoi l’art-thérapie permet, à partir des différentes pathologies de la psyché, de revenir à la folie première, où toute création artistique puise son origine. 7

Ce faisant, nous n’oublierons pas que notre travail n’est qu’une pièce de plus, qui vient s’ajouter à la recherche sur la création, et nous avons parfaitement conscience que, de la création, nous ne pouvons rien savoir, de par sa nature même qui part du rien. Giono nous dit qu’Achias avait le triste privilège de voir les dieux « sans le secours de la fleur des nuages ou des brises dans le verger il vivait toujours au milieu d’eux, et de ses lèvres, comme d’une source sulfureuse, coulait un rêve terrible. » Nous avons tous la possibilité, tel Ulysse, « d’ouvrir les yeux et de voir le ciel. – Rien que le ciel ! Sous lui, la chair exsangue de cette terre qui participe encore à la cautèle des eaux. » (Giono : Naissance de l’Odyssée). Nous avons tous la possibilité de faire de notre vie une extraordinaire odyssée. Alors bon voyage, et que les vents nous soient favorables…

8

I Parmi les particularités de l’art, se trouve celle de soigner Beaucoup d’encre a déjà coulé concernant l’artthérapie ; ici et là, des livres paraissent, des articles sont publiés. Nous ne pouvons ignorer en la matière les apports importants d’auteurs tels que Jean-Pierre Klein, Jean Broustra, Richard Forestier, les travaux de la Société internationale d’art-thérapie avec notamment les signatures de Guy Roux, Murielle Laharie, Jean-Luc Sudres, Gilles Perriot. La liste de tous ceux qui cherchent, se questionnent et font progresser la pratique de l’art-thérapie est heureusement de plus en plus longue, et nous nous en réjouissons. Chacun à sa manière cherche à faire avancer la réflexion générale. Il n’en demeure pas moins qu’un certain flou subsiste quant à l’utilisation des vocables mêmes. Aussi bien nous appliquerons-nous à tenter de mieux cerner les termes employés tels que « art-thérapie », « artthérapeute », « art », et de les définir. Au risque d’enfoncer des portes déjà ouvertes, nous nous demanderons ce qu’est l’art, et quelles sont ses fonctions. Aurait-il entre autres vertus celle de soigner et dès lors quelles maladies ? Peuton voir se profiler une relation artiste-thérapeute, et cette relation est-elle de type extrasubjectif ou intrasubjectif ? Selon les réponses apportées à ces différentes questions, nous tenterons de préciser le sens de la démarche de l’artthérapie, telle qu’ainsi nommée à ce jour. Peut-être s’agit-il de l’apprentissage d’une certaine pratique de l’art, qui, de ce fait, situerait l’art-thérapie non plus dans le champ de la thérapie, mais plutôt dans celui de la formation. Nous disons « une certaine pratique de l’art ». Il ne s’agit pas là d’un apprentissage qui correspondrait à celui que dispensent les écoles d’art (écoles des Beaux-Arts et 9

Conservatoires nationaux de musique et d’art dramatique) où l’on apprend des techniques et des tours de mains, voire des recettes « académiques ». C’est d’ailleurs rarement en ces lieux que se dévoilent les créateurs. Ce n’est évidemment pas de ce genre de formation dont il sera ici question. Poser comme postulat « l’art soigne » demande que cela soit dûment vérifié. À partir de la vie et de l’œuvre de Courbet, nous pourrons constater le bien-fondé de cette assertion. En revanche, nous aurons à en douter si nous suivons la vie et l’œuvre de Van Gogh. Peut-être arriverons-nous alors à mieux cerner le champ et les limites de la pratique de l’art-thérapie. Il est effectivement possible que l’art soigne ; mais que soigne-t-il au juste ? Art-Thérapie Qu’est-ce que le couplage art-thérapie laisse entendre ? Si nous décomposons cet ensemble, nous pensons avoir à interroger trois termes qui sont : « art », le « trait d’union » et « thérapie ». Une fois que nous aurons questionné chacun de ces termes, il nous faudra nous demander quels rapports ils entretiennent entre eux. Pour l’instant, nous mettrons en réserve l’analyse de l’art. Quant à la thérapie, nous retiendrons le sens littéral de thérapeia qui veut dire : traitement, soin. Si nous considérons les mots « art » et « thérapie », nous observons que ce sont deux noms qui désignent la manière de faire une chose selon une certaine méthode, en utilisant des procédés qui leur sont particuliers. Relier « art » à « thérapie », c'est-à-dire à « soin », laisse entendre que nous établissons un rapport entre ces deux termes. Serait-ce suggérer que l’art soigne ou que le soin peut utiliser l’art comme ingrédient du soin ? Autrement dit, nous aurions d’un côté l’art comme remède absolu, et de l’autre l’art synonyme de pilule. 10

Il est donc primordial de tenter de comprendre le sens du trait d’union qui relie ces deux noms. Les processus de l’art liés aux processus de la thérapie sont censés, conjugués, produire quelque chose d’autre, par définition différent de l’un et de l’autre. Que produit l’art ? Il se saisit d’une matière informe et lui donne forme. Ainsi, le sculpteur transforme un bloc de marbre en statue. Que produit la thérapie ? Elle est censée rétablir la santé chez un être supposé malade. Est-ce que les processus de l’art seuls permettent de rétablir la santé ? Si nous le pensons, alors nous pourrons estimer que la pratique de l’art est en soi thérapeutique. Mais dans ce cas, nous n’aurions pas un trait d’union entre les deux termes ; nous aurions plutôt une flèche orientée de l’art vers la thérapie. En revanche, si nous orientons notre flèche de la thérapie en direction de l’art, nous supposons que le soin conduit à l’art, laissant ainsi entendre que la condition de la santé est dans la pratique de l’art. Pourquoi pas ? Toutefois, nous ne répondons toujours pas à la question : que produit la conjonction des deux approches ? Demandons-nous quelles sont les fonctions de ces deux termes. La fonction de l’art, c’est de produire de la Beauté. La fonction de la thérapie, c’est de rétablir de la Santé. Que produit la mise en relation de la Beauté avec la Santé ? Nous nous permettrons pour l’instant d’envisager que l’alliance Beauté-Santé tend à harmoniser, à joindre, à réunifier, et ce faisant tend à produire de l’Harmonie. L’harmonie, du grec harmonia, est assemblage, juste proportion, agencement entre les parties d’un tout, de manière qu’elles concourent à une même forme. Cette forme provoque un sentiment de Beauté.

11

Art-Thérapeute Qui dit « art-thérapie » dit « art-thérapeute ». Ce glissement est important par les perspectives qu’il offre. Nous avons là en effet une mise en relation entre non plus deux processus, celui de l’art et celui de la thérapie, mais entre un processus, celui de l’art, et une fonction, celle de thérapeute, autrement dit, une relation entre un métier et celui qui l’exerce, entre un thérapeute et un outil, l’art. De ce fait, l’art va devenir l’outil privilégié ou un outil parmi d’autres dont dispose le thérapeute pour soigner. Ainsi l’art est clairement mis au service du soin. Ceci par ailleurs laisse entendre que le thérapeute n’est pas forcément un artiste. Par exemple, il y a deux manières de pratiquer la musicothérapie, soit en faisant jouer de la musique par les patients, soit en leur proposant d’en écouter simplement. Dans cette deuxième attitude, il n’est pas nécessaire que le thérapeute sache se servir d’un instrument. Qu’il soit un mélomane averti peut suffire. D’ailleurs si nous admettons que le contact avec la Beauté soigne, d’une certaine manière, cette seconde approche se justifie. Notons cependant l’ambiguïté de l’appellation « Art-Thérapeute ». En effet, selon la définition que nous acceptons pour « art », les perspectives du thérapeute peuvent s’ouvrir à l’infini. François Fédier (L’Art en liberté) distingue trois sens du mot « art » : A- le sens archaïque et romain de ars, soit qualité (être tel). À noter que ce sens disparaît complètement de l’usage. B- le sens gréco-romain de ars, comme démarque de τέχνη, dans le sens d’habileté. C- le sens moderne d’art, où nous entendons spontanément les beaux-arts. Par conséquent, si nous privilégions le sens B, le mot « art » signifie la manière de faire une chose selon 12

certains procédés ; telle est la définition qu’en donne Littré. Les Arts et Métiers, par exemple, sont une école qui forme des ingénieurs et des techniciens. Selon cette acception, tout thérapeute est un art-thérapeute, quelles que soient les techniques qu’il utilise : que ce soit la psychanalyse ou la thérapie psychocorporelle, le rebirth ou la programmation neuro-linguistique. Les beaux-arts se fondent ainsi dans les autres possibilités techniques. Cet amalgame est tel qu’il est nécessaire de particulariser certaines branches de thérapies, par exemple la musicothérapie, la mascothérapie… Bien différente sera la démarche si nous retenons le sens C proposé par François Fédier. Artiste-Thérapeute Nous avons pu réfléchir aux mots « art » et « thérapie ». Pour l’un comme pour l’autre, il s’agit de faire les choses selon une certaine méthode. Nous avons également observé « art » et « thérapeute », soit une manière de faire confrontée à un métier. Pour approfondir notre questionnement, nous proposons de juxtaposer deux mots qui nomment des « métiers ». Que peut éclairer le couple « ArtisteThérapeute » ? D’un côté, nous avons une personne qui exerce un des beaux-arts si nous retenons le sens moderne de « art ». De l’autre, nous avons une personne qui soigne. Quelles « conjointures » sont envisageables entre ces deux métiers ? Nous pouvons en effet envisager plusieurs cas de figure : soit une relation entre deux personnes distinctes, un artiste et un médecin, soit un conjointement entre deux qualités d’une même personne, un artiste-médecin. Nous voyons là qu’il y a introduction auprès de la personne malade d’un, voire deux individus. Comment agissent-ils ? L’artiste propose au patient de réaliser une 13

œuvre pour laquelle il peut l’aider par des conseils techniques. Le médecin se propose d’agir lui-même sur le patient, soit par ingestion de produit, soit par les effets du cheminement de sa parole. Nous passons alors de la psychothérapie médicale à une psychothérapie relationnelle où les transformations recherchées se feront dans le jeu des échanges qui vont s’établir entre le sujet et le thérapeute. Binswanger remarque que : « deux hommes se font face et se réfèrent l’un à l’autre en une réciproque dépendance… s’expliquent l’un avec l’autre. » Dans cet esprit, le thérapeute n’est pas assimilable au médecin. Le thérapeute propose au sujet un espace dans lequel il puisse se sentir libre de devenir lui-même. Dans ce contexte, le thérapeute s’engage. Ainsi l’œuvre d’art est le sujet lui-même, issu d’une cocréation. Différente est la démarche de l’artiste qui propose au sujet d’agir, tandis que le médecin cherche à agir sur lui et le thérapeute à interagir. Il y a là des approches apparemment opposées, la première faisant appel à l’activité du sujet, la deuxième à sa passivité ; quant à la troisième, elle cherche à relier les deux autres. Toutefois, dans la mesure où le sujet produit une œuvre d’art, il entre de plain-pied dans le monde des artistes (il est évident que nous n’associons pas au terme de métier le fait d’en vivre, c'est-à-dire d’exercer une profession dont on tire un profit matériel). Et si nous reconnaissons que la pratique de l’art a des effets d’harmonisation sur la personne humaine, alors nous reconnaissons que l’artiste se soigne lui-même. Ce serait donc la personne malade qui se soignerait elle-même au moyen de la pratique de l’art. Si nous admettons ce postulat, nous sommes en mesure de commencer à mieux définir notre métier. Le praticien en art-thérapie serait une personne malade qui, s’étant soignée elle-même en tant qu’artiste-thérapeute dûment accompagné, accompagne à son tour les artistes-thérapeutes dans leur propre cheminement. 14

A propos de formation Le début de formulation que nous proposons du métier de praticien en art-thérapie pose la question de la formation de ce dernier. Si le fait d’avoir cheminé un temps comme patient-artiste-thérapeute est une condition nécessaire, est-elle pour autant une condition suffisante ? Avant de répondre sur ce point, élargissons notre questionnement au fonctionnement de la personne « artistethérapeute ». Comment, par quelles voies, un patient, fixé dans sa souffrance et son mal-être, va-t-il accéder à sa dimension d’artiste ? Est-ce que le fait d’analyser et de comprendre les causes de nos dysfonctionnements suffirait pour modifier nos comportements ? Certes non. Une fois que nous avons réalisé que nous voulons changer, encore faut-il apprendre les gestes qui vont permettre ce changement. Nous voyons bien là qu’apparaît la notion d’apprentissage, autrement dit comment devenir habile. Nous observons qu’alors nous rejoignons le sens gréco-romain de ars, comme démarque de τέχνη. Ne confondons pas : ce qui est primordial, c’est d’être et d’exprimer son être. Pour ce faire, le métier n’est qu’un moyen. Mais si nous négligeons son apprentissage, nous aurons beaucoup de mal à atteindre notre but. Notre inhabileté nous trahira à chaque instant. Il va donc falloir acquérir les moyens d’expression qui nous sont nécessaires. Cela est bien de l’ordre de la formation. Si l’art soigne, il convient d’apprendre à pratiquer l’art. Mais cet apprentissage est particulier, puisqu’il a à prendre en compte les souffrances de la personne malade. Cet apprentissage cherchera en premier lieu à rétablir une confiance en ses possibilités d’être, ses capacités à créer et à réaliser, à oser s’exprimer, sinon l’apprentissage de techniques artistiques risquerait bien de n’être que dressage 15

au service d’un faux-self. « Avant de faire, il faut être », nous dit Goethe. Il s’agit là d’un apprentissage existentiel. Entendons-nous bien : l’apprentissage dont nous parlons s’apparente à une initiation, au sens des premiers pas que l’on fait faire à quelqu’un pour lui permettre de découvrir une discipline. L’art-thérapie nous permet de nous mettre sur le chemin de l’art comme voie d’accès à l’harmonie et à l’expression de notre être. À nous ensuite de persévérer ou non sur ce chemin, et pour ce faire de chercher nos propres ateliers de perfectionnement. Le praticien en art-thérapie semble avoir choisi d’approfondir ce chemin. De ce fait, aurait-il compris que l’être est toujours en apprentissage, que plus il apprend, plus il a conscience de ne pas savoir ? Aurait-il également compris le sens de sa place dans l’univers ? Toujours est-il qu’en poursuivant sa formation il tente d’apprendre comment accompagner le sujet malade dans son propre apprentissage de la recherche de l’harmonie. Aristote (Éthique à Nicomaque) distingue trois manières pour l’âme d’exercer sa fonction : pathos, dynamis et hexis. Nous renvoyons ceux qui souhaitent approfondir cette question à la lecture de L’Art en liberté, de François Fédier. Si nous voulons faire bref, pathos renvoie au désir, non pas en tant que les passions mais tel « les aventures de l’âme, par quoi elle est primairement accueil à tout ce qui lui survient, dans un rapport primaire au monde qui est à la base de toute humanité. » De son côté, dynamis va dans le sens de notre faculté ; c’est ce que notre âme est capable, éventuellement, de faire. Quant à hexis, c’est la manière de se comporter par rapport au pathos. Aristote, afin de mieux nous aider à comprendre ce dont il parle, prend la colère comme exemple : le pathos explose de colère, la dynamis est la capacité de colère, support du pathos ; dans l’hexis, le trait s’installe et devient habitude, autrement dit, une seconde nature. L’art serait-il hexis ? 16

L’Art Réfléchir à notre tour sur l’art, ses mobiles, sa fonction, n’est-ce pas participer à cette grande entreprise qui consiste à enfoncer des portes ouvertes ? Il y a bien un certain ridicule à vouloir apprivoiser ce qui par essence demeure libre. Mais n’en est-il pas ainsi des ouvrages de réflexion ? Nous pourrions nous comparer à des chasseneige qui avancent en déblayant sur les bas-côtés de la route les supposées pensées qui se sont accumulées au point d’empêcher d’avancer. Réfléchir, n’est-ce pas renvoyer en arrière, autrement dit chercher à se débarrasser de nos idées et pensées tellement encombrantes et si enfermantes qu’elles nous barrent l’accès à la liberté ? Heidegger, travaillant sur l’origine de l’œuvre d’art, constate que l’artiste et l’œuvre n’existent que par l’art. Ce dont artiste et œuvre d’art tiennent leur nom, c’est l’art. Nous pourrons dès lors savoir ce qu’est l’art à partir de l’œuvre. Si une œuvre est avant tout une chose, l’œuvre d’art est encore autre chose. Elle communique autre chose. Elle est allégorie et symbole. A partir d’une matière informe, la création artistique donne forme. Mais une paire de chaussures, par exemple, est également matière prise dans une forme. C’est d’ailleurs cette forme qui détermine l’ordonnance de la matière, ainsi que son choix. Ce produit est fabriqué en vue de son utilité. Or, La Nature morte aux souliers, qu’a peinte Van Gogh, nous présente une tout autre utilité. Pour qui regarde cette toile, c’est « l’avènement de la vérité qui est à l’œuvre. » À partir de cet exemple, Heidegger conclut que l’art est la mise en œuvre de la vérité. Avançant dans son propos, il remarque que l’œuvre d’art ouvre un monde. Par là, il nous précise qu’un monde est le toujours inobjectif sous la loi duquel nous nous tenons dans l’éclaircie de l’être, là où se décident les options essentielles de notre Histoire. Érigeant un 17

monde, l’œuvre fait venir la vérité. L’institution de la vérité dans l’œuvre, c’est la production d’un « étant » qui n’était pas auparavant et qui n’adviendra jamais plus. Ainsi, l’œuvre d’art est une pure création qui nous offre rayonnement et résonance. Toutefois, nous constaterons que l’art n’est pas la seule approche pour l’avènement de la vérité. Ainsi de la philosophie, ainsi des sciences. Quel est donc le mode propre à l’art pour cet advenir ? Il semble que la lumière du paraître, ordonné dans l’œuvre, c’est la Beauté. La Beauté est un mode d’éclosion de la Vérité. L’approche existentielle nous permet de situer l’art comme création d’un monde unique en soi, ouvrant un peu de Vérité dans une forme allégorique immanente, dans le sens qu’elle agit en elle-même, libérée de tous apports extérieurs, et qu’elle s’offre à nous sous les apparences de la Beauté. Est beau ce qui se manifeste, ce qui devient visible. Songeons à La Pensée, cette sculpture de Rodin. Voici ce qu’en peut dire Paul Gsell (Rodin. L’Art) : « C’est une tête féminine toute jeune, toute fine, aux traits d’une délicatesse, d’une subtilité miraculeuse. Elle est penchée et s’auréole d’une rêverie qui la fait paraître immatérielle. Les bords d’une cornette légère qui abrite son front semblent les ailes de ses songes. Mais son cou et même son menton sont pris dans un massif et grossier bloc de marbre comme une gangue dont ils ne sauraient se dégager. Et le symbole se laisse aisément comprendre. La Pensée irréelle s’épanouit au sein de la matière inerte et l’illumine du reflet de sa splendeur ; mais c’est en vain qu’elle s’efforce d’échapper aux lourdes entraves de la réalité. » Et Rodin d’ajouter : « Cette sculpture éveille l’imagination des spectateurs. Et cependant, loin de l’encercler dans des limites étroites, elle lui donne de l’élan pour vagabonder à sa fantaisie. Or c’est là, selon moi, le rôle de l’art. Les 18

formes qu’il crée ne doivent fournir à l’émotion qu’un prétexte à se développer indéfiniment. » Revenons maintenant à notre questionnement en ne nous demandant plus si l’art est hexis mais plus précisément comment il est hexis. Rappelons que hexis est un comportement, une façon de se tenir. Cette façon, Aristote l’éclaire avec l’adjectif poïétique et Platon la définit ainsi dans Le Sophiste : « tout ce qui n’était pas d’abord, si quelqu’un le mène par la suite jusqu’à être… ». Nous parlons là de mouvement. C’est par la mise en mouvement que quoi que ce soit devient ce qu’il est. Nous commençons à cerner le principe de l’art. Tout ce qui vit va de l’être à l’être : ainsi tout arbre qui vient à être naît d’un arbre en pleine vigueur. Mais une sculpture ne naît pas d’une autre sculpture. Elle vient à être par art. Le principe de l’art est de susciter le mouvement de venir à être de ce qui est artificiel. Or, l’artificiel s’oppose à la nature, alors qu’Aristote pose un postulat : « l’art imite la nature. » De même Rodin conseille : « que la nature soit votre unique déesse » et il ajoute « ma seule ambition est de lui être servilement fidèle. » Mais il précise alors : « l’artiste n’aperçoit pas la nature comme elle apparaît au vulgaire ; son émotion lui révèle les vérités intérieures sous les apparences. » Nous voyons se profiler le principe de la mimesis. Convient-il d’interpréter l’imitation comme copie ou comme idéalisation ? Ainsi Hegel n’entend pas « l’art imite la nature » au sens de la représentation ressemblante d’un original, alors que pour Pascal : « quelle vanité que la peinture qui attire l’admiration par la ressemblance des choses, dont on n’admire point les originaux. » Cette fin de phrase laisse cependant supposer que quelque chose de plus vient s’ajouter à la ressemblance. Le sens de l’imitation est encore plus évident si nous prenons la musique comme exemple. Une sonate ressemble-t-elle à quelque chose de naturel ? Fédier 19

réfléchissant sur cette question soupçonne que « l’entente vulgaire de l’art comme imitation de la nature pourrait bien être une mésinterprétation. » Adoptons le sens hégélien de mimesis. À partir de la nature, qui est une réalité, l’artiste propose une idéalisation qui n’a d’existence que dans son esprit. Il la matérialise en une œuvre d’art unique, qui fait venir de la Vérité. Cette œuvre dans son immanence témoigne de la Beauté. L’Art soigne Si nous posons « l’art soigne » tel un postulat, il va falloir en établir la preuve. Or c’est bien sur ce postulat que s’est échafaudé l’art-thérapie. Pourtant si nous examinons l’état d’un certain nombre d’artistes, notre postulat vacille. Que dire de la santé mentale du peintre de L’Homme à l’oreille coupée, des effets de la syphilis sur Gauguin, de l’alcoolisme de Maurice Utrillo, de l’internement de Camille Claudel ? Cette liste, loin d’être exhaustive, jette un sérieux discrédit à notre postulat : l’art soigne en soi. Peut-être faudrait-il commencer par se demander ce que l’art est susceptible de soigner, et dans quelle mesure il y parvient. Nous pouvons déjà éliminer les maladies corporelles, sans cependant y amalgamer les troubles psychosomatiques. Il est évident que le fait de peindre ou de jouer la comédie n’a jamais guéri nul coryza, ni une quelconque appendicite. Tout au plus, l’état de concentration requis pour élaborer une œuvre d’art détournera momentanément l’artiste du ressenti de sa douleur physique. Alors, l’art aurait-il quelques effets sur les maladies de l’âme ? Mais qu’entendons-nous par âme ? Nous ne pouvons qu’avancer pas à pas dans notre propos, et cela passe par la rigueur des définitions. En effet, 20

selon la définition que nous retenons, les perspectives de ce que nous entendons par la création diffèrent et, de ce fait, l’hexis. Âme, esprit, psyché, qu’est-ce que ces trois termes recouvrent ? Qu’en disent brièvement les dictionnaires ? : - Âme : principe de vie (du latin anima : souffle), de animus : âme, esprit ; - Esprit : du latin spiritus : souffle, de spiro : souffler ; - Psyché : du grec psyché : âme ; Âme et esprit semblent se fonder sur le souffle en tant que principe de vie. Nous naissons en inspirant et nous mourons en expirant. Il s’agit là d’inspiration. Marianne Massin (La Pensée vive) nous rappelle que le verbe français « inspirer », apparu comme tel à la fin du XIIème siècle, s’employa d’abord dans un registre religieux : Dieu anima l’homme par son souffle, puis dans un contexte artistique en parlant du souffle créatif ; enfin, il prendra au XVIème siècle son sens physiologique. François Roustang, dans une introduction au « magnétisme animal », constate que : « l’âme n’est en rien un sujet ou une forme qui ferait l’unité de la nature. Elle est la nature elle-même indifférenciée, omnipénétrante, immatérielle, au sein de laquelle toutes les déterminations viendront prendre place. En ce sens, elle est universelle, mais d’une universalité pauvre où rien ne se distingue. C’est l’esprit, disait Hegel, mais l’esprit au degré zéro, ou au commencement, qui n’a rien à l’extérieur de lui, un flottement généralisé qui ne butte sur rien, qui prend tout et ne saisit rien, un milieu vide. » Hegel va définir alors l’âme sentante dans son immédiateté, et Roustang en apportera l’éclairage suivant : « le premier mot qui fait obstacle est celui d’âme sentante. Même si l’on a compris de quoi il s’agissait, il est quasi impossible de l’employer aujourd’hui sans susciter des malentendus. Si nous voulons user de ce concept, il suffit de comprendre que l’âme désigne ici une modalité du 21

sentir, et que donc d’une certaine manière, le mot âme doit être considéré comme un adverbe ; le verbe est le sentir. Nous pouvons donc laisser de côté cet adjectif et poser seulement qu’il existe une sensorialité autre que celle considérée ordinairement ; cette sensorialité autre est indépendante de la conscience et de l’entendement et il est possible d’en faire l’expérience. » Créer, au sens littéral, c’est tirer quelque chose du néant, et plus particulièrement d’un non-être. Ce néant ressemble fort à l’âme sentante dans son immédiateté telle que l’a définie Hegel. Nous pouvons dès lors préciser notre question : l’art a-t-il quelques effets sur les maladies de l’âme sentante ? À partir de là, demandons-nous quels types de maladies peuvent affecter cette âme sentante. À partir de Courbet Essayons, à partir de la biographie d’un artiste, de cerner le processus qui nous occupe. Prenons pour ce faire la vie de Courbet. L’artiste s’est beaucoup autoportraituré. Maxime du Camp rapporte : « sauf trois ou quatre tableaux… toutes les œuvres étaient la reproduction de monsieur Courbet, par lui-même. Courbet saluant, Courbet marchant, Courbet arrêté, Courbet couché, Courbet assis, Courbet mort, Courbet partout, Courbet toujours… » Courbet semble effectivement avoir été fort attaché à son apparence physique. Voici comment Philippe Burty le décrit : « il était mince, grand, souple, portant de longs cheveux noirs, et aussi une barbe soyeuse. On ne le rencontrait qu’escorté d’amis, comme on raconte que sortaient de leurs ateliers les maîtres italiens. Ses longs yeux langoureux, son nez droit, son front bas et d’un relief superbe, ses lèvres saillantes moqueuses aux commissures, comme les yeux l’étaient aux angles - ses joues lisses et bombées, lui donnaient la plus 22