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Dialogue, activité, développement

De
314 pages
Si ce dossier s'inscrit résolument dans une réflexion sur le langage et l'analyse du travail, il ne porte pas à proprement parler sur l'interaction verbale en situation de travail. Il s'agit plutôt de présenter une voie possible de l'analyse du travail en psychologie principalement, mais aussi en ergonomie. Les textes rassemblés ici s'appuient sur une perspective développementale en psychologie: celle de la clinique de l'activité. Il s'agit de comprendre comment l'on peut développer l'activité en s'appuyant sur le développement du dialogue.
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DIALOGUE, ACTIVITÉ, DÉVELOPPEMENT

Editors Alain TROGNON and Michel MUSIOL
Associate Editors Marie-France AGNOLETTI Martine BA TT Christine BOCÉRÉAN

Board of Consulting Editors
Charles ANTAKI, Longhborough University Josie BERNICOT, Poitiers Alain BLANCHET, Paris 8 Marcel BROMBERG, Paris 8 Ken CISSNA, University of South Florida Herbert H. CLARK, Stanford University François COOREN, Montréal Marcelo DASCAL, Tel Aviv Laurent FILLIETAZ, Genève Eric GRILLO, Paris 3 Michèle GROSJEAN, Lyon 2 Michèle GROSSEN, Lausanne Christian HUDELOT, Paris 10 Marty LAFOREST, Trois Rivières Ivan LEUDAR, Manchester University Dominique LONGIN, Toulouse IRIT Jean-Paul ROux, Aix-en Provence Anne SALAZAR-ORVIG, Paris 5 Baruch SCHWARZ, TelAviv Daniel VANDERVEKEN, Trois Rivières Edy VENEZIANO, Paris 5 Diane VINCENT, Québec Robert VION, Aix-en-Provence

Editorial assistant
Soraya Khélifa

Webmaster Alain EIgrabli

Sous la direction d'Yves Clot et Katia Kostulski

DIALOGUE, ACTIVITÉ, DÉVELOPPEMENT

L'HARMATTAN

@L.Hannatlan.2007 5-7 rue de l'Ecole polytechnique, Paris Se www.librairiehannatlan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03077-0 EAN : 9782296030770

SOMMAIRE
Yves CLOT et Katia KOSTULSKI,
Editorial.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . 7

Jean-Luc TOMAS, Les conflits de critères en haltérophilie: sources et ressources du développement de l'activité d'analyse... ..11 Frédéric YVON, Développement des instruments dans l'activité: les usages du téléphone portable dans le contrôle des voyageurs... .41 Katia KOSTULSKI & Yves CLOT, Interaction et migration fonctionnelle: un développement en autoconfrontation croisée Yves CLOT, Gabriel FERNANDEZ & Livia SCHELLER, Le geste de métier: problèmes de la transmission Bernard PROT, Un point critique du développement:
le concept potentieL

...73

109

...
des systèmes de travail.

139

Pascal BÉGUIN,
Dialogisme et conception . . . . . . . . . . . . . . . . . ..169

Vanina MOLLO, Les collectifs de travail comme ressource: de l'usage formel à l'usage réel. HORS-THÉMES: Marie-France AGNOLETTI & Jacky DEFFERRARD, Le script interlocutoire : structure cognitive ou norme d'interaction conversationnelle ? Isabelle OLRY-LOUIS, Co-construire des connaissances à partir de textes

199

233

.259

CONTENTS Yves CLOT et Katia KOSTULSKl,
Editorial. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . ...7

Jean-Luc TOMAS, Conflicts about Criteria in Weight Lifter: Sources and Resources of development in analysis activity...

. . ... . .11

Frédéric YVON, Development of instruments through activity: uses of a cell phone in the control of train travellers Katia KOSTULSKI & Yves CLOT, Interaction and functional migration:
a development in crossed self-confrontation analysis..

..41

. . . . . . ... . . . . ..73

Yves CLOT, Gabriel FERNANDEZ & Livia SCHELLER, Professional gesture:
prob lem of transmission. .. ... ...... ...... ... ... ...... ... . . ... . . .. . . . . .109

Bernard PRO T, A critical point in development:
the potential concept... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . .139

Pascal BÉGUIN, Dialogicality and work system design... . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . ...169 Vanina MOLLO, Group as a resource:
from formal to effective use. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . .199

OTHER PAPER: Marie-France AGNOLETTI & Jacky DEFFERRARD, Interlocutory script: cognitive structure or standard of conversational interaction? Isabelle OLRY-LOUIS, Co- elaboration ofknowledge on the basis

233

259

Éditorial

DIALOGUE, ACTIVITE, DIALOG, ACTIVITY,

DEVELOPPEMENT DEVELOPMENT

Si ce dossier s'inscrit résolument dans une réflexion sur le langage et l'analyse du travail, il ne porte pas à proprement parler sur l'interaction verbale en situation de travail. Il s'agit plutôt pour nous de présenter une voie possible de l'analyse du travail, en psychologie principalement mais aussi en ergonomie. La publication de ce dossier dans cette revue n'en est pas pour autant artificielle: le dialogue y est conçu comme un instrument du développement de l'activité des sujets, et c'est à ce titre qu'il est conceptualisé et analysé. Pour une large mesure, les textes rassemblés ici s'appuient sur une perspective développementale en Psychologie: celle de la clinique de l'activité (Clot, 1999), issue notamment des travaux de Vygotski. Ces articles (Yvon; Prot; Clot, Fernandez & Scheller; Kostulski & Clot; Tomas), analysent des moments des dispositifs cliniques que nous mettons en place en réponse à des demandes de professionnels. On cherche ici à comprendre comment l'on peut développer l'activité en s'appuyant sur le développement du dialogue. Et ce dans l'observation ellemême: à la demande de professionnels ayant des préoccupations communes à l'égard de leur métier, nous commençons nos interventions par une période d'observation des activités professionnelles des sujets concernés. Mais cette observation n'a pas pour vocation un recueil de données qui nous permettrait de construire des interprétations sur les situations de travail. Nous essayons au contraire de faire de cette observation un dialogue, avec les sujets, dont l'objet est leur activité dans ses détails, ses impasses, son histoire... Ce dialogue est l'occasion d'en favoriser un autre: un dialogue intérieur sur l'activité chez le sujet lui-même. Nous offrons alors des cadres de 7

réalisation verbale aux dialogues intérieurs que nous avons favorisés: chaque sujet revient sur les images vidéo de sa propre activité, qu'il analyse dans un premier temps seul avec un psychologue: c'est ce que nous appelons l'analyse en auto confrontation simple. La conversation qui se construit alors constitue une première voie de réalisation verbale et de développement de ce dialogue intérieur. Puis, nous proposons à deux professionnels ayant participé à ces analyses d'analyser ensemble l'activité de l'un et de l'autre, toujours à partir des traces vidéo recueillies. Le dialogue intérieur développé jusque là devient alors un moyen de controverser avec un collègue sur les manières de prendre les situations de travail et les manières de faire. Ainsi, le cadre de nos interventions apparaît comme un dispositif artefactuel : nous ajoutons une tâche « extra-ordinaire» aux tâches ordinaires du travail, destinée à provoquer le développement de la pensée sur le travail. Les professionnels peuvent ainsi trouver dans ces développements d'autres horizons possibles à l'activité, en faisant reculer les frontières de leur pouvoir d'action sur les situations, toujours semées d'embûches, du travail. Jean Luc Tomas illustre cette méthodologie en présentant une intervention dans un centre d'entraînement d'haltérophiles de haut niveau, de la commande à quelques unes des analyses réalisées. Il montre ainsi comment l'élaboration d'un conflit de critères dans l'activité des haltérophiles peut devenir un moyen de développement du collectif. Frédéric Yvon analyse dans ce cadre le développement de la fonction des instruments face aux impasses de l'activité de contrôle des voyageurs des contrôleurs de train dans la région parisienne. Il montre ainsi comment une catachrèse - un développement créatif des fonctions d'un instrument - peut permettre de préserver l'activité des agents des effets délétères de l'impuissance à répondre à la prescription du travail et du métier. 8

Katia Kostulski et Yves Clot, interrogeant les rapports de la conversation au développement de la pensée, analysent une interlocution issue d'une situation atypique d'analyse en autoconfrontation croisée, suite à une commande de la direction de la recherche Facteurs Humains de la SNCF sur le devenir de la réglementation sécurité dans la conduite de train. La séquence réunit un très jeune conducteur et un conducteur confirmé, et permet au premier de développer son analyse d'une situation à risques. Yves Clot, Gabriel Fernandez et Livia Scheller analysent, à partir d'une intervention auprès des facteurs de La Poste, la question de la transmission du geste à partir du retour en autoconfrontations croisées d'un geste oublié dans l'histoire d'un bureau de poste. Bernard Prot analyse à proprement parler un moment du travail des conseillers et du candidat, qui vise le brevet professionnel de cuisinier, à une validation des acquis de l'expérience. L'auteur montre, à l'aide d'une analyse interlocutoire, comment l'interlocution, par la formation de ce qu'il appelle, après Vygotski, un «concept potentiel », permet d'organiser la rencontre d'une part des concepts quotidiens du candidat et d'autre part des concepts issus du référentiel de diplôme, portés par les conseillers. Le dialogue, dans cette conception, ne se superpose pas à l'interaction verbale, mais l'interaction verbale peut réaliser le dialogue en tout ou partie, le développer, l'enrichir. D'ailleurs, deux textes d'ergonomie permettent sans doute de mieux distinguer le dialogue et l'interaction verbale dans ce dossier, en ce que ces textes présentent des dialogues possibles sans interlocution.

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Le texte de Pascal Beguin, portant sur un projet de développement d'un système de sûreté pour la chimie, présente une conception dialogique de l'activité en ergonomie, à partir de la définition des mondes des concepteurs et des usagers d'un artefact technologique. En cela, le point de vue de l'auteur constitue une définition extensive du dialogue comme échange qui trouve sa source dans une rencontre tacite des activités des uns et des autres autour de l'instrumentalisation de l'artefact. Enfin, le texte de Vanina Mollo sur l'autonomie des décisions thérapeutiques des médecins en cancérologie se centre sur les fonctions de l'instrument que constitue le comité de concertation pluridisciplinaire (CCP), collectif permettant de mettre en discussion les cas atypiques sortant du référentiel thérapeutique, dans les décisions individuelles des médecins. Ce texte montre, entre autres, que l'absence de recours effectif au CCP ne signifie pas pour autant que ce dernier n'a pas de place dans les décisions individuelles. Au contraire, l'existence même de ce dernier, en tant que dialogue possible avec le métier, permet une confrontation du point de vue individuel du médecin aux points de vue probables des confrères dans l'élaboration de sa décision. Au total, à partir de la tradition francophone d'intervention en milieu professionnel, ce numéro se veut une contribution au développement en cours d'une psychologie fondamentale de terrain. Yves Clot et Katia Kostulski 1

1 Equipe Clinique de l'Activité, Laboratoire de Psychologie du Travail et de l'Action, Conservatoire National des Arts et Métiers, Paris.

Les conflits de critères en haltérophilie: sources et ressources du développement de l'activité d'analyse
Jean-Luc TomasI
Docteur en psychologie et chargé de recherche
Résumé: notre intervention, réalisée à partir d'une commande d'un pôle d'entraînement d'haltérophiles de haut niveau, s'est employée à contribuer au développement de la fonction psychologique du collectif - défini comme un groupe dans lequel des controverses professionnelles sont actives. Nous avons choisi de considérer la situation « d'ambiance dégradée», présentée par les entraîneurs, comme intimement liée à une absence ou un blocage de la mémoire transpersonnelle composée par les attendus et les difficultés du «métier». En utilisant une méthodologie historico-développementale et une méthode indirecte - les entretiens en auto confrontation croisée - nous montrons comment les conflits de critères, inhérents à l'activité d'entraînement des haltérophiles, peuvent servir de ressources potentielles afin de participer à l'essor du genre professionnel. Mots-clés: Intervention, Instrument, Migration fonctionnelle, Conflits de critères, Fonction psychologique du collectif. Abstract: Our work was answering a request from a competition-level halterophilie sports professional training center. We contributed to develop the psychologic function of the collective. The collective is defined as a group of individuals with active, critical dialogues about work activities. Managers spotted poor relationships and some aggressiveness within the team. Our choice has been to see this issue a result of a deficit of the transpersonal memory. That memory refers to constraints and difficulties of work activity. We used a "historicaldevelopmental" approach and an indirect methodology: cross confrontation interviews. These interviews consist in creating a critical debate between two colleagues about their work activities. We show how conflicts about criteria, which are derived from sports training activity, can be used as potential resources to develop the professional genre. Keyword: Intervention, instrument, activity conflicts, psychological function of the collective group
1

Equipe Clinique de l'Activité, Laboratoire de Psychologie du Travail et
National des Arts et Métiers, Paris.

de l'Action, Conservatoire

Psychologie de l'Interaction, n° 23&24, 11-39

Instrument de connaissance, instrument de médiation sociale, instrument de formation, mais aussi instrument psychologique pour les travailleurs, il est entendu que l'analyse du travail peut servir différents enjeux, différentes perspectives (Yvon & Clot, 2003). Nous proposons dans cet article de décrire et de montrer comment une intervention en clinique de l'activité, basée sur la méthode des entretiens en autoconfrontation croisée (Clot, 1999; Clot & Faïta, 2000 ; Clot, Faïta, Fernandez & Scheller, 2001) peut devenir un instrument psychologique au service du développement de la fonction du collectif. Plus précisément, nous souhaitons exposer comment des conflits de critères professionnels très spécifiques ont permis le déplacement du statut du dispositif: de source d'activité en ressource pour l'activité d'analyse. 1. Une intervention dans une structure d'entraînement en haltérophilie Pour poursuivre notre objectif, nous nous appuierons sur une intervention menée auprès d'haltérophiles espoirs et confirmés. Il s'agit de jeunes sportifs de niveau national- 17,

dont 8 athlètes féminines et 9 athlètes masculins - évoluant
dans une structure d'entraînement spécialisée. Ils s'entraînent cinq jours par semaine, sous la responsabilité de deux entraîneurs, du lundi au vendredi, le plus souvent deux fois par JOur. Mais avant de rentrer dans le détail de l'intervention, nous souhaitons expliciter en quelques points les liens que nous établissons entre l'analyse du travail et l'analyse du travail sportif. Les premiers travaux en analyse du travail examinaient les opérations que les employés devaient effectuer. Ces études ont contribué au développement de connaissances sur la fatigue ou encore sur l'automatisation des gestes. La composante sensori-motrice et l'acquisition des habiletés motrices tenaient ainsi des rôles de premier plan. L'analyse était« d'abord celle des mouvements» (Leplat, 1993). 12

Jean-Luc Tomas

En fait, l'analyse du travail ne s'est jamais réellement éloignée de l'étude des gestes de métier. Par exemple, des travaux récents en clinique de l'activité (Fernandez, 2001 ; Fernandez, 2004) portent sur le développement du geste de freinage de conducteurs de train, ou dans un autre champ théorique, les travaux de Chassaing (2004) interrogent la construction des gestes avec l'expérience dans une entreprise automobile. Enfin, si l'on considère avec Meyerson (1952/1987) que, le travail, « de malédiction est devenu bienfait et vertu », et que « l'homme est, de plus en plus profondément, travail », l'analyse du travail peut contribuer à la compréhension de la place et du sens du travail. Les études en clinique de l'activité ont permis d'éclairer le statut psychologique du travail: le travail permet à l'homme de se démarquer d'avec lui-même, il lui permet de s'inscrire dans une autre histoire, il lui fournit de quoi se réaliser. Le travail sportif des athlètes de haut niveau ne se démarque pas de cette centralité. Il offre, comme à n'importe quel travailleur, de quoi se décentrer de ses propres fonctionnements. 1.1. La commande: une dégradation de ['ambiance Après une première entrevue, les entraîneurs nous ont présenté, lors d'une réunion, leur point de vue sur l'état de l'ambiance de travail au sein de l'équipe des athlètes. Ils nous ont fait part de leurs remarques: «ambiance dégradée », « passion affaiblie pour l'activité haltérophilie », « individualisme forcené », « individualisation des carrières », «manque de sérieux », «volonté de vouloir tout et tout de suite », «adversité insuffisante », «sérieux et détermination en berne ». En bref et pour forcer le trait, si les athlètes ne s'entraînent pas avec la rigueur suffisante pour faire face aux exigences du sport de haut niveau c'est qu'ils n'abordent plus l'haltérophilie avec les mêmes envies ni les mêmes appétences qu'auparavant. Les causes seraient liées «aux personnalités plus ou moins homogènes de ces jeunes adultes que notre société de consommation produit ». Ils veulent des

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résultats, mais ils ne veulent plus faire les efforts nécessaires pour les obtenir. De notre côté, et contrairement à cette interprétation qui

voudrait que les causes soient d'origine interne - personnalité,
traits de caractère, aptitudes -, l'intervention a plutôt cherché à vérifier si ce n'est pas le travail lui-même, et plus particulièrement le travail sur le travail, qui est malmené voire disloqué. Nous avons ainsi tenté de développer l'idée que « l'ambiance dégradée» prend corps dans une désorganisation du genre professionnel bien plus que dans celui des athlètes. En effet, les travaux en clinique de l'activité ont mis en évidence l'existence d'un intercalaire entre la tâche et l'activité (Leplat & Hoc, 1983), entre le prescrit et le réel (Wisner, 1995): le genre professionnel. Il s'agit d'une mémoire professionnelle «pour pré-dire» qui permet à chacun d'« éviter d'errer tout seul devant l'étendue des bêtises possibles, pour reprendre l'expression très claire de J.-P. Darré» (Clot, 1999, p. 41). Mais elle n'est pas seulement composée d'un « stock de mises en actes» et/ou « de mises en mots» (Clot & Faïta, 2000). Elle est aussi constituée par les difficultés irréductibles du métier, par les problèmes irrésolus que se transmettent les travailleurs (Clot, 2003b). Ainsi face aux difficultés du réel du métier et face aux déplacements de ce réel, les travailleurs peuvent disposer du genre professionnel. Mais quand celui-ci fait défaut, ils ne peuvent trouver un appui qu'en eux-mêmes s'exposant alors à l'isolement et à l'organisation de leur propre fonctionnement. En fait, c'est parce qu'il s'interpose entre le prescrit et le réel, entre le passé et le présent, entre soi et les autres et entre soi et soi que le genre, cette mémoire transpersonnelle, a une fonction psychologique. Nous avons choisi de penser que c'est cet ensemble, coconstruit par un collectif d'attendus et de difficultés nouées réglant « normalement» les conduites de chaque haltérophile 14

Jean-Luc Tomas

et donnant de la matière à l'entraînement, qui fait défaut et qui déstructure l'action individuelle ainsi que l'activité de chacun. Le groupe des sportifs réduit à une collection d'individus (Clot, 2003a) dépourvu de la ressource indispensable qu'est le collectif - entendu comme un groupe dans lequel des controverses professionnelles, des désaccords sur les gestes de métier sont possibles - n'est plus alors en capacité de produire un contexte de travail vitalisant. 1.2. La construction de la demande des athlètes Notre entrée sur le terrain a eu pour origine la commande des entraîneurs. Or celle-ci ne se superpose pas avec la demande des athlètes. Pour que les haltérophiles puissent travailler à la construction d'une activité collective afin de discuter de ce qui est à faire, ce qui reste à faire, ce qui est impossible à faire, ce qu'il faudrait faire, et même ce qu'il faudrait défaire, pour résoudre les problèmes rencontrés lors des entraînements, il faut s'appuyer sur une demande. 1.2.1. L 'observation de l'activité des haltérophiles à l'entraînement Une intervention en clinique de l'activité prend appui sur un dispositif méthodologique clinico-développemental. Celui-ci propose « un cadre pour que le travail puisse devenir ou redevenir un objet de pensée» (Clot & Faïta, 2000). En fait, la tâche principale du psychologue du travail est de réaliser un renversement de la position des protagonistes de l'expertise. Ce sont les travailleurs eux-mêmes qui doivent interpréter et observer leur propre activité. C'est à cette condition qu'ils peuvent transformer durablement le travail, à cette condition qu'ils peuvent élargir leur pouvoir d'agir. En conséquence, les premières observations et les premières interprétations sont déterminantes. Dans la situation qui nous préoccupe, nous avons choisi avec l'ensemble des haltérophiles, lors d'une réunion de travail, d'observer l'activité individuelle d'un volontaire au cours d'une séance d'entraînement. De plus, il a été convenu

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de faire suivre cette observation d'un entretien rapide avec l'athlète concerné. En tout 9 athlètes ont participé aux observations et entretiens individuels. Les observations ont porté sur les faits et gestes du sportif observé - par exemple, ce qu'il fait pour ajuster sa position de départ avant de soulever les poids et haltères; ou encore, ce qu'il fait pendant les longues minutes de pause ainsi que les communications verbales et corporelles avec ses pairs et/ou son entraîneur - par exemple, ce qu'il dit des retours d'information de son entraîneur après une série; ou ce qu'il fait corporellement pour expliquer à un co!lègue ses sensations vécues lors d'un mouvement technique. A partir de ces notes, nous avons continué le travail d'analyse de l'activité par un entretien où nous tentions de proposer nos étonnements comme matériel principal de l'échange. Cette première phase de l'intervention reprend les principes méthodologiques historico-développementaux (Clot, 2004a). Les observations n'ont pas pour seul objet de produire des connaissances sur l'activité, elles sont aussi un moyen pour les intervenants de produire de l'activité chez les sujets. Comme l'a remarqué Wallon (1949, p. 286-287), l'observation ne laisse pas l'observé indifférent. En se sentant observé, il s'observe lui-même. Notre position d'observateur crée donc des traces chez l'athlète. Une production dialogique intérieure naît au contact de deux activités: l'activité ordinaire de travail - s'entraîner et l'activité « extraordinaire» d'être observé. L'entretien après l'entraînement a eu pour but de poursuivre l'observation. Mais en commençant à déplacer les protagonistes de l'analyse. D'objet, le travail de l'athlète en cours d'entraînement est devenu un moyen pour l'haltérophile de répondre à nos interrogations, à nos étonnements. Ceux-ci nous ont ainsi servi de source pour penser et interpréter l'activité du sportif. Pour cela, nous nous sommes appuyés sur des détails très précis de l'activité de l'haltérophile observé. 16

Jean-Luc Tomas

Cette «passion» du détail nous a permis de rentrer à l'intérieur de conflits de critères, de dilemmes de métier, de difficultés techniques primordiales. De ce fait, les haltérophiles n'ont pas seulement répondu à des questions concernant leur discipline sportive, ils se sont ainsi mis à discuter, en partant de leur activité, des différentes possibilités de résoudre tel ou tel problème d'entraînement. 1.2.2. La construction du collectif de travail Ce «long travail d'observation des situations et des milieux professionnels afin d'en produire des conceptions partagées avec les travailleurs» (Clot et coll., 2001) n'a pas seulement contribué à transformer nos étonnements en source de pensée chez les athlètes, il a également stimulé la composition d'un collectif au périmètre fluctuant et en constitution. Parmi les 9 athlètes volontaires, certains n'ont pas souhaité poursuivre leur engagement dans un travail de réunions collectives portant sur l'activité des athlètes à l'entraînement et d'enregistrement vidéo de séquences d'activité. Dans le même temps, d'autres haltérophiles, étonnés et intéressés par notre activité de psychologue orientée exclusivement vers certains détails de l'activité, se sont portés volontaires pour se joindre au travail d'analyse. Du milieu associé, composé par le groupe des haltérophiles avec lequel nous avons travaillé, se sont distingués 6 haltérophiles - une athlète féminine et cinq athlètes masculins - prenant part à un collectif de travail dont l'objet s'est rivé sur le travail des athlètes à l'entraînement. 1.2.3. La controverse: un point de départ Un collectif de travail centré sur le travail ne se décide pas à l'avance, ni ne se prescrit. Si nous avons proposé un cadre de travail, c'est pour que les sportifs puissent discuter entre eux des préoccupations construites dans le cours de l'intervention. Pour que ces préoccupations prennent formes, il ne s'agit pas seulement d'offrir un cadre de discussion pour

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favoriser la parole. Il faut placer les athlètes en situation de controverse, en position de «dispute» sur l'activité. Controverses et débats doivent porter exclusivement sur l'activité, c'est-à-dire sur ce qu'il faut faire, ce qui reste à faire, ce qu'il faudrait faire. Pour cela nous avons disposé de plages de temps après certains entraînements. Nous avons organisé des réunions au cours desquelles nous proposions aux athlètes volontaires nos interprétations des observations de leur activité. En montrant que notre point de vue était discutable, nous avons proposé aux athlètes la possibilité d'en disposer pour en faire quelque chose pour eux. Cette étape de l'intervention est essentielle. Elle permet un travail d'appropriation d'un genre second, c'est-à-dire l'appropriation du cadre des obligations dialogiques auquel les sportifs doivent se tenir grâce à la position déterminante de l'intervenant (Yvon & Clot, 2003). Ce n'est qu'à ces conditions que l'artefact représenté par le dispositif méthodologique peut devenir un instrument au service de la résolution de problèmes (Rabardel, 1995). Plus exactement, l'artefact est instrumentalisé par les sportifs afin de seconder les activités dialogiques en devenant moyen d'action sur soi et sur les autres (Vygotski, 1930/1985). Par ailleurs, l'intériorisation des instruments sociaux est totalement imbriquée à la possibilité qu'offre ce processus d'entretenir les «passions» du sujet (Vygotski, 1998). Ainsi c'est lors d'une des réunions que quatre athlètes du collectif de travail se sont emparés du dispositif pour débattre de l'organisation du travail des entraînements. Objet de préoccupation, voire peut-être de rumination contenue, l'organisation du travail - division du groupe en deux sousgroupes, planification des entraînements, rapport à la tâche, etc. - a pu devenir un objet de discussion partagé par les athlètes. Pour soutenir leurs points de vue, les athlètes se sont appuyés sur leur activité. Ils ont ainsi déplacé le statut psychologique de leur activité de travail. D'objet, elle est devenue moyen dans l'échange.

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Jean-Luc Tomas

Dans le même temps, cette discussion collective a pu se transformer en instrument de construction d'un collectif de travail discutant sur le travail effectué par les athlètes à l'entraînement. Autrement dit, le dispositif leur a permis de vivre une activité collective dont l'épreuve incorporée a pu se transformer en instrument de construction d'un répondant générique, c'est-à-dire d'un genre professionnel à la fonction psychologique potentiellement à nouveau active. La réunion a ainsi cristallisé un moment durant lequel ces quatre athlètes ont éprouvé la possibilité de ne plus faire partie d'une collection d'individus mais d'un collectif débattant ensemble d'un objet commun. Au lieu de sujets « atomisés» travaillant ensemble, la réunion a contribué à rendre actif une activité collective où chacun a tenté d'y mettre du sien. 1.2.4. La méthodologie et la méthode: un cadre d'actions On aura compris que le rôle du psychologue est bien de provoquer, de susciter, d'encourager la controverse sur le travail afin que les sujets construisent un collectif de travail sur les questions du travail. Pour cela, notre action peut se transformer en instrument d'action pour les sujets. Et inversement, leurs actions peuvent se convertir en instrument d'action pour les intervenants. Ces mouvements à l'intérieur du cadre de l'analyse ne sont pas prévisibles. Le cadre n'est pas fétichisé. Il offre, dans le meilleur des cas, des moyens pour développer l'activité des sujets, pour organiser ce que l'on peut appeler des migrations fonctionnelles (Clot, 2004b). Il s'agit de placer les sujets au sein d'un dispositif permettant à l'activité de travail, objet d'action, de devenir un moyen d'analyse dans un nouveau contexte. Autrement dit, l'objet ordinaire de travail peut devenir une ressource à l'activité d'analyse. Ce faisant, les sujets délestés des préoccupations de l'action peuvent se focaliser sur des objets de pensée (Kostulski, 2004) comme les conflits de critères inhérents à l'activité d'entraînement en haltérophilie. Pour que les sujets puissent avoir à leur disposition leur activité de travail, pour qu'ils puissent transformer leur

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expérience vécue en objet d'une nouvelle expérience, les travaux en clinique de l'activité s'appuient sur une méthodologie historico-développementale (Clot, 1?99, 2004a; Clot & Faïta, 2000; Yvon & Clot, 2003). A la manière de Vygotski (1931/1978), le développement - son histoire, ses empêchements, ses potentialités - peut être appréhendé à la fois comme objet et moyen d'analyse. Dans ces conditions de redoublement de l'expérience, les sujets peuvent accéder à une conscience élargie de leur activité. En effet, pour Vygotski (1925/2003), «avoir conscience de ses expériences vécues n'est rien d'autre que les avoir à sa disposition à titre d'objet (excitant) pour d'autres expériences vécues, il ajoute plus loin que, la conscience est l'expérience
vécue d'expériences vécues

[...] » (idem,

p. 78-79).

Cette transformation de l'expérience psychique des sujets, cet enrichissement du vécu par les propriétés d'un nouveau contexte, convoqués par les dialogues professionnels, prennent leur source dans les changements des destinataires dialogiques. Vygotski (1935/1994) avait déjà remarqué que le changement d'adresse de l'activité permet de lui donner un nouveau souffle (Clot, 1997, 2004a). Les méthodes historico-cliniques (Clot, 2004a) permettent, à partir d'une activité réalisée, de multiplier les situations au cours desquelles les destinataires des commentaires vont être renouvelés. En transformant le contexte par le changement de destinataire tout en conservant la même réalisation pour analyse, les méthodes permettent cette mise en «écho », condition indispensable au travail de reprise, c'est-à-dire à la construction d'une « répétition sans répétition» (Bernstein, 1996). Chaque réalisation peut se transformer en ressource pour une nouvelle réalisation, contribuant alors au développement du réel de l'activité. Les différentes situations dialogiques réalisent, mais aussi transforment, voire déstructurent, grâce aux modifications des destinataires, les positions des interlocuteurs. Cette motricité dialogique (Clot & Faïta, 2000) contribue à la fois à rendre le genre visible mais aussi discutable. C'est dans ces circonstances de 20

Jean-Luc Tomas

dissonance entre plusieurs situations que le destinataire de

secours (Bakhtine, 1984) - les attendus du métier ou encore
« le métier qui parle» - peut reprendre de la voix. En fait, le genre est convoqué, dans certaines situations, comme un moyen pour répondre aux questions soulevées par le psychologue. Pour faire face à ce qui est difficile à dire ou encore pour esquiver un conflit intérieur, les invariants du métier «protègent» le sujet en lui proposant des réponses instituées. Inversement, le genre peut devenir un objet de controverse entre pairs. Il n'est plus convoqué comme moyen, il est placé en objet du dialogue (Clot, 2004b). Ces migrations peuvent aider à réhabiliter la fonction du collectif à travers la place renouvelée du travail sur les questions du travail. L'analyse de l'activité que nous avons menée est à distinguer de celles conduites dans le champ sportif en référence au cadre d'analyse sémiologique du cours d'action (Sève, Saury, Theureau & Durand, 2002). De notre côté, afin d'organiser des déplacements des sources et des ressources de l'activité, et tout en considérant les contraintes de l'entraînement des haltérophiles, nous avons été amenés à opter pour la méthode des autoconfrontations croisées. Cette méthode, divisée en trois phases, a déjà été ailleurs exposée (Clot, 1999; Clot et coll., 2001 ; Yvon & Clot, 2003), nous n'en présentons donc que les grandes lignes. Et dans un souci de contextualisation, nous la décrivons à partir de notre intervention. Après les observations de l'activité des haltérophiles à l'entraînement, nous avons décidé avec eux des séquences d'activité à enregistrer. Nous avons choisi ensemble, à partir d'un travail de co-construction, deux séquences: l'échauffement et le mouvement technique qui le suit. La seconde phase a été consacrée à recueillir des traces vidéo des séquences d'activité précédemment choisies. Six athlètes volontaires ont été filmés. Ensuite nous avons procédé à un enregistrement vidéo des commentaires que

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chaque sportif, confronté à ses images, a adressés au chercheur il s'agit d'une autoconfrontation simple. Puis, réunis en binôme, nous avons filmé les commentaires des sportifs adressés à leur collègue en présence du chercheur lorsqu'ils sont confrontés à nouveau à leurs images - c'est ce que l'on appelle une autoconfrontation croisée. Ainsi chaque athlète est filmé à quatre reprises. Une première fois en situation de travail ordinaire. Une fois en autoconfrontation simple et deux fois, lors d'une même séance, en autoconfrontation croisée - lorsqu'il commente les images de son pair et lorsqu'il répond aux commentaires de son collègue portant sur ses images. Enfin, une troisième phase vient terminer le cycle: la restitution des images de l'activité, des commentaires et des controverses professionnelles au collectif à l'aide d'un montage vidéo à partir des images enregistrées durant la seconde phase de l'analyse. 2. Le conflit de critères entre la vitesse et le contrôle du geste: un moyen et un objet Nous avons fait I'hypothèse que la production collective des attendus génériques était en souffrance. Mais sa réhabilitation ne va jamais de soi. Le cadre, artefact à instrumenter, peut garder son statut artefactuel. S'il est classiquement « destiné à devenir un instrument pour l'action des collectifs de travail eux-mêmes [...] (visant) à seconder ces collectifs dans leur effort pour redéployer leur pouvoir d'agir dans leur milieu» (Clot & Faïta, 2000), il peut aussi ne pas être producteur de zones de développement potentiel (Clot, 1997, 1999; Vygotski, 1934/1997, 1935/1985; Yvon & Clot, 2003). Lors de notre intervention - des observations des athlètes jusqu'aux entretiens en autoconfrontation croisée les déplacements, les enlisements, les développements, les arrêts ont été nombreux. C'est pour comprendre le plus précisément possible les revers et les réussites du travail de 22

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réhabilitation du travail d'organisation de la fonction du collectif, que nous avons préféré arrêter notre choix à un seul athlète. Nous le suivrons grâce à ses réalisations verbales lors des entretiens en autoconfrontation simple et en autoconfrontation croisée. 2.1. Extrait de l'autoconfrontation simple Tout d'abord, quelques précisions concernant 1'haltérophilie et le mouvement technique qui va être discuté pendant les entretiens en autoconfrontations simple et croisé. L'haltérophilie est une activité sportive « assez simple ». Globalement lors des compétitions, l'athlète a pour objectif de soulever, au-dessus de sa tête, une barre affectée d'une charge la plus lourde possible. S'il réussit, il gagne la compétition. S'il lâche la barre, il perd. A l'entraînement, les athlètes s'exercent à effectuer des tâches, insérées dans des planifications rigoureuses, dont l'objectif est la réalisation, à termes, de performances optimales. Durant les séances d'entraînement, ils réalisent le plus souvent les deux mouvements techniques: l'arraché et l'épaulé-jeté. Lorsque nous avons filmé Jean, celui-ci effectuait des séries d'épauléjeté jusqu'à la charge maximale. Ce mouvement se compose de deux parties. La première - l'épaulé - a pour objectif de placer la barre chargée de poids, initialement posée au sol, sur les clavicules ou sur la poitrine de l'atWète. Au cours de la deuxième partie - le jeté -, l'athlète fléchit les jambes et effectue une poussée simultanée avec les jambes et les bras afin d'amener la barre au dessus de la tête à bout de bras. L'extrait qui suit est issu de l'autoconfrontation simple de Jean. Celui-ci est confronté aux images de son activité filmée. Durant l'autoconfrontation, nous remarquons, à un moment donné, un profond étonnement - sourcils relevés, tête avancée, mouvement du buste - de l'atWète au regard de ses images. Nous avons interrompu le défilement pour nous arrêter sur cet étonnement. Jean nous explique qu'il ne s'était pas aperçu en cours de séance d'entraînement de la position

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inclinée de la barre lors de la première partie de l'exécution du mouvement d'épaulé-jeté. Comme nous souhaitons qu'il poursuive ses commentaires, nous lui demandons de détailler sa pensée: comment maintenant, c'est-à-dire en cours d'auto confrontation simple, il conçoit ce geste non complètement maîtrisé. Il interprète ce «défaut» comme étant la conséquence d'un double manque. Le poids correspondant à la charge soulevée n'étant pas assez lourd, Jean ne se concentre pas suffisamment, et ne contrôle pas correctement le geste moteur.

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Autoconfrontation

simple entre Jean et le psychologue, Ps

1. Ps: Ça serait pas mieux de rentrer directement fort, non pas à 140 ou 352,74 livres, mais à 120, d'être tout de suite hyper concentré et euh déjà bien bloqué pour qu'ensuite ça progresse de manière linéaire et fluide? 2. Jean: Ben si, mais le truc qui se passe c'est que normalement jusqu'à 120 kg ces problèmes là je les ai pas par exemple la barre qui part sur le côté, c'est des choses que j'ai pas / 3. Ps: mais là, on le voit / 4. Jean: Voilà là on le voit, mais je pense au geste, là je le fais, le geste, je le fais, il est assimilé et tout, donc, je le fais à 70 kg, je ne me pose pas trop la question à 70 kg, je pense surtout au départ, " boum, vitesse, boum, on monte, tac on y va, on jette", à 120 kg, je suis toujours dans la même logique, je suis pas, on va pas dire que je suis hyper-concentré, mais vu que j'arrive pas à me canaliser, j'ai beaucoup de mal à canaliser, et souvent on voit que c'est à partir de 160 kg où je vais par exemple m'asseoir et éviter de trop rigoler mais je sais me mettre un poil en retrait pour essayer de penser à ce que je vais faire ou ce genre de chose là, à 120 kg, c'est vrai que c'est toujours mieux d'être à 100% dedans mais là je suis déjà en train de rigoler avec X juste avant de passer, je suis pas vraiment dans mon match, et puis je suis pas non plus en compétition, donc euh / 5. Ps: Enfin, c'est quand même à l'entraînement qu'on gagne les compétitions, en tout cas, c'est ce qu'on dit / 6. Jean: Oui, voilà, c'est vrai, mais c'est justement la différence entre moi et Daniel, c'est par exemple Daniel lui à 70 kg à l'épaulé-jeté ou à 60 kg, boum-boum (il mime le geste avec son bras droit), c'est bien contrôlé, c'est tac, c'est solide, boum, ça pousse, c'est, 60 kg et 140, ça sera la même chose, alors que moi, 70 et 160 kg ça n'a rien à voir.

C'est en remarquant l'expression d'étonnement réactions de l'athlète, issues de ses échanges dialogiques intérieurs - de Jean que nous avons été conduits à arrêter le défilement de la cassette vidéo. En lui demandant s'il n'est pas préférable d'exécuter les séries, mêmes « légères », avec beaucoup d'attention, nous amenons Jean à reprendre son activité et à découvrir, peut-être à tous les sens du terme, ses

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automatismes et les opérations incorporées. Du coup, il est possible d'apercevoir, dans les échanges, les manières de faire communes. Nous dirons surtout les déficits du genre professionnel. En effet, c'est à l'intérieur du tour de parole 4 que Jean utilise à quatre reprise le « on ». Ce destinataire de secours (Bakhtine, 1984) lui permet de se protéger (Clot, 2004b) des conflits à l'intérieur desquels nos questions, les images et ses commentaires l'ont placé. Mais il ne convoque véritablement l'histoire collective qu'une seule fois: « boum, vitesse, boum, on monte, tac on y va, on jette» (tour de parole 4). Ici, même sommairement, c'est bien « le métier qui parle », c'est-à-dire l'une des manières de faire temporairement stabilisées dans le milieu de travail formé par le groupe des haltérophiles. Mais la protection s'arrête là. C'est dans le tour de parole 6 que nous pouvons observer l'isolement de Jean. En se comparant à Daniel, Jean indique à quel point il est loin de lui en matière d'exigence, mais il explicite également ce qui est peut-être la trace d'un déficit générique. Le genre qui est une ressource pour chacun ne semble plus se construire dans une arène de lutte où l'activité de chaque haltérophile prend place. Le genre semble s'incarner, au sens fort du terme, dans et en la personne de Daniel. L'horizon du métier ne semble pas être représenté par un genre « saturé de variantes et chargé de nuances» (Clot, 2003b) mais par un athlète idéal et modélisé. Revenons sur les conflits de critères que Jean met en discussion. Les contraintes vécues par tous les haltérophiles le rapport entre le poids et le contrôle du geste, entre le poids et la vitesse d'exécution, entre celle-ci et le contrôle du geste - sont de véritables sources de discussions possibles, de dialogues potentiels, de controverses éventuelles. Or, les ressources rapatriées par Jean pour répondre à nos interrogations sont très restrictives. Il s'appuie principalement sur Daniel, ce collègue expérimenté. Contrairement à lui, qui arriverait à conserver des patterns moteurs équivalents selon la charge de travail, Jean nous explique que son geste est très différent selon le poids. Entre ce qu'il fait à l'échauffement et 26

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ces réalisations à 160 kg, les distinctions sont importantes. Mais ce qu'il faut surtout noter c'est la limitation des destinataires dans le cours même du dialogue d'autoconfrontation simple. Cela peut laisser penser que les dilemmes non résolus du métier ont rencontré une solution incarnée. Ou plutôt, c'est comme si ce qu'il faut faire et les butés sur lesquelles chacun achoppe n'étaient plus réinvesties par le réel de l'entraînement. Jean se retrouve ainsi, dans le cours de l'autoconfrontation simple et pour répondre à nos interrogations, à dialoguer avec son activité matérialisée par les images, aussi bien dans un dialogue intérieur - dans lequel sont réanimés les dialogues avec les prescriptions de l'entraîneur à l'origine du plan de l'entraînement, le genre incarné par Daniel, ses pairs, la tâche réalisée - que dans le discours qui nous est adressé. Mais l'ensemble de ces dialogues ne le place pas face à des conflits ouverts mais plutôt devant des réponses dépourvues de contradictions, des réponses fixées par un genre personnifié. Comme si le collectif ne vivait plus dans l'individu (Clot, 2003a), comme si le genre était sacralisé par un athlète, Daniel. Mais en s'incorporant dans une personne, le genre semble courir le risque de s'idéaliser et de se pétrifier. Incapable de mouvement, il ne paraît plus être en mesure de traverser les haltérophiles, et de fournir à Jean des ressources pour attiser la motricité du dialogue. Par ailleurs, si l'incarnation du genre semble avoir perdu sa vitalité, nous pouvons formuler l'hypothèse que l'organisation du travail, plus précisément les prescriptions - concernant le comment il faut faire ce qui est à faire -, ne sont, de leur côté, plus en mesure de supporter les obstacles rencontrés dans le réel de l'entraînement des athlètes. Si tel est le cas, alors Daniel ne porte pas seulement le genre sur ses épaules, mais il doit aussi répondre aux défaillances des prescriptions opératoires normalement prodiguées par les entraîneurs. 2.2. Extraits de l'autoconfrontation croisée Deux semaines après les commentaires de Jean sur ses propres images, il a participé à une autoconfrontation croisée.

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Associé à un pair de même niveau d'expertise, lui-même ayant été confronté à son activité enregistrée - lors d'une autoconfrontation simple -, Jean s'est donc retrouvé, non plus face à nos étonnements et interrogations, mais face à ceux de Guy. Dans les extraits qui suivent, les athlètes reviennent sur les images de Jean ainsi que sur les conflits de critères déjà évoqués plus haut - le contrôle et la vitesse des gestes de Jean lors de son échauffement, à 20 kg pour le premier extrait, à 70 kg pour le second. Guy compare son activité à l'échauffement avec celle de son pair. De notre côté, nous tentons d'entretenir les controverses sur les différentes manières de faire. Il est intéressant de suivre dans ces échanges le déplacement des arguments de Jean à la fois entre ce qu'il dit en autoconfrontation simple et croisée et à l'intérieur même de l'autoconfrontation croisée.

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Autoconfrontation croisée entre Jean et Guy Ps étant le psychologue
Premier extrait
1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. Ps : Toi à l'épaulé-jeté tu t'entraînes, tu t'échauffes différemment tu vas beaucoup moins vite, même à l'arraché? Guy : Ben je m'échauffe pas beaucoup de toute manière. Ps: Donc là le geste (de Jean) est beaucoup trop rapide, la dépense d'énergie est trop/orte alors qu'il pourrait le/aire.../... Guy : tranquille, bien s'échauffer. Ps : Bien s'échauffer, c'est quoi bien s'échauffer, comment tu fais pour bien t'échauffer? Guy: Je fais plusieurs passages mais je mets pas de vitesse, j'essaie de faire du placement, de la sensation. Ps : Donc tu recherches la sensation, essentiellement sentir le mouvement? Guy : Oui c'est tout, et dès que je commence à monter je mets de la vitesse, mais pas à 20kg, à 20kg je vais la prendre dans les dents la barre, ça sert à rien, à part à avoir mal, non mais tu (adressé au psychologue) rigoles mais y en a beaucoup à la salle qui mettent la patate à 15 kg et qui se prennent la barre dans le front. Ps : c'est déjà arrivé? Guy: Oui on a une collection à la salle / Jean: Oh si c'est déjà arrivé... Ps: Alors qu'est ce qui se passe (adressé à Jean) ? Jean: Moi tout simplement mon plus gros problème c'est de mettre de la vitesse, alors si j'en mets pas à 20 kg je vais pas le corriger à 120, moi je le conçois comme ça, à 60 kg je fais la même chose, je vais pas faire un geste mou, ni rien / Guy: J'ai pas à dire surtout à 20 kg / Jean: Mais même à 20 kg, regarde comment je fais attention à mon placement quand je me place déjà, rien qu'à 20 kg tu vois je suis là tac (il accompagne sa parole d'une démonstration de son placement grâce à un mouvement du buste vers l'avant et en levant le menton - en imitant la position de départ), je vais me placer tranquillement, je pourrais le faire beaucoup plus soft, mais j'essaie que mon mouvement soit le même, c'est pas le même, mais j'essaie, l'objectif c'est que ce soit le même de 20 à 180, bon c'est jamais le cas.

9. 10. Il. 12. 13.

14. 15.

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Deuxième extrait

1. Jean: Non maisje pourraisfaire un truc plus, je le sais très
bien I Guy : Tu (adressé au psychologue) vois il le dit, il pourrait très bien le faire I 3. Jean: Faire quoi? 4. Guy : Ben contrôler un peu plus. 5. Jean: Comme je te dis dans mon geste je pourrais faire comme Daniel (il montre avec ces deux bras tout en restant assis ce que Daniel fait), non, je suis pas tonique à la base, je suis pas quelqu'un de super vif et de super rapide, si je commence à prendre une habitude de faire des trucs à 20 kg pas toniques pas rapides, pas machin, à 70 ce sera encore moins, à 110, 140 ce sera moins, et tu vas voir plus ça monte plus ça va être lent I 6. Guy: Alors pourquoi tu mets la patate à 20 kg et à 70 kg tu contrôles? 7. Jean: Je contrôle pas, j'essaie de faire la même chose à 20 à 70 I 8. Guy : Non tu te fous de ma gueule! 9. Jean: Non je t'assure I 10. Guy: Tu vas pas me dire quand tu tires sur 85 tu vas pas me dire quel Il. Jean: Je tire pas déjà de la même manière à 20 qu'à 185, vrai ou pas vrai? 12. Guy: Ben moi c'est pareil, à 20 kg je vais pas tirer pareil qu'à 185 I 13. .Yean: Si comme tu dis c'est pareil à quelque chose près, sauf qu'à 20 kg t'es un peu mieux en flexion, sinon c'est le même principe, tu peux appuyer sur PLAY! 2.

Avant le premier tour de parole du premier extrait, Guy est étonné par les gestes très rapides de son pair. Ayant la main sur la télécommande, il stoppe les images et commence à interroger Jean sur la vitesse du mouvement à l'épaulé-jeté. e' est dans ce contexte que nous intervenons pour relancer le débat sur l'échauffement. Les échanges, notamment au tour de parole 6, démontrent l'existence de différentes manières de faire. Pour Guy, l'échauffement est d'abord un temps consacré au placement et à la recherche de sensation. Bien 30

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s'échauffer c'est surtout re-trouver son corps - produire et évaluer des sensations - pour faire face aux exigences et aux efforts de l'entraînement. Ce qui peut d'ailleurs être brutal puisque certains athlètes en font les frais (tours de parole 8, 9, 10 et Il). Puis, après avoir proposé la parole à Jean, celui-ci explique comment il conçoit le déroulement d'une séance d'entraînement. Il se doit, dès le début, d'avoir une attention soutenue sur la vitesse d'exécution. Le postulat de cette initiative, il le trouve en lui. Puisqu'il a des difficultés à rester véloce, il tente dès 20 kg d'avoir un geste très rapide en guise de préparation aux charges de travail suivantes. De son point de vue, et contrairement à ce que pense son pair, cette focalisation sur la vitesse ne nuit pas au placement (tour de parole 15). Enfin, Jean exprime ce qui le pousse à faire ce qu'il fait: « l'objectif c'est que ce soit le même (mouvement) de 20 à 180 (kg) », même si ce n'est jamais le cas. Dans le second extrait, les athlètes reviennent sur la vitesse du geste. Sur les images vidéo, Jean continue son échauffement avec une barre chargée à 70 kg. Comme dans le premier extrait, Guy s'étonne de la vitesse, mais il ajoute la notion de contrôle sur laquelle il insiste (tour de parole 4). Poussé dans ses retranchements, Jean s'appuie sur la figure tutélaire de Daniel pour justifier son point de vue et spécialement ses déficits physiques. Contrairement à Daniel, il ne peut se permettre de réaliser des mouvements d'épauléjeté sans l'intention d'être très tonique. Guy continue en 6 de placer son pair face à la réalité des images. Entre ce que Jean fait à 20 kg et ce qu'il fait à 70 kg, il y a une différence: le geste est contrôlé. La réponse est pourtant une dénégation: Jean «essaie de faire la même chose à 20 et à 70 ». La réponse de son pair est cinglante (tour de parole 8). En 9, Jean continue de nier les évidences. Guy maintient en 10 sa position, mais à partir du tour de parole Il, l'enlisement dialogique est patent. La controverse s'éteint par un accord conventionnel. Les deux athlètes se retrouvent apparemment sur le même point de vue.

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