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Dialogue avec la brousse

De
160 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1981
Lecture(s) : 55
EAN13 : 9782296268869
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Dialogue avec la brousseLe développement à L'Harmattan
(Dernières parutions)
BERGERON Richard: L'ami-développement, le prix du libéralisme,
272p.
BISILLAT J. et FIELOUX M.: Femmes et 1/3 Monde - Travail et
quotidien, 122 p.
Collectif: Cheminement d'une action de développement - De l'iden-
tification à l'évaluation, 204 p.
Colloque FASTI: Immigration, actrice du développement, 208 p.
DESCENDRE Daniel: L'autodétermination paysanne en Afrique,
préfacé par René Dumont, Collectif «Stratégies Alimentaires»,
Bruxelles, 320 p.
GUÉNIAU M-C: Les petits projets sont-ils efficaces? 234 p.
LASSALE Ph. et SUGIER J-B: Rituels et développement ou le Jardin
du Souji, 176 p.
LÊ THANH KHÔl: Culture, créativité et développement, 224 p.
UNIGER-GOUMAZ M.: L'Afrique à refaire- Vers un impôt plané-
taire, 160 p.
MEILLASSOUX Claude: Femmes, greniers et capitaux, réédition
Maspero, 254 p.
OUEDRAOGO B-L: Entraide villageoise et développement - Grou-
pements paysans au Burkina Faso (les Naâm), préfacé par Hen-
ri Desroches, 184 p.
RAGHAVAN C.: Recolonisation-L'avenir du 1/3 monde et les né-
gociations du GATT, 304 p. (traduction)
SCHULDERS G.: Développement-Stratégie de l'urgence, 255 p.
VERHAEGEN Koenraad: L'autodéveloppement? Un défi posé aux
ONG, 195 p.
VINCENT: Manuel de gestion pratique des associations rurales du
1/3 monde, 2 tomes.
Etc.Jean-Luc CAMILLERI
DIALOGUE
AVEC LA BROUSSE
Village, Ethnie et
Développement
Préface de Jean ZIEGLER
L'Hannattan
57 rue de l'Ecole Polytechnique
75005 - PARISL'auteur
Après une année à Sup' de Co' Paris, Jean-Luc Camilleri
voyage en Inde où il écrit, quelques années plus tard, une
thèse de sociologie. Le hasard ou le destin, en lui offrant un
poste à l'Université de Ouagadougou, réoriente sa carrière
vers l'Afrique dans les années 80.
Coopérant français puis consultant pour des organisations
internationales (Banque Mondiale, BAD, UNICEF, FED,
USAID, GTZ, FIDA, etc.) et pour des ONG, Jean-Luc
Camilleri s'est spécialisé sur la dynamisation du monde rural
ainsi que sur la petite entreprise africaine.
Coordinateur pédagogique à l'Institut du Développement,
Chambre de Commerce et d'Industrie de Marseille-Provence,
il intervient en Afrique dans des projets de développement
rural et de création d'entreprises.
Economiste et sociologue, Jean-Luc Camilleri a publié des
ouvrages et des articles sur l'Inde et sur l'Afrique:
- D'une Inde qui fut portugaise, Archives XXII, 70p,
Fondation Gulbenkian, Paris/Lisboa, 1986.
-Le Guide pratique de Santé Communautaire, USAID-
UNICEF, 270p, Ouagadougou, 1986.
- Tanghin, quartier spontané de Ouagadougou, Centre
Interafricain d'Etudes Hydrauliques, Burkina Faso, 1986.
- Goa, reine de l'Océan, L'Histoire n0109, Paris, 1988.
-Il rigore della misericordia, conversione di una colonia,
La Storia n021, Florence, 1988.
-Le crédit, outil de développement ou gadget,
Politique Africaine n031, Karthala, Paris, 1988.
- Diellx d'ombre, Noir d'Ivoire, Paris, 1989.
Couverture: Masque royal Kuba, Zaïre.
Photographie: Daniel Fauchon.
@ L'Harmattan, 1993
ISBN: 2-7384-1395-1Préface de Jean Ziegler
Leçons d'un échec
La coopération technique, l'aide au développement
organisée par l'ONU, ses agences spécialisées, la plupart
des organisations non-gouvernementales et les Etats
industriels d'Occident avec les 52 Etats d'Afrique se
révèlent aujourd'hui comme un échec presque total. Le
contribuable européen a déversé - généralement en pure
perte pour les peuples assistés - des centaines de milliards
de FF durant ces 30 del11ièresannées dans les gouffres de
la "coopération technique", la "collaboration de défense" ,
etc. avec les satrapes aflicains.
En 1993, c'est une situation d'interrogation,
d'autocritique timide, de crise et surtout de permanent
désarroi qui prévaut au sein de ces institutions et
organismes.
Le livre de Jean-Luc Camilleri vient ainsi à son
heure. Ouvrage documenté, argumenté, écrit dans un
langage accessible et porté par le souci d'éclairer les voies
d'une coopération nouvelle, solidaire et efticace. L'auteur
part d'un constat: la présence sur ce continent de cultures,
de classes sociales et des réseaux paysans très efticaces.
Derrière les paravents délabrés des Etats néocoloniaux
vivent des peuples. Et la plupart d'entre eux recèlent des
forces d'imagination, d'ardeur au travail, de détermination
qui surprennent. Des cultures intactes - souvent d'âge
pluricentenaire - donnent identité et vision à ces hommes,
ces femmes oubliés.
Qu'il existe un devoir de réparation de l'Occident
envers cette Afrique pillée par l'esclavage, le colonialisme
et le néocolonialisme, aucun doute! Mais comment
concrétiser ce devoir? Quelle coopération nouvelle
inventer?
Camillel;, avec beaucoup de finesse, d'érudition et de
précision, montre un chemin. Selon lui, il faut s'adresser
aux entités ethniques, aux regroupements paysans, aux
Iunivers villageois. Ecouter leur histoire, leurs
revendications, leurs besoins.
La première partie du livre expose une théorie -
inspirée par un empirisme solide - du rôle des ethnies, des
villages, dans un possible futur, développement assisté
par l'apport extra-continental. La deuxième partie est
l'étude d'un cas: celui du combat mené par des paysans
maliens avec le projet Sanankoroba, en place depuis 1987.
Cette" stratégie miniature", comme l'appelle l'auteur,
s'avère pour le lecteur pleine d'enseignements et de
découvertes.
"Dialogue avec la brousse" est un manuel d'une
actualité immédiate, précieux par l'intelligence de ses
propositions. Il devrait être déclaré lecture obligatoire
dans tous les ministères européens de la coopération, dans
toutes les DNG et, surtout, dans les étages directoriaux du
FM'I et de la Banque Mondiale.
Jean Ziegler
Genève, février 1993.
IIA V ANT -PROPOS
Le développement participatif est devenu à la mode...
Beaucoup en font sans le savoir, en particulier les
passionnés, ceux qui, par amour du jeu, se battent en
appliquant ce vieux principe hindou: qu'importe les
résultats, pourvu que l'action soit juste! Car, seuls les
missionnaires, les fous ou les artistes s'impliquent
totalement dans des projets de développement où le
progrès socio-économique est, souvent, le dernier souci
d'acteurs-prédateurs. Blancs et Noirs se partagent le
gâteau, les projets représentant avant tout des ressources
économiques ou des avantages politiques pour les cadres et
techniciens locaux, les experts européens ou occidentalisés,
les représentants des gouvernements et des administrations,
la bureaucratie internationale, nouvelle nomenklatura qui
gère le développement depuis les grandes capitales...
Quant aux populations-cibles, elles bénéficient d'un faible
pourcentage des dépenses engagées: sont-elles seulement
consultées, interrogées ou informées? Non, elles sont
absentes des circuits de décision et elles ignorent les règles
d'un jeu qui les concerne au plus haut point car la
modernisation bouscule les relations traditionnelles entre
hommes et femmes, jeunes et vieux, chefs et clients...
Quid de l'intérêt général dans ce guêpier? Le mot est
ésotérique. D'ailleurs récompense-t-on ou sanctionne-t-on
la gestion d'un programme en appliquant sur ce terrain l'un
des crédos du libéralisme? Non, murmurent quelques
renégats, autrement une grande partie des développeurs
aurait disparu...
Ainsi donc, surpris par l'immobilisme pour ne pas dire le
désenchantement du monde rural, les experts sortent
aujourd'hui de leur chapeau un vieux concept, l'auto-
développement ou développement endogène, réhabillé sous
le nom de développement participatif.
5"C'est une prise de décision à tous les niveaux, nous
enseigne doctement l'UNICEF, allant de l'identification
des problèmes aux études de faisabilité, de la planification à
la mise en oeuvre et à l'évaluation des projets..."
"Il faut trouver de nouvelles approches, poursuit
l'OCDE!, qui favoriseront une politique économique
efficace et appropriée en privilégiant un accès équitable aux
ressources et aux services essentiels (crédit, éducation,
soins de santé primaires etc.). "
Comment? En suscitant la participation des organisations
communautaires de base aux décisions...
Vaste programme! D'abord, comment communiquer avec
le monde rural? Comment identifier son dynamisme et ses
potentialités? Car il faut enquêter dans les villages,
quantifier, ordonner, sélectionner les besoins; analyser les
contraintes du terrain, identifier les objectifs jouables selon
l'organisation des paysans, leur capacité de gestion, leur
environnement économique, leurs caractéristiques cultu-
relles ou ethniques, etc...
Nous proposerons ici une méthodologie facilement maî-
trisable qui permette, à partir de quelques paramètres fon-
damentaux, de dévoiler les piliers de l'architecture tradition-
nelle. Quelques sociologues "dogonneux"2 reprocheront à
ce système de simplifier une réalité complexe ou de donner
une photographie trop floue... En fait, l'expérience montre
que les grandes trames de l'organisation villageoise sont
décelées et que les questionnaires offrent des images
relativement fiables du terrain quand ils ont été conçus à
partir d'enquêtes plus denses de style non directif.
1. Rapport OCDE 1991.
Donc, camarade, te2. Césaire, Discours sur le colonialisme: "
seront ennemis...non seulement gouverneurs sadiques et préfets
tortionnaires, colons flagellants et banquiers goulus, politiciens lèche-
chèques et magistrats aux ordres... mais pareillement: académiciens
goitreux endollardés de sottises, ethnographes métaphysiciens et
dogonneux...
"
6I.
POUR QUE LA GREFFE PRENNE
Selon certaines estimations1, 34,5% de l'aide mondiale
seraient dirigés vers l'Afrique alors que ce continent ne
compte que 12% de la population du tiers monde. Or, entre
1981-86, la croissance du PIB par habitant a été de -1,3%
par an en Afrique Subsaharienne2 et en 1990 de -2,1%.
Les faibles résultats des politiques de développement
menées depuis les indépendances conduisent aujourd'hui à
une remise en question globale des modalités de l'aide
internationale alors que la fin de la guerre froide a diminué
l'importance stratégique de l'Afrique, ancien champ-clos
des rivalités Est / Ouest. Malgré son poids considérable aux
Nations Unies (un tiers des sièges), l'Afrique est en voie de
marginalisation à l'échelle mondiale.
1. La crise en cette fin de siècle
En effet en 1991, l'Afrique représente à peine 1% du
commerce international alors qu'il y a 30 ans ce chiffre était
de 3%. Economiquement, le continent ne compte guère sur
la planète. De plus, le ratio dette / exportation des pays de
l'Afrique au Sud du Sahara est passé de 97% en 1980 à
352% en 1990 alors que la moyenne pour les PVD est de
183%. L'endettement de l'Afrique a été multiplié par 3
depuis 1980 passant de 56 milliards de dollars à 172
milliards de dollars.
(1) Foreign Policy - 1990- n° 80
(2) Rapport annuel de la Banque Mondiale - 1991.
7On relativisera cependant ce chiffre en le comparant au
montant global de la dette du tiers monde évalué à 1340
milliards de dollards ainsi qu'à celui de la dette des Etats
Unis d'Amérique3.
"La vie quotidienne relève aujourd'hui des ruades désespérées de la
bête aux abois... L'Afrique est hagarde, inquiète et, pour la
,,4
première fois depuis les indépendances, au bord du gouffre.
La situation est grave à la ville comme à la campagne.
En ville, l'intermède colonial a abouti à une reformulation
du pouvoir en accordant des privilèges exorbitants à une
bureaucratie qui n'a pas le sens de l'Etat et utilise sa
position pour s'enrichir ou placer sa (grande) famille. Cette
classe s'appuie sur les populations urbaines en leur fournis-
sant des produits vivriers à bas prix et en ponctionnant les
revenus des cultures d'exportation. Le système est dans un
état avancé de délabrement avec la chute du cours des
matières premières, l'accumulation de la dette et la faillite
des Etats. La rigueur imposée par les bailleurs de fonds a
grignoté bien peu du pouvoir et de l'arrogance de cette
bureaucratie alors que la crise a fait chanceler des écono-
mies très fragiles. La vie de la population urbaine (dont la
croissance est d'environ 6% par an) est devenue une course
de fond épuisante à la recherche de moyens de subsistance.
Dans le monde rural, où la croissance démographique
moyenne a été de 3% au cours de la dernière décennie, la
croissance agricole n'a pas suivi: elle s'élève à 2%5.
Et l'aide internationale dans ce désastre?
3. L'endettement extérieur des Etats-Unis, les promoteurs de la
rigueur dans le tiers-monde via le Fonds Monétaire et la Banque
Mondiale, est estimé en début 1992 à 1000 milliards de dollars, ce qui
donne un ratio dette/exportation égal à 250% !
4. Axelle Kabou, Et si l'Afrique refusait le développement,
L'Harmattan, Paris, 1991.
5. Certaines études remettent en cause ce schéma en obtenant pour
les pays du Sahel, où la pluviométrie a été favorable entre 1986 et
1990, un gain de production de 50% sur la décennie, soit un taux
analogue à celui de l'accroissement démographique (Bulletin de
conjoncture CCCE-MCD).
8Elle a surtout servi à maintenir au pouvoir la classe
urbaine et prédatrice des fonctionnaires en finançant "des
structures d'encadrement" plutôt que des politiques agri-
coles. Elle a aussi pennis à une caste cosmopolite de "déve-
loppeurs" de vivre confortablement une aventure exotique.
Economiquement, ses résultats sont presque nuls!
L,es bailleurs de fonds ont privilégié les grands projets en
finançant, dans l'agro-industrie par exemple, des unités
surdimensionnées et souvent mal localisées. Ainsi, ils ont
facilité la vente d'équipements industriels lourds dont la
rentabilité s'est ensuite révélée douteuse car ils ne
tournaient qu'à 10 ou 20% de leur capacité6. Or qui est
responsable des crédits qui ont été accordés? Les Etats
locaux, bien sûr et non les fonctionnaires qui ont empoché
les commissions ou les experts qui ont soutenu les projets!
Nous découvrons ici l'une des causes les plus pernicieuses
de l'endettement des pays africains. Ces derniers sont en
effet débiteurs des erreurs de leur banquier, le club des
bailleurs de fonds internationaux...
Selon Sophie Brunel7, 10% seulement de l'aide française
se serait attaquée aux problèmes de fonds. L'assistance
technique ne s'est pas focalisée sur les besoins les plus
urgents recensés auprès des populations locales: soins de
santé primaires, soutien aux petits producteurs ruraux,
enseignement de base ou enseignement technique... Dans le
domaine de l'enseignement par exemple, on peut douter de
l'utilité économique des 4300 coopérants français.
- 2000 occupent un poste dans l'enseignement général où
ils pourraient aisément être remplacés par des jeunes
diplomés africains au chômage;
- 1600 octroient une formation technique et profession-
nelle coûteuse dont la pertinence socio-économique est
douteuse;
6. En Guinée, où les exemples sont innombrables, nous ne citerons
que la SAIG à Mamou supposée produire des jus de mangues et de
fruits de la passion alors que le marché international est très
compétitif, les plantations de mangues trop éloignées, celles de
passiflores inexistantes.
7. Sophie BruneI, L'aide contre le développement: l'exemple du
Sahe l, Economica, Paris, 1989.
9-700 enseignent dans le Supérieur à des coûts prohibitifs,
le coût par étudiant de certains cycles étant supérieur à celui
de leur équivalent dans la CEE.
Non seulement l'enseignement supérieur est ruineux8
mais il fonctionne en surcapacité par rapport aux besoins de
l'économie en lettres, sciences humaines, droit, sciences
économiques et il produit des chômeurs diplômés alors que
70% de la population est analphabète9.
Quant aux programmes d'ajustement structurel conçus au
départ pour assainir les comptes nationaux en dégraissant la
fonction publique et en privilégiant la vérité des prix, ils
n'ont pas donné aux économies africaines les moyens de la
reprise, le remède asphyxiant parfois le malade au lieu de
le guérir. L'application excessive du libéralisme est allée
jusqu'à prohiber la subvention d'intrants comme les
engrais, moteur indispensable du développement rural,
alors que la plupart des agricultures occidentales sont
subventionnées. Dans de nombreux pays, on observe
aujourd'hui un appauvrissement de paysans qui, ne
pouvant plus acheter d'engrais, voient leurs rendements
décroître d'année en année. De plus, la plupart des sociétés
d'Etat qui intervenaient dans le monde rural ayant été
dissoutes ou privatisées, des régions entières ne bénéficient
plus de crédits ou d'approvisionnement en intrants.
Les frémissements récents de la Banque mondiale en
direction des populations défavorisées restent fort margi-
naux par rapport à son approche macro-économique qui
privilégie l'économétrie au détriment des réalités africaines.
8. Le coût d'un étudiant revient à celui de 35 élèves du primaire dans
la zone sahélienne.
9. Enseignement etformation en Afrique subsaharienne, Ministère de
la Coopération et du Développement, Paris, 1992.
10. De plus, les ttansferts nets des ressources vers les PED, c'est-à-
dire les flux bruts diminués des remboursements de la dette (intérêts +
capital), ont singulièrement diminué passant de 65,7 milliards en
1980 à -10 milliards de dollars en 1988. En 1990, ils étaient de
nouveau positifs mais à un niveau bien plus faible qu'au début de la
décennie: + 9 milliards de $.
10-2. L'indispensable modernisation du monde
rural
Si en zone urbaine la revitalisation du secteur informel,
où évoluent 85% des entreprises du secteur privé, est un
impératif de la croissance économique, en milieu rural la
modernisation des systèmes de production est une urgence
dans un environnement déstabilisé par la sécheresse,
l'appauvrissement des terres, la démographie galopante...
L'introduction de moyens médicaux pourtant élémentaires
(campagnes de vaccination) a suffi pour faire chuter les
taux de mortalité. Avec la croissance démographique (3%
au minimum), le poids des populations est devenu une
charge insupportable pour les terres existantes.
Aussi se développe un exode rural comme en Europe au
XIXo siècle. Mais cette émigration se situe dans un
environnement peu favorable: pas d'exutoire colonial (ou
de "conquête de l'Ouest") ni de croissance économique.
Elle aboutit au gonflement du secteur informel!! de villes
surpeuplées.
Les terres, longtemps innombrables, sont devenues si
rares que les modes de production traditionnels,
caractérisés par de faibles rendements et de longues
jachères, ne sont plus adaptés. Augmenter les rendements
et enrichir les sols sont devenus des tâches prioritaires
quand le raccourcissement des jachères aggrave le
processus de désertification; que la production est devenue
insuffisante pour nourrir des populations de plus en plus
nombreuses. Les paysans doivent s'équiper, utiliser des
engrais et des produits phyto-sanitaires, changer leurs
méthodes culturales. Il faut donc mettre en place des
politiques de croissance agricole sur le long terme.
Il. La population rurale dans le Sahel représente environ 75% de la
population totale (la moyenne est de 66% dans le tiers-monde et de
25% dans les pays développés).
IlD'ailleurs, quant on analyse le modèle coréen, en vogue
aujourd'hui du côté de la Banque Mondiale, on s'aperçoit
qu'il s'appuie sur une agriculture protégée, prospère et
dynamique. C'est elle qui a favorisé l'extension du marché
intérieur, le premier marché de l'industrie coréenne avant
qu'elle ne s'exporte dans le monde entier...
Quel est le bilan de l'aide internationale des trois dernières
décennies vis-à-vis du monde paysan ?
- La pérennité de la majorité des opérations n'a pas
été assurée.
- Ces opérations ont eu un impact marginal sur le
revenu ou le progrès des agricultures africaines.
Pourquoi?
- Les développeurs n'ont pas engagé de dialogue
avec les bénéficiaires et n'ont pas pris en compte les
expériences passées.
- Le choix des hommes n'a pas toujours été le bon
et ces derniers n'ont pas été sanctionnés quand les
opérations étaient mal pilotées.
Il faut étudier dans les moindres détails les modalités
d'une inteIVention dans le monde rural, en particulier quand
elle s'accompagne d'un financement.
Faut-il, par exemple, initier une politique basée sur le
crédit12 ou subventionner les actions programmées?
- Si l'action envisagée doit générer des revenus et
si la communauté villageoise est bien organisée, on
privilégiera le crédit.
- Dans le cas contraire, on pourra accorder des
subventions en demandant aux communautés rurales une
participation en main-d'oeuvre correspondant à 30 % des
investissements. Notons que les subventions sont souvent
accordées pour faciliter la réalisation d'aménagements:
barrages, infrastructures, etc.
12. JL Camilleri, Le crédit, outil de développement ou gadget?
Politique Africaine n031, Karthala, Paris, 1988.
12En ce qui concerne le crédit, le financement du matériel
agricole, indispensable au "décollage" des économies
rurales, a presque toujours été au service des cultures de
rente, les seules qui apportent un revenu monétaire assuré
malgré l'évolution défavorable des cours13.
En effet, le projet (ou la société), qui a le monopole de la
commercialisation de la production sur les marchés
extérieurs, récupère directement au moment de l'achat de la
récolte les échéances dues à la banque. Ainsi, les paysans,
qui sont obligés de passer par l'organisation de dévelop-
pement pour écouler leur production, sont contraints de
rembourser leurs emprunts: ils touchent le prix de vente de
leur récolte minoré des remboursements des crédits qu'ils
ont contractés. Une culture comme le coton est donc
considérée comme une garantie car elle reste, malgré la
crise, un produit négociable sur le marché international .
Au contraire, une production vivrière comme le mil, qui
connaît elle aussi des cours très fluctuants -en cas de bonne
récolte, chute des prix supérieure à 100% - servira
difficilement de garantie bancaire. Or il faudrait que
l'agriculture vivrière devienne une agriculture commerciale
et qu'elle alimente les villes à la place des céréales
importées à bas prix. Là encore, le libéralisme outrancier du
FMI et de la Banque Mondiale a des limites: en se référant
au fameux modèle coréen, rappelons que ce pays, dont le
PNB/ habitant était proche de celui du Sénégal il y a trente
ans, a toujours protégé son marché intérieur.
13. Beaucoup de grands projets cotonniers ont été financés en
spéculant sur la stabilité des cours sur le long terme. Or le cours du
coton est passé (en prix constant) de 92,85 cents la livre en 1980 à
62 cents en 1992.
133. L'absence de ressources monétaires
Ainsi, à l'exception des populations encadrées par les
opérations de développement focalisées sur les cultures de
rente, le monde rural manque cruellement de ressources
monétaires. De plus, l'épargne ne fait pas partie de la
culture traditionnelle où les surplus sont dépensés de façon
somptuaire au cours de fêtes.
Il existe cependant une forme d'épatgne collective en
Afrique de l'Ouest: la tontine14. Cette dernière réunit un
certain nombre de personnes qui se sont librement cooptées
et qui "cotisent" une somme variable (de 25 FCA à 1
million selon la tontine) à date fixe: tous les mois, toutes
les semaines, les jours de marché... Chaque membre reçoit
à son tour le total des cotisations mais le non-respect des
règles de la tontine (dont la règle de base est la cotisation
régulière) est sanctionné par la "mort sociale" du
contrevenant. Ces tontines évoluent et certaines sont
presque devenues des banques comprenant des caisses de
solidarité, des fonds de développement pennettant le crédit
individuel ou collectif.
La tontine est un moyen efficace pour épargner entre amis.
Cependant, cette institution est moins répandue dans le
monde rural: elle est plus courante dans les pays côtiers
(Guinée, Bénin, Cameroun...) dans un environnement
essentiellement urbain et commercial.
En Asie, quelques expériences exemplaires de crédit ont
été tentées par la Grameen Bank.is
14. Alain Henry, G.H. Tchenté, Ph. Guillermé-Dieumegard,
Tontines et banques au Cameroun: les principes de la société entre
amis, Karthala, Paris, 1991.
15. Au Bangladesh, la Grameen Bank, une ONG qui a intégré le
crédit comme moteur du développement rural, a consenti 800.000
crédits. Ce sont les couches les plus démunies qui ont bénéficié de ces
crédits dont le montant moyen est de 70 dollars et le taux de
remboursement de 98%.
14