Dictature de la liberté

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La question, qui réellement se pose, est de sauver, sinon la démocratie, du moins le véritable esprit démocratique. Celui-ci se confond-il avec le parlementarisme ou le libéralisme actuel ? Démocratie ne signifie pas participation de tous à un pouvoir centralisé, mais libre exercice par chacun des pouvoirs qui lui reviennent.
Publié le : mardi 1 janvier 1935
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EAN13 : 9782246798644
Nombre de pages : 290
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OUVRAGES DE ROBERT ARON ET ARNAUD DANDIEU
DÉCADENCE DE LA NATION FRANÇAISE (Rieder, édit. 1931).
LE CANCER AMÉRICAIN (Rieder, édit. 1931).
LA RÉVOLUTION NÉCESSAIRE (Editions Bernard Grasset).
OUVRAGES DE ROBERT ARON (En préparation)
LA VRAIE VICTOIRE DE WATERLOO (récit).
MISÈRE DU PROLÉTARIAT (essai).
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Éditions Grasset et Fasquelle, 2012.
9782246798644 — 1re publication
POUR
ARNAUD DANDIEU
CE LIVRE QUE NOUS AVIONS PROJETÉ D’ÉCRIRE ENSEMBLE
I
MISSION DE LA JEUNESSE FRANÇAISE
Rôle et responsabilité de la France. — Son idéal démocratique est à la fois invoqué et renié par les pays dictatoriaux. — Elle-même, selon les époques, a défendu ou inconsciemment trahi la liberté. — La Révolution Française en marquant l’avènement de la liberté juridique, a éliminé les libertés réelles et spontanées. — Elle a substitué à la défense de la personne réelle celle de l’individu abstrait, préparant ainsi toutes les dictatures. — C’est dans le personnalisme que la jeunesse française peut retrouver le sens de sa mission et la France son prestige.
Quelque opinion que l’on professe en matière politique, il est difficile d’admettre que la France au cours de ces dernières années ait toujours eu une destinée digne d’elle. Des épisodes, plus ou moins glorieux, ne suffisent pas à satisfaire à la mission d’un grand peuple : celle-ci ne peut vraiment s’exercer, en une époque aussi troublée, que par une tension constante de toutes les forces du pays vers la création et l’accomplissement de valeurs neuves. Et quand ce pays est la France, il faut aussi que ces valeurs soient des valeurs humaines, et que partant elles correspondent à une double nécessité : pouvoir être acceptées comme règle de vie par chaque homme, pris en particulier, dans la retraite inviolable et secrète que constitue sa conscience ; pouvoir être acceptées, sans distinction de climats, de races, ni de langages, comme idéal de civilisation et de culture par tous les peuples qui, sous toutes les latitudes, souffrent d’une crise générale, plus spirituelle et morale que matérielle et que technique. Personnaliste et universel, tel a toujours été l’enseignement de la France, aux diverses époques où, quel que fût d’ailleurs son régime, notre pays disait les mots que l’état du monde exigeait : tel il faudrait qu’il redevînt pour se sauver, et sauver la civilisation, du recours paresseux et néfaste à des solutions empiriques, fascistes ou soviétiques, remèdes pires que le mal parce qu’étatiques et inhumains.
La France, entrée plus tard dans la crise et relativement plus épargnée, n’a pas, comme tant de pays voisins, improvisé sous la pression des circonstances, dans l’angoisse des inflations, des disettes et des émeutes, les solutions de désespoir, dont l’autorité formelle et l’actualité apparente cachent mal la pauvreté et l’inefficacité profonde : c’est là ce qu’on lui reproche : c’est là aussi ce qui demain peut lui assurer un prestige renouvelé et une autorité plus grande.
Les peuples qui ont fait, ou croient avoir fait une des pseudo-révolutions, dénommées stalinisme, fascisme ou hitlérisme — ceux aussi qui, tels la Hollande, la Roumanie, la Suisse, la Belgique, l’Angleterre, voient une partie de leurs jeunesses, des plus ardentes, des plus mobiles, subir aujourd’hui le prestige d’une dictature étrangère — se tournent vers notre pays, ou bien se détournent de lui avec une sorte de dépit, de déception, de désespoir. Qu’elle le veuille ou non, la France à travers ses coutumes, ses constitutions, ses codes a établi les principes d’un humanisme, qui, à condition d’être adaptés à de nouvelles circonstances, restent encore valables. Il peut se trouver, en France même, des esprits de plus en plus nombreux pour critiquer, en raison de ses déviations actuelles, l’idéal démocratique : celui-ci reste, hors de France, et même pour ceux qui sont le moins suspects de tendresse à son égard, une sorte d’étalon moral, à quoi cherchent à se référer toutes les dictatures, qu’elles soient de gauche ou de droite.
Il n’est que de citer des textes : ils rendent un son surprenant lorsque chez Lénine, Goebbels, ou Mussolini, on retrouve ce souci commun de justifier leur action par rapport aux principes mêmes qu’ils s’efforcent de détruire.
C’est Lénine qui définit la dictature du prolétariat comme un régime où « le mécanisme de l’Etat bourgeois, même républicain, est remplacé par un mécanisme d’Etat plus démocratique » (L’Etat et la Révolution. Chapitre V. 4° section).
C’est Goebbels, ministre du Troisième Reich, qui, reprenant dans une interview donnée à un journal français, une idée, formulée déjà dans maints autres discours, déclare : « Je rends d’ailleurs hommage à la Révolution Française pour toutes les possibilités de vie et de développement qu’elle a apportées au peuple. Dans ce sens-là, on peut dire, si vous voulez, que je suis démocrate. Ce que je combats au contraire, ce sont les mystifications, les abus du système démocratique. » (Le
Petit Journal, 26 juin 1933.)
Enfin Mussolini lui-même pourrait jouer sa partie dans ce concert inattendu, si l’on s’en réfère à la définition qu’il donna du fascisme le 27 mai 1927 dans un grand discours à la Chambre : « Une démocratie accentuée » (democrazia accentuata).
Faut-il donc que ces principes, que l’on attaque, que l’on moque, gardent encore leur prestige et leur nécessité ? Faut-il que le personnalisme, où de récents mouvements français, tels l’Ordre Nouveau et Esprit,
sont d’accord pour voir la partie la plus féconde de notre tradition spirituelle, corresponde à des valeurs dont le respect s’impose même aux plus zélés défenseurs du matérialisme ou de l’étatisation ? Et nos dictateurs étrangers, qu’ils appuient leur autorité sur des cadres économiques ou sur des cadres politiques, ne sont-ils pas plus préoccupés qu’ils ne le croient de ces « Immortels Principes de 89 » qu’ils affectent de railler et dont ils semblent méconnaître le rôle exact qu’ils ont joué dans la tradition française ?
La Révolution Française ne peut en effet se comprendre que si on la replace au sein de la tradition française. La Révolution Française apparaît, nous le verrons, comme un effort pour substituer à une coutume défaillante, les cadres rigides et formels d’une législation et d’un code. Mais encore faut-il ne pas ignorer l’existence de la coutume, source du droit, source des lois. On a trop tendance en effet à croire que la liberté date en France de la prise de la Bastille : cet événement marque sans doute dans l’histoire des libertés françaises un épisode fort visible, elle n’en marque pas l’origine. L’âge d’or de la liberté, c’est plutôt à dater du XII
e siècle qu’il faudrait le chercher, alors qu’un heureux équilibre entre les pouvoirs communaux et le pouvoir royal assurait en fait, c’est-à-dire par la coutume, sinon en droit, par la loi, les libertés individuelles. Du XVIe au XVIIIe siècle, au contraire, la prédominance du pouvoir central sur les divers pouvoirs professionnels ou locaux supprima ou réduisit l’exercice des libertés. Dégradation contre laquelle, à la fin du XVIIIe
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