Dictionnaire du corps

D’ « abandon » à « zoo humain », en passant par « body-building », « ivrogne », « lesbianisme » ou « jeux vidéo », plus de deux cents articles cernent le corps, et permettent de comprendre ce que les sciences humaines et sociales peuvent nous dire de ses pratiques et de ses représentations. De la naissance à la mort, le corps est notre mode d’existence. Dans nos sociétés développées, il est devenu depuis la libération sexuelle une préoccupation quotidienne. Chacun, à la recherche d’une harmonie entre matière et esprit, entre nature et culture, espère trouver en lui une thérapie pour soigner les maladies de sa vie : angoisse, fatigue, stress, solitude, désamour.


Publié le : vendredi 27 mars 2015
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EAN13 : 9782271077929
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Dictionnaire du corps

Bernard Andrieu et Gilles Boetsch (dir.)
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2008
  • Date de mise en ligne : 27 mars 2015
  • Collection : Anthropologie

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • Nombre de pages : VIII-370
 
Référence électronique

ANDRIEU, Bernard (dir.) ; BOETSCH, Gilles (dir.). Dictionnaire du corps. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2008 (généré le 27 mars 2015). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/4484>.

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© CNRS Éditions, 2008

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D’ « abandon » à « zoo humain  », en passant par « body-building », « ivrogne », « lesbianisme » ou « jeux vidéo », plus de deux cents articles cernent le corps, et permettent de comprendre ce que les sciences humaines et sociales peuvent nous dire de ses pratiques et de ses représentations. De la naissance à la mort, le corps est notre mode d’existence. Dans nos sociétés développées, il est devenu depuis la libération sexuelle une préoccupation quotidienne. Chacun, à la recherche d’une harmonie entre matière et esprit, entre nature et culture, espère trouver en lui une thérapie pour soigner les maladies de sa vie : angoisse, fatigue, stress, solitude, désamour.

Sommaire
  1. Préface

    Michel Blay
  2. Introduction

    Bernard Andrieu et Gilles Boëtsch
  3. A

  4. B

  5. C

  6. D

    1. DANSE
    2. DÉGÉNÉRESCENCE
    3. DEUIL
    4. DIÉTÉTIQUE
    5. DIFFÉRENCE SEXUELLE
    6. DON
    7. DOULEUR
    8. DROGUE(S)
    9. DROIT DE CUISSAGE
  7. E

  8. F

    1. FAST-FOOD
    2. FATIGUE
    3. FÉMINISME
    4. FEMME
    5. FESSÉE
    6. FÉTICHE
    7. FILIATION
    8. FŒTUS
    1. FORCE
    2. FRIGIDITÉ
  1. G

    1. GAI
    2. GAUCHER
    3. GÉNOCIDE
    4. GENRE
    5. GOÛT
    6. GREFFES
    7. GROSSESSE
    8. GYNÉCOLOGIE
  2. H

    1. HANDICAP
    2. HARCÈLEMENT
    3. HERMAPHRODISME
    4. HÉTÉROSEXUALITÉ
    5. HOMOPARENTALITÉ
    6. HOMOSEXUALITÉ
    7. HOOLIGANISME/HOOLIGAN
    8. HÔPITAL
    9. HYBRIDE
    10. HYGIÈNE
  3. I-L

  4. M-N

  5. O-P

  6. Q-R

  7. S

  8. T

    1. TATOUAGE
    2. TECHNIQUES DU CORPS
    3. THANATOPRAXIE
    4. TOUCHER
    5. TRANSGENRE
    6. TRANSSEXUALISME
    7. TRAVESTISSEMENT
  9. U-Z

    1. UTOPIE
    2. VAMPIRE
    3. VÊTEMENTS
    4. VIEILLISSEMENT
    5. VIH
    6. VIOL
    7. VIRGINITÉ
    8. VIRTUEL
    9. VOILE
    10. ZOO HUMAIN
  1. Les auteurs et leurs entrées

  2. Index rerum

  3. Table des entrées

Préface

Michel Blay

1Le corps, mon corps ; que suis-je en train de désigner par ces expressions et n’est-ce pas mon corps qui lui-même se désigne comme corps ? Comment un corps peut-il se désigner comme corps ?

2Autant de questions et d’interrogations qui ont traversé le champ de la pensée, de la réflexion philosophique jusqu’à en constituer comme une sorte d’ossature ; je ne dirais pas un corps de doctrine quoique, bien souvent, le corps est devenu métaphore, une métaphore pouvant signifier la venue d’un nouveau monde plus beau que l’ancien. Ainsi Nicolas Copernic (1473-1543), après la célébration des harmonies mathématiques du corps, voit dans le corps de l’homme comme une représentation de ce qui fait corps, système, en lieu et place du bricolage des anciens. Dans le premier livre de son De revolutionibus orbium cœlestium (« Des révolutions des orbes célestes ») publié à Nuremberg en 1543, la mise en place du nouvel ordre du monde est opérée en s’appuyant d’abord sur une exigence d’harmonie, d’ordre et de beauté que les anciennes théories ne semblent plus être en mesure de remplir en raison, principalement, de l’introduction d’une multitude d’éléments ad hoc pour rendre compte des mouvements planétaires. Copernic est très net sur ce point dans l’épître dédicatoire qu’il adresse au pape Paul III : « Enfin en ce qui concerne la chose principale, c’est-à-dire la forme du monde et la symétrie exacte de ses parties, ils […] ne purent ni la trouver, ni la reconstituer. Et l’on peut comparer leur œuvre à celle d’un homme qui, ayant rapporté de divers lieux des mains, des pieds, une tête et d’autres membres – très beaux en eux-mêmes mais non point formés en fonction d’un seul corps et ne se correspondant aucunement – les réunirait pour en former un monstre plutôt qu’un homme. »

3Le corps, c’est l’harmonie, mais aussi et surtout une figure de l’ordre des raisons, de la pensée ordonnée parce que cohérente. Certains devraient bien méditer cela, aujourd’hui, au lieu de s’adonner au jeu des bric à brac épistémologiques – ou autres – où tout va parce que c’est la mode de tout coller en croyant que cela fait sens alors que cela ne fait que bon genre.

4Mais, revenons au corps, corps harmonieux parce que bien composé, corps quasi métaphysique donc ; mais aussi corps machine, à la mode – si je puis dire – de Descartes. Un corps d’où sont exclues les notions d’âme animatrice, de forme, de vie. Un corps réduit, sans doute, à un assemblage de divers engrenages et tuyauteries, mais un corps qui, par cela même, échappe aux « fumées » vitalistes, « fumées » qui cependant, par d’autres voies, entre autres nietzschéennes ou bergsoniennes, reviendront frapper à la porte au tournant des xixe et xxe siècles. On connaît la suite…

5Un corps machine, soit ; mais il reste à expliquer la perception, mais aussi les processus d’individuation, comprendre le degré d’intégration des parties ; en un mot comprendre ce qui fait qu’un corps est un corps et mon corps. Questions difficiles et délicates ordonnées autour de la réflexion sur le corps vécu et sur l’unité indivisible de l’être corporel et de l’existence consciente. La réflexion phénoménologique s’y emploie et la psychanalyse aussi.

6Le corps est cela, cette expérience complexe du sujet, mais il est aussi corps social en tant qu’il est construit par l’ordre social. Ce n’est pas un donné universel mais un sujet de l’histoire ; mon corps est historique et il faut en faire comme une archéologie. Archéologie multiple qui impose de confronter les sociétés, les époques, les croyances. L’étude du corps, en ce sens, est interdisciplinaire et ce dictionnaire en est le signe. Des sociologues, des anthropologues, des philosophes se sont rencontrés pour croiser leurs expériences, leurs savoirs et le corps s’est dessiné comme une figure de l’histoire de l’humanité.

7Il importe cependant de garder raison car un dictionnaire est trompeur. En mettant toutes les entrées au même niveau il efface l’organisation des savoirs, l’ordre des principes explicatifs – la métaphore du corps – et confond l’essentiel et l’anecdotique. Le dictionnaire est à la mode, il s’affiche relativiste et post-moderne dès lors qu’il n’est pas ordonné par un champ défini, par une discipline. Il faut le savoir, s’en méfier et toujours en revenir à l’usage de la raison critique, usage modeste qui consiste à questionner le sens de chaque phrase, sa cohérence et à se demander finalement, en conscience, de quoi parle vraiment l’auteur de cette entrée et quelle en est la nécessité.

8J’ai beaucoup appris en lisant ce dictionnaire et, par moment, j’ai quelque peu senti mon corps se dissoudre dans le social et le culturel. C’est bien, ça fait bouger le convenu et l’acquis. Jusqu’où mon corps est-il instrumentalisé par moi et par la société ?

9Le corps est au cœur des savoirs et des pouvoirs et, de ce point de vue, ce dictionnaire suggère, ce n’est pas la moindre de ses qualités, de nouvelles recherches. Ne serait-il pas, en effet, passionnant, par exemple, de revenir sur des questions bien actuelles concernant un corps un peu délaissé parce que, sans doute, moins noble, moins excitant intellectuellement et surtout beaucoup plus commun : le corps du travailleur, de cet homme encore et toujours taylorisé, stakhanovisé, épuisé et dont la force de travail, qui est bien celle de son corps, est continuellement exploitée. Précisément, ce monde sans flânerie où travailler plus devient un ordre moral, une façon d’être, n’est-il pas le lieu où les corps, dans le silence, sont tordus ? Et l’ergonomie, n’est-ce pas d’abord une technique d’optimisation de la puissance du travail humain, du « moteur humain », et au profit de qui ?

10Il me semble donc que ce que j’appellerais le corps politique devrait être l’objet, dans le prolongement même de ce dictionnaire, de nouvelles recherches. Elles permettraient, entre autres, d’éclairer d’une lumière un peu plus crue les souffrances du corps de tout un chacun.

11Ainsi, parce qu’il suscite, en plus d’être ce qu’il est, de nouveaux thèmes de recherches et de réflexions, ce dictionnaire est aussi et surtout une jubilation du corps et des corps qu’ils soient corps ou corps de savoir.

Auteur
Michel Blay

Directeur de recherche au CNRS

Introduction

Bernard Andrieu et Gilles Boëtsch

« L’étude du corps fournit une conception d’une complexité indicible »
F. Nietzsche, 1885, Fragments posthumes

1Un dictionnaire sur le corps constitue un véritable défi scientifique puisqu’il conduit à une relecture puis à une réélaboration des concepts à partir de l’éclatement d’un objet. Cette nouvelle édition, revue et modifiée, d’un Dictionnaire conçu et publié en 2006 par Bernard Andrieu, philosophe et épistémologue du corps, rassemble ici bon nombre de concepts – dans une perspective interdisciplinaire – émanant des acteurs et actrices de la recherche en sciences humaines et sociales mais aussi appartenant au domaine des sciences biologiques et médicales. Cette nouvelle édition comprend 200 articles émanant de 180 chercheur(se)s.

2La multiplication des travaux sur le corps envahit toutes les disciplines : nous avons inventorié, rien qu’en France, plus huit cents thèses sur le corps depuis 1971, soixante laboratoires ou équipes qui travaillent plus ou moins directement sur le corps, une dizaine de collections publiant des ouvrages sur le corps, une vingtaine de séminaires, une revue interdisciplinaire sur le Corps, un « blog du corps »1, un corpus thématique international inventoriant à ce jour plus de 1 000 items pour 100 000 références.

3Le présent travail s’inscrit dans le projet scientifique du GDR 2322, réseau de chercheurs travaillant sur les représentations et les constructions sociales du corps. L’originalité de ce groupe consiste à conjuguer des approches spécifiques du corps avec une volonté de connaître transdisciplinaire. Il s’articule autour de trois axes principaux (l’atteinte, l’exhibition et la norme) et s’interroge sur la nature et la réalité des index du corps, sur l’histoire de sa construction et ses manipulations, sur la logique de ses représentations.

4Le corps humain ne saurait se présenter à nous seulement comme un organisme physiologique animal, ce à quoi la génétique et la biologie contemporaines tentent de le réduire. La perspective phénoménologique a éclairé la nature complexe des rapports entre le sujet et son corps, lui-même finalement plus sujet qu’objet. Il est le point d’ancrage de notre rapport au monde, aux autres, à nous-mêmes, un noyau de représentations.

5Face à ce qui est compris comme un individualisme plutôt que comme un mode de subjectivation, les moralistes, comme le dénonçait déjà Nietzsche, ont pris le corps comme un objet moral en dénonçant justement les dérives violentes de ce qui serait la libération des mœurs, la perte de repères et l’instrumentalisation d’autrui. Le droit imprescriptible de la femme, du prisonnier, du sans abri, de l’immigré, de l’enfant… à disposer librement et volontairement de leur propre corps est bafoué par la violence, le viol, le harcèlement, l’esclavage… La lutte politique contre cet individualisme produit de nouvelles législations (contre la pédophilie, le harcèlement, les immigrés, la prostitution) et engendre des positions morales.

6Le corps est devenu un enjeu moral et politique tant du côté des moralistes qui souhaitent conserver le corps dans le giron de l’âme que du côté des « corporistes » qui engagent la construction de l’identité dans la modification même de la matière corporelle. Les moralistes font de la personne l’unité substantielle et indivisible hors de laquelle le corps n’aurait aucune autonomie : le sujet doit maîtriser et consentir à tous les usages de son corps, faute de quoi il perdrait toute légitimité transcendantale et morale à diriger le sens de son existence. Il faudrait combattre tout abandon de souveraineté corporelle comme un assujettissement, une aliénation, une dépendance ou une instrumentalisation.

7Finalement, pour les moralistes, il y aurait trop de corps et pas assez d’âme dans notre société matérialiste, hédoniste et individualiste. La condamnation des pratiques corporelles extrêmes, comme l’addiction, le dopage, la prostitution, la pornographie, le clonage reproductif, se fait au nom d’un discours prescriptif et restrictif qui cantonne le corps à l’intérieur d’une théorie du droit du sujet à disposer librement et volontairement de son corps ; le corps doit rester un moyen et non une fin en soi.

8La philosophie morale a pris le relais dans les années 2000 des reconversions bioéthiques de nombre de philosophes, et le corps est devenu, comme la génétique et les FIV, l’objet du jugement moral : les valeurs, les normes et les limites seraient à réintroduire face à celles et ceux qui déconstruisent le corps dans le transgenre, l’intersex, le queer et autres body studies.

9La mise en garde contre le corps, sous les prétextes de la défense du féminisme et de la promotion d’une morale chrétienne du corps, trouve des alliances idéologiques dans les anthropologies du sensible, dans les philosophies du consentement, dans les psychologies de l’estime de soi ou dans les sociologies critiques de l’hédonisme individualiste et anomique. Une série de positions différentes et graduées produisent un effet de cohérence idéologique en allant de ce qui serait l’« adieu » au corps des post-humanistes jusqu’à la peur de toute hybridation du corps avec les environnements.

10La stigmatisation de la pornographie, des corps virtuels dans les jeux vidéo, des performances des artistes jusqu’aux tenues et comportements des adolescents et de l’indiscipline des élèves peut être lu comme un symptôme du désir de reprise en main autoritaire des corps. L’intégrité du sujet, son indisponibilité, et son irréductibilité à son corps se fondent sur une morale de la maîtrise de soi, de l’autonomie décisionnelle et du libre arbitre absolu. Ces principes ne sont-ils pas encore sous-tendus par une forme de dualisme, certes atténué par un moralisme de bon aloi, mais encore bien opérationnel ? Peut-t-on se séparer de son corps dans la sexualité, dans la douleur, dans le plaisir, dans le travail, dans le corps à corps ? La séparation mentale, principe de l’exercice spirituel, ne suffit plus à garantir aux sujets corporels leurs modes de connaissance, de réflexivité et de compréhension du vécu.

11La négation des conditions d’existence, d’influence, d’aliénation et de toutes les déterminations biosociales de la liberté corporelle d’agir conduit la philosophie morale du corps à prendre le parti du sujet plutôt que celui de la chair : la chair du sujet n’est pas le sujet de la chair ; par sa vie inconsciente, ses incorporations, ses interactions dynamiques de son corps avec ses environnements, la chair du sujet modifie les conditions même d’une réflexivité de soi par soi. Chacun et chacune ne dispose jamais entièrement de soi tant les désirs, les besoins, les conflits et les situations influencent la liberté d’usage de soi parmi et avec les autres.

12Sans l’épistémologie du corps, le corps ne serait pas un objet isolable et un analyseur à partir duquel nous pourrions construire la signification individuelle et sociale. Séparer le corps du sujet, du monde, des pratiques, participe encore du projet de constituer le corps comme objet appartenant à telle discipline plutôt qu’à telle autre alors qu’il est problématisé et interprété par des disciplines complémentaires qui vont ici des sciences de la vie aux sciences de l’homme et de la société.

13À travers le corps, le corps comme observatoire social, se lisent nos catégories mentales car se disposent en lui (habitus, exis, technique du corps, savoir-faire, postures, gestes) et sur lui (vêtements, bijoux, parures…) les produits de la symbolique individuelle et collective. Les corps sont investis de symboles et il suffirait de les observer pour y lire les pratiques. La conscience corporelle de son image, sinon de son schéma corporel, a renforcé ce culte de soi afin de se construire un corps à soi.

14Pour autant, ce dictionnaire ne saurait se réduire à un discours anthropologique, c’est-à-dire à une simple anthropologie corporelle, pour laquelle l’homme jouerait de son corps, que ce soit dans des perspectives sexuelles ou politiques, en le disciplinant par les conduites, en le modifiant par le maquillage, le vêtement, la parure, en le transformant par l’alimentation, les médicaments ou en le mutilant volontairement. Si le corps est dépendant des contraintes que lui impose l’environnement, il est aussi le reflet et le réceptacle de la société. Il est donc à la fois une construction et dans une reconstruction permanente, producteur et récepteur de messages, de normes et de codes complexes.

15Ce lieu commun du corps est pour nous une configuration dialectique entre nature et culture, deux pôles qu’il ne s’agit bien évidemment pas d’opposer mais dont nous devons comprendre les interactions complexes et les enjeux.

16Reste que cet ensemble complexe que constitue le corps existe en multiples variations et débordements et nécessite de ce fait un outil kaléïdoscopique d’intelligibilité que peut représenter ce dictionnaire. La conception de cet outil de travail pour la pratique de la recherche doit non seulement permettre une appréhension à la fois plurielle et synthétique de l’objet corps, mais aussi offrir la possibilité de cheminements transversaux comme celle de perspectives et de problématiques nouvelles.

17Le Dictionnaire du corps présente la première synthèse scientifique des recherches menées en sciences humaines et sociales sur cette thématique. Chaque article présente une définition, les différents sens et les références bibliographiques utiles pour approfondir le thème. Le Dictionnaire du corps est écrit par les spécialistes (CNRS, EHESS, doctorants, universitaires, chercheurs, collaborateurs étrangers) d’une dimension du corps. Son intention est de penser le corps humain dans les sciences humaines et sociales.

18Mais cette nouvelle édition du Dictionnaire du corps révèle aussi à travers des articles moins attendus les fondements des cultures du corps dans les modes de constitution de l’expérience corporelle tant au plan individuel que collectif. La modification des conditions d’existence corporelle (alimentation, climat, durée et conditions de vie, modes de relations, structuration des liens sociaux, expériences des limites et des extrêmes) trouve dans le Dictionnaire une place privilégiée faisant advenir le corps comme le mode privilégié de l’existence humaine et de l’engagement social et politique.

19En retrouvant les fondateurs et fondatrices de ces cultures corporelles, le Dictionnaire fait œuvre d’histoire en précisant les repères géo-historiques des grands mouvements revendicatifs et des acquis des luttes engagées depuis les années 1950. Pour cela il analyse les conséquences actuelles de cet avènement du corps dans les normes et les représentations de la subjectivité humaine des sociétés contemporaines.

Notes

1 <http://leblogducorps.canalblog.com>.

Auteurs
Bernard Andrieu

Bernard Andrieu, Professeur d’épistémologie du corps et des pratiques corporelles, Université Henri-Poincaré, Nancy I/UMR 7117 & GDR 2322, CNRS : Autosanté, Biosubjectivité, Biotechnologie, Bizutage, Bronzage, Cerveau, Fatigue, Femme, Genre, Hybride, Incarnation, Marque, Orgasme, Pauvreté, Philosophie du corps, Pratiques corporelles, Prématuré, Prison, Sein, Sommeil

Gilles Boëtsch

Gilles Boëtsch, Anthropologue, Directeur de recherches au CNRS, Directeur de l’UMR 6578 et du GDR 2322 : Cannibales, Carnaval, Obésité, Puberté, Race, Stature

A

ABANDON

1Dans l’époque romaine, les actes d’« expositions » sont en très grand nombre, et essentiellement paternels. Leur régulation sociale s’opère sans qu’aucun jugement moral ne soit porté sur leur auteur : la pratique de l’adoption socialement désirable, et tout aussi fréquente, les résorbe. L’église accueillera les enfants à ses portes, sans jugement, préférant même cette conduite à celles de la contraception, de l’avortement et de l’infanticide. Le contexte socio-économique défavorable des époques suivantes, jusqu’au XIIe siècle, voit le nombre d’abandons augmenter encore, au point de devenir une pratique généralisée, et absente de toute sanction morale. L’éphémère proposition de l’oblation en fera même un acte « non plus neutre mais louable » (Boswell, 1993).

2Mais à partir du XIIe siècle, un changement s’observe peu à peu dans les représentations, sous l’influence de l’église puis des médecins : l’image de la femme prend un double visage de miséricorde et de damnation : on parle de « méchantes femmes ayant accoutumé d’abandonner leurs enfants » (Knibiehler et Fouquet, 1982) ; l’acte d’adoption perd l’admiration dont il avait été jusqu’alors l’objet, et devient progressivement condition inférieure au profit de la conception biologique.

3Cette dernière position s’affirmera dans les siècles suivants, et sera vraisemblablement un des facteurs opérants dans l’exclusion sociale désormais observée des enfants abandonnés, pour qui les conditions d’accueil précaires par l’église se soldent par un « effroyable taux de mortalité » (Boswell, 1993).

4Le XVIe siècle verra naître « le sentiment moderne de la famille », au sein duquel l’enfant, jusque-là ignoré, prend une nouvelle valeur. Les représentations de la femme se précisent également dans le double regard apparu auparavant : vue par les médecins et ecclésiastiques comme un être impur pour les uns, fautif pour les autres, elle n’aura d’existence sociale que dans le cadre du mariage et de la maternité, dans un souci conjoint de préserver l’âme et le corps, mais sans fonction d’éducation. L’enfant illégitime, dont le père est récemment dégagé dans ses obligations, devient dès lors « signe de mort sociale pour sa mère » (Knibiehler et Fouquet, 1982) : par voie de conséquence, infanticides, avortements et abandons ne cessent de croître.

5Le siècle des Lumières, nouvelle influence intellectuelle et scientifique, va confirmer jusqu’au début du XXe siècle la place centrale de la famille, et de l’enfant. L’éducation de ce dernier, jusque-là refusée aux femmes, leur sera de nouveau confiée, en vertu d’une valeur fortement réhabilitée : l’amour maternel. Enfant individu à part entière, femme et mère naturellement indissociées dans leurs rôles sociaux d’épouse et d’éducatrice au sein de la famille moderne, autant de normes et valeurs, de nouveaux modèles qui continuent d’exclure l’enfant illégitime et sa désormais « fille-mère ». Les abandons, devenus socialement intolérables au plan moral, augmenteront encore, dans le secret des « tours » placés sur les murs des hospices.

6Au-delà des hypothèses émises sur cette question, l’accouchement sous X autorisé par la loi depuis 1941 a fait l’objet de plusieurs remaniements, et se discute encore aujourd’hui. C’est un débat social d’importance puisqu’il se fonde, pour ses partisans sur le principe de la liberté individuelle, et pour ses détracteurs sur celui du droit de l’enfant. Polémique qui vient opposer deux valeurs apparaissant ici comme incompatibles l’une avec l’autre. Au centre de ces paradoxes apparents se situe l’enfant, devenu objet de désirabilité sociale majeure, comme en témoigne la résurgence massive de l’adoption : il vient représenter « cet obscur objet de continuité de soi » (Couant, 1996), ce prolongement du couple « qui crée socialement la famille » (Théry, 1998), comme une réponse possible en termes de satisfaction individuelle et de normalisation sociale.

7La législation actuelle, dans sa recherche d’équilibre, propose une forme de compromis entre des droits jusque-là demeurés antagonistes : celui de la mère à accoucher dans le secret (et non plus anonymement) est temporairement respecté, sans que ceux de l’enfant soient pour autant bafoués.

8Marie-Hélène Le Coz

Bibliographie

9Ariès P., 1973. L’enfant et la vie familiale sous l’ancien régime, Seuil, coll. « Points Histoire », p. 30-74.

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