DISCIPLINER LES SCIENCES SOCIALES

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Si discipliner les sciences sociales est l'action d'ordonner, de découper, de labelliser des sous-champs de la pratique scientifique, cette action désigne aussi les tentatives d'appropriation, les usages sociaux spécifiques qui peuvent être faits de la science. Les auteurs du présent recueil se penchent plus particulièrement sur la constitution de savoirs aux frontières des disciplines et, en particulier, sur les phénomènes liés à l'interdisciplinarité et à l'hybridation disciplinaire.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296293052
Nombre de pages : 148
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Discipliner les sciences sociales
LES USAGES SOCIAUX DES FRONTIERES SCIENTIFIQUES

Sous la direction de

Nicolas

DEFAUD

et Vincent

GUIADER

Discipliner les sciences sociales
LES USAGES DES FRONTIERES SOCIAUX SCIENTIFIQUES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2720-4

Discipliner
sciences
LES USAGES DES FRONTIERES

les sociales
SOCIAUX SCIENTIFIQUES

Sous la direction de Nicolas DEFAUD et Vincent GUIADER

Ont participé à cet ouvrage: Nicolas DEFAUD, Vincent GUIADER, Efi MARKOU, Emmanuelle PICARD, Pierre- Victor TOURNIER, Houssen ZAKARIA

Les Cahiers Politiques sont publiés avec le soutien du Centre de Recherche et d'Etudes Politiques de l'Université Paris IX-Dauphine

Direction Dominique Damamme, Jacques Gerstlé, Marie-Cécile Naves, Thomas Ribémont
Comité de rédaction Philippe Blanchard, Emmanuel Brillet, Lysiane Cherpin, Kathy Crapez, John Crowley, Nicolas Defaud, Brigitte Gaïti, Guillaume Garcia, Vincent Guiader, Jean-Philippe Heurtin, Frédéric Lambert, Brigitte Le Grignou, Charles Patou, Hugues Simonin, Leila Wühl

Correspondants en France Pierre-Yves Baudot (Université de Paris I), Romain Bertrand (CERI) Correspondants à l'étranger Virginie Le Torrec (Oxford), Bertrand Wert (Bruxelles)
Liste des ouvrages parus dans la collection Citoyenneté et nationalité Elections et électeurs Essais sur la théocratie Communication et démocratie Figures de l'identité Expertise et engagement politique La mondialisation comme concept opératoire

Les deux derniers ouvrages sont disponibles chez L'Harmattan; les autres à l'adresse suivante: Cahiers Politiques CREDEP-Université Paris-IX Dauphine Place De Lattre de Tassigny 75775 Paris CEDEX 16 Site web: www dauphine. fr/credep e-mail: cahierspolitiques@wanadoo.fr

Discipliner
Collection

les sciences

sociales

Cahiers Politiques

SOMMAIRE

Introduction

p. 9
la naissance de la germanistique

Nicolas DEFAUD et Vincent GUIADER
Entre science et politique, française Emmanuelle PICARD

p. 13
sociales

Socialisme, reforme sociale et sciences
Emile Vandervelde

et le retour aux champs

p. 27

Efi MARK OU
Gaston Berger, un promoteur sociales (1953-1960) Vincent GUIADER multipositionnel des sciences p.47

La forme think tank et l'expertise

intemationaliste

p. 79

Nicolas DEFAUD
Les usages psychologiques de la pédagogie Transformation du champ pédagogique et nouvelles
l'enfant

idées de

p. 103

Houssen ZAKARIA Contribution de la démographie pénitentiaire Pierre -V. TOURNIER carcérale au débat sur la question p.125

Sommaires des précédents ouvrages de la collection Cahiers Politiques

p. 143

INTRODUCTION Nicolas Defaud, Vincent Guiader CREDEP-Paris IX Les méthodes et les objets que les sciences sociales se donnent pour objectif de mettre en œuvre et d'analyser, soumettent en retour l'espace scientifique à des pressions, des appropriations qui émanent de groupes, d'agents sociaux, objectivés dans l'analyse ou ayant un intérêt particulier à la défmition et à l'expression de certaines problématiques. La force du lien unissant les producteurs d'un discours qui s'attache à analyser les déterminants de l'activité sociale à certaines fractions du champ politique, administratif, patronal - qu'elle se manifeste par un rejet systématique ou au contraire par un jeu subtil de relectures ou d'appropriations - constitue un des objets centraux du présent ouvrage. Si Discipliner les sciences sociales est l'action d'ordonner, de découper, de labelliser, de garantir institutionnellement des sous-champs de la pratique scientifique, voire même de nouvelles disciplines, cette action désigne aussi les tentatives d'appropriations, les usages sociaux spécifiques qui peuvent être faits de la science. En d'autres termes, la morphologie de l'espace disciplinaire obéit à des logiques de fonctionnement internes mais n'en demeure pas moins historiquement et socialement située. Les agents du champ scientifique, par ailleurs, invoquent couramment la nécessité d'ouvrir les domaines et les thèmes de recherche à d'autres outils, d'autres paradigmes. Il convient cependant d'interroger les conditions qui rendent possible cette intrication des thématiques, ce recours à des instruments d'analyse étrangers au domaine de pratique habituel. La dimension épistémologique dont on habille régulièrement le «projet
interdisciplinaire»

-

notamment

en sciences

sociales

-

ne doit pas

masquer ce qui est avant tout une logique de consolidation des positions de ceux qui la promeuvent. La relative plasticité de certains univers scientifiques en formation explique qu'il soit plus facile d'user de cadres d'analyse étrangers. En particulier, l'histoire atomisée et la codification problématique des disciplines dans les sciences sociales semblent propices à l'activation des fonctions latentes de l'interdisciplinarité. Dans le procès de consécration d'une discipline, l'acquisition des trois types de
légitimité

- scientifique,

académique

et sociale (KARADY,

1979)

- est un

objet de luttes permanentes, qui ne sont jamais aussi évidentes que dans le cas des spécialités non-Iabellisées académiquement voire obsolètes (comme la « kremlinologie »). Le dévoilement des luttes et des trajectoires d'agents qui se déploient dans les marges des disciplines est

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un autre moyen de caractériser les enjeux liés à la structure du champ des sciences sociales. Dans cette perspective, la mise en relation de contextes historiquement et socialement situés avec les produits savants permet de se dégager d'une posture d'analyse internaliste tendant à considérer de manière exclusivement épistémologique l'activité scientifique. Le poids de certains agents marqués par des trajectoires ou des propriétés qui peuvent passer comme avant-gardistes ou atypiques ne saurait occulter ces phénomènes de convergence des groupes. L'étude socio-historique des coalitions intéressées au développement de sciences sociales travaillant à la légitimation de leurs prises de position politique, sociale ou morale, est aussi une des voies par lesquelles peut se dénouer l'illusion d'une science « incréée », ou du moins élaborée en des lieux exclusivement académiques. Le développement, ces dernières années, d'une histoire sociale des disciplines a provoqué un certain nombre d'interrogations quant aux usages des savoirs scientifiques et à leurs liens avec d'autres champs sociaux. C'est le cas d'un récent ouvrage qui questionne les frontières entre les discours savants et militants et le jeu avec ces frontières (HAMMAN, MEON, VERRIER, 2002). Pour leur part, les auteurs du présent recueil se penchent plus spécifiquement sur la constitution de savoirs aux frontières des disciplines et, en particulier, sur les phénomènes liés à l'interdisciplinarité et à l'hybridation disciplinaire. Il est davantage question ici de décrire et d'analyser les intérêts scientifiques, sociaux voire économiques associés aux mouvements, aux glissements de notions, concepts ou paradigmes d'une discipline vers une autre, d'un objet d'étude à un autre. La démarche conduit à s'interroger sur la définition d'une discipline, en envisageant les mécanismes de constitution, de codification et de certification d'un corpus de savoirs, mais aussi à prendre en compte les phénomènes de légitimation, les interactions sociales dans lesquelles prennent sens et sont reçus les phénomènes scientifiques. L'accroissement des ressources (symboliques, sociales, mais aussi économiques) induites par une telle opération ne sont pas négligeables et sont, pour une bonne part, à situer dans une logique d'autonomisation de ces nouveaux espaces. De surcroît, les propriétés de trajectoire des agents qui y ont le plus couramment recours ont une incidence sur les modalités pratiques de l'appropriation et l'acclimatation de paradigmes forgés par et pour d'autres domaines scientifiques. Ainsi, la naissance de la germanistique, cette « science de l'Allemagne» dont Emmanuelle Picard dessine les contours, doit beaucoup à Edmond Vermeil, un universitaire aux propriétés de trajectoire particulières, et

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dont les ressources symboliques et sociales lui permettent de cumuler avec succès la position d'expert et vulgarisateur avec celle de savant. De même, Efi Markou expose les modalités pratiques de l'engagement réformateur, socialiste et scientifique d'Emile Vandervelde, dont l'ouvrage L'exode rural porte la trace. Vincent Guiader et Nicolas Defaud, s'intéressant respectivement à la trajectoire et aux investissements sociaux diversifiés de Gaston Berger dans les années 50 et de Thierry de Montbrial dans les années 80-90, tâchent d'identifier les caractéristiques des agents les plus enclins à promouvoir l'interdisciplinarité, soit pour profiter de cette multipositionnalité et élargir leur surface sociale et scientifique, soit pour s'arracher des contraintes d'un champ disciplinaire qui les domine. En dehors même de logiques d'intérêts, l'histoire des disciplines est riche de ces mouvements de frontières et d'hybridation disciplinaire qui provoquent de nouveaux découpages de la réalité et la constitution de nouveaux problèmes scientifiques, déplacements qui n'ont pas valeur épistémologique, mais qui construisent historiquement des séries d'objets scientifiques, comme le montre l'article de Houssen Zakaria. Enfm, Pierre V. Tournier, exposant sa propre pratique scientifique dans un cadre administratif, montre très concrètement comment dans une situation d'expertise, où se confrontent une commande publique, un problème nouveau et des outils issus de sous-champs scientifiques différents, peuvent s'élaborer de nouveaux découpages des objets scientifiques. REFERENCES HAMMAN Philippe, MEON Jean-Mathieu, VERRIER Benoît (dir.), Discours savant, discours militants. Mélanges des genres, Paris, L 'Harmattan, Coll. « Logiques Politiques », 2002. KARADY Victor, « Stratégies de réussite et modes de faire-valoir de la sociologie chez les durkheimiens », Revue française de sociologie, 20 (1), janvier-mars, 1979.

Il

ENTRE SCIENCE ET POLITIQUE, LA NAISSANCE DE LA GERMANISTIQUE FRANÇAISE Emmanuelle PICARD Docteur en Histoire Dans la France du XIXème siècle, il n' y a pas de correspondance systématique entre la germanistique (entendue comme le discours universitaire consacré à l'Allemagne dans le cadre des enseignements de langues étrangères 1) et la production savante sur le même sujet. L'Allemagne n'est pas encore un pré carré, réservé aux titulaires d'une agrégation ou d'un doctorat spécifique, mais un objet investi par les autres disciplines. Cette dissolution du sujet allemand aux quatre coins de l'université, ainsi que son investissement par des non universitaires, producteurs de discours tout aussi reconnus, explique les enjeux de définition qui président à la création de la première chaire spécifique de langue et littérature allemande en 1901 à la Sorbonne. Pour se constituer en discipline autonome, la germanistique doit trouver les moyens de s'approprier l'objet Allemagne comme un domaine réservé et de disqualifier scientifiquement les usages qui en sont faits par l'extérieur. La stratégie la plus efficace consiste à revendiquer une capacité d'analyse complète, c'est-à-dire englobant tous les aspects du problème. La prétention à «tenir un discours général sur la «culture» ou «la civilisation» allemandes »2 permet alors aux germanistes de se poser comme seuls détenteurs qualifiés de la compétence, dépositaire de la parole légitime. L'objet Allemagne est ainsi isolé comme principe de définition d'une discipline. A côté de cet enjeu que l'on pourrait qualifier de savant, il s'agit également d'occuper, dans le champ intellectuel et sur la scène publique, une position dominante chaque fois qu'il est question de porter un jugement ou d'avancer une explication à propos de l'Allemagne. Cet enjeu « politique» (au sens d'intervention dans la Cité) compose le second terme d'une alternative dans laquelle s'inscrit l' histoire de la germanistique. L'articulation entre les deux dimensions autorise une pluralité de formes de conciliation entre le politique et l'universitaire selon la conjoncture. Au moment de sa fondation, la germanistique est plutôt portée à privilégier une forme de «politisation» pour deux raisons essentielles. La première est l'impossibilité de prétendre à une quelconque exclusivité sur le sujet « Allemagne» face à d'autres disciplines beaucoup plus solidement installées dans la hiérarchie universitaire et notamment la philosophie et l'histoire. La seconde raison relève du contexte scientifique de la fin du XIXèmesiècle et du début du XXème d'une «politisation» des sciences, comprise comme volonté d'instrumentaliser les connaissances scientifiques dans un effort de

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définition de l'identité nationale3. En ce sens, les tensions entre la France et l'Allemagne depuis 1870, réactivées par la première guerre mondiale offrent un cadre immédiat d'analyse et justifient à elles seules l'apparition d'un groupe de spécialistes sur la question. Enfin, il faut ajouter comme dernier facteur encourageant cette orientation, la vocation presque naturelle d'ambassadeur culturel qui est affectée au professeur de langue vivante4. Savant, expert ou publiciste: la conquête de la légitimité En position de fragilité scientifique, car ne bénéficiant pas d'une pratique spécifique qui lui permettrait dès l'origine de s'imposer comme le discours de référence, la germanistique française, devant l'abondance des publications sur l'Allemagne autour de la première guerre, doit conquérir son identité en confisquant la prétention à la connaissance exhaustive et à la vérité. Elle doit pour y parvenir intégrer la double composante du savoir et des formes de son énonciation. Se limiter à l'étude de la langue, à une période où la production sur l'Allemagne abonde et où elle entend répondre à l'idée d'un problème aigu, donc d'un besoin d'information et d'analyse, risquerait d'entraîner l'étouffement dans l'œuf d'une discipline naissante. De plus, les sollicitations extérieures sont multiples, à commencer par celles des organisations gouvernementales de propagande durant le conflit. Dans une étude sur la place de l'histoire des idées dans la germanistique française, G. Raulet souligne le passage progressif d'une préoccupation essentiellement littéraire et philologique initiale à des études axées sur l'Allemagne contemporaine, politique et sociales. Certaines chaires de l'entre-deux guerres ont pour intitulé «histoire de la civilisation allemande» ou «civilisation allemande contemporaine» (Edmond Vermeil à Strasbourg, puis à Paris) à côté de la traditionnelle dénomination de «langue et littérature germanique» qui est celle de Charles Tonnelat à la Sorbonne6. La conquête s'opère par la mise en place d'instruments spécifiques, dont Edmond Vermeil est l'un des principaux artisans. Nommé en 1919 à l'Université de Strasbourg, il crée le Centre d'Etudes Germaniques (C.E.G.), qui publie un Bulletin de presse allemande, par la suite Bulletin mensuel jaune7. Bien que très fournies, ces deux publications se limitent cependant à des revues de presse allemande. Puis il est responsable de la création, en 1933, de l'Institut d'Etudes germaniques à la Sorbonne. En 1931, le C.E. G. lance une revue d'analyse, L'Allemagne contemporaine8, présentée comme «la seule revue paraissant en France sur le germanisme »9. Ses auteurs, le plus souvent des universitaires, proposent une approche pluridisciplinaire de la question allemande. René Capitant,

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