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DISCOURS D'EXPERT ET DEMOCRATIE

De
208 pages
Quelle attitude adopter face à des grandes questions telles les OGM, la maladie de Creutzfeldt-Jakob ? Grâce à l'avis d'experts, la puissance publique prend position. Mais comment les scientifiques construisent-ils leurs avis malgré une connaissance incertaine et trop partielle face à l'ampleur des questions posées ? Comment échapper à cette logique technocratique et ouvrir un espace de communication dans lequel les publics concernés pourraient avoir moyen de faire entendre leur voix.
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DISCOURS D'EXPERT ET DEMOCRATIE
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Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de lecture: Benoît d'Aiguillon, Olivier Arifon, Christine Barats, Philippe Bouquillion, Agnès Chauveau, Pascal Lardellier, Philippe Le Quem, Tristan Mattelart, Cécile Meadel, Arnaud Mercier, Alain Milon, Dominique Pagès, Paul Rasse. Design des couvertures: Philippe Quinton

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d' interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils constituent des composantes à part entière du processus de civilisation. Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir. La collection "Communication et Civilisation" comporte deux séries spécialisées: "Communication et Technologie" et "Communication en
pratiques" .

Dernières parutions
Ion DRAGAN (éd.), La communication du politique, 1999. Jean DA VALLON, L'exposition à l'œuvre. Stratégies de communication et médiation symbolique, 1999. Bernard LAMIZET, La médiation culturelle, 1999. Jacques LE BOREC, Les mythes professionnels des journalistes. L'état des lieux en France, 2000. Dominique PAGÈS, Nicolas PÉLISSIER (eds), Territoires sous influence, 2000. (Ç)L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9226-6

Olivier LAÜGT

DISCOURS
~

D'EXPERT

ET DEMOCRATIE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Experts, expertise, . une expansion

Le vaccin contre l'hépatite B, qui est massivement administré, est-il totalement exempt d'effets secondaires graves, ou peut-on lui imputer des poussées de scléroses en plaques? Des inquiétudes traversent le corps médical, sont relayées par les médias. Le secrétaire d'Etat à la santé demande alors une réunion extraordinaire du Comité technique des vaccinations, le 14 avril 1998, puis décide, «au vu des conclusions des experts »1, de poursuivre la politique définie dans ce domaine. A la suite d'une nouvelle réunion de responsables sanitaires, il suspend, en octobre, les campagnes scolaires de vaccinations. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) critique cette décision, en estimant que les données scientifiques disponibles ne la justifient pas. En France, un conseiller d'Etat et ancien directeur général de la Santé, admet que la décision « n'appartient pas aux experts, mais, bien entendu, aux politiques» . Toutefois il regrette qu'elle n'ait pas été précédée par un vaste débat, parce qu'« au-delà des questions scientifiques, médicales et techniques, des choix appartiennent à la collectivité »2. Situation exemplaire. Confrontation entre risque individuel et bénéfice collectif, connaissance trop incertaine pour évaluer
"Le gouvernement relance la campagne de vaccination contre l'hépatite B", Jean-Yves Nau, Le Monde, 17 avril 1998, p. 8. 2 "Hépatite B, la précaution et ses limites", entretien avec le docteur Girard, Ouest France, 6 octobre 1998. 7 l

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précisément l'un et l'autre, nécessité d'agir sans vraiment connaître, revendication d'un espace de négociation, pour que puissent se former démocratiquement l'opinion et la volonté politiques. Mais situation relativement courante d'appel aux experts. Ce recours se fait au gré des questions que se posent ceux qui doivent prendre des décisions dans des domaines pour lesquels ils savent leurs compétences scientifiques ou techniques insuffisantes. Est-il raisonnable de laisser boire l'eau provenant de ce puits? Est-il judicieux de développer la production d'électricité d'origine nucléaire? Quelle attitude adopter face aux possibilités de manipulations génétiques de plantes intervenant dans la chaîne alimentaire? Peut-on reprendre les importations de viande de bœuf britannique, ou doit-on redouter l'apparition d'une épidémie de la maladie de Creutzfeldt-Jakob? Autant de problèmes sur lesquels la puissance publique doit prendre position, et qui font irruption auprès du grand public au gré des médias. Ceux-ci ont alors le pouvoir de leur attribuer de l'importance ou de la minimiser, de sélectionner ceux qui vont faire la une et ceux qui vont passer presque inaperçus, selon des choix d'agendas qui leur sont propres. Or, ces problèmes apparaissent comme de plus en plus fréquents. Les savoirs les plus récents sur l'atome ou sur la génétique, par exemple, génèrent de nouveaux pouvoirs pour l'homme. Le travail sur l'infiniment grand, sur l'infiniment petit, sur l'infiniment complexe, suscité par la soif de connaître et de comprendre, a procuré des pouvoirs sur le réel qui n'étaient pas forcément visés au départ, qui semblent donnés par surcroît. Ces pouvoirs à leur tour suscitent des interrogations sur leurs conséquences. Et la connaissance scientifique apparaît alors partielle, limitée, voire absente. Faire progresser cette connaissance dans un délai raisonnable semble difficile. La question n'est d'ailleurs pas seulement quantitative, ne se pose pas seulement en termes de temps, d'effort de recherche. Elle se

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double d'une complexité croissante de la science, qui va de pair avec une complexité nouvelle de ses enjeux. La maîtrise des conséquences semble alors nous échapper. Il devient de plus en plus difficile d'articuler connaissance et action, complexité scientifique et choix démocratique. Si l'humanité s'est développée sans avoir conscience des conséquences de ce développement, elle redoute maintenant des retombées catastrophiques. Au vingtième siècle, une prise de conscience des risques liés à la progression des sciences et des techniques a eu lieu. Certains de ces risques, comme ceux liés à l'atome, sont identifiés et connus, s'ils ne sont pas maîtrisés. D'autres sont plus incertains, comme ceux liés à l'effet de serre. D'autres enfin, comme dans le domaine des biotechnologies, semblent seulement entrevus, hypothétiques. Mais des leçons du passé ont porté, et nous commençons à prendre conscience qu'il importe d'évaluer des conséquences avant d'accomplir un pas irréversible. Des substances comme l'amiante, qui étaient considérées comme anodines, et utiles par certains côtés, donc largement utilisées, apparaissent maintenant dangereuses, cancérigènes, susceptibles de provoquer des mutations génétiques. Des actions banales, comme incinérer certains détritus, s'avèrent nocives. Du coup, toutes les substances, toutes les actions sur lesquelles on a le sentiment de ne pas savoir suffisamment apparaissent comme potentiellement dangereuses, potentiellement risquées. D'un autre côté, les progrès de la science et des techniques ont tellement amélioré les conditions de vie que s'est développée une exigence de sécurité. Chercher à réduire les risques est parfois confondu avec un impératif de risque nul utopique. Un échec accidentel dans ce domaine va alors provoquer une crise de confiance entre science et société, la science et la technique étant en quelque sorte placées devant l'exigence de garantir contre les conséquences tàcheuses de leurs avancées.

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Par ailleurs, la qualité et la liberté de la recherche coûtent extrêmement cher. Ce financement, dans lequel public et privé sont à peu près à parité en France, n'est pas désintéressé. Recherche fondamentale, recherche socialement impliquée, recherche économiquement finalisée vont devoir restituer la contre-valeur de leur coût. L'expertise va alors apparaître aux yeux des financeurs de la recherche aussi comme un devoir des scientifiques, une des façons pour leur communauté de procéder à cette restitution1. Cet ensemble de facteurs se traduit par une montée en puissance des experts et de l'expertise. Les intellectuels, qui sont apparus dans la vie politique avec l'affaire Dreyfus, et qui se situent sur le terrain de la philosophie et de la morale, sont maintenant accompagnés, si ce n'est supplantés auprès des décideurs, par les experts, spécialistes de sciences, sciences de la nature ou sciences humaines. Ceux-ci deviennent alors des personnages centraux. Le décideur politique s'abrite derrière leur avis, ils sont sollicités sur les plateaux des émissions de télévision pour apporter leur point de vue. Le phénomène de l'expertise est en pleine expansion. L'expertise se présente ainsi comme une des interfaces entre science et société. Celles-ci sont diverses. L'enseignement en est une première. Au-delà de la transmission d'un bagage de connaissances et d'une culture jugés nécessaires à la socialisation technique et intellectuelle des individus, il offre un vivier pour assurer le renouvellement du personnel scientifique. La vulgarisation traditionnelle, deuxième type d'interface, n'en est guère éloignée. Mais quand l'enseignement obligatoire veut apporter aux jeunes une formation initiale, considérée comme un minimum nécessaire à l'intégration sociale, et concrétisée par les programmes scolaires, la vulgarisation revêt un caractère de formation continue facultative, fondé sur le volontariat de ses publics.
1 Rapport sur la recherche française, rapport de Monsieur François FilIon, Ministre de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, Paris, juin 1994. 10

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L'expertise, elle, se présente alors comme un «troisième réseau »1qui assure la mise en relation du système des sciences et des techniques avec le système décisionnel de notre société. Le lien qu'elle assure ne se tisse pas continûment, avec la régularité des chroniques scientifiques de vulgarisation, mais de façon intermittente, par à-coups. Et dans ce processus de communication qu'est ainsi l'expertise, les experts assurent alors une tâche de médiateurs entre science et société. S'ils ne sont peut-être plus strictement dans leurs rôles de scientifiques, ils ne sont pas pour autant les «troisième homme» de la vulgarisation traditionnelle. Historiquement, le terme expert est premier par rapport à celui d'expertise. Le Trésor de la langue française2 l'atteste dès le treizième siècle, sous la forme espert, le terme expertise n'apparaissant qu'un siècle plus tard. Mais s'intéresser à l'expert prioritairement à l'expertise, ce sera surtout pour ce travail une façon de se centrer sur l'homme et son rôle social. Il sera toutefois intéressant de regarder l'articulation de l'expert avec l'expertise, de l'individu avec un système de communication. Présenté communément comme des scientifiques incontestables, les experts ne sont sans doute pas des scientifiques comme les autres. On peut entrevoir quelques motivations susceptibles de les pousser à accepter ce rôle. En effet, la position d'expert, qui les place donc auprès du pouvoir, peut faciliter la progression de leurs carrières, en favorisant une nomination à un poste de responsabilité dans l'administration de l'institution scientifique. Elle peut également s'avérer financièrement lucrative. Le rôle public qu'elle permet de jouer peut aussi être attractif. En effet, à travers la position d'expert et la médiatisation qui lui est associée, le spécialiste d'un domaine peut viser une reconnaissance s'étendant au-delà de la sphère
THOMAS Jean-Paul, Misère de la bioéthique, Albin Michel 1990, Paris, p.59. 2 Trésor de la langue française, InaLF CNRS, Editions du CNRS 1980, Paris, tome huitième. Il
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scientifique. La recherche de considération, l'ambition d'une position en vue peuvent donc inciter à désirer cette position. Les experts peuvent également assumer ce rôle parce qu'ils estiment de leur devoir de participer à la vie publique, en le concevant comme un engagement légitime. Car tout en apportant un éclairage scientifique sur certains problèmes, les experts sont aussi des citoyens avec leurs options personnelles. Là aussi, une grande diversité de points de vue peut apparaître, toutes les options philosophiques ou politiques pouvant être représentées. Cette grande diversité de motivations et de personnalités chez les experts ouvre une importante voie de recherche dans le domaine de la sociologie de l'expertise. Il s'agit alors d'étudier comment les conditions sociales en suscitent l'émergence, et influencent le fonctionnement de leurs expertises. Nous postulerons ici qu'au-delà de cette diversité, il doit être possible d'observer un effet global, une caractéristique commune qui se dégagent de l'expertise, en la transversalisant, et que leur étude va nous éclairer sur la relation entre science et société. D'autre part, travailler sur cette relation entre science et société va poser la question de la sociologie de la connaissance, avec d'autant plus d'acuité que nous venons d'envisager une grande diversité chez les scientifiques en position d'experts. La science est-elle une activité culturelle banale, comme les autres, sensible à son environnement social? Ou, au contraire, occupe-t-elle une place à part dans les activités humaines, qui la met à l'abri d'influences extérieures? Et corollairement, est-ce que c'est l'opinion publique qui va faire évoluer, contraindre les positions du scientifique, ou est-ce qu'au contraire, le scientifique peut agir sur cette opinion? En d'autres termes, l'expert et ses prises de positions sont-ils le produit de conditions sociales, ou est-il de la responsabilité du scientifique en situation d'expert de changer la vision de la science? Les centaines de scientifiques, prix Nobel pour cinquante-neuf d'entre eux, qui ont exprimé leur position dans 12

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l'appel de Heidelberg, affirment clairement « la responsabilité et les devoirs de la science envers la société». Mais d'un autre côté, il est difficilement contestable que le traumatisme subi par le public à l'occasion de l'affaire de l'encéphalopathie spongiforme bovine, maladie de la « vache folle », et qui illustre les conséquences de certaines manipulations au niveau alimentaire, a eu des incidences sur les prises de positions concernant les méthodes de génie génétique utilisées pour créer des plantes transgéniques. Le capital de confiance que possède auprès du public la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (CRII-RAD)tient, en sus de son image de compétence, à son indépendance ressentie vis-à-vis du lobby nucléaire, et donc au fait qu'elle est perçue comme « citoyenne », susceptible d'épouser les préoccupations de tout un chacun. L'évocation de ces exemples montre suffisamment que des deux points de vue que nous mentionnions, l'un relativiste (l'opinion publique influence les experts), l'autre volontariste (les experts agissent sur l'opinion), aucun ne peut être complètement à rejeter, aucun ne peut être seul valable pour décrire la complexité des situations. Donc, se laisser enfermer dans l'un d'eux en excluant complètement l'autre serait de l'ordre de la prise de position idéologique, même s'il peut être utile d'en privilégier un pour faire progresser un travail de recherche. Il apparaît alors que le premier, très global, est déjà à l'origine de nombreux travaux, qui relèvent plutôt de la sociologie. Le deuxième s'inscrit davantage dans une perspective de communication scientifique, en s'articulant sur un questionnement de valorisation et de diffusion des résultats de la recherche. Valoriser, c'est mobiliser et organiser des savoirs fragmentés, ce qui va produire in fine une valeur différente, et plus grande que celle obtenue en sommant les valeurs de chacun de ces éléments. D'autre part, diffuser ces résultats pose la question de ce que l'on donne à voir et à comprendre au public des choses de la science, par la vulgarisation, mais aussi par la médiatisation des controverses, 13

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par les querelles d'experts, par les annonces de décisions. Volonté de valorisation et de diffusion convergent alors vers la question de l'aptitude des publics au débat sur la science1. Dans l'optique d'une étude en communication de la science, nous privilégierons ce point de vue, sans oublier que l'autre permettra sans doute de comprendre certains choix, certaines prises de position des experts. Un problème naît alors du décalage ressenti entre une réalité de la communication scientifique, dans laquelle la vulgarisation traditionnelle apparaît comme une accumulation de spectacles qui contribuent à une mythification de la science, et un idéal dirigé par le besoin de former une opinion responsable et citoyenne, pour traiter les problèmes qui se posent à notre société. Nous soutiendrons ici que l'expert, par le rôle qu'il joue dans la médiation entre science et décision, agit en retour sur l'image de la science. Et, quand il peut alors, par son discours, induire une évolution de l'opinion commune sur la science, il contribue à favoriser un processus de débats et de réflexion plus démocratique. Cet ouvrage se présentera de la façon suivante: Nous allons tout d'abord étudier la relation entre science et décision politique. Le premier chapitre va correspondre à une approche théorique de cette relation. Le modèle technocratique y sera expliqué par l'importance de la science dans notre société, et la prégnance d'une représentation commune qui en donne une image d'autorité, et l'assimile au progrès. Nous verrons alors que cette relation technocratique pose problème sur le plan démocratique. Il y aura alors discussion des questions de rationalité, de débat public, et des différents points
1 voir CASTAGNA Bernard, "Mobilisation, organisation et diffusion des savoirs scientifiques et techniques, les enjeux d'une problématique de recherche", Les cahiers de JERICO-st,n01, Méthodes et conduites du débat public: à propos des conférences de consensus et des ateliers de scénan'os, Presses de IUniversité de Tours 1997, Tow-s, pp. 9-14. 14

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de vue sur la science. Un autre type de relation, qualifié par Jürgen Habermas de pragmatique, va alors permettre d'ouvrir un espace de négociation qui autorisera, voire suscitera la participation des publics, et s'articulera mieux avec l'idéal démocratique. Cela va nous amener à nous intéresser à la façon dont le public perçoit la relation entre signification scientifique et décision politique. Il sera alors nécessaire de préciser ce processus social qui joue le rôle d'interface entre science et décision. Pour cela, nous construirons, dans le deuxième chapitre, une définition de l'expertise, en repérant les traits essentiels mentionnés par différents auteurs. Ce préalable effectué, nous pourrons en étudier la perception par le public. La relation entre signification scientifique et décision politique se noue grâce à la médiation des experts. Pour en étudier la représentation sociale, nous allons commencer, dans le troisième chapitre, par effectuer une exploration du champ sémantique du terme « expert». Pour cela, nous construirons à partir du dictionnaire un discours autour de ce terme, et nous l'examinerons ensuite à l'aide d'une technique d'analyse automatisée. Cela mettra en évidence les grandes dimensions dans la représentation commune du terme «expert». Nous poursuivrons ensuite l'étude de cette représentation, au chapitre quatre, en travaillant sur l'actualisation des termes « expert» et « expertise» dans des médias écrits. Il en ressortira une image dégradée, un rejet nuancé, mais net, des experts, la déploration d'un déficit démocratique, par opposition à une impression de fiabilité du processus « expertise». Nous proposerons alors d'expliquer cette image péjorative par l'ambiguïté de la position de l'expert, citoyen qui dispose d'une connaissance particulière, mais scientifique que l'on sollicite aux confins de sa compétence. Nous nous intéresserons alors, dans les chapitres cinq et six, aux discours d'experts, et à ce qui les différencie des standards du discours scientifique. Nous montrerons enfin que ces discours réalisent un alliage 15

Experts, expertise, une expansion

rhétorique entre raisons scientifiques et raisons extra-scientifiques, et mettrons en relief l'ambivalence de l'expert: oui, il est parfois contraint par son environnement social (et ce sera une concession au point de vue relativiste que j'évoquais plus haut) à être arrogant et cassant, mais dès qu'il peut laisser parler sa position de citoyen, il arrive, quand il y a lieu, à exposer incertitudes, approximation, limites de compétence, tout ce qui fait la complexité de la science. Il apparaîtra qu'il y a alors dans ce cas convergence entre l'attitude de l'expert, qui incite par l'expression de son doute à l'ouverture d'un débat sur les choix technologiques, et l'aspiration du public à débattre de choix qui le concernent. En contribuant à faire mieux percevoir par les publics la portée des résultats de la science, et en légitimant la demande d'un débat dans l'espace public, l'expert agit alors sur la société en faveur de plus de démocratie.

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L'expertise, rôle et fonction

Une quête de vérité se retrouve au cœur du débat philosophique, scientifique ou politique. La relation entre publics et politique qui se noue dans la démocratie va se résoudre autour du consensus et de l'acceptation de la différence. En paraissant proposer une vérité, la science se présente alors comme un moyen de légitimer le discours politique. Les experts se présentent alors comme des personnages à part, d'une « catégorie hybride, à l'interface de la compétence et

du droit» 1. Ils sont les représentants dans la société de la
légitimité qui est attribuée à la science, et deviennent des figures favorites du monde contemporain. Favoris des médias, leur présence sur un plateau de télévision, leurs paroles rapportées dans la presse permettent d'assurer le propos. Ils doivent alors paraître infaillibles, et être capables d'exprimer une opinion arrêtée sur la question traitée. La publicité et sa stratégie persuasive utilisent également leur présence, la blouse blanche et le graphique entr'aperçu sur un écran évoquant immédiatement rigueur et certitude. Ils sont également utilisés par les hommes politiques, auxquels ils semblent pouvoir offrir une justification de leurs décisions et qui vont s'abriter derrière eux.

1

WOLTON Dominique, "De la vulgarisation à la communication", Hermès,
n021, Sciences et médias, CNRS Editions 1997, Paris, p. 13.

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Expertise, rôle etfonction

Dans chacune de ces situations, il semble que c'est l'autorité de la science qui est à chaque fois invoquée, et utilisée. Le rôle qu'on lui fait alors jouer à travers la mise en scène à laquelle se prêtent les experts repose sur le sens commun hérité du positivisme. Face à cette image traditionnelle, y a-t-il la place pour des publics responsables, jouant pleinement leurs rôles dans un processus démocratique de prise de décision?

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