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DISPOSITIFS CLINIQUES : recherches et interventions

290 pages
La recherche en psychologie clinique éclaire et enrichit ses dispositifs autant dans les domaines professionnels du psychologue que dans ceux qui, faisant irruption du social et transformant le social, influent sur la clinique de celui-ci. Ce numéro présente d'abord ces recherches et ce qu'elles ont en commun sur le plan des avancées des interrogations de la clinique, sur le plan éthique et sur le plan méthodologique. Le second volet se centre sur la question du social comme champ d'action du psychologue. Le troisième volet concerne la recherche clinique en psychanalyse.
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PSYCHOLOGIE CLINIQUE

Nouvelle série n° 11 printemps 2001

Dispositifs cliniques: recherches et interventions

Sous la direction d'Olivier Douville et de Claude Wacjman

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Psychologie Clinique Nouvelle série n° Il,2001/1 (revue de l'Association "Psychologie Clinique")
Directeur Secrétaire de publication de rédaction: et rédacteur en chef: Olivier Douville (Paris X)

Claude Wacjman (Paris)

Comité de rédaction: Paul-Laurent Assoun (Paris VII), Jacqueline Barus-Michel (Paris VII), Fethi Benslama (Paris VII), Michèle Bertrand (Besançon), Jacqueline Carroy (Paris VII), Françoise Couchard (Paris X), Alvaro Escobar-Molina (Amiens), Alain Giami (INSERM), Florence Giust-Desprairies (Paris VIII), Jean-Michel Hirt (Paris XIII), Michèle Huguet (Paris VII), Edmond Marc (Paris X), Okba Natahi (Paris VII et Paris XIII), Max Pagès (Paris VII), Edwige Pasquier (Nantes), Serge Raymond (Ville Évrard), t Claude Revault d'Allonnes, Luc Ridel (Paris VII), t Claude Veil, Claude Wacjman (Paris), Annick Weil-Barais (Angers). Comité scientifique: Alain Abelhauser (Rennes II), Michel Audisio (Hôpital Esquirol), Hervé Beauchesne (Université de Bretagne Occidentale), Patrice Bidou (Laboratoire d'Anthropologie Sociale, Paris), Yvon Brès (Paris), Michelle Cadoret (Paris-Orsay) Christophe Dejours (CNAM), Marie-José Del Volgo (Aix-Marseille II), Jean Galap (Paris EHESS), René Kaës (Lyon II), André Lévy (Paris XIII), Jean Claude Maleval (Rennes II), François Marty (Tours), Jean Sebastien Morvan (Paris V), Laurent Ottavi (Rennes II), Gérard Pommier (Nantes), Daniel Raichvarg (Orsay Paris-Sud), François Richard (Paris VII), Roben Samacher (Paris VII), François Sauvagnat (Rennes II), Monique Sélim (IRD), Geneviève Vermes (Paris VIII), Loick M. Villerbu (Rennes II). Correspondants internationaux: José Newton Garcia de Araujo (Belo Horizonte, Brésil), Lina Balestrière (Bruxelles, Belgique), Jalil Bennani (Rabat, Maroc), Teresa Cristina Carreitero (Rio de Janeiro, Brésil), Ellen Corin (Montréal, Canada), Abdelsam Dachmi (Rabat, Maroc), Pham Huy Dung (Hanoï, Vietnam), Yolanda Gampel (Tel-Aviv, Israël), Yolande Govindama (La Réunion), Nianguiry Kante (Bamako, Mali), Lucette Labache (La Réunion), Jaak le Roy (Maastricht, PaysBas), Livia Lésel (Fort de France, Martinique), Pro Mendhlson (Berkeley, U.S.A.), Klimis Navridis (Athènes, Grèce), Omar Ndoye (Dakar, Sénégal), Isildinha B. Noguiera (Sao Paulo, Brésil), Adelin N'Situ (Kinshasa, République démocratique du Congo), Shigeyoshi Okamoto (Kyoto, Japon), Arouna Ouedraogo (Ouagadougou, Burkina-Fasso), Jacques Réhaume (Québec, Canada), Joa Salvado Ribeiro (Lisbone, Portugal), Marie-Dominique Robin (Bruxelles, Belgique), Olga Tchijdenko (Minsk, Belarus), Chris Dode Von Troodwijk (Luxembourg), Mohamed Zitouni (Meknès, Maroc).

Toute correspondance relative à la rédaction doit être adressée à Olivier Douville, Psychologie Clinique, 22, rue de la Tour d'Auvergne 75009 Paris L'abonnement: 2001 (2 numéros) France: 240 FF Etranger, DOM TOM: 260 FF Ventes et abonnement: 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, À paraître: L'institution thérapeutique Recherches cliniques en psychanalyse
@ L'Harmattan, 2001

L' Harmattan,

75005 Paris

ISBN: 2-7475-0853-6

SOMMAIRE
Dispositifs cliniques: recherches et interventions sous la direction d'Olivier Douville et de Claude Wacjman Présentation, Olivier Douville et Claude Wacjman ....................... Recherche thématique clinique et objet complexe, Serge
Blo n dea u ........................................................................................

7 9

Psychologie clinique: prolégomènes épistémologiques, Nadine Proia Renouveau des méthodologies qualitatives dans les pays anglosaxons, Marie San tiago- Delefosse Symptôme institutionnel et analyseur social, Jacqueline BarusMichel. ...........................................................................................

31
47
5 9

Clinique
((

judiciaire

et

efficacité

symbolique,

Yolande
71

Gavin

dama.

...................................................................................

Idéaux de la psychothérapie; éthique de la psychanalyse, JeanClaude Maleval Une note sur ce qui distingue l'anthropos de la psychanalyse de celui des psychothérapies, Olivier Douville Le silence des victimes, entre ineffable et inaudible, Jean-Pierre Durif- V arembon t Une clinique de la banlieue: questions méthodologiques à la lecture psychanalytique des phénomènes sociaux, Véronique Dufour, Serge Lesourd, Marie-Claude Fourment, Jean-Jacques Rassial Transmission de la psychanalyse, Regnier Pirard Ecriture de cas et témoignage chez Freud, Jean-François Chian taretto .. Tribune libre Données pour un panorama bref, partiel et provisoire de la structure in"stitutionnelle de la psychologie française auj ourd' hui, Emile Jalley Varia: Enfances dans la guerre Le double traumatisme chez l'adolescent-combattant, Mouzayan Osseiran- Houballah Les traumatismes, l'individuel, le collectif, Bernard Doray

[...] se mettre dans la peau des choses [...] ", Michèle Porte

93 113 127 131

141 151 167

185

219 229

Lectures, Simonne Daumas, Olivier Douville, Laure Étienne, Marie-Madeleine Jacquet, Émile Jalley, Guy Jehl, Pascal le Maléfan, Martine Menes, Max Pagès, Loïck M. Villerbu, Claude Wacj man .... ..... 249

Présentation
Olivier Douville, Claude Wacjman La recherche en psychologie clinique éclaire et enrichit ses dispositifs autant dans les domaines professionnels du psychologue que dans ceux qui, faisant irruption du social et le transformant, influent sur la clinique de celui-ci. Nous avons voulu présenter en un premier point ce que sont ces recherches et ce qu'elles ont de commun sur le plan des avancées et des interrogations de la clinique, sur le plan éthique et sur le plan méthodologique. Serge Blondeau montre comment ce travail ardu ne doit pas méconnaître l'écueil qui consisterait à vouloir rendre compte de la totalité d'un objet au risque de se fourvoyer dans un réductionnisme dommageable, pas plus que de ne pas tenir compte de la subjectivité du chercheur, dans une optique bachelardienne. Nadine Proia suit le chemin de l'épistémologie des sciences cognitives. Elle fait référence à la philosophie, celle de D. Davidson, anti-réductionniste, qui montre que la psychologie clinique a sa place au sein des sciences. Cette discipline est une psychologie du niveau intentionnel irréductible à aucun autre, ce que démontre une étude épistémologique ou l'histoire de la discipline croise avec les données d'une philosophie de l'esprit contemporaine. Dans le cadre des méthodologies qualitatives en clinique, usitées dans les pays anglo-saxons, Marie Santiago-Delefosse dégage des enseignements possibles pour la psychologie clinique française. Ces méthodologies (ré)apparaissent au carrefour de la sociologie et de la nécessité de réintroduire des entités mentales dans la sphère du discours. Le second volet se centre sur la question du social comme champ d'action du psychologue. La difficulté reste que s'il veut rester dans une approche clinique, le sens du travail du clinicien doit être guidé par une capacité à entendre ce que de très nombreux analyseurs de la réalité mettent au premier plan d'un discours ou cachent derrière le symptôme social. Jacqueline Barus-Michel attire l'attention sur les ruptures du tissu social qui font symptôme, ce qui facilite une déconstruction des systèmes de référence sociaux et des unités instituées qui se donnent alors à voir dans les éclats et à entendre dans les débats suscités. Ces ruptures symptômatiques sont remarquables au point d'être sanctionnées par

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l'autorité judiciaire qui, écrit Yolande Govindama, avec la clinique a tendance à se trouver en opposition ou à être conçue comme juxtaposée, alors que l'objet de préoccupation, la généalogie est commun. Le troisième volet concerne des aspects de la recherche clinique en psychanalyse. Michèle Porte rappelle que la grande analogie de Totem et tabou est une singularité organisatrice de l'œuvre de Freud. Elle montre comment Freud puis Thom inventèrent à partir des difficultés théoriques et épistémologiques impliquées par les termes d'incorporation, d'introjection et d'identification. Elle éclaire la construction du mythe scientifique freudien par celle de la théorie des catastrophes. Jean-Claude Maleval examine comment, sur le marché des psychothérapies on dit faire «mieux, plus vite et moins cher» que la psychanalyse. Il précise comment la volonté d'inscrire la psychanalyse dans le discours de la science fait obstacle au discernement de l'éthique qui lui est inhérente. Olivier Douville précise à la suite que les avancées de la recherche clinique ne peuvent se faire au détriment de la notion de sujet, entendu en terme de division fondatrice. Ce sujet du conflit peut-être tout à fait gommé par les nosologies contemporaines lesquelles légitiment des managements «psychothérapeutiques» de personnes réduites à leur fatigue, leur angoisse ou leur dépression. L'actuel en ses effets d'abrasion de la tension subjective produit, en retour, une violence. L'analyse des effets de la violence permet au psychologue de penser les conditions pour une sortie du silence, tant pour les victimes que pour le tiers social interpellé comme témoin. C'est ce que Jean-Pierre Durif-Varembont aborde dans les deux dimensions fondamentales des victimes de violence, surtout pour les enfants qui s'enferment dans le mutisme et l'indiscible. L'équipe de recherche Psychogenèse et Psychopathologie (p. XIII) montre que la banlieue est une mise en évidence de la post-modernité où se rencontre chez les jeunes en difficulté une avant-garde des nouvelles formes d'expression des structures mentales. La défaillance de la fonction paternelle s'y confronterait au réel d'une psychopathologie spécifique qui s'exprime tant par le malaise du sujet que par le malaise dans la culture. Enfin, Regnier Pirard écrit sur les processus de transmission de la psychanalyse en francophonie où rien ne se transmet sans passer par des ruptures d'identification, condition de renouveau dans la théorie analytique. Jean-François Chiantaretto montre comment l'écriture freudienne est une écriture de la persuasion qui installe le lecteur au cœur du penser freudien, dans l'écriture des cas et des témoignages chez Freud. Nous avons donné la parole à Émile Jalley, dans le cadre d'une Tribune libre où il présente et discute trois tableaux de données qui rendent compte selon lui de l'état institutionnel de la recherche en psychologie universi taire.
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Recherche

thématique clinique et objet complexe
Serge Blondeau 1

Résumé Nous proposons de réfléchir à la Recherche Thématique Clinique, à la fois pour ce qu'elle est et relativement à des enjeux épistémologiques. D'abord, pour dépasser la controverse commune sur la plus grande validité de la démarche eXpérimentale ou de la démarche clinique, dans les procès de connaissance il s'agit de réaff1tmer qu'aucune d'entre elles ne peut prétendre rendre compte de la totalité d'un objet, de par la nature complexe de celui-ci, sauf à se fourvoyer dans un réductionnisme dommageable. Ensuite, en mettant en relief le fait que s'il existe une contribution essentielle de la démarche clinique à la question de la rigueur dans l'activité scientifique, elle est dans la nécessité de tenir compte de l'effet de la dimension subjective du chercheur quelque soit la nature de sa démarche, eXpérimentale ou clinique. Enfin, nous formons le souhait qu'il y ait une distinction plus ferme entre ce qui relève de la démarche clinique et de la dimension clinique. Mots clés Démarche clinique; dimension complexe; recherche thématique clinique.

clinique;

épistémologie;

objet

La démarche clinique s'exprime à travers plusieurs intentions qui sont autant de moments internes à la posture clinique: sous forme d'interventions, de recherche en psychologie clinique ou de recherches thématiques proprement dites. Chacune de ces intentions entretient un rapport à la connaissance. Parce qu'une connaissance préalable l'oriente, parce que toute pratique clinique est susceptible de la renouveler. Par ailleurs, nous souhaitons dépasser la controverse entre la méthode eXpérimentale et la méthode clinique. Nous annoncerons donc notre point de vue en disant d'une part que la démarche clinique comme la démarche eXpérimentale, ne sont elles-mêmes que des moments dans la

1 Psychologue clinicien, ancien Sciences de l'Éducation, Université Recherche en Sciences de l'Éducation

Maître de Conférences associé, Département des de Caen, membre du Centre d'Étude et de (CERSE).

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construction de la connaissance de tout objet, par essence complexe. Ce qui fait de sa connaissance absolue un point de fuite. D'autre part, s'il existe des démarches plus objectivantes que d'autres, aucun résultat de celles-ci ne peut être déclaré définitivement objectif. L'activité scientifique consiste donc à reprendre pour un nouvel examen l'opinion qui avait été constituée jusqu'à présent quant à un objet. Nous inscrivons la recherche thématique clinique à partir de ce point de vue. Toutefois nous n'y parviendrons qu'après avoir recadré la psychologie clinique sur un plan épistémologique, dans son rapport à la connaissance, et repris la question de sa validation.

Situation épistémologique
Tout objet est à la fois partiel

de la psychologie

clinique

et complexe

Que tout objet soit complexe, c'est d'autant plus évident que c'est ce qui motive son étude. Qu'il soit aussi partiel, on serait tenter de l'oublier. Nous allons illustrer cette double caractéristique de l'objet afm d'argumenter en quoi le choix d'une démarche à l'exclusion de l'autre revient à dénaturer ces deux qualités constitutives de tout objet mis en place d'étude. Exemple A Dans le cadre de notre pratique psychothérapique, nous sommes intervenus auprès d'une personne souffrant de psychose maniacodépressive. Nous avons été amenés à observer durant ces années la conduite alimentaire de celle-ci. À la période dépressive correspond une perte d'appétit et à la période maniaque un excès boulimique, au point que les premiers signes de celle-ci ou de celui-là ont acquis une valeur pronostique. Autrement dit, à l'occasion d'une relation d'aide, quelque chose est venu nous surprendre et s'isoler comme question au-delà de cette rencontre clinique, qui peut s'énoncer ainsi: au-delà du cas singulier de cette personne, peut-on observer des conduites analogues dans les cas de psychose maniaco-dépressive? Quelqu'effort que nous fassions pour la chasser, cette question demeure et tend à se cristalliser sous forme d'opinion acquise. Quel destin lui donner? À quelles conditions en faire un objet d'étude? Exemple B Il Y a longtemps, nous avions participé à une enquête collective dans un cadre universitaire. Nous avions eu des entretiens avec des élèves afm de connaître la composition de leur petits déjeuners. Le projet était de

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DISPOSITIFS

CLINIQUES

valider des hypothèses de corrélation entre l'attention, la fatigabilité scolaire et l'alimentation. L'objet d'étude était donc ce rapport, l'opinion de départ étant qu'un enfant ne peut soutenir durablement son attention sans respect de la physiologie alimentaire. Ces deux exemples nous mettent face à deux objets dissemblables du fait de leur appartenance disciplinaire, de leur cadre d'apparition, de leur démarche, du matériel obtenu et des possibilités de traitement rationnel de ces facteurs. Toutefois, ils ont ceci de commun qu'ils peuvent s'incorporer dans un ensemble disciplinaire, la diététique. Alors qu'on ne manquera pas de souligner la valeur libidinale dans le traitement du premier objet, et l'importance du biorythme nutritionnel dans le traitement du second, il est difficile de ne pas les confronter et donc de leur reconnaître un statut partiel à l'intérieur du champ complexe que constitue la diététique. Rien ne nous empêche de penser un emboîtement des objets partiels, chacun de ceux-ci étant référé à un cadre disciplinaire. Ainsi pour poursuivre dans le même domaine: qu'en est-il de la conduite alimentaire dans les sociétés à économie en voie de développement? Qu'en a-t-il été au cours des siècles, au temps où il n'était pas possible de conserver les récoltes agricoles? Opérant un nouveau saut qualitatif, qu'en est-il chez l'animal, et même chez la plante? Ainsi aboutit-on à une telle complexité de l'objet que la question prend une ampleur paradigmatique ainsi énonçable : peut-il y avoir une théorie générale du rapport entre le comportement alimentaire et le vivant? De proche en proche, nous pourrions reconstruire ce qu'une certaine histoire et géographie disciplinaire et sous-disciplinaire était parvenue à parcelliser: la physiologie végétale, animale et humaine, la biochimie, la sociologie, l'économie et la psychologie, ont chacune leur mot à dire sur la question. Si donc tout objet est partiel (parce qu'intégrable) et complexe (parce que morcelable), s'impose la nécessité de construire un « système à plusieurs entrées»2 pour traiter de la question. Faute de quoi, nous devons nous contenter d'une juxtaposition d'aff1tmations disciplinaires qui n'ont, au regard de la question complexe, qu'une valeur d'opinions.
Le modèle hofistique de fa p!Jchologie clinique

Quelque regret que tout chercheur puisse en avoir, aucun objet d'étude, de par sa complexité ne se livrera à lui dans toute sa transparence. Pour autant, chaque chercheur oriente son activité
2 Expression

de Gaston

Bachelard.

Il

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scientifique à partir d'une totalité explicative d'inspiration réductionniste ou holistique. Il nous sera plus commode de situer la démarche clinique dans l'étude de l'objet complexe, une fois rappelée la distinction entre ces deux modèles. a. Les deux grands modèles épistémiques - Le modèle réductionniste prétend qu'un niveau de phénomènes est entièrement réductible à celui qui lui est inférieur. Le parangon en est la biologie moléculaire au travers de son ambition de décomposer tous les systèmes vivants à partir des lois de la chimie. Ce modèle n'est pas propre aux sciences de la nature ainsi que la psychologie des grandes fonctions l'illustre. C'est la perspective d'un P. Guillaume, quand il se réfère à la physique: on se propose, à l'exemple des sciences de la nature, de décrire des faits et de déterminer leurs conditions, c'est-à-dire d'autres faits dont l'observation montre le rapport constant avec les premiers; en d'autres termes on se propose d'établir des lois3. - Le modèle holistique renverse la perspective précédente en affltmant qu'aucun énoncé scientifique ne peut être mis à l'expérience sans que le corps entier d'une discipline et plus encore le corps entier de la Science ne soient concernés. Ce modèle est celui du physicien P. Duhem qui affltme que la physique n'a pour objet de dévoiler la nature profonde du monde, mais de coordonner les éléments de la connaissance sur le plan de la relativité dans laquelle le physicien se situe. Cette attitude épistémique serait-elle celle du psychologue clinicien? b. La psychologie clinique dans un « système à plusieurs entrées» Ce n'est donc pas l'objet d'étude qui détermine a priori le modèle épistémique. Ce sont les procédures d'action et de recherche qui indiquent le modèle de référence. Poursuivons l'exemple de l'objet complexe ci-dessus: que peut-on connaître du comportement alimentaire du vivant? Présenté ainsi, du fait de son énoncé, on peut se risquer à faire le pari que son étude susciterait spontanément des procédures non seulement restrictives quant aux disciplines, mais plus globalement quant au modèle. Cette probabilité serait à vérifier à l'occasion d'un appel d'offre. Des sites promoteurs de ces offres, tels que la MIRE ou l'INSERM4, sont par eux-mêmes des indications de la domination d'un modèle. En l'occurence, on ne ferait que vérifier l'emprise implicite de la pensée bio-réductionniste, comme indicateur

3

Cf. bibI. n°4, pp. 3-4.
et l'INSERlv1 sont des structures de Recherche rattachées au 11inistère de

4 La MIRE la Santé.

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CLINI Q DES

culturel d'un siècle marqué par le positivisme. L'histoire de la diététique, fondée dans sa première étape sur l'isolation de quelques éléments vitaminiques et de quelques principes physiologiques en est la parfaite illustration. Cet abord bio-réductionniste s'est heurté à un constat d'échec à l'épreuve de la résolution individuelle de bien des dysfonctionnements alimentaires telle l'anorexie ou la boulimie. Ce qui vaut comme enseignement dans le domaine de la diététique, vaut aussi lorsque la question s'applique au vivant dans ses formes végétale, animale et humaine. On peut ainsi créer tout un champ de recherche.

Psychologie

clinique et connaissance

Après avoir introduit des considérations épistémiques générales à partir desquelles situer la psychologie clinique, il nous appartient de resserrer la discussion sous l'angle d'une épistémologie régionale. Au préalable, nous n'esquiverons pas la sempiternelle question de savoir s'il est ou non légitime de qualifier de scientifique, un ensemble de connaissances ayant l'homme pour objet. Par commodité, nous renvoyons chacun au chapitre qui la développe dans l'ouvrage de référence: La science. Épistémologie générale5. Nous en extrayons ceci: « Si donc on admet, comme le suggère la pratique scientifique elle-même, qu'il n'y a pas de "coupure épistémologique" défmie une fois pour toutes entre le scientifique et le non-scientifique, mais qu'au contraire la , ".SCIence ". consIste en une "" coupure sans cesse renouve lee, avec Ia connaissance commune, qu'elle est donc un processus historique relevant du devenir et non de l'être, on ne peut nier aux sciences humaines leur existence et leur légitimité, encore moins la possibilité de se constituer au travers de conflits, de méthodes et de confrontation de résultats, c'est-à-dire de "dialectiques" selon l'expression de Bachelard» (p. 59).
Statuts de la connaissance dans l'intervention clinique

a. La connaissance apriori On entend dire parfois que l'intervention clinique trouve sa singularité et tire son efficacité de l'absence de toute connaissance préalable. Cette esthétique virginale est aussi fausse que celle qui édicte que le chercheur eXpérimentaliste ne serait qu'un observateur « photographe» abordant les phénomènes sans idées préconçues. Un
5 Bartholy et al., 1978.

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psychologue clinicien qui va évaluer, par exemple, un sujet anorexique ou boulimique à partir d'une batterie de tests projectifs est habité d'au moins deux savoirs: un premier, celui de la technique de passation des épreuves et un second, celui de la sémiologie de la conduite alimentaire, ceux-ci étant estimés à l'aune de son expérience clinique. S'il se situe dans une démarche d'aide ces remarques sont comparables: dans l'exemple A, il lui faut savoir ce que signifie « installer un dispositif»; sa pensée théorique va faire tiers dans la construction de l'autre comme sujet; et ainsi s'il s'inscrit dans la pensée de J. Lacan, il sera enclin à rapporter les moments boulimiques ou anorexiques à la trilogie conceptuelle besoin, désir, demande. b. La connaissance conjoncturelle Toute rencontre clinique est singulière, il appartient à ses protagonistes d'en témoigner. L'intervention n'a d'autre raison que de permettre à un sujet demandeur de transformer quelque chose dans sa manière d'être. Le passage d'un implicite à un explicite, d'un inconscient à un conscient, payé souvent d'un prix psychique fort, est la condition de cette connaissance de soi. En parallèle, le praticien a appris à connaître le sujet, objet de l'intervention. C'est dans la mesure où il y a des ratages, des impasses, des surprises que le clinicien est renvoyé à sa possibilité d'en « savoir plus », en bute à ses propres manques ou à ceux de la connaissance communément admise. Un exemple célèbre est celui de Freud aux prises avec ses sujets ayant souffert des névroses de guerre: les visions cauchemardesques n'étant plus cohérente avec le principe de plaisir, les constructions oniriques indiquaient un « en-deçà» à la réalisation des désirs subjectifs. c. La connaissance de surcroît Les précédentes remarques indiquent une des voies d'entrée dans le développement d'une connaissance générale ou le renouvellement de celle-ci. Une autre voie est indiquée dans l'exemple A. Du constat d'une périodicité de polarité alimentaire pour une personne souffrant de PMD, nous nous heurtons à la question: « y aurait-il une structure de la conduite alimentaire de la PMD ? ».
Les obstacles à la connaissance en psychologie clinique

Comment ne pas s'appuyer une fois de plus sur la contribution de G. Bachelard? Lorsqu'il écrit: « C'est en terme d'obstacles qu'il faut poser le problème de la connaissance scientifique. Et il ne s'agit pas de considérer des obstacles externes, comme la complexité et la fugacité des

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phénomènes, ni d'incriminer la faiblesse des sens et de l'esprit humain : c'est dans l'acte même de connaître, intimement qu'apparaissent par une sorte de nécessité fonctionnelle, les lenteurs et les troubles ». J.-C. Stoloff, dans L'Interprétation6 indique bien la convergence de réflexion entre les philosophes des sciences souvent grands scientifiques euxmêmes et les psychanalystes sur l'impossibilité de dire la «nature des choses », ce que Lacan appelle le réel. C'est pour cette raison que praticiens des choses de la nature et praticiens des choses humaines sont condamnés à tout jamais à reconstruire ce réel, sans jamais y parvenir. Tout savoir est illusoire parce qu'humain. La psychanalyse, comme ultraclinique7, par sa mise en question radicale du sujet connaissant a relayé G. Bachelard. Au point que certains psychanalystes revendiquent le caractère a-scientifique de leur pratique se rangeant ainsi dans la tradition sceptique. Nous nous rendons plus volontiers aux propositions qui reviennent à déflnir moins la science que l'activité scientifique par la pratique de ses conditions d'exercice au cœur même de la structure subjective de ses praticiens-chercheurs et chercheurs-praticiens. D'où l'importance de méditer sur la spécificité des obstacles à la connaissance clinique, d'autant plus vive qu'ils ont pour cadre une rencontre intersubjective. a. La singularité de l'intervention clinique L'intervention clinique, comme intervention d'aide au changement d'un état ou d'une situation, ne peut supporter d'autre visée. L'autre (ou les autres) objet(s) de cette intervention ne sont pas pour autant des objets d'observation. C'est en tant que sujet(s) de désir qu'ils singulariseront la rencontre avec le praticien, non moins sujet de désir. Il s'en suit qu'il peut être mis fm à l'intervention clinique à tout moment. Il est donc nécessaire de penser qu'un temps d'intervention plus long aurait apporté de nouvelles données substantielles. Enfm, toute rencontre clinique est une expérience non reproductible, même si le praticien et l'autre (ou les autres) demandeur(s) de l'intervention s'adresse(nt) à nouveau à ce même praticien, l'expérience antérieure équivaut à un nouveau paramètre. b. Le travail d'interprétation L'espace de l'intervention clinique est d'abord un espace de paroles. Pour autant le changement attendu ne résulte pas d'un simple dépôt des représentations du (des) sujet(s) demandeur(s). Le clinicien a une parole

6

Cf. bibI. n08.
l'expression de D. Lagache.

7 Selon

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active en interprétant leurs enjeux imaginaires et symboliques. Son interprétation enchevêtre trois modes de pensée, théorique, fantasmatique, et praticienne. Artisan, il est lui-même son propre outil. C'est bien ce qui le met dans la nécessité permanente de se soumettre à un travail d'élaboration de sa conduite professionnelle par le moyen de multiples dispositifs d'analyse. Ceux-ci participent à la réduction de la méconnaissance à l'égard de cet (ces) autre(s) fondamentalement U'lconnaissa bles. c. Le désir de connaître Parce que sujet humain, le clinicien est mû comme tous les autres sujets humains par un désir inextinguible de connaître, moteur de tous les actes de découverte du monde depuis leur premier souffle. Ce désir dont les formes les plus essentielles sont ignorées du sujet lui-même est de nature à pervertir la visée initiale d'une rencontre. À trop vouloir connaître le risque est de n'en rien savoir. Le ratage peut être double: au plan de l'intention clinique et au plan de la qualité de la connaissance. Le(s) sujet(s) demandeurs réagissant à l'emprise de ce désir, va (vont) éventuellement se construire un faux-self et de ce fait se rendre d'autant plus méconnaissable(s). Il y a donc une «éthique de la connaissance »8 dont l'exercice est moins dans l'application d'un code déontologique, pas plus efficace qu'une digue de sable soumise à l'assaut des flots, que dans une interrogations propres de ce désir pour le clinicien. On touche ici au cœur de la formation personnelle comprise comme connaissance de soi. d. Le savoir acquis Chaque intervention clinique mobilise, nous le disions ci-dessus, une connaissance préalable puisée dans un ensemble de représentations savantes, longuement accumulées par le praticien. Toutes les traces laissées par sa pratique des textes et des auteurs, sa filiation à des maîtres, la fréquentation de ses pairs façonnent un savoir, manifestation du besoin d'un ordre certain. Il tient d'autant plus à sa théorie qu'elle est cimentée par des loyautés secrètes à l'égard de figures de références. C'est ainsi qu'il peut devenir membre d'une École de pensée, et l'un de ses zélateurs. Sans adopter la position radicale de M. Mannoni pour qui toute théorie est pure fiction, il est salutaire de ne pas prendre la reconstruction de la nature humaine pour celle-ci. La théorie est là, dès la mise en place du dispositif qu'elle oriente à travers le cadre, les modes d'énonciation, le modèle d'interprétation. Et par la suite, dans le développement de la rencontre, le savoir acquis va faire obstacle à la
8

Cf. bibI. n° 8. 16

DISPOSITIFS

CLINIQUES

reconnaissance de faits qui demeurent au regard de la théorie.

marginalisés

parce qu'incohérents

La démarche

clinique:

son champ et sa validation

Champ d'exercice de la démarche clinique

Le rapport immédiat à l'objet humain qui caractérise la posture clinique, qu'il soit appelé relationnel, interactif, ou intersubjectif selon les modèles théoriques, revient toujours à dire la communauté de nature entre le sujet professionnel et le sujet usager, objet d'une intention de la part du premier sur le second. La qualification clinique historiquement attribuée à la situation médicale, dans une perspective de traitement du malade a été depuis étendue à l'intervention psychologique dans une visée d'évaluation ou de psychothérapie. La nouveauté est de reconnaître ce rapport comme paramètre décisif dans la compréhension et la transformation de la situation de l'usager. On a ainsi pris la mesure de son influence dans toutes les situations d'écoute9, de ce en quoi ils conditionne l'accomplissement des objectifs professionnels, quels qu'ils soient. C'est important d'avoir cette précision en tête alors que nous nous trouvons à une étape de l'histoire des pratiques professionnelles où quels que soient les champs, quelles que soient les missions, il est de plus en plus reconnu la part énigmatique de la rencontre humaine à côté des facteurs proprement techniques (formation diagnostique et thérapeutique, formation socio-administrative, etc.). Cependant, si la dimension clinique est transversale aux champs professionnels, elle peut susciter un embrouillamini identitaire et épistémologique: entre une dimension clinique et une démarche clinique. La dimension ne devient démarche, c'est-à-dire attitude épistémologique que s'il existe des procédures de validation, seules à même de transmuer des données brutes d'expérience en données réfléchies et généralisables.

Validation

de la démarche

clinique

Cette question a été et demeure au cœur de la critique qui dispute la prétention scientifique des sciences humaines en général, de la psychologie clinique très singulièrement. Critique qui est d'abord philosophique, la nature humaine ne pouvant être qu'un objet de

9

Cf. bibI. n06. 17

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méditation dès lors que l'homme est défmi comme liberté a priori10. Critique qui est celle des épistémologues dont l'appareil conceptuel a été bâti sur une épistémologie des sciences de la nature, en particulier des sciences physiques. Contrairement à une certaine idée commune la démarche clinique est soumise à des procédures de validation qui valent ni plus ni moins que celle appliquées à la démarche eXpérimentale. L'écart entre l'une et l'autre s'est grandement réduit après plus d'un siècle de positivisme triomphant, notamment avec la reconnaissance par les plus grands praticiens et penseurs des sciences de la nature11 de la dimension subjective déterminante dans leur activité scientifique. On pourrait dire qu'il n'y a pas une mais trois validations de la démarche clinique, entendues comme les trois figures d'un travail global de validation. Alors on peut parler de l'activité scientifique de la démarche clinique.

Les trois figures de la démarche clinique Ces centrations ne peuvent devenir des objets d'étude qu'à la condition de spécifier des dispositifs défmissant un contrat de méthode et un contrat de validation. Ce dernier revient toujours à poser la question de ce que l'acteur a l'intention de communiquer à d'autres, extérieurs à ses situations, à ses questions, à ses repères théoriques. Chaque dispositif de recherche établit un mode d'interlocution particulier.
LA recherche sur soz~comme être particulier

Nous avons insisté pour qu'il n'y ait pas de confusion entre ce qui relève de la dimension clinique d'une part, et de la démarche clinique d'autre part. La dimension clinique comme méthode d'intervention quelle qu'en soit la perspective professionnelle (médicale, sociale, pédagogique, théologique)12 ne suffit pas à défmir la position du clinicien. Le temps est venu où l'appellation de clinicien ne devrait être réservé qu'au professionnel qui a mis au compte de ses préoccupations le facteur humain, pas simplement restreinte au sens d'humaniste, celui d'une valeur éthique, mais dans le sens où il se considère lui-même comme un outil, un vecteur irréductible dans la rencontre avec l'autre. On ne devrait donc appeler clinicien, que le professionnel qui a deux critères

10 Cf. bibI. n08, p. 11 Cf. bibI. nOS. 12 Cf. bibI. n06.

57.

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DISPOSITIFS

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d'exercice: celui qui d'une part, use de la méthode d'observation directe dans le cadre d'une rencontre qu'autorise une mission et qui d'autre part, se donne les moyens de se constituer lui-même comme objet de recherche. C'est avec ce second critère que débute la démarche clinique. Chacun aura à l'esprit ce qui a été inauguré avec la recommandation philosophique du « connais-toi toi-même» et qui a été renouvelé par la formation didactique du psychanalyste. Pourtant, ce niveau de recherche, souvent méprisé, négligé, ignoré, devrait être autrement pris en compte par tous qui se veulent participer au progrès scientifique. Les études abondent qui indiquent que les plus grandes connaissances obtenues par les méthodes hypothéticodéductives, la construction de plans expérimentaux les plus sophistiqués, souvent au prix d'un grand réductionnisme, sont souvent inutiles voire dangereuses dans le quotidien professionnel parce qu'elles échouent lors de leur mise en œuvre humaine. Au grand théâtre de la Science, de sa construction et de ses applications, en dernier ressort dramatique, ceux qui mènent le jeu, ce sont les acteurs: professionnels et usagers. On peut rassembler un cortège d'observations qui prennent différentes appellations selon les champs sociaux ou les théories pour en rendre compte. Par exemple, on parlera des facteurs confondants pour dire des erreurs humaines dans les procédures de recherche en sciences dures, de l'effet placebo dans la pratique médicale, des problèmes relationnels dans l'accompagnement social, du facteur personnalité chez les enseignants. Si on adopte une perspective bachelardienne, on parlera d'obstacles épistémologiques. Si on s'inscrit dans une psychologie dynamique, on évoquera l'attitude ou la contre-attitude. Si on fait référence à la psychologie freudienne, on mettra en avant les concepts de fantasme, de désir, de transfert et de contre-transfert. Si on est sensible à la question groupale, on fera intervenir les notions d'interaction, d'intersubjectivité, d'illusion groupale, de place. À ce niveau de la démarche clinique, la seule position rigoureuse du point de vue de la validation de la connaissance c'est celle qui se centre sur la question de l'Être professionnel comme condition nécessaire au développement du progrès scientifique. Est donc clinicien celui qui sait qu'il implique les particularismes de son être dans sa pratique professionnelle et qui travaille à les élaborer. Qu'on appelle supervision, contrôle, analyse de cas, groupe de régulation, des dispositifs d'analyse de la conduite professionnelle13, cela revient toujours à ce qu'un acteur professionnel s'expose à faire entendre sa propre parole sur son activité professionnelle. C'est dans le déf.ùé de
13

Cf. bibI. n °3.

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celle-ci que les autres seront amenés à lui renvoyer quelque chose de ses prédicats épistémiques, de ses valeurs, de ses constructions identitaires, de son désir de professionnel.
La recherche clinique sur la pratique et la disczpline

S'il s'agit de défmir la Science comme ce qui résulte du passage du particulier au général pour reprendre une formule commune, à bien examiner celle-ci, la Science n'est pas plus prête à apparaître aux hommes que Dieu lui-même, autre nom donné à la connaissance absolue. On puiserait sans difficulté dans l'histoire des sciences une infInité d'exemples d'affltmations qui se voulaient une part de cet absolu et auxquelles le temps a donné de la modestie. L'existence de la science est contingente: au regard d'un objet donné, et en un temps donné de son histoire, la connaissance scientifique de celui-ci, est un ensemble d'énoncés à propos de cet objet, validés et garantis par une communauté dite communauté savante. Le temps passant, du fait d'une revalidation renouvelée, ces énoncés peuvent être, ou confltmés, ou modifiés, ou abandonnés, de par l'évolution de la communauté savante. Autrement dit, théoriser à propos d'un objet, c'est savoir que la connaissance scientifique qu'on en a, est toujours réfutable (1<'. Popper). Il est donc tout aussi utile de s'intéresser à l'activité scientifique en tant qu'énonciation raisonnée, qu'au contenu de la connaissance lui-même. La recherche clinique sur la pratique et la discipline d'un acteur professionnel en est l'illustration. Le premier niveau d'énonciation nécessaire au professionnel pour justifier de sa position pleinement clinique est celle dont nous parlions ci-dessus: premier aspect, premier moment d'une décentration vis-à-vis de soi-même et acceptation d'un regard extérieur, aussi bienveillant qu'exigeant. Cependant, cette excentration doit se poursuivre sous la forme d'une énonciation à l'adresse d'autres, ses pairs dans sa discipline et, si possible, les étrangers à celle-ci dans une conception pluridisciplinaire. C'est alors que les observations, les questionnements, les hypothèses ne sont plus une activité de soliloque pour devenir une activité de colloque. Répétons-le, l'intention clinique ne suffit pas. Elle doit être servie par des dispositifs de formalisation. Ces derniers sont souvent méconnus des professionnels non-cliniciens. Par nature, ils ne s'offrent pas aux codes du correctement communicable. Quelle qu'en soit la forme prise, groupes de travail, cartels14, groupe de formalisation, journées d'études, ils sont traversés d'une préoccupation à l'égard de l'énonciation, c'est-à14

Cf. bibI. n03. 20

DISPOSITIFS

CLINIQUES

dire à l'égard de la validité de l'énoncé rapportée à la singularité de l'énonciateur. Il se manifeste là une quasi obsession inhibitrice, impropre à faire des contenus de ces dispositifs des objets de conférence de presse. Ce n'est pas parce qu'ils n'ont rien à dire que les professionnels cliniciens ne se font pas entendre. Mais ils accompagnent leurs propositions générales de telles réserves qu'elles ne peuvent séduire un grand public. Par comparaison, les praticiens des sciences de la nature ayant adopté un modèle réductionniste ont la tâche de communication médiatique facilitée. C'est probablement la contribution la plus originale que la posture clinique aura apporté à l'œuvre de science: de rapporter la question de la validation d'un énoncé à un espace d'interlocution, entendu comme espace où le chercheur s'expose à dire et à « se faire dire ». C'est en ce sens qu'il faut également rompre avec l'idée d'une communauté scientifique. Il y a des communautés scientifiques, c'est-à-dire des espaces de paroles dont l'importance ne se défInit que par le nombre de chercheurs susceptibles de participer au travail critique d'un type d'énoncés, à compétence semblable. De plus, il y a une loi implicite de la recherche clinique: plus l'espace d'interlocution s'agrandit et plus la question de l'énonciation est difficile à élaborer: dans les congrès, dans les revues, les débats et les commentaires portent sur les énoncés. Autrement dit, plus l'espace d'énonciation perd en intimité et plus l'énoncé perd de vérité au regard de la complexité de l'objet. Car la faiblesse de la validation de la démarche clinique n'est pas là où elle est située ordinairement: dans la prétention d'un clinicien à construire son activité scientifique à partir d'un cas où de quelques uns. Pour développer cette remarque, il nous suffit de recourir par commodité à l'exemple du clinicien-chercheur que fût S. Freud. Dans l'ensemble de sa production multiple, sa contribution à l'avancée de la psychologie n'est pas plus à rechercher dans ses textes métapsychologiques que dans ses présentations cliniques. Quel clinicien qui a réfléchi sur ses fameuses" Cinq psychanalyses" ne pourrait témoigner de l'aide qu'elles lui ont apporté dans ses propres interventions, sa réflexion sur ses pratiques et sur sa théorie? Cette contribution de Freud par delà le temps est moins dans l'adoption béate des manières de faire et de penser freudiennes que dans l'incontournable relance que la présence de ces textes entretient, à partir du matériel clinique de chacun. Quel groupe de travail ayant choisi de se centrer sur les manifestations phobiques de l'enfant et la manière de les traiter, pourrait éviter de commenter le cas du «petit Hans» en plus des cas présentés par les participants? Dans ce groupe de formalisation, l'interlocution ne se réduit pas à une pratique des textes, pratique

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éventuellement dogmatique et académique où le concept de phobie ne serait que le fruit d'une exégèse. Elle se spécifie par les confrontations dialectiques entre les présentations de cas, et les lectures du cas freudien par les participants du groupe. À terme, c'est le concept de phobie qui en est modifié. C'est là toute l'activité scientifique clinique qui s'est mise en place très tôt à partir de Freud à travers le dispositif de formalisation, instauré par lui dès 1902 sous la forme des « rencontres du mercredi »15. Il est à remarquer que si on s'est intéressé au contenu de ces rencontres à travers les minutes qui en ont été conservées, on a négligé le dispositif par lui-même qui n'a jamais été ravalé à un simple niveau de conversation, même savante. Or, il importe de réfléchir aux règles qui organisaient l'interlocution et les processus de groupe afm d'élaborer les hypothèses sous-tendant les exposés que chacun faisaient tour à tour. Comme dispositif de recherche centrée sur la pratique et la discipline, le « groupe du mercredi» aura été un instrument d'énonciation raisonnée. Il nous apparaissait important de donner à la recherche clinique trois niveaux distincts qui la spécifie au regard de la recherche eXpérimentale. En effet, selon une opinion communément partagée tant par le grand public que par ceux qui ont le statut formel de chercheurs, tels ceux qui s'inscrivent dans la logique d'un Organisme de recherche officiel, la recherche est avant tout, si ce n'est exclusivement, la recherche posée à partir d'un thème posé a priori dans la seule intention de produire un recueil de données, des hypothèses théoriques et des perspectives d'application. La prégnance de cette idée est telle, que même une majorité de praticiens cliniques l'ont intériorisée, au prix du déni de leur propre apport. Leur attitude marque bien que nous nous trouvons encore dans l'étape du positivisme triomphant de l'histoire des Sciences en dépit de ses dommages éthiques. Or il serait nécessaire qu'ils prennent la mesure que leur posture épistémique, c'est-à-dire la posture clinique, permet de revenir en amont de la conception expérimentale, à la source du sens même de ce qu'est la recherche, en tant que question philosophique, en tant que ce qui s'impose à l'homme comme besoin de comprendre le monde. D'où notre choix d'identifier, en les nommant, les trois types de recherche clinique et de les exposer moins selon une hiérarchie d'importance que sous la forme d'une trilogie de centrations interdépendantes dont il faut penser l'articulation. D'où notre volonté de ne parler de la troisième figure de la recherche clinique qu'à la fm de cet exposé afm que ce qui précède explique en quoi la recherche thématique clinique ne peut prétendre incarner la recherche clinique. Pour autant, il faut lui reconnaître toute sa place, en particulier à travers son propre
15

Cf. bibI. n °9.

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DISPOSITIFS

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dispositif, dont dynamique.

la caractéristique

est d'être

une

recherche

psycho-

La recherche

thématique

clinique

Ce qui précède permet d'aller plus rapidement au cœur de cette dernière figure de la recherche clinique, renvoyant chacun, pour un plus grand développement, au livre La démarche clinique en sciences humaines16 publié sous la direction de C. Revault d'Allonnes. Ce livre, remarquable par l'ensemble des vues réunies constitue une synthèse de tout ce qui peut être dit à propos de la posture clinique telle qu'elle a été éprouvée en psychologie d'abord, en ethnologie et en sociologie ensuite. Il demeure tout de même un malaise à la lecture de l'ensemble de leur ouvrage dans la mesure où l'implicite n'est pas levé: la recherche thématique clinique demeurerait en dernier ressort la seule garante d'une évolution d'un corps de connaissances raisonné. Ce qui reste à démontrer. Une fois de plus, il suffttait de brandir le corpus d'un Freud, d'un Ferenczi, d'un Moreno et de poser la question simplement: est-on sûr que la montagne des mémoires, thèses et rapports d'étude respectueuse d'une méthodologie de recherche thématique clinique a produit autant de connaissances significatives que la transcription sous forme d'écrits des interventions et réflexions de ces trois praticienschercheurs? Certes, ainsi que les auteurs le rappellent, une simple réflexion confidentielle d'un professionnel clinicien sur sa pratique ou sa discipline ne lui permet pas de prétendre qu'il fait œuvre de connaissance. Mais ainsi qu'ils le disent eux-mêmes, le plus grand vivier d'hypothèses, susceptibles de donner lieu à des recherches thématiques cliniques ultérieures réside dans le travail d'intervention lui-même. Toutes leurs propositions vont dans le sens d'une rupture avec la conception positiviste. Toutefois, dans leurs propos quelque chose exprime un « reste» de celle-ci entretenu par la logique universitaire assujettie aux lois de la (re) connaissance. Il n'est pas toujours facile de faire la part de ce qui vise à la connaissance scientifique et de ce qui est motivé par l'incontournable reconnaissance organisationnelle. L'appartenance des auteurs à des Organisations de Recherche officielles peut inflltrer leur être professionnel, indépendamment de leurs valeurs épistémologiques et éthiques.

16

Cf. bibI. n °7.

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Une demande manifeste de connaissance

«On demande à connaître », telle est la visée de la recherche thématique clinique. Visée différente donc de la démarche d'intervention qui a pour visée de répondre à un changement d'état ou de situation d'un sujet individuel ou collectif porteur d'une demande. Différente donc de la demande à connaître quelque chose de soi, de ses pratiques ou de sa discipline. La demande porte explicitement sur un plus de savoir thématique. La notion de thème est à entendre de façon générique: on y inclura toute forme de problème, de questionnement nécessitant une démarche raisonnée appliquée à un ensemble humain au travers d'un dispositif de recherche. À l'issue de celle-ci, le thème constitué en objet d'étude devra avoir perdu de sa complexité. Deux raisons président à ce que la demande soit qualifiée de manifeste: - au regard des deux autres types de recherche clinique dont toute la dynamique est construite à partir d'un autre type de demande, demande de mieux être ou demande de mieux pratiquer et dans lesquelles la connaissance n'est construite que de surcroît. - au regard de toute démarche thématique dont l'allure objective ne doit pas masquer qu'elle peut venir aussi en lieu et place d'autres demandes informulables autrement. C'est l'exemple fréquent d'offres de recherche commanditées par des responsables de structures sociales qui vont chercher à transformer un malaise collectif particulier (par exemple, des responsables d'établissements scolaires traversés par des troubles commanditant une recherche sur «la violence des adolescents aujourd'hui »). La demande manifeste thématique est alors une résistance à l'élaboration des processus de violence hic et nunc. Un dispositif de recherche thématique vient en lieu et place d'un dispositif d'intervention organisationnelle. D'où l'importance que la recherche clinique soit menée par des cliniciens rompus à l'analyse de la demande, demande souvent recouverte par une commande.
Une recherchep!ycho-cfynamique

La prégnance du moment positiviste qui a hiérarchisé de fait la validité entre les deux postures, expérimentale et clinique au profit de la première a créé également un implicite. Si on admet que la posture eXpérimentale s'applique aussi bien à des choses de la nature qu'à des faits humains, l'opinion commune admet plus difficilement qu'on qualifie de clinique une démarche qui prend les choses de la nature comme objet. Ce n'est que l'effet du modèle positiviste qui centre le problème de l'observation sur l'observé et non sur l'observateur. Et ceci en dépit de la

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« psychanalyse» bachelardienne et des remarques des plus grands scientifiques, à propos de leur implication subjective. La subjectivité de tout chercheur en démarche eXpérimentale impliquerait qu'on affltme que toute recherche est nécessairement clinique. Ce qui est à entendre comme «l'activité de tout chercheur, expérimentaliste ou clinicien proprement dit, a une dimension clinique». Cette remarque, à nos yeux importante, n'empêchera pas que nous nous plierons aux habitudes en ne réservant la qualification de recherche clinique qu'à la situation de recherche caractérisée par une rencontre inter-humaine. On en rendra compte en trois points: a. Une recherche relationnelle et transférentielle «L'objet étant un ou des sujets, la démarche clinique est toujours relationnelle: elle travaille dans la relation et sur la relation. Le chercheur clinicien va être confronté dans le cadre des relations interhumaines aux réactions contre transférentielles et aux effets transférentiels »17. À travers ces deux notions, il faut entendre « le fait que tout être humain a tendance à reporter sur ce qu'il rencontre des traces de ce qu'il fut et de
ce qu 'il est». 15

b. Une écoute de recherche L'écoute du clinicien est ce qui lui permet de distinguer différents niveaux de compréhension dans le discours de son interlocuteur et dans les résonances que celui-ci suscite en lui-même. Il y distinguera l'implicite de l'explicite, ce qui relève du conscient et de l'inconscient à travers les mécanismes de défenses psychique, ce qui tient à sa position de demandeur ou de non demandeur de l'entretien, ce qui s'exprime sur un mode symptomatique. L'écoute de recherche va donc opérer un tri dans le discours de façon à « obtenir le plus d'informations possibles d'autant que, dans la plupart des cas, l'entretien ne se répétera pas »15. Par comparaison, dans «l'écoute thérapeutique le praticien s'engage implicitement auprès du patient à utiliser son savoir et sa compétence clinique pour l'aider à résoudre ses symptômes »15.Pour autant, il est bon de se rappeler que « l'écoute de recherche, parce qu'elle génère aussi des phénomènes transférentiels, peut aussi provoquer des effets de
Ch angements» 15

.

c. Une restitution La rencontre occasionnée par une recherche thématique entre des sujets cliniciens et des sujets non-demandeurs entraîne la nécessité pour
17

Cf. bibI. n07.

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les premiers d'être attentifs aux effets de cette rencontre. La recherche clinique ne peut se comparer à un prélèvement de matière pour observation et eXpérimentation. Une façon d'indiquer ce souci est dans un certain partage de la connaissance obtenue. Cet acte de restitution est difficile et nécessite jusqu'au dernier moment une écoute clinique large au sens où il faut éventuellement intervenir à propos des réactions qu'elle peut faire naître (angoisses, agressivités).
Un dispositif de recherche spécifique

Nous avons insisté sur le fait que tout acte clinique, quelle qu'en soit l'intention, doit être garanti par un dispositif. Il en va évidemment de même pour la recherche thématique. Cette garantie en passe d'abord par une énonciation la plus claire qui soit des règles de travail entre les chercheurs cliniciens et les sujets, objets de la recherche. D'autre part la recherche peut aboutir ou échouer sur la question des processus groupaux entre les chercheurs. Un moyen d'élaborer ces derniers réside dans la demande d'aide que le collectif de chercheurs peut faire auprès d'un autre clinicien, non engagé dans la recherche en question, formé à l'écoute des processus groupaux et qui assumera la régulation du collectif. Chaque chercheur sera alors confronté à propre subjectivité, et à son Être professionnel dans sa pratique de recherche.

Conclusion: scientifique

Méthode

réductrice

et

réductionnisme

Poser la question de l'apport de la recherche thématique clinique à l'étude de l'objet complexe, c'est avant tout poser la question plus générale de l'apport de la démarche clinique à l'activité scientifique. La valorisation historique de la démarche eXpérimentale est la bénéficiaire de l'avénement triomphal des Sciences de la Nature et de leurs applications technologiques et elle rend incontournable une identification de l'une par l'autre. L'attitude émotionnelle qui consiste à ce que l'une ignore superbement l'autre ne peut que freiner la venue d'une nouvelle étape dans l'histoire de la connaissance. Nous pouvons esquisser le principe dialectique de cette nouvelle étape en avançant qu'elle se reconnaîtra dans la capacité des tenants de l'une à s'affirmer d'autant plus sûrement qu'ils intégreront certaines valeurs épistémiques de l'autre. Avancer ce principe, c'est de fait avancer que l'une comme l'autre doit renoncer à l'illusion prométhéenne du « un jour, on saura ». Ce point de fuite est sans doute nécessaire à l'économie de leur progression, mais il suscite un aveuglement à la mesure. L'apport critique de la recherche

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clinique ne concerne pas la recherche eXpérimentale en elle-même mais les perversions réductionnistes dont les dommages ne sont pas qu'épistémologiques. La recherche expérimentale a l'avantage d'apparaître pleine de bon sens et, de fait, occupe une place impériale au point d'être identifiée à la Recherchepar de nombreux acteurs de la société et, plus particulièrement, par ses dirigeants. Elle s'auto-légitime, oublieuse de ce qu'elle est aussi une praxis et en tant que telle, susceptible de contrôles par les corps sociaux. Ceux-ci peuvent apparaître, par exemple, sous la forme d'une nécessité éthique à l'exemple de ces Comités Consultatifs pour la Protection des Personnes dans la Recherche Biomédicale. Il a fallu atteindre une cote d'alerte pour se rendre compte qu'une recherche fondée sur la seule raison chirurgicale et moléculaire devenait insensée quand elle prétendait rendre compte d'une complexité d'un rang supérieur, celle de l'humain. La réflexion sur la logique folle d'une recherche à l'abri des consciences morales a longtemps été empêchée par l'illusion du positivisme comtien que l'acte de recherche était fondée d'évidence sur les valeurs du bien collectif. Cette illusion historique tombe. À titre d'exemple, on renverra à l'ouvrage de S. et H. Rose, Politique de la neurobiologie18.On méditera particulièrement le projet démentiel de ce médecin des États-Unis qui avait « résolu» les problèmes d'agitation scolaire en prescrivant un programme d'ampleur nationale, par administration de ritaline. Ce produit proche des amphétamines devait être distribué quotidiennement aux élèves distraits ou rebelles. Sa proposition était l'application d'un programme de recherche expérimentale s'appuyant sur un concept créé à partir de l'observation des enfants: le minimal brain damage (MBD), « syndrome» défmi par le comportement des enfants difficiles à contrôler scolairement. Ce concept n'était qu'une extension d'un premier concept anglais, l'hyperkinésie. Le travail du Dr. Wender avait été couronné par la New York Academy of Sciences. Nous souhaitions citer cet exemple, pas simplement parce qu'il est de nature à susciter une réprobation morale. C'est déjà en amont, au niveau épistémique, qu'il faut porter la critique. C'est donc aussi une contribution de la démarche clinique que d'interroger la recherche eXpérimentale là où elle maltraite l'objet complexe. À savoir ici: l'agitation d'un enfant dans le cadre scolaire. Il nous permet de mettre en relief deux niveaux de perversion: un premier de nature épistémique, un second de nature idéologique. La perversion épistémique résulte de l'extension des résultats d'une démarche méthodologique sous la forme d'un modèle qui se prétend la reconstruction de l'objet complexe. Que
18

Cité dans l'ouvrage n02. 27

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toute méthode soit réductrice, c'est une nécessité incontournable. Dans la démarche eXpérimentale, la réduction prend toute sa vigueur à l'occasion de la confection des plans et protocoles expérimentaux aux fms d'isoler une ou quelques données décisives dans la reconstruction de l'objet. C'est le prix à payer pour un gain de connaissance. Dans ce moment, si la méthode est réductrice, la recherche n'est pas en soi, réductionniste. Elle ne le devient que lorsqu'elle prétend substituer le savoir sur une partie à la connaissance sur le tout. C'est la clé de voûte du réductionnisme épistémique. Ainsi, dans l'exemple ci-dessus, le déficit supposé d'amphétamine devient le principe explicatif de l'agitation de l'enfant dans le cadre scolaire. La perversion idéologique procède d'une généralisation d'un principe explicatif proposé dans la reconstruction d'un objet complexe à l'explication d'objets de formes apparemment comparables. Ainsi, toujours au travers du même exemple, à partir du principe de l'amphétaminose, il sera possible « d'expliquer» et de « traiter» tous les désordres comportementaux, depuis ceux du scolaire jusqu'à ceux du social. Au bout du compte, en suivant ce modèle, on explique aisément toutes les formes de violence. Ces deux niveaux de perversions sont repérables dans les sciences de la nature dans la mesure où l'imaginaire social prend volontiers pour scientifique ce qui n'est que technologique et parce que l'attente sociale étant insistante, les réponses que celles-ci proposent bénéficient d'une part de cette apparence scientifique et d'autres part, logiquement, du fait du pouvoir de leurs représentants en position dominante d'experts auprès des pouvoirs publics. Ces deux niveaux n'en existent pas moins dans les sciences de l'homme. Nous renvoyons à la lecture de toute une littérature psychanalytique pour en donner un premier exemple. On y décèle, à partir de l'hypothèse de Freud d'une pulsion de mort, résultat d'observations cliniques et de méditations culturelles, sa transformation en un principe explicatif psychanalytique de tous les phénomènes où on observe de la « casse psychique ». Ce qui manifeste soit un automatisme de discours, soit un désir d'appartenance à une communauté de pensée dans laquelle le dogme épistémique prendrait le pas sur la théorisation. Le destin de la philosophie de 1<'.Marx est un second exemple des effets du réductionnisme dans ses formes épistémique et idéologique. Cette philosophie, devenue « science» sociologique et politique, risque d'être rejetée du fait des errements tragiques de ses thuriféraires et avec elle, cette part essentielle de la proposition marxiste: le rôle de la lutte des classes et des mécanismes d'aliénation de l'économie capitaliste. En conclusion, la question se pose: pourquoi tout un corps de connaissances qui ambitionne le statut de scientifique, dans quelque

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domaine que se soit, biologique, psychologique, sociologique, etc., tend-il au réductionnisme? Tout se passe comme si chaque chercheur était habité d'un désir de toute puissance, désir surdéterminé par son appartenance à une communauté de pensée, de pratiques et d'intérêts. Tout le porte alors à se vivre comme le détenteur et le défenseur du principe ultime, à devenir militant d'une cause épistémique. Nous pouvons alors établir un continuum entre un totalitarisme « scientifique », un totalitarisme socio-politique et un totalitarisme religieux. La complexité des choses cède le pas devant les intégrismes d'une représentation-mère de toutes les cohérences de quelqu'ordre que se soit. L'amphétamine, la pulsion de mort, la lutte de classe, peuvent prendre le statut divin d'un principe explicatif suprême. Au nom de ces nouvelles divinités, on tue l'objet en réduisant sa complexité, c'est-à-dire en se refusant à penser ses formes et ses structures. À terme, on tue l'humain. Si la Science est pensable, elle ne peut l'être qu'au niveau de l'objet complexe. L'ambition d'une méthode ou d'une discipline, quelle qu'elle soit, se limite à participer à l'activité scientifique de reconstruction permanente de l'objet complexe, objet qui ne peut que lui échapper. De ce point de vue, l'apport de la démarche clinique est double: - fondée sur le rapport immédiat à l'objet, elle ramène en permanence le clinicien en position de chercheur à une douloureuse modestie dans sa prétention à dire ce qu'est cet objet dans sa totalité. - confrontée à la singularité de ce rapport, le chercheur clinicien apprend la nécessité de formaliser ses hypothèses dans des dispositifs d'interlocution de nature variée, depuis le plus intime comme celui du contrôle analytique jusqu'au plus public comme celui du Congrès.

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