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Dix-huit mille lieues à travers le monde

De
464 pages

Dès le matin du 23 décembre 1885 nous entrons dans le golfe de la Goulette, entre la pointe de Sidi-Bou-Saïd et les côtes du Cap Bon. Au fond du golfe se découpent les pics hardis de la montagne aux deux cornes, et plus loin, derrière eux, le djebel Ressas ; puis, voici les vieux bastions de la Goulette, la ville, ses jardins, ses palais et là-bas, par delà le lac el-Bahira, sur une colline en pente insensible, les blancheurs lointaines de Tunis.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la BibliothèDue nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iDues et moins classiDues de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure Dualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Jules Desfontaines
Dix-huit mille lieues à travers le monde
Quarante mois de voyage avec une rente de cent francs par mois
PRÉFACE
Lemoiest haïssable, a dit Pascal, et le héros de cette histoire c’estmoi. Je demande pardon à mes lecteurs de m’être fait l’h umble narrateur de cette vie errante à travers le monde : j’ai pensé être utile à mes compatriotes. Je voudrais montrer à la jeunesse que, si la France est un beau pays, il en est de plus beaux encore ;si l’existence est douce dans la patrie, elle est plus grande, plus large, plus abondante en certaines régions privilégiées. Il y a des désœuvrés atteints du spleen, des désespérés qui songent au suicide, des poètes amour eux d’idéal, des artistes pleins d’originalité que je serais heureux d’arracher au triste milieu dans lequel ils pâtissent pour les emporter loin d’un monde banal, vers ces îles m erveilleuses que baigne la mer des Indes ou le grand Pacifique. La vie y est tout à la fois si belle et si poétique, la nature si éblouissante que l’âme est toujours en fête. Je voudrais communiquer mon enthousiasme et encoura ger bon nombre de jeunes gens à se lancer dans l’inconnu, cet inconnu que l’on a tort de regarder comme quelque chose de terrible à affronter et qui cependant rése rve tant d’agréables surprises. C’est, en effet, dans le goût de la jeunesse pour les voyages que l’on doit placer l’espoir de la France, et l’on ne saurait trouver aucune exagération dans ce que j’avance. Une nation qui, à notre époque, ne veut pas s’étendre est une nation destinée à péricliter. Il ne nous suffit pas d’avoir des colonies, il faut que nous a rrivions à les peupler avec nos nationaux;il faut surtout qu’elles soient dirigées toutes par des hommes de dévouement et de valeur, et nous n’aurons ces hommes que quand la France pourra choisir parmi une foule de ses enfants ceux qui sont dignes d’être. envoyés en nos possessions lointaines. Je voudrais principalement réagir contre cette erreur de croire que pour voyager il est nécessaire d’avoir la bourse bien garnie, en racontant comment, depuis bientôt quatre ans, je cours librement la terre,ayant opéré un trajet de plus de dix-huit mille lieues, avec une rente mensuelle de cent francs seulement, soit douze cents francs par an. Malgré ses apparences quelque peu romanesques, cet ouvrage n’est pas le produit de l’imagination : je puis assurer que j’ai tenu, avant tout, à la plus stricte exactitude, aussi bien en décrivant les scènes de mœurs, les panoramas pittoresques des différents pays parcourus, les nombreuses fêtes dont j’ai été témoi n, qu’en faisant le récit de mes propres aventures. Si je réussis à ouvrir de nouveaux horizons, si je parviens à laisser soupçonner les charmes inénarrables de la vie nomade, si je peux p ersuader que cette existence est accessible aux petites bourses, peut-être serais-je assez heureux pour en diriger plusieurs vers cette voie qu’ils se croyaient fermée. Alors, je suis convaincu qu’une fois lancés dans cette existence de voyages, ces nouveaux amoureux d’espace et de soleil deviendront comme moi les meilleurs champions pour la défense de la cause géographique, car tous, nous serons des exemples fr appants de conversion à cette cause. JULES DES FONTAINES.
INTRODUCTION
Naître avec le printemps, mourir avec les roses, Sur l’aile du zéphyr nager dans un ciel pur ; S’enivrer de parfums, de lumière et d’azur, Voilà du papillon le destin enchanté ! Il ressemble au désir qui jamais ne se pose Et, sans se satisfaire, effleurant toute chose, Retourne enfin au ciel chercher la volupté !
Ces vers du poète faisaient ressortir si bien par c ontraste le banal de notre pauvre existence qu’ils revenaient souvent à ma pensée, et je me disais : Que ne suis-je papillon ! En attendant de résoudre ce problème, je dus, comme beaucoup d’autres, pour obéir aux communes exigences, me mettre en quête d’une po sition sociale. Sans avoir de vocation, je me lançai dans la médecine : soulager les misères de ses semblables me paraissait un noble but à atteindre. La tâche dépassait mes forces. Le spectacle de toutes les souffrances physiques et morales des malades qu’il me fallait visiter m’affectait très douloureusement. C ’était chaque jour un nouvel et pénible effort pour franchir un seuil d’hôpital. Au lieu de s’émousser à ces tableaux, ma sensibilité allait toujours s’aiguisant : le souvenir de ces scènes de misère répandait sur mon existence quelque chose de profondément triste. Après plusieurs années d’études, je reconnus que j’avais fait fausse route. Trop jeune encore pour rebrousser chemin hardiment et franchement, je confiai au temps le soin de décider de l’avenir. Mes goûts m’entraînaient aux courses à travers le m onde, je brûlais d’essayer mes ailes. Aussi m’envolai-je bientôt vers les coins le s plus célèbres de la France et de la Suisse. Plus tard je poussai jusqu’en Italie et en Sicile. L’expérience me réussit ; le sort en était jeté, je serais voyageur. Etait-ce bien une profession avouable, un métier do nt je ne me lasserais pas sitôt l’apprentissage ? Cette idée me tourmenta pendant d e longs mois, mais je fus définitivement vaincu par l’attrait du lointain inconnu. Les pays du soleil m’apparaissaient dans une sorte de rayonnante apothéose, et la claire et gaie lumière qu’entrevoyait mon imagination rendait encore plus mornes les cieux gris sous lesquels j’étais contraint de vivre. Pouvais-je hésiter ? D’un côté la civilisation avec son cortège de trist esses et de désillusions, d’amours vénales, d’amitiés fragiles, de préjugés stupides, d’esclavages pesants, de vanités grotesques, de prosaïques soucis ne laissant rien à l’idéal ; — les cris de souffrance montant de partout : la plainte du déshérité se mêlant aux soupirs d’ennui des privilégiés de l’argent ; — l’implacable lutte pour la vie fais ant des vainqueurs égoïstes et des vaincus haineux. De l’autre, la vie libre, la vie pour laquelle nous avons été créés, la vie errante en de chaudes atmosphères, devant de vastes horizons, sou s le bleu infini, au milieu du splendide décor de la nature ; l’existence active qui dilate la poitrine, coule de l’acier dans les membres et de la sérénité dans l’âme. C’est au sein d’une perpétuelle féerie un défilé de peuples toujours nouveaux : la terre se métamorphose en un immense théâtre où l’on
n’a plus à remplir que le rôle de spectateur. L’esp rit sans cesse occupé, constamment satisfait dans ses aspirations, ne saurait connaître ni le désœuvrement, ni la satiété. Le cœur lui-même a sa pâture. Que de sympathies se lèv ent au passage rapide du voyageur, sympathies dont l’inattendu centuple le c harme, dont le désintéressement garantit la sincérité, roses sans épines où le suc se boit sans que la fleur s’étiole ! Le voyageur n’est-il pas aux yeux de la masse un être spécial, évoquant le mystère des lointains pays qu’il a parcourus, n’est-il pas celui qui attire, subjugue et fascine ? Et cependant une objection se dressait : Je n’avais en la vigueur de mes muscles, pas plus qu’en mes aptitudes scientifiques ou en ma valeur intellectuelle, celte foi qui sauve, c ette belle confiance qui marche alertement à travers les obstacles parce qu’elle ne les soupçonne pas. J’étais faible de corps, j’ignorais les langues qui sont le passe-par tout des voyageurs, je me bornais à être l’homme de la foule, dilettante peut-être, jam ais spécialiste ; susceptible d’impressions artistiques et de vague rêverie, à coup sûr mal outillé pour la poursuite de buts précis. N’importe, je suis parti. Aux miens, à ceux qui avaient eu mes affections d’e nfant et d’adolescent et qui regrettaient pour moi d’autres destinées moins capr icieuses et plus positives, je demandai peu de chose : le morceau de pain qui met tout juste à l’abri du besoin matériel et de l’absorbante dépendance du travail. Je ne voulais pas qu’on pût m’accuser d’être l’oisif qui dévore dans les nonchalances du luxe la fortune amassée par le labeur des ancêtres. Je suis parti la bourse maigre, le cœur débordant d’espérances, la tête pleine d’images joyeuses. Pourtant, lorsque le train s’ébranla, rompant toutes les attaches de mon passé, m’emportant loin de France, lorsque je me vis à tout jamais seul, sans amis, sans famille, sans patrie, j’eus un instant de vertige : l’abîme que j’avais creusé sous mes pas me semblait trop profond, je fermai les yeux. Que mon lecteur maintenant me suive à travers les o céans ! Il me verra aux prises avec des difficultés toujours renaissantes, il conn aîtra mes dangers, passera par mes angoisses, saura que les privations, les souffrance s elles-mêmes ne me furent pas épargnées, témoin mon long calvaire à Jérusalem ; mais il comprendra que ces quarante mois de pérégrinations ont été, quand même et malgré tout, un des plus beaux songes qu’on puisse rêver.
PREMIÈRE PARTIE
EN AFRIQUE ET EN ASIE
CHAPITRE PREMIER
EN TUNISIE
I. — Tunis. — Sensation de carnaval. — Quartier arabe. — Les Souks. — Les Juives. — De la graisse pour dot. — La Goulette. — Ma nouvelle profession. — Je renais à une seconde vie. — Fête de Pâques. — Tapis de fleurs. — Un repas à Sidi-Bou-Saïd. — Départ
Dès le matin du 23 décembre 1885 nous entrons dans le golfe de la Goulette, entre la pointe de Sidi-Bou-Saïd et les côtes du Cap Bon. Au fond du golfe se découpent les pics hardis de la montagne aux deux cornes, et plus loin, derrière eux, le djebel Ressas ; puis, voici les vieux bastions de la Goulette, la ville, ses jardins, ses palais et là-bas, par delà le lac el-Bahira, sur une colline en pente insensible, les blancheurs lointaines de Tunis. Ce coin d’Afrique, témoin des grandes tragédies pun iques, prend à mes yeux le plus vif intérêt. C’est ici que fut Carthage, cette rivale de la puissance romaine. Au spectacle de cette terre classique, tous les nom s, tous les souvenirs se précipitent à la pensée dans un pêle-mêle complet. Héros de l’h istoire ancienne, héros de la chrétienté, héros de notre France : saint Augustin, Régulus, saint Louis, Hannon, Annibal, saint Vincent de Paul semblent se dresser comme des géants pour peupler et animer le tableau qui s’étale à nos regards ; tandis que sur la colline où s’élevait autrefois Byrsa je crois voir la flamme du bûcher dévorer l’i noubliable Didon, la princesse infortunée, l’amoureuse d’Enée. Mais cessons d’évoquer le passé ; il est l’heure de quitter notre transatlantique et Tunis nous appelle.
* * *
La première sensation que j’éprouve à Tunis, sur le boulevard de la Marine, est de me croire en plein carnaval, à la vue de toute une foule bigarrée et bariolée. Les tons les plus doux, les nuances les plus délicates s’y croisent, s’y mélangent. Les fines étoffes lustrées des gandouras bleues, roses, lilas, mauve, vert ten dre, etc., jetées sur des gilets de couleur différente, les haïks de soie, les blancs burnous drapés élégamment, les longues chemises vertes et rouges des Juifs : tout cela dans une lumière intense miroite à l’œil, le caresse et jette à l’âme des flots de riantes pensé es. On est tout heureux de vivre au milieu de ces couleurs, dans cet éblouissement de s oleil. Malheureusement le cadre laisse beaucoup à désirer : l’avenue de la Marine n é promet d’être belle que dans un certain nombre d’années, quand les arbres et les maisons y auront poussé. Sans souci de la ville française qui se construit e n des terrains vagues, je passe immédiatement sous une porte monumentale pour arriver à une petite place bordée de maisons européennes. Deux rues tortueuses y viennen t aboutir et conduisent en un dédale de ruelles et de culs-de-sac. Je prends l’une d’elles au hasard et m’égare bientôt dans des quartiers arabes calmes et tranquilles, dans une suite de couloirs étroits, entre des murs d’une blancheur éclatante qui tranchent lumineusement sur l’azur du ciel. Çà et là, dans ces murs de maisons, des petites fenêtres munies de fortes grilles de fer, à mailles très serrées, et puis des portes ogivales, bleues ou vertes, ornées de gros clous qui forment dessin. Des voûtes étroites, semblables à des ponts, s’élancent de temps à autre au-dessus de la ruelle, coupant de leur blancheur le firmament bleu. Rien n’anime
ces rues désertes et silencieuses ; quelques femmes mauresques, pareilles à des pochées de linge ambulantes, glissent seules dans c e labyrinthe. Tantôt des portes ouvertes me permettent de regarder à l’intérieur de s maisons, constructions exécutées sur le plan de l’architecture antique : sur une gra nde cour carrée ornée d’un bassin et entourée d’un promenoir, sorte de large vérandah que supportent de légères colonnades, viennent s’ouvrir toutes les chambres. Tantôt, de la rue s’aperçoivent des escaliers de marbre dont les murs sont tapissés de faïences. Tou tes ces maisons sont surmontées d’une blanche terrasse et font de Tunis une ville é blouissante, lorsque les yeux la contemplent du haut d’une colline, au milieu du cadre étincelant de ses trois lacs. Me voici maintenant dans les bazars, dans les Souks , sous de grands passages voûtés ou recouverts de planches à travers lesquelles se filtrent de distance en distance d’éclatants rayons de soleil. Dans l’ombre de ces galeries, ces filets lumineux jettent des poudroiem ents de clarté. Des odeurs d’encens, de va gues senteurs flottent en l’atmosphère et y répandent un je ne sais quoi de c apiteux qui saisit en ce milieu exotique. De petites boîtes carrées, basses et étroites, qui constituent tous les magasins de luxe de ces bazars orientaux, sont alignées des deux côtés des voûtes. Dans ces sortes de niches s’étalent une suite ininterrompue de mêmes produits : ici des tapis, des étoffes de toutes couleurs, là des harnais, des sel les brodées d’or et d’argent, ailleurs des babouches jaunes et rouges, etc. Car chaque rue a sa spécialité : l’une appartient aux cordonniers, l’autre aux marchands d’étoffes, c elle-ci aux vendeurs de parfums, celle-là aux selliers, et tous les ouvriers d’un mê me métier travaillent avec les mêmes instruments côte à côte dans la même rue. Le Souk des parfums est le plus intéressant. Des Arabes graves, immobiles, assis à la turque en leur petite boutique, y fument des cigarettes ou hument le café dans des lasses microscopiques. Ils semblent indifférents à leur co mmerce et sollicitent rarement l’étranger, effet du fatalisme musulman ou peut-êtr e de la nature narcotique des substances qu’ils débitent.
* * *
Des Souks j’arrive aux quartiers júifs. Aux senteurs aromatiques succèdent des relents de cuisine à l’huile. Enfin voici, avec leur pittor esque costume, les Juives, les belles Juives, les Juives colossales aux flancs massifs, a ux seins débordants, au ventre largement gonflé, aux cuisses énormes, aux jambes d ’éléphant. Des chemisettes de soie, des blouses plutôt, de ton bleu pâle, rose te ndre, violet, vert émeraude et autres nuances douces ou criardes, flottent et tombent sur un caleçon collant en bas, bouffant en haut. Un couvre-chef conique, brodé d’or ou d’argent, qui rappellerait assez bien les chapeaux d’astrologue, s’il était plus haut, termin e drôlement ce bloc vivant. Sous cet accoutrement elles s’avancent lentement, avec une d émarche gracieuse de canards. Leurs pieds étant trop grands pour des escarpins trop petits, le talon est rejeté en dehors et la plante du pied doit seule supporter le poids de tout leur corps : aussi ces pauvres Juives traînent-elles péniblement leur masse de chair en roulant sur elles-mêmes. Je n’en admire pas moins leurs traits fins et délic ats, leur visage pâle, malgré sa rondeur de pleine lune, et leurs grands yeux noircis auKohl, ombragés debeaux cils et brillant sous des sourcils prolongés, largement arqués, teints auhenné. Ces Juives obèses ne commencent às’engraisser que v ers l’âge du mariage. Avant cette époque elles sont élégantes et sveltes. En mangeant abondamment du couscouss et en buvant de grandes quantités d’eau, elles arri vent à se gonfler ainsi et à devenir
présentables à leur futur époux. Car plus une femme est grosse, plus elle a de valeur. La première question que pose le prétendant à la famil le tend à connaître le poids de la jeune fille, de même que notre première question à nous tend à savoir le montant de la dot. Une épouse de deux cents kilogrammes est lenec plus ultrà du bonheur d’un mari, et je crois qu’il y en a de ce poids, témoin cette femme que j’ai connue et qui devait, à cause de sa largeur, prendre deux chaises pour s’asseoir.
* * *
Après avoir entrevu quelques mosquées et quelques z aouias que les Français n’ont pas le droit de visiter, je reviens à la gare par l a large rue des Maltais et me prépare à quitter Tunis. Cette grande ville de 120.000 habitants m’effraie q uelque peu. Elle doit ressembler à certaine jolie femme, fort agréable à voir de temps à autre, mais insupportable à fréquenter toujours. Je veux retourner à la Goulette, et le chemin de fer, en trente-cinq minutes, dévore, le long du lac, les seize kilomètres qui nous séparent de la petite ville. La Goulette, située sur un isthme étroit, entre les eaux argentées d’un lac et les flots bleus de la mer, avec sa belle place ombragée de gr ands arbres et la charmante perspective de son nouveau marché de style oriental, par delà lequel se dessine au loin une cascade de maisons blanches, dégringolant du ha ut du cap de Sidi-Bou-Saïd, m’a plu immédiatement, et je me décide à y fixer ma résidence pour quelque temps. Non pas que cette petite ville de 6,000 âmes soit intéressante par elle-même, mais elle a de jolis environs, et le voisinage de son lac, de sa mer, m’ a séduit tout particulièrement. Je n’aurai pas à regretter le choix de cette résidence ; j’en garderai, au contraire, le plus agréable souvenir.
* * *
A mon arrivée en Tunisie, je n’étais pas riche. Mes délicatesses de conscience m’interdisant de recourir aux machiavéliques procédés du rastaqouère pour me baigner dans le luxe sans bourse délier, il fallait tâcher de faire bon ménage avec la pauvreté, dans l’attente des jours meilleurs. Je ne pouvais cependant décemment coucher sous les ponts, d’ailleurs on n’en trouve pas à la Goulette, et le macaroni italien et le couscouss arabe, qui forment là-bas le fond de l’alimentation populaire, me paraissaient une nourriture par trop fade et par trop débilitante. Je m’offris la table au Grand-Restaurant où, pour 7 5 francs par mois, je mangeais royalement en compagnie des officiers français. Quant au logis, j’avisai sur la grande place une be lle maison où je dénichai une belle chambre à 30 francs. Il faut croire que la pauvreté noblement supportée attire la sympathie. Mon propriétaire, dans le sein duquel je déversai mes confidences, devint mon ami et me fit entrer tout de suite en rapport a vec un des Juifs les plus riches de Tunisie. Et quand les Juifs se mêlent d’être opulents, ils le sont bien. Je connaissais ma langue et, grâce à cette supériorité sur ceux qui ne parlent qu’arabe, je trouvai l’emploide mes bras dans la philologie. J’aliénai deux heures par jour mon indépendance pour guider les deux héritiers de l’Israélite millionnaire à travers le labyrinthe de la syntaxe. En échange, leur père s’engageait à me couvrir d’or : cinquante francs tombaient dans mon escarcelle à la fin de chaque mois. Mon ascension sociale s’opérait, j’étais fier de me rendre utile ; mes élèves m’aimaient
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