Don Juan d'Autriche

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Le 7 octobre 1571, la flotte de la Sainte Ligue (Espagne, Venise et papauté) remporta sur les Turcs la victoire de Lépante, mère des batailles entre l’Occident et l’Orient, entre la Chrétienté et l’Islam. De son chef, Don Juan d’Autriche, Voltaire écrira plus tard que, « comme vengeur du Christ, il était le héros de toutes les nations ».
Le fils naturel de Charles Quint, alors âgé de 24 ans seulement, avait déjà à son actif la répression de la révolte des morisques en Espagne, et fut nommé cinq ans plus tard, par son demi-frère Philippe II, gouverneur des Pays-Bas soulevés contre la souveraineté espagnole. Charmant, généreux, de tous les talents, mais portant comme une croix sa bâtardise impériale, il a, durant sa courte existence, irradié le sombre éclat du Siècle d’Or d’un éclair étincelant. Aussi sa figure attachante et superbe n’a-t-elle pas cessé de fasciner.
Publié le : jeudi 5 septembre 2013
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EAN13 : 9791021002531
Nombre de pages : 416
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JEAN-PIERRE BOIS
DON JUAN D’AUTRICHE (1547-1578) « Le héros de toutes les nations »
TALLANDIER
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013 pour la présente édition numérique
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Réalisation numérique :www.igs-cp.fr
EAN : 979-1-02100-253-1
C’est pour Élise et Pierre
INTRODUCTION
LE HÉROS DU GRAND SIÈCLE ESPAGNOL
Don Juan d’Autriche, fils naturel de Charles Quint et, officiellement du moins, de Barbara Blomberg, est né à Ratisbonne le 24 février 1547 – on a parfois écrit 1545, date définitivement écartée par ses différents biographes, l’incertitude indiquant surtout le secret de l’événement – et meurt à Bouges, près de Namur aux er Pays-Bas, le 1 octobre 1578. Âgé de 31 ans, il est alors en pleine gloire, encore en pleine ascension, toujours en pleine ambition. Vainqueur des morisques en 1570, vainqueur de Lépante en 1571, gouverneur des Pays-Bas de 1576 à 1578, il est fils d’empereur, et d’un caractère fait pour régner, ce qui a toujours inspiré une certaine méfiance à Philippe II son demi-frère. Peut-on dire qu’il est mort avant d’avoir trop longtemps vécu? Un demi-frère, de naissance illégitime, trop brillant, doué au témoignage de tous ses contemporains d’un très grand charme, au côté d’un souverain légitime sans aucun doute majestueux, mais discret et secret, n’est pas toujours dans la meilleure position. À cela se résume, pour l’essentiel, sa courte vie. Brillante et brève, cette vie est espagnole. Elle se passe, sauf pour le temps de l’enfance, à l’ombre du roi Philippe II, qui se repose sur les qualités de son demi-frère, pour lequel il ressent une certaine affection, sincère ou de raison, souvent niée par l’historiographie générale parce qu’il veille soigneusement à ce qu’il ne soit pas le premier en Espagne, mais préfère l’éloigner, d’abord en faisant de lui un général de la mer plutôt que de la terre, et de la Méditerranée plutôt que de l’Océan, puis en le fixant à Naples plutôt qu’à Madrid, enfin en le nommant gouverneur aux Pays-Bas. Que l’on ajoute à cela que don Juan est un prince fidèle, loyal, à l’écart des complots et des intrigues qui sont le lot quotidien de la Cour, qu’il ne se signale par aucune de ces aventures scandaleuses qui sont parfois l’envers de la vie des grands. Modéré dans ses amours, au moins à l’aune des mœurs de son époque, magnanime et humain, d’une ardeur religieuse qui n’a pas fait de lui un pourvoyeur des bûchers de l’Inquisition, il se contente finalement d’être un héros. Un héros qui n’a pas régné, qui a vaincu mais n’a pas conquis, qui n’a pas bâti, qui n’a pas écrit, sauf une correspondance exclusivement politique, qui n’a pas bouleversé l’art de la guerre, qui n’a pas comploté, ni agité la Cour… C’est tout juste si l’on insinue, sans preuves et à tort, que le roi son frère, adepte de la raison d’État, l’aurait fait assassiner. Ce qui n’a pas été suffisant pour décourager les biographes. Paladin, politique, conquérant, vainqueur, champion de l’Église, bâtard, don Juan présente beaucoup de visages, trop peut-être pour donner une ligne directrice à sa vie… Certains auteurs s’intéressent au défenseur de la religion catholique, d’autres augeneral del marvainqueur de la plus grande victoire navale de l’histoire espagnole, sinon des guerres de la Méditerranée, d’autres au gouverneur des Pays-Bas dans une fonction où il lui a fallu se confronter à l’exercice du pouvoir et à la diplomatie, avec plus ou moins de bonheur. Tous se réunissent dans l’hommage rendu à un «héros». Est-ce la rançon d’une vie trop courte, juste « assez touchante et assez dramatique pour intéresser quelques moments le lecteur », ainsi que l’affirme e Alexis Dumesnil dans sa biographie en 1827? Si Corneille a pu écrire au XVII siècle que la valeur n’attend pas le nombre des années, mettant en scène un autre héros de l’histoire de l’Espagne, il est permis de dire qu’il aurait pu appliquer la même observation à don Juan, qui a eu le temps avant sa mort précoce d’attacher à son nom une gloire immense. Le héros, c’est évidemment le caractère et le tempérament, mais ce sont aussi les circonstances, qu’il faut savoir saisir, auxquelles il faut savoir faire face. On ignorait son existence jusqu’à la mort de Charles Quint. Le testament de son père, ouvert le 21 septembre 1558, disait ceci: «Étant en Allemagne depuis mon veuvage, j’eus d’une femme non mariée un fils naturel qui se nomme Geronimo. Quel que soit le genre de vie pour lequel se décide ledit Geronimo, je recommande expressément au prince mon fils, à l’infant mon petit-fils, de l’honorer et commander qu’on e l’honore, de lui accorder la considération qu’il convient… Bruxelles, le 6 jour de juin 1554.» Charles Quint, cet Européen exemplaire, prince flamand et bourguignon de cœur, héritier des Habsbourg d’Autriche et empereur du Saint-Empire, mais roi dont l’Espagne catholique sera le refuge, a voulu que ses deux fils, le légitime, né d’une princesse portugaise, et le naturel, de mère allemande, soient espagnols. Frère du roi
d’Espagne de vingt ans son aîné, et que lui-même n’a pas connu avant sa propre adolescence, mais auquel il est expressément recommandé, don Juan était pourtant allemand, et non latin, par sa mère – du moins par sa mère désignée. Mais de son père, il hérite aussi d’une ascendance espagnole et, de la rude Castille où il a été élevé, d’une passion pour l’Espagne qui ne se démentira jamais. Comme beaucoup de bâtards, il est voué à une enfance solitaire, au moins aussi longtemps que son existence a été tenue cachée, et parce que son demi-frère et ses demi-sœurs sont nettement plus âgés que lui. Philippe, né en 1527, a 22 ans à la naissance de don Juan, et se trouve à 31 ans roi d’Espagne depuis deux ans quand il apprend l’existence de ce demi-frère de 12 ans. Ses demi-sœurs, Maria née en 1528, et Juana née en 1535, respectivement âgées de 30 ans et de 23 ans à l’ouverture du testament de leur père, sont alors la première l’épouse de Maximilien d’Autriche, futur successeur de Ferdinand sur le trône impérial, et la seconde déjà veuve du prince héritier du Portugal Jean-Emmanuel, mort en 1554, et régente d’Espagne de la mort de Jeanne la Folle en 1554, reine en titre, à l’arrivée du roi Philippe II en son royaume en 1559. Une famille ancienne, illustre, puissante, qui dispute aux Valois la première place en Europe, mais inconnue du jeune Geronimo, avant qu’il devienne don Juan. Il se trouve, à 12 ans, transporté presque par surprise dans une cour dont il ne sait rien, mais dont l’étiquette compassée recouvre un jeu subtil de haines et de fidélités, d’influences et de trahisons, une cour où se mêlent princes et cardinaux, hidalgos et serviteurs, secrétaires et chambrières, une cour où l’on use autant des prières que des armes… Puis, à 20 ans, le voici jeté dans le théâtre politique et militaire de e l’histoire espagnole, ce qui veut dire, au XVI siècle, européenne, et appelé par sa naissance à y jouer un rôle de premier plan. Le voici au milieu des princes et des grands, des letradoss’entoure le roi dont Philippe, transporté du cloître de Yuste à la sierra de las Alpujarras, de la mer Méditerranée et du royaume de Naples aux kermesses de Namur. Son destin croise ceux du cardinal Granvelle, du duc d’Albe, de Requesens, d’Alexandre Farnèse, d’Andrea Doria, plus fugitivement celui de Cervantès, et bien sûr la vie aventureuse de la princesse d’Eboli… Il s’impose d’abord en ce qu’il est presque une contre-image de son frère le roi. Celui-ci, qu’une éducation accomplie a rendu l’un des hommes les plus cultivés de son temps, amateur d’art et de littérature, possédant à un rare degré le sentiment de la nature, est un roi casanier, homme de bureau et de dossiers, renfermé. Après 1559, il n’a plus jamais quitté la péninsule Ibérique. On ne l’a jamais vu prendre la tête de ses armées pour les conduire au combat, comme aimait à le faire son père, et comme le fera son demi-frère. La seule fois où Philippe II s’est approché du champ de bataille, à Saint-Quentin en août 1557, il aurait été horrifié par le spectacle de la ville prise d’assaut par Emmanuel-Philibert de Savoie, et livrée à la soldatesque. Don Juan, homme de guerre et voyageur, a de la prestance et de l’éclat. Imbu de lui-même, mais affable et sympathique, remarquable par sa politesse et son goût des costumes somptueux, il aime impressionner ses visiteurs; tout en parlant avec eux, il caresse la crinière du lionceau apprivoisé qu’il avait conservé auprès de lui après la prise de Tunis, et que l’on aperçoit à ses pieds sur certains tableaux. Mais rien de cela ne suffit à faire un héros. Don Juan s’élève à ce rang aussi parce qu’il a toujours respecté trois règles essentielles, La première est, dans cette cour difficile, une fidélité impeccable au roi son frère. Sans doute, il a pu s’impatienter de ne pas être porté aux places les plus hautes que pouvaient lui assurer sa naissance et ses mérites, mais il ne s’est jamais départi de son devoir, n’a jamais tenté de s’imposer, de suivre une ambition personnelle, de se tailler une couronne, même s’il l’a souhaité. La position d’un bâtard à la cour de Valladolid ou de Madrid est plus libre que celle des infants, mais plus fragile aussi, et ne devient grande que parce qu’il ne franchit jamais la ligne rouge de l’insoumission, alors même que sa grâce et son éclat pourraient porter ombrage à son frère le roi, sorte de bureaucrate dont l’apparence terne, la lenteur à prendre ses décisions et le caractère renfermé dissimulent d’ailleurs une réelle grandeur. La deuxième règle est la défense du catholicisme, avec son corollaire, la lutte contre les infidèles et les hérétiques. Que ce soit en Espagne même dans l’ancien royaume de Grenade où il se trouve appelé à répondre à la dernière grande révolte des morisques; sur les rives de l’Afrique du Nord que la flotte espagnole, depuis que Charles Quint a voulu étendre son empire jusqu’à Tunis, ne cesse de longer, dans l’espoir d’y établir des bases pour déclencher ce qui pourrait être une immenseReconquistaafricaine; en Méditerranée occidentale toujours infestée de corsaires barbaresques qui capturent les lourdes galées, pillent les richesses, lancent parfois des razzias côtières, font du butin, et capturent des hommes et des
femmes vendus sur les marchés aux esclaves de l’Afrique ou de l’Empire ottoman; à la tête de la flotte de la Sainte Ligue sur la frontière maritime imprécise qui sépare la mer catholique, devenue espagnole, de la mer musulmane, arrachée par les sultans à la domination vénitienne, avec à la clé la victoire de Lépante célébrée comme une bataille décisive dans toute la chrétienté car elle est le premier véritable coup d’arrêt à une expansion ininterrompue depuis la chute de Constantinople; qu’il s’agisse enfin de la lutte contre les hérétiques des Pays-Bas, avec le souci de les ramener d’abord à l’obéissance au roi, ensuite dans le giron de l’Église de Rome. Enfin, ce jeune homme qui, selon les dires de ses contemporains, «avait la beauté d’Apollon et un visage e d’archange», est un guerrier. Une qualité nécessaire aux hommes de cour du XVI siècle, qu’il faut se garder de réduire aux intrigues, à la galanterie, ou à la haine religieuse. Comme beaucoup de ses contemporains, Emmanuel-Philibert de Savoie, Henri d’Anjou, futur Henri III de France, Henri de Guise, Henri de Condé ou Henri de Navarre, Guillaume d’Orange, Alexandre Farnèse duc de Parme, et tant d’autres, don Juan d’Autriche, cavalier émérite comme l’était son père, est un grand capitaine, et a beaucoup consacré de sa vie aux combats. Ce sont les armes qui lui ont apporté la gloire, et on peut prendre plaisir à souligner à quel point il a su combattre sur tous les terrains. Il a mené une guerre sans batailles, mais avec des marches, des contremarches, des embuscades et des sièges de place contre les morisques; sans avoir e été un grand navigateur, il a été sans doute le seul grand amiral du XVI siècle espagnol, capable autant de courir contre les corsaires en Méditerranée que de livrer et gagner la plus grande bataille navale du siècleà une époque, il est vrai, où la mer était ottomane, génoise ou vénitienne, et non pas dans un océan en passe de devenir domaine de la flotte anglaise; enfin, il a aussi remporté à Gembloux, aux Pays-Bas, une grande bataille de type classique, à la tête des prestigieuxterciosespagnols. Encore que mourir jeune ajoute à l’image du héros, il ne lui a sans doute manqué que de mourir les armes à la main pour que cette image soit parfaite. Car don Juan est mort dans son lit, de l’une de ces maladies si e mal identifiées au XVI siècle qu’on désigne mécaniquement sous le nom de fièvre, même si l’on prétend rapidement qu’il s’agit d’une mort mystérieuse… Mais il a une naissance illégitime, une mère mal connue, un double nom car il a toujours été Geronimo pour sa mère adoptive Magdalena de Ulloa et pour ses premiers compagnons de jeux à Leganés, même lorsqu’il est devenu Juan de Austria pour son frère le roi et pour la Cour; il y a surtout la victoire de Lépante qui permet au pape Pie V de saluer en lui un nouveau Jean-Baptiste, et il bénéficie sept ans plus tard du respect que lui montrent ses adversaires eux-mêmes, qui cessent d’attaquer les Espagnols pendant le temps de ses obsèques à Namur, alors que le pape Grégoire XIII le déclare «valeureux comme Scipion, héroïque comme Pompée, fortuné comme Auguste, un nouveau Moïse, Gédéon, Samson et David, mais sans aucun de leurs défauts». Gédéon: ceux qui entendent Grégoire XIII n’ont pas oublié que lors de l’abdication de Charles Quint le 25 octobre 1555, une splendide tapisserie racontant l’histoire du patron biblique de l’ordre de la Toison d’or avait été tendue dans la grande salle du Conseil privé, à Bruxelles, où se déroule la cérémonie. La mythification était déjà évidente de son vivant, elle se développe dès le moment de sa mort. C’est bien comme un héros béni des Dieux qu’il apparaît dès 1578 dans La Felicisima victoria concedida del cielo al señor don Juan de Austria en el golfo de Lepanto de la poderosa armada otomanade Hieronimo de Corte Real, publiée à Lisbonne, et peu après, en 1584, dans le célèbre poème épiqueLa Austriada, écrit par Juan Rufo, jurat de Cordoue et e chroniqueur du prince. Au XVIII siècle, Voltaire, dans le chapitre de l’Essai sur les mœursconsacré à la bataille de Lépante, peut conclure: «Don Juan, comme vengeur de la chrétienté, était le héros de toutes les nations. »
CHAPITRE PREMIER
L’ENFANCE DE GERONIMO
Geronimo, né à Ratisbonne le 24 février 1547
Charles Quint est mort le 21 septembre 1558, à Yuste. Le plus grand empereur de l’histoire de l’Europe, qui régna sur l’empire le plus grand du monde, dernier souverain du Moyen Âge dans une Europe où sont en gestation les premières monarchies modernes, avait compris qu’il n’y aurait plus de monarchie universelle. Il s’en était assuré en abdiquant son pouvoir sur les Pays-Bas le 25 octobre 1555, puis sur ses possessions espagnoles le 16 janvier 1556, en faveur de son fils Philippe; enfin, le 12 septembre 1556, il transmet le titre impérial à son frère Ferdinand, déjà roi de Bohême et roi de Hongrie. Il passe les deux dernières années de sa vie dans une retraite austère, en Espagne, à l’ombre du monastère hiéronymite de Yuste où il meurt après deux années de retraite. Il laisse un testament, par lequel il apprend à son fils le roi d’Espagne l’existence d’un demi-frère bâtard, né à Ratisbonne le 24 février 1547, un petit Geronimo (Jeromin) dont le secret de la naissance avait été fort bien gardé. Confié à plusieurs tutrices successives, Geronimo vivait alors en Espagne, et l’empereur, afin d’être sûr que Philippe, roi d’Espagne, puisse le retrouver, indiquait dans un codicille ajouté à son testament le nom de ses deux serviteurs, Adrien Dubois et Ogier Bodard, qui, seuls, connaissaient le père de l’enfant – mais peut-être pas la mère.
LES BÂTARDS DE L’EMPEREUR
Il convient de rappeler que la naissance de bâtards dans toutes les familles, princières ou non, est au e XVI siècle un fait extrêmement courant, et n’entraîne aucun mépris, aucune réprobation, aucune indignité. Reconnu, le bâtard peut être prince, même s’il reste exclu de toute prétention à une succession. Il en est de même au long de l’époque moderne, et la liste serait longue d’illustres bâtards auxquels l’histoire a donné une place de premier rang – de Dunois au comte de Saxe. L’empereur lui-même, qui a été du temps de son union avec Isabelle de Portugal, épousée en 1526, morte en 1539, un époux très fidèle, avait déjà eu, avant son mariage, d’une liaison avec une jeune Flamande, Jeanne Van der Gheest, dite «fille de basse qualité», une fille naturelle, Marguerite d’Autriche, devenue Marguerite de Parme, née en 1522, légitimée en 1529, de vingt-trois ans l’aînée de son futur demi-frère. Éduquée au palais impérial comme une princesse, elle avait de grandes qualités que son père n’hésita pas à utiliser comme une pièce de son échiquier dynastique. En 1539, déjà veuve d’Alexandre de Médicis, elle épouse en secondes noces Octave Farnèse, futur duc de Parme, et en 1545 donne naissance à Rome à Alexandre – Alexandre Farnèse – promis à un grand destin militaire, et l’un des meilleurs compagnons de don Juan. Elle-même gouverne ensuite les Pays-Bas de 1559 à 1567, dans une période difficile. Elle ne rencontre son demi-frère que lorsqu’il reçoit de la Sainte Ligue le commandement des troupes qui allaient s’illustrer à Lépante, et malgré l’écart d’âge, les deux enfants naturels se sentent unis par une étroite fraternité. Marguerite de Parme devient l’une des confidentes du jeune prince, presque une mère de substitution. Don Juan n’a pas eu de semblables relations avec ses autres demi-frères ou demi-sœurs illégitimes, réels ou supposés. En effet, certains historiens trouvent encore quelques autres enfants naturels à l’empereur, mais sans e convaincre, et non sans confusions. Rodrigo Méndez Silva, chroniqueur du milieu du XVII siècle, lui attribue, toujours avant son mariage, la naissance de Pyrame Conrad d’Autriche, en réalité fils légitime de Barbara Blomberg, né longtemps plus tard; l’empereur aurait aussi engendré une petite doña Juana, ou Jeanne d’Autriche, qui a peu vécu et dont on ne sait pas grand-chose; elle est morte en 1530 à l’âge de 7 ans, dans le couvent de Madrigal de las Altas Torres, près d’Ávila, dont l’abbesse était alors Maria de Aragon, elle-même fille naturelle de Ferdinand le Catholique. Manuel Lafuente dans sonHistoria general
de España, publiée en 1889, mentionne une doña Tadea de la Pena, que lui aurait donnée une dame de Pérouse, Ursolina de la Pena. Plus récemment, Manuel Fernandez Alvarez, abordant dansFelipe II y su tiempothème de la vie amoureuse des rois d’Espagne, confirme l’existence de la petite doña Juana, et le évoque une doña Isabel, autre péché de jeunesse de l’empereur… Gros péché même, puisque la mère serait Germaine de Foix, jeune veuve de Ferdinand le Catholique, hypothèse incestueuse donc, du fait de l’alliance des supposés parents. En la circonstance, Germaine, âgée de 30 ans, aurait déniaisé le timide Charles, âgé de 18 ans, avant d’épouser en secondes noces le margrave de Brandebourg. Contrairement à toute cette parenté, don Juan, pour sa part, a été conçu après la mort de l’impératrice Isabelle. Enfin, en confusion avec les propres bâtards de don Juan, on attribue encore parfois à l’empereur veuf deux autres enfants naturels, en réalité ses petits-enfants. Entre tous ces enfants, avec Marguerite de Parme, seul son plus jeune fils naturel a vraiment retenu l’intérêt de l’empereur, bien qu’il l’ait fort peu connu. Mais la bâtardise prive de tous les droits attachés à la légitimité, en particulier à la couronne, qui revient au prince légitime, Philippe né en 1527, pour lequel Charles Quint épouve une très forte affection, partagée avec celle qu’il a pour ses filles, Maria née en 1528, et Juana née en 1535. Au reste, le prince héritier a déjà lui-même un fils, né le 8 juillet 1545, nommé Carlos comme son grand-père. Une naissance difficile, suivie, le 12 juillet, de la mort de sa mère, Marie de Portugal. Charles Quint vient alors de partir pour l’Allemagne, laissant à son fils Philippe la régence des royaumes d’Espagne. Lui-même doit conduire la quatrième guerre qu’il mène depuis 1542 contre er François I , et régler, si possible définitivement, la situation religieuse de son empire, en suspens depuis plus de quinze ans.
1547. L’APOGÉE DU RÈGNE DE CHARLES QUINT
Printemps 1546-printemps 1547, l’année heureuse
La guerre contre la France connaît alors une pause, sinon une embellie, après la paix signée à Crépy-en-er Valois avec François I en septembre 1544. Un nouvel arrangement dynastique avait été conclu entre les er deux souverains qui sont déjà beaux-frères, puisque François I a épousé, le 8 juillet 1530, Éléonore d’Autriche, veuve du roi de Portugal et sœur de l’empereur. Il est alors convenu que le duc Charles d’Orléans, troisième fils du roi, épouserait doña Maria, sœur de Philippe. Elle recevrait en dot les duchés d’Orléans, de Bourbon, d’Angoulême et de Châtellerault. Mais le 9 septembre 1545, la mort du jeune duc avait ruiné cet accord, sans décourager l’empereur qui, dès le 15 septembre, avait échafaudé un second projet matrimonial entre son fils l’infant Philippe, devenu veuf, et Marguerite de France, projet qui n’aboutit pas plus que le premier. Cependant, l’horizon semblait dégagé sur ce front. La signature du traité d’Ardres er en juin 1546 entre François I et Henri VIII, qui équivaut à une aide des deux rois réconciliés aux protestants allemands contre l’empereur, ne modifie guère les équilibres, et du reste, la mort du roi d’Angleterre le 28 janvier 1547, et immédiatement après la mort du roi de France le 31 mars écartent provisoirement tout danger du côté de la France. L’empereur peut alors se consacrer entièrement à l’Allemagne, où la situation est beaucoup plus difficile. Le concile de Trente, convoqué le 15 mars 1545, s’est ouvert le 13 décembre, et peut sans doute aider à long terme au rétablissement de l’Église catholique, mais ne peut avoir à court terme aucune influence sur le règlement de la question protestante en Allemagne. Après la mort de Luther, survenue le 18 février 1546, les princes et villes de religion luthérienne, rassemblés dans la ligue de Schmalkalde, avaient refusé de prendre en considération les délibérations du concile, mais ne se prêtaient pas plus à la réconciliation souhaitée par l’empereur, tenu par les décisions des Diètes de Spire et de Worms. Sans doute pouvait-il l’obtenir de la Diète qui se tient à Ratisbonne, où il arrive le 10 avril 1546, revenant des Pays-Bas où il a séjourné entre janvier et mars dans l’espoir d’y rassembler des moyens financiers, mais sans parvenir à lever une armée. Un ultime colloque entre théologiens échoue. Il faut donc bien en venir à la guerre, comme l’empereur en a annoncé l’intention à son fils dans une lettre du 16 février. Il attend alors la venue des princes avec lesquels il pourra la conduire. L’empereur s’ennuie, sa santé le fait moins souffrir qu’à l’ordinaire grâce à un traitement contre la goutte, il se divertit et retrouve des ardeurs de jeune homme. Il fait de longues chasses à Straubing et fréquente les bourgeois de la ville. C’est alors qu’il rencontre Barbara Blomberg, et la courtise
avec succès. Dans le courant de mai est conçu l’enfant qui naît le 24 février suivant. Journées heureuses… L’empereur, qui vient de signer un traité avec la Bavière, conclut le 7 juin 1546 avec le pape Paul III un accord qui lui permet enfin de disposer des revenus nécessaires pour se procurer des armes et des hommes aux Pays-Bas, où la régente Marie de Hongrie recrute immédiatement des mercenaires. Le 16 juin, il obtient des princes ecclésiastiques de la Diète de Ratisbonne leur soutien dans la guerre qu’il engage contre le landgrave de Hesse et le duc-électeur de Saxe. Le 19 juin, le ralliement au camp impérial de Maurice de Saxe, chef de la branche cadette de la maison de Wettin, prend une valeur symbolique. L’empereur engage une première campagne d’été, une guerre savante qu’il conduit personnellement, et qui lui permet, sans avoir donné lieu à de grandes batailles, de réaliser la jonction de ses troupes d’Allemagne avec les renforts des Pays-Bas, à la fois les troupes espagnoles commandées par le duc d’Albe et les mercenaires des Pays-Bas commandés par Bucer. Une seconde campagne, au printemps suivant, est beaucoup plus vive. Le 24 avril a lieu la bataille de Mühlberg, sur l’Elbe, entre l’armée impériale et l’armée de la ligue. Le succès de l’empereur est total. Philippe de Hesse et Jean-Frédéric de Saxe sont faits prisonniers, et celui-ci perd sa couronne électorale au profit de son cousin Maurice. L’histoire a retenu le portrait de l’empereur immortalisé par le Titien en vainqueur, chevauchant fièrement le champ de bataille. Même si l’Allemagne luthérienne reste à conquérir, et même si l’Allemagne catholique, malgré tout plus allemande qu’espagnole, italienne ou flamande, ne souhaite pas donner trop d’ampleur à sa victoire, l’empereur est à l’apogée de sa gloire. Tel est le père de Geronimo, alors âgé de deux mois.
1547. L’Europe. Les couronnes et États de l’empereur
Sans doute, l’enfant n’aura aucune des couronnes de son père. Mais à défaut de terres, et de perspectives politiques, il reçoit bien des qualités paternelles, et il a toujours conservé pour lui une admiration sans borne, avec une immense fierté de son origine et le sens d’une certaine grandeur. Il est fils d’empereur. Charles Quint, âgé de 47 ans, est alors le souverain le plus puissant et le plus prestigieux de l’Europe, et avec le sultan Soliman, le dernier survivant de la grande génération politique de la Renaissance. Henri II de er France, âgé de 28 ans, n’a pas encore relevé la majesté éclatante et généreuse de François I , dont il se contentera de poursuivre les guerres, tout en ayant à se préoccuper plus que son père de la nouvelle hérésie calviniste. Édouard VI en Angleterre n’est qu’un enfant, roi sous la tutelle d’un conseil de régence dominé par son oncle Édouard Seymour, duc de Somerset, qui atténue les lois sur l’hérésie, mais se trouve bientôt renversé par John Dudley, duc de Northumberland, dont l’unique ambition est d’obtenir la succession royale en faveur de sa belle-fille Jane Grey, arrière-petite-fille du roi Henri VII. L’Angleterre se perd dans une lutte pour le pouvoir et pour le trône, jusqu’à la mort d’Édouard VI survenue en 1553, puis l’exécution de Jane et de son époux en 1554. Au nord, la puissance danoise a décliné au profit du nouveau royaume érigé par Gustave Vasa, une Suède dont l’horizon se limite à la Baltique, et encore sans présence internationale.À er l’est, Sigismond I achève son règne en Pologne. À partir d’avril 1548, son successeur Sigismond II Auguste Jagellon, âgé de 27 ans, tourne ses ambitions vers la Livonie puis la Courlande, ce qui l’oppose à la Russie voisine. Le grand-duc de Moscovie, Ivan IV, âgé de 16 ans, s’est fait couronner tsar par le métropolite Macaire le 16 janvier 1547, titre qui affirme solennellement la continuité entre l’ancien Empire byzantin et la monarchie moscovite, mais ce nouvel empereur est à peine européen, et son empire reste de réputation sauvage. À l’exception de l’État pontifical, que le pape Paul III a démembré au profit de son fils Pier Luigi Farnèse qu’il crée duc de Parme, le reste du territoire de l’Europe relève de manière plus ou er moins directe de l’autorité de Charles Quint, descendant de Charles le Téméraire et de Maximilien I , d’Isabelle la Catholique et de Ferdinand d’Aragon. Cependant, il règne sur un ensemble assez hétérogène de peuples et de langues, de territoires et de couronnes. L’absence d’unité est la marque principale de l’empire de Charles Quint. Deux éléments coexistent, sans unité possible, ni sociale, ni politique, ni même religieuse. Les héritages de Bourgogne et de Castille-Aragon, des Pays-Bas, d’Espagne et d’Italie, comptent parmi les États les plus riches et les plus évolués de l’Occident, et se trouvent entraînés par l’expansion maritime et le premier essor du capitalisme. Les duchés patrimoniaux des Habsbourg et l’Allemagne conservent un caractère terrien et seigneurial qui maintient au cœur de l’Europe une organisation politique et économique archaïque.
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