Douleurs psychiques et angoisses

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Que sont les douleurs et angoisses qui persistent après une cure psychanalytique ? Les partager est une pratique psychothérapeutique qui les élabore. Une psychanalyste et un mathématicien décrivent des vides homologiques créés dès la prime enfance, sources de douleurs majeures. Des artistes sont sollicités, dont Marina Tsvetaeva et Nicolas de Staël. L'étiologie, la neurophysiologie, la dynamique, la créativité, l'absurdité et la gravité des angoisses et douleurs précoces sont étudiées … et leur possible apaisement (relatif !).
Publié le : mercredi 15 avril 2015
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EAN13 : 9782336375076
Nombre de pages : 330
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Michèle BOMPARD-PORTE
Douleurs psychiques et angoisses & Daniel BENNEQUIN
entre psychanalyse et mathématique
La persistance de douleurs et angoisses lancinantes – amours
malheureuses répétitives, éprouvés d’absence, de vide, de manque –,
chez des personnes ayant efectué une cure psychanalytique en Douleurs psychiques
bonne et due forme est la situation problématique initiale. Pourquoi ?
Comment ? Y a-t-il des aménagements ?
Une pratique non orthodoxe, partager avec ces personnes leur et angoisses
douleur, en permet une certaine élaboration. L’échange entre la
psychanalyste et le mathématicien élucide les éléments de technique
et de théorie psychanalytiques en cause ; la stylisation mathématique entre psychanalyse et mathématique
correspondante – soutenue par la neurophysiologie – met en évidence
des vides homologiques créés dès la prime enfance, qui peuvent se
stabiliser en sources permanentes de douleurs majeures.
Nombre de poètes et autres artistes sont sollicités – Marina Tsvetaeva
et Nicolas de Staël de façon plus systématique.
Sans méconnaître l’absurdité de la plupart des douleurs psychiques
et angoisses dont nous soufrons, cette recherche, où sciences et
arts collaborent, élucide de manière originale leur étiologie, leurs
contributions à nos activités symboliques les plus rafnées… et leur
possible apaisement (relatif !).
Michèle Bompard-Porte est psychanalyste, professeur des Universités
et auteur de nombreux ouvrages. Elle a en outre coordonné l’édition
des Œuvres complètes de René Tom (IHES, 2003).
Daniel Bennequin est professeur de mathématiques à l’Université
Paris 7 – Denis Diderot. Il travaille sur la géométrie diférentielle et
ses implications dans les autres sciences (physique et biologie). Il a
déjà contribué à Pulsions et politique et Or Méduse médite… publiés
avec Michèle Bompard-Porte, L’Harmattan, 1997 et 2013.
Couverture : Paul Cézanne, « Hortense allaitant Paul au Sein ».
ISBN : 978-2-343-05627-2
32,50 €
Michèle BOMPARD-PORTE
Douleurs psychiques et angoisses
& Daniel BENNEQUINDouleurs psychiques et angoisses




























© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www. harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05627-2
EAN : 9782343056272 Michèle BOMPARD-PORTE & Daniel BENNEQUIN
Douleurs psychiques et angoisses
entre psychanalyse et mathématique
L’HARMATTANElle disait et moi, à force d’y penser, je n’avais qu’un désir :
serrer entre mes bras l’ombre de feu ma mère ... Trois fois je
m’élançai ; tout mon cœur la voulait. Trois fois, entre mes
mains, ce ne fut plus qu’une ombre ou qu’un songe envolé.
L’angoisse me poignait plus avant dans le cœur.
Je lui dis, élevant la voix, ces mots ailés :
Ulysse : Mère, pourquoi me fuir, lorsque je veux te prendre,
que, du moins chez Hadès, nous tenant embrassés, nous
goûtions à nous deux le frisson des sanglots !... La noble
Perséphone, en suscitant ton ombre, n’a-t-elle donc voulu
que redoubler ma peine et mes gémissements ?
Homère, Odyssée, chant XI
Parlez-moi d’amour et j’vous fous
Mon poing sur la gueule
Sauf le respect que je vous dois.
Georges Brassens
Avant d’aimer, apprends à marcher dans la neige sans laisser
d’empreintes.
Proverbe turc
Entre la douleur et le néant, c’est la douleur que je choisis.
William FaulknerIntroduction
Cet ouvrage est fait de hasards ; de la détermination à reformuler
la psychanalyse dans les mots de notre temps ; de la collaboration
continue entre Daniel Bennequin (DB) et Michèle Bompard-Porte
(MBP) pour ce faire ; en n, le thème en a imposé la forme, un peu
singulière.
Par hasard, plusieurs personnes ont sollicité MBP, à peu près à
la même époque et dans des circonstances voisines. Elles avaient
effectué une analyse en bonne et due forme, voire deux, mais
souffraient de douleurs et angoisses intenses, dont les caractéristiques
étaient proches, comportant des amours malheureuses et
catastrophiques, avec d’insupportables éprouvés de manque, de vide, voire
d’effondrement. Dans tous les cas, l’accent était mis sur la douleur.
L’obstruction théorique, technique et pratique que constitue ce
que MBP nomme les angoisse et douleur précoces, absolument
résistantes voire, aggravées, lors de cures standard, n’est pas une
nouveauté. Ferenczi, Winnicott, Green dans certains de ses articles,
plus récemment, Michèle Bertrand, ou René Roussillon – pour citer des
auteurs très connus – ont envisagé le problème. Jusqu’à plus ample
informé, il demeure ouvert – c’est-à-dire, la théorie, la technique
et la pratique adéquates ne sont pas complètement construites. Une
conjecture est à peu près commune. Ces douleur et angoisse seraient
des échos dans l’âge adulte d’un trauma infantile majeur. Une
relation primaire à la mère défectueuse est en général évoquée – grosso
modo pendant la première année –, qu’une analyse standard ne
modi erait pas, voire ampli erait.
Dans sa plus récente intervention sur le thème, Mental pain and
1the death instinct , Michèle Bertrand décrit la position actuellement
acceptée, et qui procède du constat selon lequel « la plupart du temps,
nous n’avons aucun moyen de connaître les débuts de l’existence de
1 http://www.michelebertrand.fr/ 23/09/2014.
9
???nos patients ». Par suite, nous devrions attendre l’apparition d’une
dépression transférentielle pour inférer une relation primaire
défectueuse, ou sinon, l’inférer d’un transfert passionnel, ou d’amours
passionnelles très spéci ques. D’un sens, le travail présenté dans
l’ouvrage n’adhère pas à la prémisse, et suppose qu’au moins dans
certains cas il est possible de décider vite si une personne souffre
de troubles, disons névrotiques, pour la plupart, ou bien si les échos
dans l’âge adulte d’une relation primaire défectueuse sont
importants – bien sûr, le « ou » n’est pas exclusif.
Peut-être parce que les personnes que MBP a reçues avaient
déjà accompli une cure, la douleur qu’elles présentaient lui a paru
dépendre d’une relation primaire défectueuse, pour l’essentiel.
Une pratique peu orthodoxe est apparue, sans dépression
transférentielle, ni transfert passionnel. Partager avec ces personnes leur
douleur – c’est-à-dire éprouver, pendant certaines séances une
douleur peut-être plus vive que la leur et leur transmettre que le partage
existait. N’entrons pas dans les détails racontés dans l’ouvrage –
sauf à préciser d’emblée qu’il ne s’agit pas d’analyse mutuelle à la
Ferenczi.
La pratique de MBP en ces circonstances lui paraissait obscure,
du point de vue des critères usuels de la psychanalyse : comment
fonctionnaient contre-transfert et transfert, dans ces parages ? d’ailleurs,
cette pratique serait-elle réservée aux analystes ayant eux-mêmes
souffert d’angoisse et douleur précoces ? Seul vague repère : le
partage et l’homologie étaient compatibles, la perte et l’homologie
aussi. Peut-être adviendrait-il que les angoisse et douleur se
transforment (trouvent une issue évanescente) par cette voie.
La pratique qui ne savait pas bien ce qu’elle faisait a néanmoins
semblé permettre aux analysants de changer de position – nous
n’avons pas d’avis quant à la désignation de ce travail,
psychothérapie ou moment d’analyse (les « tranches d’analyse » paraissent
suspectes : elles manquent la symbolisation, voire la dénient).
Les seuls étais de la pratique dérivaient des mathématiques déjà
mises en œuvre pour mieux comprendre l’œuvre de Freud, en contrôler
la validité et la prolonger : La Dynamique qualitative en
psychanalyse. Préface de René Thom, avait été publié dès 1994. D’autres
résultats avaient ensuite été acquis, via la théorie de l’homologie,
10
?2adjointe par DB et MBP à la dynamique qualitative . Parmi cette
perplexité, MBP a commencé de transmettre à DB ce qui se passait,
du point de vue psychanalytique. Et DB lui a répondu, des points de
vue mathématique et neurophysiologique.
Nous avons choisi de publier la manière de cahier de recherche
par lequel, peu à peu, nous avons pu élucider, dans un échange
soutenu, pourquoi et comment il existait, bel et bien, des douleur
et angoisse précoces, avec des échos spéci ques dans l’âge adulte,
et comment la pratique du partage, dans les cures – plus quelques
corrélats –, pouvait être de quelque ef cience.
Nous nous référions souvent à des écrivains, poètes, peintres, qui,
toujours, paraissaient avoir mieux exprimé les douleur et angoisse
3au travail – et en acte – que nous ne réussissions à l’expliciter . Ainsi
aurons-nous en un sens renoué avec le problème XXX du
pseudoAristote – « Pourquoi tous les hommes qui se sont illustrés en
philosophie, en politique, en poésie, dans les arts, étaient-ils bilieux,
et bilieux à ce point de souffrir de maladies qui viennent de la bile
noire […] ? »
Le déroulement de l’ouvrage respecte la chronologie de la
recherche et tente de montrer son cheminement.
MBP présente d’abord les analysant(e)s qui souffraient de con -
gurations psychiques analogues, avec douleur d’amours impossibles,
d’absence, de vide, de séparations intolérables, à rapporter à des
relations primaires à la mère inadéquates. Ces personnes ont d’autres
traits communs, qui sont explicités, notamment une compétence
exceptionnelle à l’empathie. Tout se passe comme si « l’en moins »
décrit en termes d’absence, de manque, de vide, se traduisait en « en
2 Citons les ouvrages où divers acquis sont publiés, auxquels il sera fait référence.
MBP, La Dynamique qualitative en psychanalyse, Paris, PUF, 1994 (DQP). MBP et
DB, Pulsions et politique, Paris, L’Harmattan, 1997 (P&P). MBP, De la Cruauté
individuelle et collective’Harmattan, 2002 (DLC). MBP, De l’Angoisse,
Paris, Armand Colin, 2004 (DA).
3 Les autres arts auraient pu être sollicités, musique, sculpture, danse, mais
l’analyse des œuvres eût sans doute été plus technique et plus longue. Idem, côté
philosophie. M. Bertrand évoque Empédocle et Socrate qui hâtèrent leur n, puis
« Même à lire des auteurs comme Descartes ou Spinoza, ou plus près de nous
Wittgenstein, on décèlerait dans leur écriture des traces d’une douleur constitutive
de leur travail philosophique. » (Pour une clinique de la douleur psychique, Paris,
L’Harmattan, 1996, p. 77) .
11
????trop », non seulement de douleur, voire d’angoisse, mais de qualités
diverses, inventivité incluse. MBP se réfère à plusieurs auteurs,
Roland Dubillard et Lewis Carroll, entre autres, qui ont su dépeindre
comment certaines douleur et angoisse dépendent de ressentis de
vide et de rien. L’idée de discontinuités, de « trous » psychiques, liés
à ces douleur et angoisse insiste. Les signi cations singulières de
« rien », qui provient de la res latine, « la chose », sont explorées.
L’ambiguïté du français, qui double toujours les « petits rien » de
néant, conduit à une étude critique de la transitionnalité selon
Winnicott (laquelle présente des systèmes de continuité peut-être plus
souvent mis à mal que Winnicott ne le propose). « Le sens de la
guillotine » de la culture française, selon Dubillard, permet ensuite
d’interroger plus précisément les relations entre douleur et angoisse
précoces, et leurs rapports respectifs aux séparations vs
inélaboration des séparations. L’idée que, dans les con gurations envisagées,
la douleur pourrait être une défense contre l’angoisse se fait jour.
Dans toute cette première partie, DB et MBP tentent de préciser à
quoi pourrait ressembler l’objet impossible dont les analysants
souffrent, sans faire appel aux stylisations mathématiques
proprement dites.
La seconde partie est une lecture juxtalinéaire du dernier texte
où Freud travail la douleur. C’est le dernier « Supplément » de
Inhibition, symptôme et angoisse. Il est intitulé : « Angoisse, douleur et
deuil ». Pour le bien comprendre, il faut retracer l’évolution de Freud
concernant la douleur, au long de son œuvre. Elle pose un problème
théorique analogue à celui de l’angoisse : notions toujours déjà là,
de façon tacite, la seconde, via le concept de défense, la première
via le principe de déplaisir-plaisir – par suite, elles sont dif ciles à
accueillir dans le corpus théorique sans redondance ni contradiction.
Cependant, le raf nement et la précision que Freud apporte à l’étude
des relations précoces du nourrisson à sa mère, avec énumération
des situations à haut risque traumatique, en impose. De même, la
disjonction entre ce travail et l’absence de sa mise en œuvre dans les
cures, à ce que l’on sait. On tente aussi de comprendre pourquoi la
notion de contre-investissement introduite pour rendre compte de la
dynamique de la douleur, en 1915 (Deuil et Mélancolie) et encore
en usage en 1920 (Au delà du principe de plaisir), disparaît en 1926.
12
????Il semble qu’en effet elle ne soit pas adéquate. Les hésitations de
Freud quant aux relations de la douleur et de l’angoisse sont mises
au jour. La consultation d’un classique de la douleur
neurophysiologique lui donne d’un sens raison, puisqu’il apparaît que la douleur
et des formes d’angoisse ou d’anxiété sont toujours coprésentes, de
ce point de vue. Mais la neurophysiologie rajoute un élément que
Freud n’avait pas repéré : les capacités humaines à vivre et supporter
la douleur relèveraient du nec plus ultra de nos compétences
neurophysiologiques, cognitives et affectives, donc psychiques. Et revoilà
le problème XXX du pseudo-Aristote.
Un peu confortés dans nos propres dif cultés, hésitations, quant
aux douleur et angoisse précoces par les dif cultés que Freud
présente, nous retournons en troisième partie aux analysants et au
travail avec eux. MBP précise comment elle introduit le nourrisson
souffrant expressis verbis dans les cures et comment le transfert
semble la mettre dans la position d’une mère not good enough
particulière, non séparée, « aséparée » des analysants. Elle propose que
la con guration la moins éloignée de ce moment du travail soit celle
d’une construction. Surtout, elle repère avec tous les analysants un
moment singulier, une gure du meurtre. Il s’agit qu’elle soit tuée,
et le meurtre en question semble ne s’effectuer pas sans absence
prolongée réelle : les analysants ne viennent plus aux séances
pendant un certain temps. Ensuite une relation de style plus classique
apparaît cependant que les douleur et angoisse diminuent. Tout se
passerait comme si le partage de la douleur et l’introduction du
nourrisson en souffrance situait MBP en place de l’objet impossible,
une not good enough mother aséparée qui nirait par disparaître au
cours du travail, tout en permettant aux analysants de construire une
individuation un peu moins trouée.
Pour tenter de comprendre mieux le processus de ces douleur et
angoisse précoces, MBP s’est ensuite tournée vers Marina Tsvetaeva,
grande spécialiste de ce type de con gurations, qu’elle a
abondamment décrites. Son génie d’écrivain et l’honnêteté avec laquelle elle
dépeint ses amours-douleurs font surgir la violence meurtrière que
l’aséparation implique dans des dimensions qu’on avait seulement
soupçonnées jusque là.
13
??????Tout en hésitant, MBP a explicité les problèmes psychanalytiques
aussi précisément qu’elle a pu, via les analysants, Freud et Tsvetaeva.
DB prend la plume. A vrai dire, DB et MBP prennent la plume. Le
premier pour construire des stylisations mieux précisées, à partir des
récits produits par MBP et des échanges qu’ils ont suscités, MBP,
pour évoquer Nicolas de Staël von Holstein, dont, par hasard, une
très riche exposition se tenait au Havre pendant l’été 2014.
DB adresse peu à peu ses créations à MBP, qui lui répond et lui
envoie, sous forme de lettres, ce que de Staël suscite, et DB lui
répond. Ainsi, les deux dernières parties du livre s’écrivent dans la
plus stricte contemporanéité. Elles n’ont rien à voir et tout à voir.
Nous avons choisi que les stylisations de DB précèdent l’étude de
Nicolas de Staël, serait-ce parce que DB utilise des éléments de
stylisation en cours d’élaboration dans ses réponses à MBP – le lecteur
n’en béné ciera-t-il pas davantage, s’il a d’abord pris connaissance
de l’élaboration dans son ensemble ?
Le travail de DB dépeint des analogies entre des processus
psychiques décrits en psychanalyse et des processus
neurophysiologiques. Le moyen de ces analogies est constitué par des stylisations
mathématiques qui s’avèrent dans les deux domaines. Les
mathématiques utilisées appartiennent à la dynamique qualitative et à la
théorie de l’homologie.
L’intérêt de ce travail est d’accroître l’intelligibilité tant en
psychanalyse qu’en neurophysiologie, de contrôler et d’expliciter par
la rationalité mathématique certaines conceptions des deux autres
domaines, en n, de suggérer des pistes de recherche, dans les trois
domaines. Pour ce qui concerne les angoisse et douleur précoces,
le travail de DB con rme la plupart des thèses soutenues côté
psychanalyse, tout en précisant nombre de processus, et il propose des
stylisations novatrices en psychanalyse et en neurophysiologie.
Rappelons vite l’histoire des stylisations mathématiques que nous
avons proposées, en psychanalyse. Toutes reposent sur des
mathématiques qui étudient l’évolution de formes dans le temps, et non la
statique de structures, fussent-elles topologiques. Ainsi, il a d’abord
été montré comment la dynamique qualitative proposée par René
Thom était un instrument pertinent pour mieux comprendre l’œuvre
14
???4de Freud . Au passage, l’aporie qui paraissait opposer narcissisme
primaire et relation d’objet primaire avait été résolue, grâce à la
dynamique de l’Un que la fronce de Thom proposait. La
complication de la fronce en copli a ensuite permis de styliser plus nement
le fonctionnement du Je-plaisir du début, selon Freud. En adjoignant
au copli les con gurations homologiques adéquates, DB et MBP ont
stylisé de manière intelligible ce que signi ait que l’objet ne fût pas
trouvé, mais « retrouvé », selon Freud. La dynamique de l’Idéal du
Je proprement dit a été construite – « partager ce qui a disparu ». Ces
stylisations du développement psychique selon Freud s’avérant, des
propositions de topique dynamique ont aussi été créées dans P&P.
Dans DA, MBP a construit une économie et une dynamique
adéquates pour la seconde théorie de l’angoisse selon Freud, rapportée
au seul Je. Il suf sait d’adjoindre à l’analyse de Freud une stylisation
simple proposée par Thom (bifurcation de Hopf et système de Van
der Pol-Liénard), ce à quoi le travail de Freud conduisait de façon
naturelle.
Un problème restait mal résolu. Comment s’effectuait ce que
DB et MBP appelaient « le retournement du copli », c’est-à-dire le
changement de régime psychique par lequel le processus secondaire
s’installe et permet que l’activité psychique vise les échanges
verbalisés avec les autres. Ainsi, il s’agissait de styliser, en partie du
moins, « Le naufrage du complexe d’Œdipe ».
(Notons que le travail effectué s’intéresse surtout aux dynamiques
du Je. En tant que système d’interfaces, il est immédiatement
susceptible de stylisations par la dynamique qualitative.)
Côté stylisation des processus psychiques, DB repart du
problème du « retournement du copli ». Il doit le résoudre, puisqu’on
étudie des angoisse et douleur précoces chez des adultes dont rien
n’indique qu’ils n’ont pas naufragé le complexe d’œdipe, du moins
par moment. DB résout le problème, en considérant qu’aux
propositions de Freud concernant le fonctionnement du Je-plaisir du début,
il convient d’ajouter celles de Winnicott qui font entrer l’actant
maternel dans la dynamique initiale. DB installe alors le
fonctionnement du Je-plaisir selon Freud au sein de l’espace protégé dont le
nourrisson béné cie grâce à la présence de la mère. Le
développement progressif depuis « le nourrisson inexistant », selon Winnicott,
4 MBP, DQP.
15
?????jusqu’à une con guration post-œdipienne des processus du Je
s’ensuit – en huit con gurations géométriques principales. D’un
sens, le ressort en est que l’actant maternel premièrement introduit
donne accès au monde, par sa disparition.
Car les disparitions n’en sont pas, dans ces stylisations, puisque
chaque perte ou séparation est interprétée comme un processus
homologique – le processus même par lequel est intelligible
l’exigence freudienne selon laquelle l’objet n’est pas trouvé, mais
retrouvé. DB décrit comment le développement précoce démultiplie
les processus homologiques, et ce, déjà chez les mammifères. Il
propose en outre que la spéci cité et la fragilité psychique particulière
des humains tiennent au fait qu’ils créent un niveau de plus, une
homologie d’homologie, qui rend compte de la complication
relative de nos compétences symboliques. Il se con rme que l’homologie
et les angoisse et douleur précoces auront beaucoup à se dire, vu
l’hypothèse des gures d’absence ou de séparation précoces entre
mère et nourrisson, génératrices des angoisse et douleur précoces et,
nécessairement, génératrices de processus homologiques aussi.
Néanmoins, encore faut-il que des sensations subjectives correspondent à
des formations homologiques, ce que DB démontre.
Ainsi augmenté et précisé, le développement des processus
psychiques vu à l’aide des instruments mathématiques que nous
utilisons depuis maintenant vingt ans permet d’entrer dans la question
des douleur et angoisse précoces, par un résultat spectaculaire de la
neurophysiologie animale. Il s’agit des relations des ratons et de leur
mère, pendant les dix premiers jours de leur existence, cruciaux :
apprentissage de l’attachement et autres apprentissages vitaux. Une
mère ratte good enough protège absolument les ratons du stress,
mesuré grâce à une hormone qui signe son existence, mais non de
la douleur. En dix jours, les ratons apprennent l’odeur de la mère
(attachement), puis les odeurs à craindre : celles des prédateurs. Si
la mère maltraite gravement les ratons, et si elle est absente, plus
encore – quelques heures suf sent –, alors ils deviennent stressés
et précocement matures : capables de reconnaître les odeurs
dangereuses. De surcroît, les mauvais traitements et privations précoces
engendrent une hypersensibilité durable au stress. En n, si l’on
sollicite la mère ratte de sorte qu’elle s’occupe particulièrement bien
16
???????des ratons, ces derniers béné cient d’une forme de protection contre
le stress pour toute leur vie.
L’étude comportementale est doublée par celle de la
neurophysiologie correspondante dont nous retenons le seul thème suivant. Il
existe un système spéci que, l’axe hypothalamo-pituito-adrénal, dit
HPA, responsable des processus d’attachement et du contrôle de
l’hormone du stress. DB procède à une étude détaillée de la
dynamique HPA, puis il propose l’analogie suivante : tout se passe comme
si, dans le fonctionnement du début des nourrissons humains, le cycle
des soins maternels selon Winnicott était identi able (en partie) à
un certain état du système HPA, inhibant le stress. HPA serait à la
neurophysiologie ce que la fronce « soins maternels » est au copli
winnicottien primaire. Ainsi, « la fronce supérieure du bébé
s’identi e à la fronce protectrice de la mère ».
DB s’intéresse ensuite aux conséquences des stress : gures des
anxiété, angoisse, panique. La chimie répond d’abord : sérotonine !
Quant au système nerveux des mammifères, il donne deux réponses,
deux espèces d’angoisse, selon qu’il y a anticipation d’un danger, ou
situation sans issue. Dans le premier cas, HPA gère de nouveau, dans
le second, un système dit PAG (periaqueductal grey), comportant
le PAG proprement dit plus des régions de l’hypothalamus et des
régions de l’amygdale. Ce système est impliqué non seulement dans
l’angoisse, mais dans la douleur, la défense et l’attaque, la parole
aussi.
DB défend ensuite la thèse selon laquelle « HPA et PAG, relayés,
ou plutôt étayés par les réseaux limbiques (hippocampe,
hypothalamus, amygdale, septum, etc.) sont suf sants pour supporter notre
topique réduite », c’est-à-dire toute l’évolution du développement
depuis le copli initial jusqu’à son retournement post-œdipien tel qu’il
a été stylisé, côté processus psychiques. D’un sens, DB a la tentation
d’identi er les processus neurophysiologiques et les processus
psychiques, via la stylisation mathématique commune. La position de
MBP est de maintenir l’analogie entre les uns et les autres.
Une étude détaillée de PAG est nécessaire. Celui-ci prend en
charge les douleurs physiques et psychiques, et c’est l’un des
principaux centres visés par les analgésiques. Il gère aussi le con it entre
attaque et fuite, autrement dit, il comporte une organisation en fronce.
C’est un système à réponse rapide (alors que HPA est plus lent).
17
????????????Il est essentiel à la vocalisation. C’est le candidat adéquat pour être
l’analogue, en neurophysiologie, de la fronce nourrisson dans le
schéma primaire de Winnicott.
La tâche suivante de DB consiste à trouver les analogues en
neurophysiologie des schémas mathématiques du développement
psychique, autrement dit, comment les schémas initiaux se compliquent,
s’épaississent en homologie, jusqu’au retournement contemporain
d’une séparation franche d’avec la mère. Cela implique une longue
étude de « la dualité PAG-HPA », relation « qui repose à la fois sur
une sorte d’exclusion et sur une sorte de complémentarité », dans
laquelle nous n’entrerons pas, sauf à signaler que la sérotonine y
joue un rôle essentiel. Vu le rôle des deux systèmes dans l’angoisse,
l’examen de leurs relations permet d’avancer dans la détermination
des processus des angoisses. L’hypothèse retenue est que «
l’angoisse […] traduit une tension entre les deux niveaux des feuillets
[de HPA et ou de PAG], un accroissement de la taille du cycle
éventuel, sans fonctionnement du cycle, soit comme une sorte de situation
ambiguë du psychisme dans toute la zone de la fronce, soit comme
une situation instable sur le feuillet intermédiaire. » (De nouveau,
DB passe de la neurophysiologie au psychisme, là où MBP
maintiendrait l’espace psychique des angoisses séparé de l’espace des
processus neurophysiologiques.)
La suite de l’exploration neurophysiologique consiste à trouver
les acteurs principaux des homologies qui compliquent peu à peu les
schémas initiaux et permettent de concevoir, côté neurophysiologie,
« le retournement du copli ». Les échanges de HPA et PAG avec
le système limbique paraissent les candidats adéquats, avec accent
mis sur le rôle de l’amygdale, de l’hippocampe et de la région
parahippocampique qui l’entoure, en relation avec le cortex préfrontal.
L’étude neurophysiologique est trop subtile pour être résumée.
Elle permet de conclure que, côté neurophysiologie, l’angoisse
procède de déplacements dans les activités de HPA ou de PAG,
dont les traces homologiques peuvent se réactualiser en « angoisse
archaïque ». Du point de vue neurophysiologique, l’angoisse n’a pas
d’objet, c’est un phénomène « paramétrique ».
La douleur, par contre, pour autant qu’elle correspond à un
éprouvé de manque, côté nourrisson, s’homologise en vides, du point
de vue neurophysiologique, lesquels peuvent se réactualiser à tout
18propos. « Le tissu homologique serait ainsi toujours dédoublé d’un
revers de vides de trous. Une augmentation multiplicative de
dimensions, et des foules de raisons de souffrir », la multiplicité vide
résultant de l’impossibilité d’associer la douleur à une quelconque
origine sensorielle autre que l’absence. Cela concerne les processus
neurophysiologiques « normaux ». Tout se passe comme si la
neurophysiologie « incarnait » en vides homologiques ce que la langue
des processus psychiques exprime métaphoriquement.
En cas de souffrances précoces, de manque grave et, par suite,
de développement prématuré, les vides et les trous
neurophysiologiques changent d’allure. Ils peuvent même devenir sans limite en
homologie. Leur nature différente provient d’une maturation
anormalement précoce des constructions pré-homologiques. Vu leur
création précoce, la neurophysiologie suggère que seule une
modication portant sur l’homologie d’homologie puisse en modi er
la con guration. Cela évoque la pratique analytique qui tente de
repasser par les étapes précoces du développement a n de modi er
les processus douloureux…
Cette brève présentation ne dit rien des précisions que les études
de DB apportent aux coliques du nourrisson, aux relations de la
douleur et de l’angoisse, de la douleur et du plaisir, de la douleur et de
l’agressivité, bref, à certains thèmes centraux qui ont été abordés
auparavant. On a préféré mettre ici l’accent sur la singularité de la
méthode utilisée, sa abilité et la spéci cité de ses apports. D’un
sens, tout se passe comme si « Douleur dans les plis. Le revers de la
douleur » systématisait les analyses précédentes, plus rapsodiques,
et leur offrait des étais mathématiques et neurophysiologiques.
A la suite vient un court chapitre d’extraits de poèmes, un choix
de mots d’ailes, d’absences, d’angoisses, de douleurs, de vides. Il
se termine avec des vers de Pierre-Jean Jouve, lui qui avait reconnu
dans la psychanalyse une source d’inspiration irremplaçable, mais
qui avait également mis en garde contre le scientisme de notre
temps, et le risque que trop d’abstraction fait courir à la pensée
authentique, un constat que reprend aujourd’hui Yves Bonnefoy
entre autres poètes, en opposant le concept à l’expérience vécue ;
nous espérons naïvement que les voies ouvertes par notre travail,
partant de concepts mathématiques, de résultats physiologiques,
19
?????????de découvertes psychanalytiques et d’émotions données par l’art,
sensations et expressions, participeront à la nécessaire réconciliation
de ces deux aspects de la vie humaine, qui sont les détours abstraits
et les mondes des sens.
Les lettres sur Nicolas de Staël montrent un autre aspect de la
même recherche. MBP tente de discerner et entendre les géométries,
les angoisse et douleur, le génie de Staël. D’abord, l’histoire de
sa vie est présentée, ses relations avec René Char et son suicide.
Ensuite le travail porte sur certains des tableaux exposés au Havre.
Les problèmes d’aséparation et les dif cultés de l’individuation y
sont gurés et décrits. L’évolution de l’œuvre est étudiée,
notamment via le style des réserves. Et tout se passe comme si Nicolas de
Staël montrait les vides homologiques à l’œuvre et leur insistance
de plus en plus effroyable, jusqu’à ce qu’ils ne lui laissent que la
défenestration.
L’une des conclusions de DB, confortant certains résultats
antérieurs, ainsi que l’approche psychanalytique des cas de douleur et
angoisse précoces qui a été décrite, annonce peut-être une nouvelle
direction du travail : « […] le Je est proprement l’homologie,
et l’homologie d’homologie, […] ». Il va de soi qu’un cahier de
recherches en cours n’offre pas de conclusion générale.
20
??Première partie
Quelques événements cliniques
Décrivons d’abord quelques situations de douleur psychique.
Cette femme nit par trouver que sa douleur est comme un
« manque de présence à soi-même ». Tout se passe comme si une
« absence interne » paraissait soudain et muait en douleur aiguë ;
comme si un vide aspirait tous les sentiments, idées,
représenta5 6tions – effondrement ? –. Le monde extérieur est décoloré comme
lors d’un deuil ou dans un moment mélancolique. Une façon de
panique la pousse à avaler alors n’importe quoi se présente,
médicaments, alcools, drogues, pour (se ?) soustraire à la douleur, qui
ressemblerait à une crampe ou une déchirure soudaines, dans le registre
musculaire, à ceci près que la douleur psychique est récurrente. Il
est rare qu’elle ne paraisse pas en n d’après-midi et dans d’autres
circonstances, par exemple, certaines séparations.
La présence de quelqu’un avec qui l’analysante échange, fût-ce
au téléphone ou par courriel, peut interrompre le processus qui
ressurgit dès que l’échange cesse. Il arrive aussi que la douleur revienne
pendant un échange, sans rapport conscient ni inconscient avec ce
qui s’est dit. Ainsi, il s’agit d’un fonctionnement à la fois labile, à la
fois stable, comme un puits de potentiel sous-jacent aux autres
processus psychiques, susceptible de prévaloir sur eux n’importe quand
7ou presque . (Bien sûr, on songe à la persistance du puits de potentiel
5 Rien ne prouve, pour le moment qu’il s’agisse d’une con guration psychique
analogue à celle que Winnicott a dépeinte.
6 L’expression par comparaison systématique paraît indiquer que la douleur en
question est littéralement indicible, – trop archaïque ?
7 La vie psychique serait comme une marche le long d’un précipice où elle ne
cesserait de tomber et qu’il faudrait remonter, façon Sisyphe et son rocher. Que l’on
se remémore ! Sisyphe a été condamné pour avoir trompé la mort deux fois.
21
???maternel dont l’enfant est censé s’exhausser en grandissant et qui,
8sinon, peut devenir létal ).
Des « gures » dont elle « manquerait », deuil ou passion
amoureuse malheureuse, jouent parfois les « paravents » de cette
dynamique du vide. La douleur leur est alors imputée, sans conviction
continue, cependant.
La violence de la douleur et sa cessation fréquente, si quelqu’un
se présente, évoquent une répétition dans l’âge adulte des coliques
du nourrisson, dont la patiente avait souffert, de huit jours à trois
mois. Elles aussi cessent, en effet, dès que l’enfant est pris dans les
bras et bercé. Néanmoins, la continuité de l’ef cience de la présence,
9qui vaut pour les nourrissons, ne fonctionne plus dans l’âge adulte .
« Ecorchés », dit-on de certains, voire « écorchés vifs ». Il semble
s’agir d’autre chose. Dans ce dernier cas, la sensibilité paraît en effet
liée à l’extérieur. Elle laisse présupposer que le narcissisme
secondaire fonctionne, même s’il est défaillant, et qu’il tente de pallier des
troubles plus archaïques. Nous songeons ici, d’une part, à la fragilité
du Je-réel et à son angoisse de réel (Realangst) « devant un danger
10réellement menaçant ou jugé comme réel » , selon Freud, d’autre
part, aux angoisses de résonance, produites chez des personnes dont
la mère était incapable d’élaborer l’angoisse (l’enfant tombe, la
mère lui donne une claque). Situations psychiques où j’ai proposé
la notion de « fontanelle psychique », générique dans le premier
11cas, pathologique dans le second . Dans ces situations, l’angoisse,
plus exactement, diverses formes d’angoisse prévalent, et non
la douleur – même si, comme Freud le montre dans la troisième
« Annexe » de Inhibition, symptôme et angoisse, distinguer entre
angoisse, douleur et deuil n’est pas toujours aisé, d’autant moins
que les trois sentiments s’y entendent pour créer des mélanges. Nous
8 Ce thème est évoqué plusieurs fois dans P&P, (cf. la note 63, p. 55, qui énumère
les références).
9 Une tentative de stylisation desdites coliques gure dans DA, pp. 144-145 et
autres. DB propose une autre stylisation, inspirée par la neurophysiologie, cf. infra,
cinquième partie, « Douleur dans les plis. Le revers de la douleur ».
10 « Angst vor einer wirklich drohenden oder als real beurteilten Gefahr »,
Freud S., 1925-1926d, Hemmung, Symptom und Angst, G.W. XIV, pp. 113-205, en
l’occurrence p. 137, Inhibition, symptôme et angoisse, OCP XVII, Paris, PUF,
1992, pp. 203-286.
11 Cf. DA, pp. 66 et 231.
22
???reviendrons plus loin sur certaines con gurations dont les
manifestations de l’angoisse semblent proches des douleurs ici évoquées.
Alors, nous tenterons d’élucider les relations entre la douleur que
nous présentons d’abord et des formes d’angoisse archaïque qui lui
sont liées.
Dans le cas de l’analysante qui nous occupe, la dynamique
psychique paraît presque seule en cause, relativement autonome (trop,
peut-être) et liée, là aussi, à des processus archaïques.
« Elle me rejette » ; « Elle veut ma mort » ; « Elle veut
m’empoisonner » ; « Elle me hait » ; « Elle veut que j’aie mal » ; etc. Phrases
après coup des coliques. Au demeurant, les enfants ayant subi les
coliques des trois premiers mois n’ont pas béné cié de relations
12ultérieures satisfaisantes avec leur mère, à ma connaissance .
Faudrait-il concevoir que la douleur procèderait du souhait
(Wunsch) de se conformer à ce qui a été imaginé être le souhait
(Wunsch) de la mère ? qu’en conséquence Elle serait là ? Elle serait là
13continûment, au contraire de la situation subie pendant les coliques ,
mais comme un actant intrapsychique sadique. L’analysante aurait
mal pour Elle – pour ce que le nourrisson a imaginé être son plaisir,
voire sa jouissance ? Ce pourrait être une interprétation classique à
deux actants, analogues à ceux que Freud propose en cas de
mélancolie, à ceci près que toute notion de culpabilité paraît manquer
en ce cas. Par suite, on est invité à chercher d’autres stylisations
métapsychologiques.
Au reste, un autre problème de géométrie se pose. Quelles
peuvent être les forme(s) et dynamique(s) d’une gure maternelle
si archaïque ? – même si toutes sortes de formes, traits identi
catoires, etc., bien individués et plus tardifs les masquent. Convient-il
de faire l’hypothèse d’une « présence » non locale ? comme une peau
du psychisme, en un sens trouée, voire, comme sa texture trouée ?
14S’en débarrasser relèverait alors de l’exploit. « Ectoplasme ! »
12 Une raison simple serait le ressentiment de la mère – fût-il inconscient – à l’endroit
du nourrisson hurleur, qui lui aura in igé de s’éprouver « mauvaise mère ».
13 e Cf. Kreisler L., Fain M. et Soulé M., L’Enfant et son corps, Paris, PUF, 2 édition
1978.
14 Du point de vue topique et dynamique, la fronce et le copli du Je-plaisir du
début dysfonctionneraient (cf. DQP, et P&P).
La neurophysiologie actuelle classique ne sait pas quelles pourraient être les formes
et dynamiques des traces mnésiques des premiers mois de la vie.
23
?????L’analysante suggérait souffrir peut-être d’un trouble de la
régulation des endorphines. Les barbituriques qui lui avaient été
administrés, censés pallier les cris des premiers mois comme,
ultérieurement, les crises d’urticaire et autres crises de toux spasmodique des
premières années, auraient produit ladite dérégulation – pourquoi
pas ? En outre, elle jugeait avoir acquis des dispositions à l’addiction
du fait de ces traitements.
15« Amédée ou Comment s’en débarrasser » .
La douleur apparaît comme une défense ratée. On pourrait
interpréter, de nouveau classiquement, le « manque de présence à
soimême » comme une répétition de la présence chaotique de la mère
des coliques. La défense réaliserait cette « présence » et le psychisme
ne saurait rien faire de mieux que se réduire à ce qu’il aurait imaginé
être son souhait ? (encore et toujours, du point de vue économique,
la douleur relève de la concentration des investissements).
Il conviendrait alors de conclure ainsi : quelle qu’ait été la valeur
des élaborations de l’analysante et de ses deux analystes précédents,
tout se passerait comme si la séparation d’avec la mère du début
n’avait pas eu lieu, et créait, outre la douleur, un trouble de
l’individuation qui sera évoqué plus loin.
Reste qu’il s’agit d’absences. L’interprétation classique qui les
transformerait en présence continue se trompe peut-être de niveau
d’élaboration, notamment en proposant un scénario pervers,
d’ailleurs verbalisé, qui, à l’évidence, est inadéquat aux processus d’un
nourrisson. Décidément, la demande d’inventer d’autres stylisations
insiste. En outre, la notion d’absence évoque l’angoisse. La douleur
Les conjectures dues à René Roussillon, Paradoxes et situations limites de la
psychanalyse, Paris, PUF, 1991, concernant une culpabilité en un sens archaïque,
parce que liée à des défauts d’intégration précoces du Je et à son non détachement
de l’objet maternel primaire, me sont connues, mais ne me convainquent pas –
même si nous sommes d’accord quant au non détachement de l’objet maternel
primaire. Ainsi, « […] une forme de culpabilité qui se présente comme un
harcèlement du moi par ce qu’il n’a pas intégré en lui et qui revient du dedans par
le biais de son encryptement dans le surmoi », ib., p. 119, me laisse perplexe.
Le travail avançant, DB proposera des stylisations des formes et dynamiques des
traces mnésiques des douleur et angoisse précoces (cf. infra, « Douleur dans les
plis. Le revers de la douleur »).
15 Titre d’une pièce d’Eugène Ionesco créée à Paris, au Théâtre de Babylone, le
14 avril 1954. Dans ce cas, il s’agit du « cadavre dans le placard », dont les
dimensions ne cessent d’augmenter.
24
??????est-elle primaire, ou bien est-ce une défense à l’endroit d’une angoisse
archaïque ?
Il existe des variantes à cette douleur peut-être typique, qui
s’ensuit de coliques du nourrisson caractérisées, douleurs corrélatives
d’autres troubles de la relation primaire à la mère.
Voici un analysant réputé avoir hurlé assez fort et longtemps,
toutes les nuits de sa première enfance, pour que les voisins fussent
alertés. Son grand-père maternel, venu le saluer, avait souhaité
repartir aussitôt, tant les cris l’incommodaient. Une longue cure, menée
en bonne et due forme, le laissait dans une situation voisine de celle
d’abord présentée. Cet analysant créait des situations d’amours
malheureuses et torturantes semblables à celles précédemment
décrites – avec épisodes quasi mélancoliques, lors des séparations
d’avec l’aimée, mais sans éléments de culpabilité ni de
dévalorisation, complètement absents. En ce cas, cependant, la forme de la
douleur différait. Elle était continue et décrite comme « sourde ».
Elle était en général accompagnée de troubles organiques considérés
par le patient comme corrélats de la situation. De plus, elle avait lieu
de façon intermittente. Par intervalle, ce patient disposait d’une vie
« normale », c’est-à-dire sans douleur. Un peu comme si la mère
primaire avait eu deux faces, l’une « suf samment quelconque »,
dont il avait pu se séparer, l’autre absente, chaotique et/ou rejetante,
dont les énigmatiques traces mnésiques de l’existence reparaissaient
lors des épisodes douloureux.
L’hypothèse selon laquelle le caractère « sourd » de la douleur
(au lieu de sa violence dans le premier cas) serait un processus
économique est vraisemblable, l’investissement se répartirait entre
douleur psychique et troubles somatiques.
D’un autre analysant l’on savait que son père s’était suicidé
pendant sa gestation. Il était né un peu prématuré. Couveuse pendant
quinze jours. Sa mère reconnaissait l’avoir rejeté lorsqu’en n elle
l’avait rencontré. Il s’avéra que cette mère avait adressé à son ls
continûment, et non pendant la seule petite enfance, les reproches,
attaques et insultes qui eussent convenu au travail de deuil envers
l’époux suicidé. De plus, la sœur de trois ans aînée de l’analysant
s’était suicidée elle aussi, six ans avant qu’il ne consulte. Dans ce
25
???cas, la douleur était continue, ou quasi. Certes, elle avait pris la
forme d’amours malheureuses, là aussi. Elle dépendait cependant
de façon patente, pour le patient lui-même, des innombrables strates
16d’une mère interne attaquante . Dans ce cas, souffrir une forme
de quasi état dépressif chronique, était, de l’avis même du patient,
répondre aux souhaits qu’il imputait à la/aux mère(s) interne(s). Il
avait vécu « un mauvais amour », disait-il, et il palliait la douleur
en fumant des « joints » dont il réussissait à doser la
consommation plus ou moins bien, selon les périodes. Sa vie amoureuse et
sexuelle participait aussi « du plus général des rabaissements de la
vie amoureuse ». Il souffrait parfois de compulsion masturbatoire.
En outre, un kyste l’obligeait à être précautionneux lors des relations
sexuelles, de sorte qu’elles ne fussent pas douloureuses.
Dernière situation que l’on envisagera.
Cette analysante disposait de photos de sa première enfance qui
évoquaient celles des enfants abandonnés souffrant d’hospitalisme
à la Spitz (De la naissance à la parole). La reconstruction d’une
17histoire familiale particulièrement compliquée et con ictuelle ,
permettait de comprendre que sa mère n’avait pas été en état de
l’accueillir de façon convenable à sa naissance (confusion avec un
enfant mort). Elle avait souffert d’emblée de régurgitations et de
vomissements en jets. Surtout, le décès brutal d’un frère aîné de
la mère, très investi par cette dernière, lorsque l’analysante avait
cinq mois, avait provoqué l’apparition de ce visage aux traits tirés,
angoissé sinon abandonnique, enfant « très sage et qui suçait son
18pouce », disait la mère . De nouveau, cette patiente créait des
amours malheureuses, non qu’elle ne fût aimée, ni frigide, mais la
personnalité de ses aimés était si tyrannique qu’en n elle devait les
16 Au contraire de tous les autres cas cités, où, au moins une cure, voire deux, ont
eu lieu avant que je ne reçoive ces analysants – d’ailleurs en face à face, au plus une
fois par semaine, voire moins –, j’ai reçu ce dernier analysant alors qu’il avait
seulement effectué, des années auparavant, quelques mois de psychothérapie dont,
du reste, il parla peu. La partie du travail étudiée dans cet ouvrage, les premières
années, eu lieu là aussi en face à face, une séance hebdomadaire.
17 De nouveau, une analysante ayant effectué une cure en bonne et due forme.
18 La contingence de la situation, du moins pour partie, a permis que l’échange
avec la mère ultérieure soit moins « mauvais » que dans les autres cas. Cette
différence est sans doute générique : si la mère peut se dégager de la « responsabilité »
de la qualité des échanges avec le nourrisson, alors elle n’est pas « mauvaise mère »,
d’où, etc.
26
??quitter, dans des éprouvés très douloureux, tant lors de l’échange
19amoureux que lors de la séparation .
Dans les trois derniers cas, les patients décrivaient la situation
suivante. Ils « tombaient » dans des états de douleur psychique, mais
ces moments, du moins certains d’entre eux, comportaient le
sen20timent de « se retrouver » . Est-ce que l’hypothèse de « satisfaire
la mère par sa douleur » et/ou « être aimé(e) de la mère quand on
souffre » s’avérerait ?
DB évoque la possibilité que cette douleur soit associée à une
satisfaction parallèle ; elle ferait partie de l’individu, ou ferait partie d’un
complexe indissociable que le patient réactiverait. Il s’agirait alors
de « se » retrouver soi-même, dans cette situation mixte de douleur
et de satisfaction. DB reviendra sur cette question, au moment
d’évoquer la « chère douleur ».
MBP. Comme il s’agit de situations très précoces, remaniées par
l’ensemble de l’histoire ultérieure, il est dif cile de se prononcer.
L’hypothèse de DB, l’association, se distingue du masochisme, tout
en suggérant une étiologie possible de ce dernier.
La notion de complexe indissociable évoque le devenir des enfants
maltraités. On connaît bien l’association démoniaque selon laquelle,
adultes, il leur faut martyriser ceux qu’ils aiment – surtout leurs
propres enfants, lorsqu’ils atteignent l’âge auquel ils ont été
martyrisés. C’est la preuve d’amour, du moins de celui qu’ils ont construit,
tout en sachant que martyriser n’est pas aimer. Situation de double
lien d’une extrême ténacité, qui torture certains d’entre eux. (Si je
l’aime, il faut que je le batte ; si je le bats, je ne l’aime pas.)
Dans le sentiment de « se retrouver » lors de la douleur psychique,
le psychisme ne passerait-il pas, malgré tout, par la réduction à deux
actants conjoints, dans une relation sado-masochique où l’un, le
représentant du maternel, sadiserait, et l’autre, un représentant de la
personne-enfant, accepterait d’être sadisé ?
19 Une particularité liée à la fratrie semble rendre compte de cet aspect, au moins
en partie. Le frère aîné de deux ans de la patiente, auquel la mère s’était en un sens
identi ée, avait été comme autorisé à sadiser sa petite sœur, pendant ses premières
années.
20 Néanmoins, l’analysante ayant souffert de quasi abandonnisme mentionnait
des rêves concomitants de chute et de mer déchaînée où elle se débattait.
27
???DB demande si le psychisme fait cette douleur sienne.
MBP. Impossible de répondre plus simplement que oui et non.
« Sienne », en tant qu’il « s’y retrouve », étrangère, en tant
qu’événement incompréhensible qu’il subit.
Cependant, l’expression « se retrouver » n’implique-t-elle pas une
21part de reconstruction narcissique ?
Sans doute, une appropriation, propose DB, mais sans négliger le
facteur d’association : nalement, le besoin était satisfait, même s’il
était accompagné de déplaisir.
MBP. Ainsi la douleur serait-elle un signe évoquant « une
satisfac22tion quand même » . Alors la première proposition
d’interprétation – psychisme réduit à deux actants dans une relation
sado-masochique – fonctionnerait mal. Il est en outre loisible, voire nécessaire
de considérer que la reconstruction narcissique ne dépende pas de la
« présence » continue d’une mère interne sadisante ni de son
désamour. Pour l’analysante à épisode abandonnique, « se retrouver »
comportait d’abord un « lâcher prise », puis un endormissement,
après qu’elle avait beaucoup pleuré, bu, etc. Au réveil, elle se sentait
« bien ». Endormissement provisoire – par épuisement – du
nourrisson angoissé ?
Comment mesurer aussi la part du rêve ? demande DB – même
si la patiente mentionnait seulement des rêves de chute et de mer
déchaînée.
Le béné ce narcissique de « se retrouver » parmi la douleur
n’apparaît pas du tout dans le premier cas, où l’analysante cherche
incessamment à « courir plus vite que sa douleur », comme elle dit.
Y aurait-il une géométrie de ces processus ?
Avant d’y venir, il convient de mentionner quatre
caractéristiques communes à ces patients. D’une part, ils vivent et partagent
avec les personnes aimées ce qu’ils nomment « illumination » ; d’autre
part, ils font preuve de capacités d’empathie exceptionnelles. Ici
l’interprétation classique (psychisme réduit à deux actants dans une
21 L’autoréférence suggérerait que la fronce du Je-plaisir du début, voire le copli
redeviendraient fonctionnels.
22 A rapprocher, peut-être, de cette remarque de Dolto, faite à des patients se
plaignant d’avoir été maltraités dans l’enfance : ils avaient aussi été aimés, sinon ils
n’auraient pas survécu.
28
???relation sado-masochique) montre ses limites, parce qu’elle ne peut
rendre compte d’aucun des deux événements – l’empathie,
l’ouverture aux autres, est d’ailleurs en grande partie cause de l’«
illumination » un moment partagée avec l’aimé(e). Tous disposent aussi
d’une psychomotricité raf née et de dispositions quasi « naturelles »
pour des pratiques où la maîtrise consciente du Je est relativement
désinvestie, ainsi de la relaxation, des apnées en plongée, de la
pratique du raga, de l’échange avec des essaims d’abeilles, etc. En n,
tous repèrent leur différence d’avec des gens « normaux » – « sans
trouble majeur du narcissisme primaire », paraît la traduction le plus
23dèle. Ils ne les envient pas – du moins, pas toujours . Ils
considèrent que leur douleur est la contrepartie de l’ouverture aux autres,
des moments d’illumination auxquels ils tiennent, ainsi que de leur
facilité à « lâcher prise » dans certains registres psychomoteurs. Tous
s’entendent très bien avec les bébés et les enfants petits. Leur Je
serait poreux, comme si les identi cations qui le constituent étaient
24construites sur des sables mouvants . Trois des quatre analysants
cités sont, en outre, « frileux », au point qu’il convient de distinguer
25entre le froid interne et le froid extérieur .
***
Ce que d’aucuns appellent « le sol de l’évidence », d’autres, « la
conviction d’exister », etc., bref, cette con ance en soi que des
soins primaires adéquats procurent, semblent leur faire défaut. Pour
une/des raison(s) diverse(s), les premières relations à la mère – aux
soins maternels – n’ont pas été good enough, selon l’expression de
Winnicott.
23 S’agit-il seulement de s’identi er à/par son symptôme ? ou devrait-on songer à
une identi cation de style héroïque, voire, à la proximité d’une position phallique
narcissique ?
24 La première analysante évoquée signale éprouver parfois ce qu’elle nomme des
hallucinations psychomotrices, pendant lesquelles elle « serait » tel ou tel de ses
proches, exécutant tel ou tel geste, de manière fugitive ; par exemple, « ce n’est pas
moi qui ai souri, c’était le sourire de ma sœur en moi ». Un mixte des caractéristiques
citées crée sans doute ce genre d’hallucinations, repérées comme telles, et qui ne
donnent pas lieu à souffrance. D’un point de vue classique, il s’agirait de troubles
« psychotiques » dans l’élaboration des séparations et des processus intro-projectifs.
25 Doit-on évoquer les relations intimes entre les sensations de chaud-froid et
celles de douleur, selon Fernando Cervero, Understanding Pain, The MIT Press,
Massachusetts Institute of Technology, Cambridge, Massachusetts, USA, 2012 ?
29
???????Pourrait-on proposer que le « trouble primaire » concerne la
continuité ? plus exactement, le sentiment de continuité de sa propre
existence et/ou du monde environnant ? L’enfant aurait été chopé,
plus ou moins souvent, par le Boojum, comme il arrive au Boulanger,
à la huitième crise, « La disparition », The vanishing, de La chasse
26au Snark. Une agonie en huit crises .
Au contraire de ce que Freud croyait être une conviction
universelle, « nul ne peut tomber hors du monde » et, encore à soixante
ans, il fut capable de se rattraper d’un faux pas, en montagne, grâce
à un saut périlleux, il existe des gens, c-à-d de très jeunes enfants,
qui ont éprouvé maintes et maintes fois être tombés hors du monde.
Ferenczi fut sans doute le premier à évoquer ces situations («
L’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort », 1929). Winnicott a ensuite
précisé quelques con gurations de faille (a chasm, selon Lewis
Carroll, où le Boulanger disparaît corps et bien). Dans la perspective
winnicottienne, elles s’enteraient sur les holding, handling et object
presenting. Certaines paraissent dans l’âge adulte sous forme de
« Crainte d’effondrement », Fear of breakdown, crainte de la mort,
27ou du vide . Winnicott soutient, à juste titre, à notre avis, qu’il ne
s’agit pas de craintes pour l’avenir, mais de remémoration
d’événements vécus dans la première enfance, lorsque la personne n’était
pas assez constituée – au sens de l’élaboration du Je –, pas là, donc,
28pour intégrer ces expériences .
Effondrement, mort, vide, signi ent une discontinuité, ou son
risque ; les deuils et les amours malheureuses avec les séparations
subséquentes, aussi.
26 Lewis Carroll,
Snark. Une agonie en huit crises. Il existe de nombreuses traductions françaises,
qu’il est intéressant de comparer entre elles.
27 Une analysante peintre, accompagnée par un collègue, témoignait de l’angoisse
douloureuse de tomber horizontalement. La qualité des soins précoces n’est pas
connue, néanmoins, la mère de la patiente avait toujours refusé de lui dire qui était
son père, et elle avait été élevée chez ses grands-parents maternels.
28 « […] cette chose du passé qui ne s’est pas encore produite, parce que le patient
n’était pas là pour que ça lui arrive […] » et, un peu plus loin, « La crainte
d’effondrement peut être une crainte d’un événement passé dont l’expérience n’a pas encore
été éprouvée. » Winnicott D.W., 1974, « Fear of Breakdown », International Review
of Psycho-Analysis, 1 ; trad. fr. « La Crainte d’effondrement », Nouvelle Revue de
Psychanalyse, 11, Figures du vide, print. 1975, pp. 35-44, et, en l’occurrence, p. 40,
puis p. 44.
30
/D?WVHLJKW?RI7KHLQ?DJRQ\KXQWLQJFKDVVH?6QDUNDXWKH$QDB intervient, critique et programmatique. Le terme discontinuité
est trop vague, il couvre des intuitions très différentes. Par exemple,
la singularité de la mort, le plus discontinu qu’on puisse imaginer,
se présente en géométrie au creux d’une fronce, qui est tout à fait
continue, et même analytique. Il y a cependant des cas où rien de
continu ni d’analytique ne rattrape symboliquement la situation.
C’est le problème des frontières, au-delà. Préciser de quel type est
ici la discontinuité est l’un de nos problèmes majeurs. Après, tu
parleras de trous, de coupures, de sauts, de murs, de désintégration, etc.,
toutes sortes de discontinuités, très différentes.
MBP. Il convient peut-être de se demander si la douleur psychique
ne serait pas une défense, une sorte de conviction de seconde espèce,
susceptible d’assurer une forme de continuité psychique, au moins
de repère, là où le sol de l’évidence manque.
DB. Ceci se rattache bien à l’ambigüité de la discontinuité.
MBP. Peut-être une défense contre des angoisses « sans nom » du
nourrisson.
DB. Ne pas oublier que les douleurs physiques sont très souvent un
signal spéci que de danger, donc une forme de défense.
29MBP. Certes. Néanmoins, selon Cervero , les douleurs physiques
sont loin d’être « très souvent » des défenses adéquates.
Par ailleurs, ne serions-nous pas dans une situation où objectivité
30et intersubjectivité ne s’identi ent pas ? Tenterions-nous ou
devrions29 Understanding Pain, op. cit.
30 « Le miracle de la physique – que Kant lui-même s’était résigné à laisser
inexploré – ne paraît pas pouvoir s’étendre aux autres disciplines scienti ques (même
celles dites exactes). On peut, je crois, en donner la raison. En physique, objectivité
et intersubjectivité s’identi ent : c’est le principe de relativité cher à Einstein.
Etant donné un phénomène (P), on s’efforce de paramétrer toutes les visions de (P)
que peuvent avoir l’ensemble des observateurs virtuels de (P) ; en ce cas cet
ensemble est un ensemble de repères, donc en fait un espace très régulier, groupe de
Lie ou espace homogène U. […] En matière de sciences humaines on pourrait
s’efforcer de construire un espace U analogue, paramétrant l’ensemble des
positions possibles d’un observateur vis-à-vis d’un fait donné F. Mais il y aurait dans
cet espace (U) des lieux de catastrophes où la vision v(u) subirait des discontinuités
drastiques (un peu à la manière du contour apparent d’un solide variant en fonction
de la direction de projection). Imaginez, comme exemple, les visions de la Révolution
française vue par des historiens de tendances aussi différentes que Mathiez et
Cochin. Il me semble cependant clair que cette paramétrisation des espaces
d’intersubjectivité est un des buts fondamentaux de la science. A cet égard la notion de
prégnance que j’ai récemment proposée me paraît constituer un outil précieux
(quoique conjectural) pour dé nir ces espaces de positions d’un observateur en
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???????????nous tenter de « construire un espace de positions à valeur
intersubjective » à partir de mesures (qualitatives !) de l’intensité de la
douleur, voire, de celle de l’angoisse, envisagées comme prégnances ?
(Peut-être ma pratique avec des analysants souffrant de douleur et
angoisse précoces s’est-elle inspirée de la proposition de Thom, sans
que j’en aie conscience. Cf. infra, troisième partie.)
« He’s murdering the time ! Off with his head ! » (« Il est en train
de tuer le temps ! Qu’on lui coupe la tête ») s’écrit la Reine de cœur
cependant que le Chapelier tente de chanter. Mais il y a des temps,
31et le Chapelier est condamné à vivre indé niment à l’heure du thé .
32Aiôn implose en chronos , cependant qu’une fonction
physiologique quelconque s’effectue, puis, lorsqu’elle termine son of ce,
chronos est réabsorbé dans aiôn, selon une stylisation proposée par
33René Thom . Or, Thom identi e « notre » aiôn avec la peau, ou
« l’ego » de l’animal (mammifère) ou de l’homme. Ainsi le Chapelier
menacé de décapitation par la Reine (mère) aurait-il perdu tout accès
à l’aiôn. De fait, la Reine lui aurait fait la peau. Il survivrait dans
matière d’appréciation psychique. Un petit nombre de prégnances dont on
mesurerait (qualitativement !) l’intensité permettait de construire un espace de positions à
valeur intersubjective (l’intersubjectivité allant même, en ce cas, jusqu’à inclure le
psychisme des animaux supérieurs). Etrange paradoxe que celui qui amènerait à
dé nir l’objectivité à partir de la plus subjective des notions. » Thom R., 1985,
Préface. Petitot-Cocorda J., Morphogenèse du sens I, Paris, PUF, pp. 13-15.
31 Lewis Carroll, A mad tea-party, Alice’s Adventures in Wonderland, chapitre VII.
« Un thé chez les fous », Les Aventures d’Alice au pays des merveilles.
32 Dans l’opposition, aiôn signi e « l’éternité » et chronos, « une durée dé nie ».
Néanmoins, les trois noms usuels pour évoquer le temps en grec, aiôn, chronos et
kairos, sont subtils. Par exemple, aiôn signi e « force vitale, vie, durée, éternité »,
en outre « moelle épinière », en tant qu’elle est considérée comme le siège de la vie
(Chantraine P., Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Histoire des mots,
Paris, Klincksieck, 1990).
33 Structure et fonction en biologie aristotélicienne. Apologie du Logos, Paris,
Hachette, 1990, en l’occurrence, pp. 247-266. « Certains auteurs opposent fonction
et fonctionnement. Je propose de voir dans cette opposition une caractéristique
essentielle de la fonction. Car il est de l’essence de la fonction de fonctionner…
même si parfois la fonction ne fonctionne pas. De ce point de vue le terme fonction
se rapproche linguistiquement de la forme du gérondif (le doing anglais). On peut
métaphoriquement représenter le concept de fonction par une fronce d’hystérésis
associée à l’opposition de deux temps : un temps a-temporel , une éternité vide
d’événements, ce que les Anciens Grecs appelaient aiôn ; et un temps qualitativement
spéci é, chronos, celui qui est porteur d’événements catastrophiques, et où se déroule
l’exécution des actes. On obtient le diagramme de la gure 5 […] Toute fonction
apparaît comme la manifestation d’un pli des temps sur l’espace-temps ». Ib., p. 257.
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