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Du côté des hommes

De
220 pages
Le féminisme interroge depuis longtemps le rapport homme-femme, et on oublierait presque que les hommes aussi doivent s'emparer de cette question. Guido de Ridder fait partie de ces quelques voix qui constatent d'abord, une nouvelle approche de leurs rapports aux femmes dans leur mode d'union et la déconstruction progressive de l'assignement des rôles traditionnels. Puis, qui s'interrogent sur une nouvelle identité possible.
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DU CÔTÉ DES HOMMES
à la recherche
de nouveaux rapports
avec les femmes
Changements
Collection dirigée par
Paul-Henry Chombart de Lauwe Déjà paru dans cette collection
Jean-Charles LAGRÉE, Les jeunes chantent leurs cul-
tures, 168 pages.
A paraître :
La banlieue aujourd'hui, Colloque de réflexion pluridis-
ciplinaire associant géographes, historiens, économistes
et sociologues (janvier 1981).
© L'Harmattan, 1982
I.S.B.N. : 2-85802-188-0 GUIDO DE RIDDER
DU CÔTÉ DES HOMMES
à la recherche
de nouveaux rapports
avec les femmes
Préface de
Paul-Henry CHOMBART de LAUWE
Éditions L'Harmattan
7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris Préface
Qu'un livre sur les rapports entre les sexes ouvre une
collection Changements n'est pas un hasard. Depuis bien
longtemps les sociologues ont montré que la transforma-
tion d'une société était impossible sans modification de la
situation de la femme. Le fait nouveau est la remise en
cause, par les hommes eux-mêmes, de leur propre condi-
tion, de leur modèle dominant, et la prise de conscience
des conséquences de cette remise en cause dans toute leur
existence.
Mais comment s'opère cette remise en cause ?
Guido De Ridder, témoin et observateur, s'exprime
au nom de groupes d'hommes, qui se sont multipliés en
France, comme dans d'autres pays, depuis quelques
années. Ces groupes sont une sorte de réponse aux
groupes de femmes qui ont proliféré depuis des décen-
nies, nullement en opposition, mais au contraire pour
rpondre à un manque. Groupes marginaux ?... ou
groupes pilotes ?... Les deux à la fois, car les groupes
marginaux posent souvent les questions nouvelles qui
ouvriront les voies du changement. L'auteur analyse un
processus dans lequel le choc de 68 a joué un rôle par
ses retombées à retardement. Dans les transformations
profondes, les réussites et les échecs sont facilement
mêlés. Les uns et les autres sont instructifs.
Le livre nous aide à démasquer bien des équivoques,
ou tout au moins à poser clairement les questions pour
permettre de les lever. Les confusions entre inégalité et
différence sont soulignées à propos de la « dé-
différenciation » qui ne peut être l'indifférenciation.
Nous retrouvons ici une confirmation de ce que nous
avions constaté dans d'autres types de recherche : la
revendication à la fois de l'égalité et de la différence,
5 mais en passant par une série d'épreuves dans lesquelles
les hommes se trouvent désemparés.
Les transformations techniques et économiques inter-
viennent dans la libération des rapports entre les sexes,
ne serait-ce que par les possibilités offertes par la contra-
ception ou les nouvelles conditions matérielles de vie. En
même temps, les représentations des sexes et des rapports
entre eux se sont modifiés ainsi que les systèmes de
valeurs qui sont en liaison avec elles. Les transformations
s'opèrent alors dans les relations entre les institutions et
le vécu quotidien. Dans ce sens, le livre de Guido De
Ridder peut être rapproché d'autres ouvrages qui paraî-
tront ultérieurement et dans lesquels cette relation jouera
également un rôle important dans plusieurs domaines.
Peut-on parler d'une institutionnalisation d'une sorte
de compagnonnage, ce qu'avait pressenti Burgess, sous
une autre forme, il y a cinquante ans ? Pour comprendre
les processus de transformation, une approche ethno-
sociologique et psychosociologique des pratiques des
hommes et des femmes vivant en commun dans tous les
détails de l'existence est nécessaire. Des conséquences en
chaîne sont constatées dans les rapports à l'espace dans
l'habitation, dans la répartition des tâches d'entretien, de
préparation des aliments, de soins aux enfants, mais
aussi dans les rapports de classes, les rapports de généra-
tions, les rapports ethniques...
Les hommes se réunissent en groupes pour essayer de
définir leur attitude à l'égard des femmes féministes avec
lesquelles ils vivent. D'accord avec elles sur le fond, ils
prennent conscience en commun des conséquences prati-
ques de leurs conditions nouvelles. Le modèle dominant
du mâle ne peut être abandonné du jour au lendemain
sans conflits. Si les femmes revendiquent l'égalité et la
différence, les hommes ont à reconnaître l'une et à
affirmer l'autre pour eux-mêmes. Guido De Ridder nous
montre bien, et non sans humour, dans les détails de la
vie des ménages, comment apparaissent les heurts, les
incompréhensions, les lassitudes, les colères en même
temps que les découvertes, les ouvertures sur d'autres
rapports plus libres, sur d'autres formes de compréhen-
sion et de communication.
La méthode suivie permet de situer, par rapport à
6 une étude générale de la question, l'analyse plus appro-
fondie d'un groupe d'hommes dont l'auteur a fait partie.
Cette « autorecherche » peut, dans une certaine mesure,
se rapprocher de celle pratiquée sur tout autre sujet, par
un groupe d'ouvriers avec lequel nous avons travaillé (1).
D'autres travaux à venir iront dans le même sens. Cette
vision de l'intérieur et de l'extérieur à la fois, lorsque
l'acteur devient observateur (l'inverse de l'observation
participante) permet de comprendre les multiples subti-
lités des échanges entre les membres du groupe. L'accent
de vérité, l'expression, la parole, la libération, les tabous,
les mythes, les images d'une fidélité sans obligation,
d'une permissivité de principe qui se garde elle aussi de
l'obligation, tous ces retours sur soi-même avec les autres
dans une exigence mutuelle sont décrits d'une manière
attachante pour le lecteur.
Guido De Ridder avait encore beaucoup à dire. Pour
les besoins de l'édition, le livre a dû être réduit. Il gagne
en facilité de lecture ce qu'il peut perdre en information,
et le lecteur aimera certainement ce moment de vérité
passé avec un auteur qui est en même temps un cher-
cheur et un vivant, qui soulève des questions essentielles,
tout en prenant, à l'égard de son propre travail, une dis-
tance qui lui permet d'éviter toute prétention et d'attirer
la sympathie.
Paul-Henry CHOMBART de LA UWE
(1) Voir les ouvrages publiés par ce groupe, notamment : Un
groupe d'ouvriers, Le mur du mépris, Paris, Stock, 1979.
7 Introduction
S'il existe un problème de rapport entre l'homme et
la femme, un problème tenace qui refuse de se plier à
l'algèbre des équations standardisées, c'est que la solu-
tion se trouve ailleurs et que sa résolution toujours
s'éloigne quand on l'approche. En vérité, chaque relation
interprète dans son spectacle singulier un scénario dont la
mise en scène est ébauchée dans un théâtre plus vaste.
La question des rapports hommes-femmes est à la
mode. Il n'est pour s'en convaincre que de feuilleter la
masse des articles, revues et ouvrages qui y ont été
consacrés dans la dernière décennie. Mais la mode et ses
artifices ne font souvent que voiler ce qu'ils prétendent
désigner.
Le paysage dans lequel peuvent aujourd'hui se jouer
les rapports entre hommes et femmes est en voie d'être
complètement bouleversé. Comment ces rapports pren-
nent-ils place dans les transformations rapides de notre
environnement, au milieu de contradictions sans cesse
accrues ? Répondre à cette question sera la première
tâche de ce travail mais ce n'en est qu'un aspect.
Dans la crise globale des idéologies, des systèmes éco-
nomiques et politiques, les mouvements de femmes ont
apporté leur contestation radicale, ils ont introduit la
perturbation, mais aussi un levain susceptible d'entraîner
une réorganisation sociale et culturelle. Le propos ne sera
pas de participer au vacarme des polémiques ni d'ali-
menter la « guerre des sexes ». Dans le bruyant concert
des attaques et des réponses de mauvaise foi, le but ne
sera pas de proposer des solutions, encore moins de pré-
tendre décider des voies à suivre s'agissant de la distribu-
tion des rôles, de la mutation des identités, ou de la
9 manière de vivre les relations. L'objectif est de tenter de
repérer ce qui se passe du côté des hommes
L'intention générale est de décrire et d'analyser les
aspirations et les pratiques d'hommes à la recherche de
nouveaux rapports avec les femmes. C'est un pari diffi-
cile car les choses sont malaisées à percevoir au moment
où elles sont en train de se faire. On aperçoit d'emblée
les limites d'un semblable dessein.
Par ailleurs, s'engager dans cette voie constitue une
prise de risque qu'il ne faut pas ignorer. Une telle entre-
prise aura beaucoup de monde contre elle, des femmes
certainement, mais aussi et peut-être surtout des hommes.
Dans les rangs des femmes, certaines ne manqueront pas
de souligner le but d'autodéfense (ou de réhabilitation)
du Masculin qui éventuellement s'y dissimule ; d'autres
dénonceront l'artifice qui consiste à masquer par quel-
ques changements montés en épingle, l'immobilisme et
les résistances ; d'autres encore pourront dénier toute
validité aux dissidences décelées auprès d'une mince
frange d'hommes dans la mesure où le « repentir
phallocratique » de quelques-uns n'absoud pas le reste de
la classe masculine. Dans les rangs des hommes, il faut
s'attendre aux sarcasmes de ceux qui sont installés dans
leur virilité triomphante, et se préparer à recevoir les
foudres de ceux qui, angoissés devant l'assaut des valeurs
« patriarcales », défendent agressivement leur bastion
dans un véritable tir de barrage.
Pari difficile donc, et voué en partie à échouer, mais
on lui accordera le mérite de la rareté. Au milieu de la
prolifération actuelle des paroles de femmes, on assiste à
un retentissant silence d'hommes. Contribuer à combler
cette lacune est aujourd'hui nécessaire (1).
Tel est le sens général de ce qu'on va lire et qui est
articulé en quatre parties. La première tente de réunir un
certain nombre d'éléments pour la mise en scène des rap-
ports hommes-femmes, d'appréhender l'actualité et d'en
mettre en évidence les significations. Ensuite, viendra le
(1) Les mass media et la grande presse commencent à rompre le
silence. A preuve les trois pleines pages du Monde-Dimanche du 14
septembre 1980, « Malaise chez les nouveaux hommes », enquête
d'Yves Mamou.
10 moment d'étudier les aspirations et les pratiques d'un
certain nombre d'hommes, leurs réactions face au fémi-
nisme et les expériences de ceux qui cherchent à rompre
avec la « condition mâle ». Ces aspects seront détaillés
avec une analyse qualitative d'un groupe de dix hommes,
l'angle d'approche retenu étant les modifications de leurs
rapports avec les femmes et non la condition masculine
en tant que telle.
Enfin, la dernière partie présentera une vue
d'ensemble sur les hommes à la recherche de nouveaux
rapports avec les femmes et proposera une interprétation
sur les processus qui sont en jeu dans ces changements.
Mais avant d'y entrer, quelques remarques préalables
doivent être faites.
Notre orientation porte sur les rapports qu'ont les
hommes avec les femmes. Cependant nous ne pouvons
faire l'économie d'une analyse de la structure familiale :
d'abord parce que les rapports hommes-femmes trouvent
« structurellement » leur lieu d'exercice dans ce cadre, du
moins dans une grande part ; ensuite, parce que les
structures familiales et leurs transformations affectent
directement les membres qui la composent ; enfin, parce
que la famille est une structure signifiante par le nombre
et la permanence des échanges qu'elle suppose pour ses
membres. Il serait par conséquent inopérant d'étudier les
rapports hommes-femmes sans analyser le rôle détermi-
nant de la famille à leur endroit.
Par ailleurs, les études auxquelles il est possible de
nous référer s'intéressent aux rapports hommes-femmes
d'une façon frontale : en effet, le champ d'investigation
de ces études est généralement consacré aux rapports des
deux sexes dans le couple ou dans le groupe familial. Il
faut bien constater que les recherches qui abordent ces
rapports de façon latérale, (soit du côté des femmes soit
du côté des hommes), sont réduites à l'extrême, bien
qu'elles soient devenues récemment moins rares du côté
des femmes que des hommes. Il y a là une lacune dont
on ne peut que regretter les effets.
S'agissant des situations atypiques, hors du modèle
conjugal, des statistiques sérieuses seraient d'un grand
intérêt mais leur utilisation s'avère sinon impossible du
11 moins difficile étant donné le vide qui existe dans ces
domaines, faute de typologies précises et diversifiées.
Cette absence s'explique par un certain nombre de rai-
sons, techniques bien sûr, mais également idéologiques
dans la mesure où les valeurs de leurs auteurs ne sont
pas complètement indépendantes de la construction des
typologies statistiques. Cela fait que la plupart des situa-
tions particulières échappent à une prise en compte ou
bien sont regroupées au sein de catégories plus vastes.
Sans doute des faiblesses émailleront-elles les pages
qui vont suivre. On en jugera. L'essentiel est que notre
projet puisse permettre de situer un certain nombre d'élé-
ments qui sont en oeuvre dans les innovations qu'intro-
duisent certains hommes dans leurs rapports avec les
femmes.
12 1
L'ébranlement
dans les rapports hommes-femmes
La place nouvelle faite à l'enfant et à la vie familiale,
la généralisation de la scolarisation, l'éclatement des
fonctions traditionnelles de la famille sous l'effet des
transformations économiques de la société au xixe siècle,
toutes ces variables contribuent à assurer la victoire de
la famille conjugale nucléaire du xxe siècle. A l'emprise
de la société traditionnelle sur les rapports hommes-
femmes-enfants, se substitue peu à peu une nouvelle
forme de contrainte sociale, celle de la famille close sur
elle-même, cette famille contre laquelle André Gide
s'insurge avec son fameux : « Familles ! Je vous hais
Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du
bonheur. »
C'est dans le moment même où la famille nucléaire
atteint la généralisation, que la signification du lien con-
jugal se transforme et que la famille moderne subit une
mise en question. De toute évidence, la signification du
lien qui les unit n'est pas la même pour des époux qui
ont 24 et 22 ans que pour ceux qui au siècle dernier en
avaient respectivement 28 et 24. De surcroît,
« l'allongement de l'espérance de vie, la précocité plus
grande du mariage, la brièveté de la période effective de
fécondité aboutissent à une situation tout à fait nouvelle
dans l'histoire de l'humanité. Désormais, et sans doute
13 pour la première fois, coexistent deux générations succes-
sives d'adultes » (1).
Une autre caractéristique est la proportion élevée de
l'activité professionnelle des femmes. C'est un change-
ment considérable, car il contribue largement à trans-
former les rôles masculins et féminins.
C'est véritablement une nouvelle morphologie des
relations conjugales qui se dessine depuis le milieu de ce
siècle. A l'institution hiérarchique et indissoluble du
siècle précédent, se substitue aujourd'hui une union plus
précaire et révocable sous certaines conditions. Dans ce
contexte, quelles attitudes président désormais à l'union
des hommes et des femmes ?
I. Significations nouvelles du lien conjugal
Les années 1950-1965 ; renouveau de la famille,
équilibre entre sentiment et institution
« Renouveau des idées sur la famille », ainsi était
titré significativement un Cahier de PI.N.E.D. publié en
1954. Premier signe de ce renouveau : l'accroissement de
la fécondité. On assiste toujours à une augmentation bru-
tale des taux de fécondité après les périodes de conflit,
mais au lieu de connaître une inflexion quelques années
après la guerre, la fécondité demeurera élevée jusqu'en
1965. Le second élément qui caractérise les années 50 est
la généralisation du salariat. Celle-ci entraîne une série de
conséquences : d'abord, le groupe familial cesse totale-
ment d'être une unité de production, il est éclaté durant
la journée, le mode de vie familial en est bouleversé ;
ensuite, une redistribution des rôles entre le père-travail-
leur et la mère-au-foyer situent l'homme et la femme
dans une définition précise ; le travailleur assume les
besoins financiers, la femme tient la maison. Les
(1) Louis ROUSSEL, « Le mariage dans la société française »,
I.N.E.D., Cahier n° 73, P.U.F., 1975, p. 167.
14 domaines de responsabilités propres délimitent deux
champs de rôles même si, à l'occasion, l'un partage les
charges de l'autre. Ce qui caractérise ce type de relations
hommes-femmes selon Talcott Parsons, c'est une répar-
tition stéréotypée : à l'homme la fonction de « gagne-
pain », à la femme celle de « maîtresse de maison ».
L'homme a dans ce système la fonction « instru-
mentale », la femme la fonction « expressive ».
Un troisième élément de renouveau est la reconnais-
sance de la responsabilité du choix du conjoint. Selon
l'enquête d'Alain Girard, réalisée en 1959, sur « le choix
du conjoint », si l'homogamie sociale demeure aussi
forte que par le passé, ce qui change en revanche, c'est
que chacun considère que le choix de son conjoint res-
sortit à sa liberté personnelle et constitue par conséquent
un acte dont il assume seul la responsabilité.
Non seulement le choix est personnel, mais — et c'est
là un quatrième élément d'importance — ce qui tend à
fonder l'union, c'est le sentiment amoureux. Pratique-
ment exclu des arrangements matrimoniaux traditionnels,
le sentiment réciproque devient au contraire ce qui jus-
tifie l'union. L'époux est devenu l'amant ; l'amour et sa
fragilité font leur entrée dans la famille en en devenant le
fondement. Dans cette nouvelle conception du couple,
l'aspiration ne va pas au couple marié mais au couple
d'amants et cette aspiration se généralisera au cours des
années 1960 et 1970.
Cinquième trait du renouvellement de la famille :
l'enfant devient un critère de l'amour. Perçu comme une
fin essentielle de la relation affective, l'enfant donne à
celle-ci un surcroît de signification. La position catho-
lique traditionnelle voulait que la procréation seule justi-
fiât les relations sexuelles ; désormais c'est le sentiment
amoureux qui légitime les relations sexuelles, et le désir
d'enfant devient l'expression même de la promesse de
durée du sentiment. Considéré comme un critère de
l'amour, l'enfant est l'objet d'un investissement affectif
intense et gratifiant. Mais de l'enfant on attend égale-
ment l'affection. La priorité donnée au sentiment et à
l'enfant fait que tout se passe comme si les parents
avaient autant besoin de leurs enfants que les enfants de
leurs parents.
15 Ces caractères nouveaux du rapport conjugal appa-
raissent au moment où la cellule voit ses fonctions se
resserrer : si elle continue d'assurer la socialisation
« primaire » de l'enfant, la disparition des fonctions de
production, de conservation et de transmission du patri-
moine laisse la place à la promotion de l'enfant, la
société de son côté assumant l'essentiel de la transmission
des savoirs et de l'apprentissage. Les fonctions assumées
autrefois par la seule famille relèvent de plus en plus
d'autres instances : école, hôpital, usine, santé, vieillesse.
A l'inverse, la cellule familiale se voit confier des fonc-
tions qui auparavant étaient assurées par l'ancienne
« sociabilité » : le loisir, la détente, l'équilibre psycholo-
gique.
Ce modèle matrimonial que Louis Roussel nomme
« romanesque » dans la mesure où il allie le sentiment à
l'aspect institutionnel, a pu apparaître comme une adap-
tation de la famille aux changements des structures
sociales. Il ne s'est diffusé effectivement dans l'ensemble
de la société française qu'après le deuxième conflit mon-
dial, étant auparavant réservé aux couches favorisées au
sein desquelles ni le souci de la subsistance ni les con-
traintes de l'emploi ne faisaient obstacle à son adoption.
Après 1965 : indices de l'ébranlement contemporain
La forme romanesque des relations conjugales, bien
qu'elle devienne dominante, stable et largement diffusée,
est ébranlée à son tour par l'émergence de nouvelles ten-
dances qui, peut-être, vont faire obstacle au prolongement
durable de sa carrière. Énumérons-les rapidement :
— les opinions et les comportements se modifient
considérablement en ce qui concerne la vie prénuptiale,
la cohabitation permanente avant le mariage (le
« mariage à l'essai »), n'est plus jugée inacceptable, le
nombre des enfants conçus avant le mariage augmente
brutalement (30 % en 1980 contre 19 % en 1965) ;
— le nombre des mariages qui avait fortement aug-
menté jusqu'en 1972, ce qui témoignait de la bonne santé
de l'institution matrimoniale, commence à diminuer à
16 partir de cette date malgré le fait qu'on se marie de plus
en plus jeune : 22,4 ans pour les femmes et 24,4 ans
pour les hommes ;
— la divortialité augmente brusquement : le nombre
des divorces a doublé entre 1963 et 1973. Un mariage sur
8 se termine par un divorce en 1965 ; un sur 5 en 1978 ;
— les mouvements en faveur de la libéralisation de la
contraception qui n'avaient qu'une audience limitée par-
viennent à faire évoluer largement l'opinion, et même
celle-ci opère un revirement sensible à l'égard de l'avorte-
ment ;
— les taux de fécondité, longtemps stables, se met-
tent brutalement à s'effondrer. Le nombre d'enfants
désirés se contracte autour de 1 ou 2 enfants après avoir
avoisiné 3 enfants jusqu'en 1965 ;
— quant à la législation matrimoniale modifiée par
les lois de 1965 (régimes matrimoniaux) et de 1975 (auto-
rité parentale), elle se transforme pour suivre l'état des
moeurs, effaçant de ses articles l'antique hiérarchie des
sexes au profit d'une égalité nouvelle des conjoints.
Tous ces indices semblent indiquer qu'un tournant a
été pris au cours des 10-15 dernières années dont les
secousses, répercutées sur la vie conjugale et familiale,
ont fait s'interroger sur la « Fin de la famille », la
« Mort de la Famille », la « Crise de la Famille ».
Cependant, l'institution « tient », comme en témoigne
l'intensité de la nuptialité et la minime fréquence du
célibat définitif. Mais l'équilibre entre la dimension insti-
tutionnelle et l'exigence du sentiment amoureux semble
en voie d'être rompu au profit du second.
II. Fonctions traditionnelles et fonctions
nouvelles
Dresser un inventaire des fonctions de la famille, ce
qu'ont fait de nombreux auteurs, reste d'un intérêt
valable ; mais l'analyse fonctionnelle de la famille ne pré-
17 sente qu'un aspect du problème, car elle conduit à ne
considérer les personnes que comme des éléments d'un
système fonctionnel et à privilégier l'institution familiale
elle-même, alors que « le vrai débat se situe au niveau
des rapports homme-femme-enfant dans la société » (2).
Dans son rapport général, le groupe « Prospective de
la Famille » distingue trois fonctions permanentes et trois
fonctions supplémentaires. En ce qui concerne les trois
premières, « la famille est d'abord le lieu habituel de la
reproduction ; elle a ensuite la charge — au moins par-
tielle — de la garde, de l'entretien économique et de
l'éducation des enfants dont elle commence la
socialisation ; c'est enfin l'endroit où peuvent se déve-
lopper de manière privilégiée un certain nombre
d'échanges de tous ordres et certaines relations affectives
entre les conjoints d'une part, entre parents et enfants de
l'autre » (3).
A ces fonctions les plus permanentes, les moins
contingentes, la famille peut se voir ajouter d'autres
fonctions plus malléables et révocables selon l'évolution
des structures sociales :
— elle participe à l'apprentissage, à la reconnaissance
et au maintien de la structure hiérarchique de la société,
celle-ci s'appuyant principalement sur la représentation
de l'autorité du père ;
— elle constitue le canal normal de transmission du
patrimoine physique et financier ;
— si elle est de moins en moins souvent une unité de
production, elle est toujours une unité de consommation.
Reprenons ce rapide inventaire pour développer les
changements intervenus au cours des dernières décennies,
changements auxquels la famille, les hommes, les femmes
et les enfants ont dû s'adapter — avec réussite ou échec
selon les points de vue, ici la discussion est ouverte.
(2) Paul-Henry CHOMBART DE LAUWE, « La fin de la
famille ? », La Nef, nos 46-47, p. 22.
(3) Commissariat Général du Plan, La Famille, Hachette, 1975,
p. 22 (Le rapport général a été présenté par Henri Leridon).
18 Un appauvrissement progressif
Unité de production ? Les formes de la production
ont bien changé : on ne produit plus guère « à la
maison », en tout cas plus de valeurs marchandes, et
pour ce qui est des valeurs d'usage, elles sont elles aussi
de moins en moins produites au foyer. Il y a seulement
25 ans, il était encore économiquement rentable pour la
mère de famille d'entretenir la maison et la famille en
faisant par elle-même lessive, raccommodage, cuisine,
vêtements, conserves, etc. Mais, « en 1977, tous les cal-
culs de budgets le montrent, rester chez soi et tout faire
est à la ville moins rentable économiquement que de tra-
vailler en dehors, même sans qualification, et d'acheter
services et produits » (4). Du coup, la valeur économique
du rôle ménager a chuté rapidement et sapé par contre-
coup le statut de la femme au foyer.
Unité de consommation ? Plus que jamais sollicité, le
groupe familial auquel des besoins de tous ordres sont
créés, est le plus grand consommateur de biens et de ser-
vices puisque la consommation des ménages représente
les 2/3 de la production intérieure brute.
Socialisation et éducation ? Si en principe la responsa-
bilité générale de l'enfant reste à la famille, sa mission
socialisatrice et éducative a presque complètement changé
de nature : là où la famille d'autrefois préparait l'indi-
vidu à un ajustement stable à la société et à ses normes,
le groupe familial d'aujourd'hui doit répondre à des exi-
gences contradictoires : d'une part, accepter de partager
ses tâches éducatives avec d'autres institutions — créche,
maternelle... — et accepter de voir son cercle envahi par
les media ; d'autre part, préparer empiriquement l'enfant
à un devenir aux contours indécis dans une société elle-
même mouvante. Le champ éducatif s'accroît, le niveau
des exigences éducatives se relève constamment, et la
société demande paradoxalement à la famille de s'adapter
à cette situation tout en acceptant de confier une part de
plus en plus large aux autres institutions.
La modification de la fonction éducative appelle trois
(4) Evelyne SULLEROT, « Des changements dans le partage des
rôles », Informations Sociales, C.N.A.F., nos 6-7, 1977.
19 observations complémentaires : tandis que la famille
ancienne offrait un milieu diversifié à l'enfant et une
insertion sociale plus dense, la cellule nucléaire rétrécit
au contraire son horizon alors même qu'il y est maintenu
plus longtemps (de 15 à 20 ans) ; ensuite, le temps que
passent ensemble parents et enfants est parcellisé et dis-
continu du fait du décalage entre les horaires de travail
des parents et ceux des enfants ; enfin, les grands-parents
sont absents, ils n'habitent pratiquement plus jamais avec
les enfants ni même en général dans le voisinage. On ne
trouve trois générations sous le même toit que dans 5 %
des cas.
Fonction de reproduction ? Ultime justification de la
famille, cette fonction aussi s'échappe avec la véritable
révolution qu'entraînent les techniques contraceptives
modernes. Le libre choix auquel elles permettent
d'accéder rend possible le développement de deux ten-
dances qui, déjà, vont en s'affirmant : d'une part l'exer-
cice de la sexualité n'est plus limité exclusivement au
mariage légal, de l'autre une période d'essai sans risque
de grossesse peut précéder le mariage. Ces deux ten-
dances, qui dans la pratique ne font pas actuellement
obstacle au mariage, pourraient toutefois aboutir à des
solutions concurrentes de la structure familiale légale si
celle-ci se révélait de plus en plus incompétente à
répondre aux aspirations. Déjà un certain nombre
d'indices traduisent une dissociation croissante entre
sexualité et mariage (5) ainsi qu'une hausse très rapide
des conceptions prénuptiales et des naissances illégitimes
qui pourraient annoncer une dissociation entre mariage et
reproduction.
La contraction des familles autour de la dimension un
ou deux enfants fait frein à la croissance démographique,
(5) Selon le rapport SIMON, l'âge moyen au premier rapport
sexuel s'est abaissé sensiblement surtout chez les femmes, il précède
désormais le mariage de plusieurs années. Dans les générations les
plus jeunes, le premier rapport n'a lieu avec la future épouse que
dans 9 % des cas pour les hommes et avec le futur époux dans 25 %
des cas pour les femmes. Évolution très nette par rapport aux généra-
tions de plus de 50 ans, chez lesquelles le premier rapport avait eu
lieu avec le futur conjoint dans 27 % des cas pour les hommes et
dans 70 % des cas pour les femmes.
20 croissance dont la structure familiale était en quelque
sorte chargée. Les couples réclament la liberté de déci-
sion, alors, qui dans l'avenir contrôlera effectivement la
fécondité : la société ou la famille ?
La reproduction constituait une fonction essentielle de
la structure familiale, mais si les dissociations se confir-
ment — dissociation entre sexualité et mariage d'une
part, dissociation entre mariage et reproduction de
l'autre — la famille, en perdant sa principale justification
risque de perdre sa raison d'être et d'aller vers l'éclate-
ment.
Un chargement excessif : la famille-refuge
Reste la fonction affective. Celle-ci, à l'inverse des
autres, ne s'est pas trouvée vidée progressivement mais
s'est renforcée au contraire et à un point qu'elle est peut-
être inapte à supporter. « La famille se vide. Que faire ?
La remplir ! On gonfle la famille de fonctions nouvelles.
Désormais, elle est chargée de protéger notre société
contre la seule maladie incurable : la solitude (6). »
Il n'est, dès lors, question que « d'épanouissement du
couple », « d'épanouissement de la personnalité »,
« d'équilibre affectif ». A la quête du bonheur, la
famille serait censée présenter la réponse la mieux
adaptée : le foyer devient le lieu de concentration de
l'affectivité face à l'anonymat de la société industrielle.
Non seulement refuge, mais lieu privilégié de comblement
et de réalisation de soi. Privilège exorbitant que la struc-
ture conjugale n'a certes pas été préparée à exercer à la
mesure des besoins actuels. Comment pourrait-elle y par-
venir, d'ailleurs, alors que les relations affectives ne sont
pas inséparables des autres rapports sociaux, alors que
les modèles de rapports homme-femme-enfant se modi-
fient, alors qu'un certain nombre de facteurs extérieurs
ne favorisent pas la stabilité dont la famille aurait juste-
ment besoin pour jouer son rôle de refuge ?
« Refuge de l'affectivité et parfois refuge tout court
(6) Dominique WOLTON, « L'art de remplir les passoires »,
Nouvel Observateur, n° spécial Famille, 8 novembre 1976, p. 80.
21 face au reste de la société, la famille défend là un privi-
lège bien redoutable et certainement excessif » conclut
avec netteté le rapport pourtant très mesuré du Commis-
sariat Général au Plan (7). S'il y a entre homme et
femme, et constamment, un « problème de couple »,
jamais complètement maîtrisable, c'est que la solution gît
en un autre lieu. Le mal est ailleurs que dans ses symp-
tômes. Chaque couple, en l'occurrence, manifeste à son
échelle particulière un drame qui se développe à une
toute autre échelle.
Ébranlement des rapports hommes-femmes, déclin
de la cellule familiale ?
Notre but n'est pas d'ouvrir une fois de plus le
procès de la famille, mais de marquer le sens de sa
remise en cause. Dans la prolifération actuelle, deux
sortes de voix s'élèvent, l'une chante un Te Deum,
l'autre invite à entonner un Requiem pour la famille.
Tout dépend semble-t-il de l'angle sous lequel on se
place.
Ainsi, Marcelle Devaud, présidente du groupe
« Prospective de la Famille », résume-t-elle les conclu-
sions des travaux menés : « Ce qui nous est apparu
comme le plus frappant : la vitalité prodigieuse de la
famille. En pleine évolution certes ; dégagée des carac-
tères traditionnels de hiérarchie, de rigidité, de cloisonne-
ment, elle semble avoir gagné en densité et en qualité ce
qu'elle a perdu en homogénéité. En dépit des contesta-
tions les plus virulentes et des menaces de mort, la
famille elle-même secouée par le choc du futur nous est
finalement apparue dans un monde incertain et chan-
geant, comme le dernier refuge de la convivialité (8). »
Le même thème de la permanence de la famille et de
sa mutation interne est affirmé dans la présentation du
numéro « Finie la Famille ? » de la revue Autrement : si
une « caricature de la famille est en train de mourir, la
famille qu'elle soit conjugale ou élargie se porte relative-
(7) Commissariat Général au Plan, op. cit., p. 45.
Ibid., p. 9. (8)
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