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Du mal être à la joie

De
268 pages
Il ne s'agit pas d'un livre de recettes mais du témoignage bouleversant de l'auteur. Le bonheur n'est pas un dû mais un trophée qui se mérite et se gagne. Dans sa quête personnelle, dans la connaissance de soi, Jacqueline Gellé a acquis le droit non seulement à la joie mais à la dignité. Son exemple offre au lecteur un réfèrent ; il permet aussi à chacun de faire les prises de conscience nécessaires pour aller plus loin dans son cheminement intérieur et son attitude envers les autres.
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Du mal-être à lajoie

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan l@wanadoo.ft ISBN: 978-2-296-08448-3 EAN : 9782296084483

@ L'Harmattan,

Jacqueline GELLÉ

Du mal-être à la joie
Un témoignage pour se sortir de la difficulté de vivre

L'Harmattan

Direction éditoriale: Albertine Gentou

Dessin de couvertureOOérard Gentou

Site Internet de l'auteur: http://iacqueline.gelle.free.fr/ /
Un contact :

iakline.gelle@gmail.com

Du mal-être à la joie de vivre@L'Harmattan, 2009 ISBN:
www.editions-harmattan.fr

A ma très chère famille. ..

Première partie: Le mal de vivre

I.
Il septembre 1951
Bleu ciel & rouge chagrin

Dans le silence bleu de l'été, je regarde le ciel angevin. Recroquevillée dans un panier en osier qui me sert de berceau, comme tout nourrisson, je babille de bonheur. En cet instant, tout est suspendu: la beauté de l'azur céleste immaculé et sans nuage, la caresse de la brise et le vol des oiseaux. L'air que je respire enfle mes poumons. Paisible, je tête le tissu en coton blanc de ma barboteuse. J'ai dix semaines. Je me sens bien, si bien. Ce souffle, cet oxygène mystérieux, me pénètre et me nourrit, je souris. Mes parents travaillent aux champs. Bientôt je vais retrouver le sein généreux de maman, les grandes mains charnues de travailleur de papa qui hurle de joie quand il me soulève jusqu'à son visage pour me dire: - Ma petite sucrette, tu es mon soleil ! Ma petite sucrette est le surnom longtemps employé par mes frères pour me dire que j'étais la privilégiée. Après la procréation de quatre fils, ma naissance a permis à mes parents d'exprimer avec plus de force ce qui les unit. Un peu comme quand un cinéaste change de pellicule, abandonne le noir & blanc pour la couleur, ou quand un écrivain préfère soudain écrire en 9

lettres capitales. D'un seul coup, l'évidence aveugle. On goûte la béatitude presque sans raison. C'est d'ailleurs la magie de la félicité. Elle n'a nul besoin d'explication: elle est. On la respire, on la ressent. On pourrait presque la toucher, comme moi avec ce mouchoir de ciel au-dessus de ma tête. Si je tendais mes petits bras potelés peut-être pourrais-je en saisir un morceau? J'ai dix semaines, pas encore trois mois. Mais je me sens déjà en harmonie, en amour avec la vie. Soudain, couvrant la mélodie de mes gazouillis, une clameur, un cri assombrit l'horizon. Sans savoir pourquoi, je me mets à pleurer. Les personnes tout autour s'agitent, courent dans tous les sens. Franck, mon frère aîné, me remarque et saisit mon berceau de fortune pour le mettre à l'écart du passage. Je le regarde, j'aimerai lui demander les raisons de cette agitation. Ses yeux reflètent un sentiment que j'ignore mais je parviens à lire en eux un grand désarroi. Je reviens soeurette, je reviens. Reste sage. n est vrai que je n'ai pas d'autre choix ni d'autre moyen. Dans ma bulle, le temps s'éternise d'autant plus qu'il me livre à l'inconnu. Noiro, le chien de la maison, s'ébroue, gigote, pose sa truffe sur mon visage et gémit. En quête de réconfort, il essaie de me bouger. Ses contorsions ne parviennent qu'à renverser ma couche. Me retrouvant face contre terre, j'aperçois ce qui m'était caché: des grandes personnes à la mine catastrophée qui murmurent qu'il s'est produit un accident. Dans le vacarme, je discerne les pleurs de ma mère. La peine de maman devient plus présente, oppressante. Elle m'étouffe. Je hurle! A l'instant où j'émets ce hurlement, je me sens aspirer par un trou béant, noir, immense comme le néant. Sans défense, je me laisse couler. Je ne sais pas encore que

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cette longue descente aux enfers va annexer la quasitotalité de mon existence jusqu'à ma renaissance... de longues années plus tard. Je ne peux pas affirmer que tout se soit passé ainsi. A quelques détails près cependant, cela y ressemble fort. Il y a eu un drame dans notre famille. Tué par le montepaille, mon père s'est éteint alors que je venais de naître. Sa disparition a provoqué un changement de vie radical. A force de voir cet accident et de le vivre chaque jour dans les yeux de ma mère, il est devenu mien. Il fut la source de mon mal de vivre. «Ce n'est la faute de personne.» Le destin a frappé. Comme il frappe de nombreuses vies. Certains ont la capacité, le don, la possibilité de rebondir. Quelques malheureux ne l'ont pas ou alors plus lentement, beaucoup plus lentement. C'est pour eux que je désire témoigner afin que mon vécu ne demeure pas lettre morte et ouvre une porte vers l'espoir. Quel que soit le chemin, la durée de la quête, au bout d'un tunnel, il y a toujours une issue vers la lumière, vers l'air libre et une nouvelle existence. Il suffit d'y croire, de s'accrocher à cette espérance ou à défaut, de se le répéter, répéter, répéter jusqu'à ce que cela résonne comme une évidence en soi.

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II.
La nébuleuse du néant autour de l'être

« La vie m'est insupportable, pardonnez-moi », a écrit Dalida juste avant de se donner la mort en 1987. Je me souviens. Ces mots m'avaient percutée. J'étais en plein dedans. Je pensais la même chose, j'espérais la même fin. J'enviais la chanteuse d'avoir réussi à mourir, d'avoir osé. Moi, je me jugeais lâche de ne pas y arriver. Pendant des dizaines d'années, j'avais détesté la vie et surtout la mienne. Je souffrais d'un mal inconnu qui semblait ne pas exister ailleurs. Telle une extraterrestre, j'errais seule, en marge de cette société. Pas socialement mais mentalement. Souvent, je me voyais suspendue à un fil, à l'écart des autres, à l'écart de ma propre famille. Appartenant à un monde lointain et étrange, je parlais la même langue que les autres, pourtant, je ne me sentais ni comprise, ni entendue par eux. Les mots que je prononçais semblaient avoir un sens plus singulier que les mêmes employés par mes concitoyens. Nous ne nous comprenions pas, nous ne communiquions pas. J'avais l'impression d'habiter un pays qui parlait une langue différente de la mienne et que je ne maîtrisais pas. Je cherchais dans les livres, j'allais voir des professionnels, des médecins, des psys de toute sorte: psychothérapeutes, psychiatres... Mais leur savoir ne m'aidait pas, leurs mots non plus. Je n'arrivais pas à entrer en communication avec les êtres que je côtoyais. Je croyais être la seule au monde à vivre cela. Parfois je me disais que j'avais un cancer de l'âme. Invisible, impalpable et par conséquent incurable! Je me condamnais à me résigner et à me soumettre à cette 13

fatalité. Inséparable de mon être, la souffrance m'habitait. Rien ne pouvait l'endiguer. J'avais mal. Vivant dans la hantise que l'on m'envoie en HP, en hôpital psychiatrique, pour le reste de ma vie, j'avais cette peur de ne plus m'appartenir et de voir mon mal s'envenimer encore plus. La majeure partie du temps, face aux gens qui m'approchaient, je me sentais en totale insécurité et en danger. Un faux pas... et je prenais le risque d'être« mangée» sans pouvoir réagir. J'avais mal, certes, mais je n'étais pas dépendante. Je combattais. Une partie de moi gardait espoir. Dissimulée derrière un masque pour donner le change aux regards extérieurs et leur faire croire que j'allais bien, je m'assumais pleinement. J'avoue y avoir réussi plutôt bien. Cette force a permis de m'investir dans ma profession et d'y trouver une satisfaction. Le mal de vivre m'habitait mais mes occupations me permettaient de le mettre entre parenthèses. Je l'ai d'ailleurs souvent répété: le premier bon pansement à ce mal-être fut le travail. Professionnellement, je m'intégrais sans difficulté. Dans le faire et l'action, avec les autres, il n'y avait pas de problème, je réalisais les tâches demandées; à mon niveau, j'y parvenais sans peine voire avec une relative aisance. Cela me permettait de me sentir reconnue et d'avancer malgré mon handicap moral. Sur un plan plus personnel, ce mal de vivre appartenant à l'être réduisait à néant mes tentatives de rejoindre l'autre. Comment l'aurais-je atteint, ne sachant pas moi-même me reconnaître en vérité? J'avançais donc, la plupart du temps dépressive, avec une forte envie de mourir. Lors de ma prière du soir, je ne manquais jamais d'implorer ma mort. Cependant, je ne voulais pas m'avouer vaincue, je cherchais une solution à mon problème. Attentive à ce que j'entendais, à ce que je voyais, à ce que je lisais, je 14

cherchais ce qui pourrait changer ma vie et surtout m'apprendre à mieux vivre. La compétence des spécialistes que je respecte, n'a jamais résonné en moi. Au contraire, elle me faisait peur. J'avais besoin d'un professionnel de l'âme. Quand on cherche, on trouve toujours... Après de longues recherches, j'ai réussi à trouver ma voie. Aujourd'hui, écrire mon histoire, m'adresser à tous ceux qui souffrent moralement et qui n'arrivent pas à en sortir s'impose. Je ne prétends pas avoir trouvé de vérité universelle mais j'ai trouvé une solution qui sort des sentiers battus de la médecine, de la psychiatrie ou de la psychologie. Je souhaite la faire connaître. J'ai besoin de dire qu'il existe une possibilité de se sortir du mal de vivre. A partir d'observations sans concession, j'ai réussi à décrypter ce qui m'empêchait de vivre bien, ce qui créait mon mal-être. De nos jours, le mal de vivre se révèle un réel fléau. Dans des statistiques relevées sur Internet, on note qu'il y a un suicide toutes les quarante minutes, 160 000 tentatives de suicide et plus de Il 000 morts par an. On parle beaucoup des accidents de la route, mais bien peu des personnes qui souffrent de ce mal. Le cancer de l'âme! L' aquabonisme de celui qui se répète à longueur de journée: « à quoi bon ? » A quoi bon... se lever le matin, respirer, manger, rire, rêver? J'ignore la date de création de cette pensée. Serge Gainsbourg l'a mise en musique. Avant lui, les nihilistes ont joué avec ces mots. Les punks ont ensuite prétendu que seul le non futur les attendait. Ce mal est-il celui de notre civilisation? Jung prône l'importance de l'inconscient collectif. Serions-nous alors le fruit des pensées de la collectivité? De cette masse que représente l'humanité? Vaste question! 15

Il me parait raisonnable de penser que nous héritons non seulement du système génétique de nos parents mais aussi de leur structure mentale. Ainsi un être réceptif et sensible, à l'écoute des autres, perçoit l'univers émotionnel de ses proches, de ses contemporains et s'en imprègne. Dès lors, sous influence, il peut soit se laisser engloutir par la tristesse et le négatif, soit acquérir la capacité de transformer, de positiver ces émissions et la nébuleuse de ce mal de vivre qui gagne les cœurs à l'heure de la mondialisation, de la globalisation qui ne prône guère les mérites du développement personnel. A présent, alors que j'accompagne des personnes qui traversent les écueils dont j'ai souffert, je peux observer les résultats positifs de mon aide. J'ai la sensation que mon histoire peut servir aux autres... Ainsi donc je vais reprendre les différentes étapes de mon enfance et adolescence jusqu'à l'âge adulte. Des exemples précis démontreront l'installation du mal-être et le fonctionnement mis en place par la personne que j'étais; ils souligneront comment j'ai ancré et développé ce malaise permanent en moi. Devenue une difficultiste [mot trouvé dans l'encyclopédie Quillet, il définit « un être qui cherche des difficultés »], j'étais une personne qui n'a plus besoin des autres pour se faire du mal. Ce mot sonnait juste. J'ai créé, je le reconnais, ma propre souffrance. Ce faisant, au fil des années, j'ai découvert aussi son antidote et les moyens pour me sentir bien dans ma peau. Ayant dressé un inventaire personnel de mes manies, de mes névroses et de tous mes réflexes réducteurs, j'ai dessiné un mode d'emploi pour profiter le plus pleinement de l'existence et j'ai constitué ma caisse à outils pour bien vivre. Il existe une possibilité de se sortir du mal de vivre puisque j'y suis arrivée. Et je vais raconter comment.

ID.
Histoire de personne

Côté père

Née en 1951,j'arrive cinquième dans une fratrie de quatre garçons. Norbert, mon père, depuis toujours veut une fille. Ma naissance le comble. Pour lui, elle ressemble, dit-il, à un soleil. Un soleil souvent absent dans sa vie. Norbert voit le jour en 1911. Fils unique, avec un père décédé alors qu'il n'a que sept ans, il grandit auprès de sa mère. A vingt-six ans, il trouve l'amour en la personne de Georgette, ma mère. Une fois mariés, installés dans une petite ferme du Maine et Loire, à la fosse de Meigné sous Doué-La-Fontaine, un hameau de quelques maisons, ils ont un premier enfant en 1939, juste avant la déclaration de la guerre. Quelques semaines plus tard, Norbert part pour le front. n ne sait pas qu'il va rester six ans prisonnier, six ans sans échanger de nouvelles avec les siens. Cette période constitue un passage difficile. Quand il revient d'Allemagne, son fils a presque sept ans. ns ne se connaissent pas. On observe déjà que la famille traîne de grosses blessures. Au retour de cette guerre naissent trois enfants à la suite les uns des autres. Trois années plus tard, c'est moi qui arrive. Après les années de privation et d'angoisse de la guerre, la famille Gellé goûte enfin des moments de douce quiétude sans gros problème. Heureux et comblés d'avoir leurs cinq enfants dont une fille tant attendue, mes parents s' aiment. Tout va bien.

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Pourtant, le 11 septembre 1951, le jour des quarante ans de mon père, tout bascule lors d'une opération de battage. Mon père, accompagné d'un de mes frères, celui qui a cinq ans, va chercher le monte-paille. Sur le chemin du retour, l'accident se produit. Il se fait écraser par la machine et les chevaux. J'ignore où je suis au moment du drame: je n'ai jamais pu avoir le renseignement. Je peux juste
supposer. ..

Ma mère se retrouve seule avec cinq petits. L'enfant soleil devient l'enfant fardeau. Elle a désormais une lourde responsabilité, celle d'élever sa famille nombreuse. Je l'ai dit, j'ai à peine trois mois. Les jours, les mois suivant la disparition de papa furent effroyables. La vie, la joie désertèrent la maison pour faire place à un silence pesant. Maman m'allaitait. Elle a continué de le faire. Lien intime entre le nourrisson et sa mère, ce rituel n'est pas seulement un acte mais une transmission de l'ordre de l'intime. Les mots parlent: une mère nourrit son bébé. Dans l'amour et la joie, l'enfant reçoit autant de bonheur; dans la tristesse et la dépression, le petit s'abreuve de malheur et de malaise. Dans l'allaitement comme dans la gestation du fœtus, le moral de la mère joue un rôle capital. De nos jours, des médecins étudient ce genre d'incidences. A mon époque, personne n'y pensait. Il n'empêche... Je ne l'ai pas compris avec ma tête mais je le crois, mon cœur l'a enregistré. Je grandis donc sans père. Celui-ci a une grande place dans notre existence. Son absence crée un vide affectif et un vide relationnel. Je me pose nombre de questions: où est Papa? Quand le verrai-je?

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Personne ne me ment sur lui. Ma mère me montre des photographies où il figure avec des compagnons de guerre. Pour ne pas me tromper de personne, je l'encadre en insistant avec le stylo. Voici mon père: je le regarde, je le dévisage, je redessine ses traits avec mes petits doigts qui courent sur l'image... Néanmoins je ne sais rien de son absence. Quand on me parle de mon père: ma grand-mère, ma mère me le décrivent comme un être exceptionnel. Quel est donc cet homme que je ne rencontre jamais? Rien n'est clair. Qu'est-ce qui rend ma mère toujours vêtue de noir aussi triste? Triste d'une personne que je ne connais pas. Cela m'attriste non à cause de lui mais parce que je le rends responsable de la tristesse de ma mère. Voir ma mère souffrir me fait mal. Avec ma famille, nous nous rendons régulièrement sur sa tombe. Pas vraiment concernée, je me demande souvent s'il est bien là. Cette tombe ne veut pas dire grand-chose pour moi. La plupart du temps, je joue près d'un arbre qui donne des petits fruits en forme de marmite. J'adore ces marmites qui m'occupent pendant la visite. A l'école, je réagis autrement. Je me vois différente des autres enfants qui ont leur papa. Je suis bel et bien sans père. Petit à petit, je prends conscience de son absence, du fait aussi que je ne connaîtrai jamais le son de sa voix, que je ne le verrai jamais, qu'il ne me prendra jamais dans ses bras et que je ne le sentirai jamais, lui, son odeur et la force de ses bras. Je vais devoir vivre avec cette idée dans cette réalité. Quand je souffre, que je pleure pour n'importe quelle raison, je pense que si mon père était là, ce serait différent. A ce moment-là, mon mal de vivre tisse sa toile, mon mal de vivre s'implante. La vie devient difficile par l'absence d'un être. C'est ce que je pense. Mon imaginaire

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pédale à toute vitesse. Seule avec mes pensées, je me fabrique un petit monde à moi. Quand j'écris cela, je peux voir l'isolement dans lequel je me trouvais alors. Je me souviens d'une image, d'un désir... Tout bébé, emmaillotée, je suis dans les bras de mon père assis sur un banc, vêtu d'un costume paysan de velours. Il me regarde avec fierté. Je me sens fière aussi. J'ai la sensation que j'ai toujours eu ce souvenir. Pendant longtemps, je me suis sentie jugée quand je l'exprimais à mon entourage. J'avais d'ailleurs fini par l'accepter: ceci était un désir mis en image auquel je croyais. Aujourd'hui, je ne sais pas qu'elle est la vérité, ce n'est pas très important. L'image reste intacte. Je garde la réaction de ma mère quand je lui dis: - Quand j'étais âgée de deux mois et que mon père était encore là, il s'habillait avec un costume de velours et une chemise blanche avec un petit col blanc... Elle m'a tout de suite questionnée: - Qui t'as dit cela? Je lui ai répondu: - Personne, je me souviens juste quand il me tenait dans ses bras. Moi, j'étais emmaillotée, il était assis sur le banc, il était habillé avec son costume de velours et sa chemise blanche au petit col rond. Comme je lui faisais une description très précise de la situation, elle ne me cacha pas sa surprise. Pour elle, il était impensable que je puisse m'en souvenir. Peu importe la réalité de cette histoire. Cette image gravée en moi a été très bénéfique tout au long de mon chemin. Souvenir inventé ou réel, ce souvenir de vraie relation avec lui illustre ce que j'aurais aimé connaître et recevoir: la reconnaissance de mon père.

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La souffrance viscérale du vide affectif et du vide de relation de mon enfance ne me permet pas de me construire intérieurement, bien au contraire, elle enracine le mal de vivre qui naît et pousse à son rythme. Le temps passe... Ma mère élève ses cinq enfants, seule. Peu présente à la maison, elle travaille beaucoup. Je continue de me construire mon petit monde personnel alimenté par mon imaginaire et des réflexes morbides engendrés dès l'enfance. Je me plais à répéter que j'aimerais rejoindre mon père dans son paradis. Le temps passe encore.. . Lorsque ma mère annonce qu'elle va se remarier, j'ai onze ans. J'accueille cette nouvelle comme une bouffée d'oxygène. Elle va être à mes côtés, puisqu'elle n'ira plus travailler. Enfin, maman va rester à la maison! Ma vie va changer. J'imagine un futur agréable. Une belle perspective! Nous déménageons pour nous installer dans la ferme de mon beau-père. Seulement l'euphorie retombe vite. Je déchante. Régulièrement, j'entends ma mère murmurer: - Tu vois, si c'était ton père, il aurait dit cela, il aurait fait cela, il aurait agi comme ça... Le discours se poursuit une grande partie de mon adolescence. Mon père a toutes les qualités. Quand j'entends cela, je me sens privée de quelqu'un d'extraordinaire. J'aimerais connaître cet homme idéal! Entendre parler de mon père ainsi me fait souffrir. Le manque se fait plus fort, plus criant. Les manques, en lien avec son absence, ne peuvent se combler. J'écoute et je regrette qu'il ne soit pas là. Pourquoi est-il mort? Je songe de plus en plus à lui. La tristesse m'envahit. L'envie de le rejoindre persiste, s'accroit, s'installe de façon permanente. S'il était là, me dis-je, je serais plus heureuse, s'il était là, il m'aimerait et me soutiendrait... Je l'imagine 21

tel que l'on me le décrit: idéal. Cette pensée ne fait qu'entretenir et amplifier mon mal de vivre. A cette époque de l'adolescence, la vie ne me convient pas. Mon découragement s'accentue au fil du temps et avec lui, ma difficulté de vivre, et avec lui, l'envie de mourir. La dépression détruit mon âme. La vie ne m'intéresse pas. Avant de me coucher, j'implore mon père, lui demandant qu'il fasse le nécessaire pour que je puisse le rejoindre. Seule, la mort pourrait, me semble-t-il, me délivrer de cet inconfort d'être. Physiquement, je ne suis plus seule comme dans mon enfance; pourtant je m'isole de la réalité, je m'isole de la vie. Ce n'est pas bon pour moi. Ma mère est présente, mon beau-père également mais la vie n'a aucun sens. Dans ma vie de jeune adulte, ce passé avec un père absent fait que je m'invente une vie avec mon père. Je développe une certaine foi qui m'aide beaucoup, une foi qui n'appartient qu'à moi et sans point commun avec celle de l'église. Mais cette foi telle que je la vis accentue encore la négation de la réalité. Un seul moyen bien réel me sort de mon inconfort moral, de ma soufftance viscérale: le travail. On me reconnaît professionnellement. Pourtant, je n'arrive pas à recevoir, à accepter cette reconnaissance. On me trouve intelligente. Mais je ne peux pas croire à ce genre de qualificatif. Une mauvaise petite voix au fond de moi me persuade que je ne vaux rien. Bien sûr, je n'ai pas conscience du mal que je me fais endurer. Je me construis une belle histoire. Je nie la soufftance en lien avec l'absence paternelle. Cette belle histoire n'a pas que des mauvais côtés; elle me donne la capacité d'avancer, la détermination, l'envie de me battre et le courage de franchir les étapes difficiles.

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Le manque de mon père se manifeste parfois comme une souffrance indélébile. n m'arrive d'éprouver de la colère devant cette impuissance de ne pas pouvoir le connaître. Au contact de cette souffrance, mon père me manque énormément. Je tourne en rond comme un lion en cage, je refuse l'inéluctable au point de me taper la tête contre les murs. Mon mal de vivre s'exacerbe. Un jour, une de mes collègues de travail perd son père. Je ne le connais pas mais voir cette collègue souffrir me rend triste. Je lui dis: - Tu aimais ton père, tu étais proche de lui, tu vas pouvoir garder au fond de ton cœur tout ce qu'il t'a donné. A ce moment-là, j'aimerais recevoir de mon père ce qu'elle a reçu du sien. Moi, je n'ai jamais pleuré mon père et mon cœur continue de saigner chaque jour de son absence. Ne pas connaître ce père me semble toujours insupportable, injuste. Je juge la vie et Dieu... Si j'avais connu mon père, ma vie aurait été moins souffrante. Je ne serais pas habitée par ce mal de vivre synonyme de vide existentiel. Si, si, si ! Me positionnant comme victime, de façon anormale, je voudrais pouvoir changer cela. En vain. Je mets une partie de la responsabilité de mon mal de vivre sur l'absence de relation avec lui. J'adopte inconsciemment certes - mais irrémédiablement, un fonctionnement qui entretient mon mal de vivre. Je me coupe du monde, de la vie, de la réalité; je me réfugie dans le monde de l'imaginaire, entachant ainsi ma future vie de ce mal lancinant. Depuis le décès de ma mère survenu en 2001, il m'est plus facile de préciser les manques de mon père. J'aimerais le voir dans ma tête comme je peux voir ma mère. J'aimerais me souvenir de moments ensemble

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comme ceux vécus avec ma mère. J'aimerais l'avoir connu tout simplement afin de faire le deuil de cette absence insupportable. Une certitude perdure: un morceau de puzzle manque. Lorsque j'entends des personnes à la recherche de leurs parents parce qu'ils sont nés de parents inconnus, je suis sensible à leur souffrance. Quand certains les retrouvent, ils éprouvent souvent de la satisfaction. Le ou les morceaux manquants ont une histoire avec des couleurs, des images, des bruits, des odeurs... Dans les moments d'angoisse intense, lorsq\le je ressens une envie de fuir pour ne plus souffrir ni sentir les manques et les insatisfactions, j'imagine la vie que nous aurions partagée ensemble. J'ai tendance à idéaliser ma vie avec lui. J'idéalise l'homme. La vie dans sa réalité devient par conséquent difficile à accepter. Or, ce chemin de l'acceptation représente la seule voie que je dois suivre pour parer à ce manque de relation avec mon père. Mais rien ne se fait par volonté... Et je dois, comme dit l'expression populaire, prendre mon mal en patience. L'acceptation du manque de mon père s'est faite en prenant conscience du fonctionnement mis en place avec l'absence de celui-ci, en ayant fait le constat des blessures créées par ce manque et en regardant les moyens possibles pour ne plus en souffrir afm de les alléger. Après des années de travail sur moi-même, la situation reste la même. Mon père est mort sans que je puisse le connaître vraiment. Pourtant, sereine et en paix, j'ai changé. C'est un fait que je ne peux pas nier, mais aujourd'hui, je le regarde différemment, je n'ai plus mal. D'autre part, je le sais : si j'avais eu mon père, ma vie n'aurait peut-être pas été meilleure, je ne serais peut24

être pas ce que je suis. Je sais que cet homme aussi parfait qu'on ait pu me le décrire, avait des défauts comme tout un chacun. Ayant réintégré la réalité, qui elle, est beaucoup plus juste que le fonctionnement mis en place par le mal de vivre, je peux désormais accepter la situation telle qu'elle est, avancer, et regarder tout ce que j'ai acquis à partir de cette absence. Je rêve beaucoup. Une nuit, je fais un songe. Je suis dans une voiture avec un monsieur âgé et ses deux filles adultes. Ce monsieur me dit : - Je suis un ami de ton père et j'ai quelque chose à te montrer. Nous allons donc à son domicile et il me montre le buste de mon père : - Je l'ai réalisé avant sa mort, me confie-t-il. C'est la première fois que je vois mon père avec des traits précis. Une vraie émotion s'empare de moi puis je me réveille sans avoir pu récupérer ce buste. Suit un travail avec une spécialiste des rêves. Elle m'encourage à créer un buste de mon père. Le temps passe jusqu'au jour, où, par hasard, je visite une exposition. Un artiste y expose des bustes réalisés à partir de photos. Aussitôt je lui demande d'exaucer mon souhait. Il accepte la commande et se lance dans la sculpture. Au fur et à mesure, je peux voir la progression. J'interviens régulièrement sur la forme, l'expression, les traits... A présent, le buste de mon père siège chez moi. Je l'ai apprivoisé et adopté. Il représente la dernière pièce du puzzle manquante.

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Côté mère

A ma naissance, Georgette, ma mère, aussi heureuse que mon père, fête l'événement d'avoir une fille après quatre garçons. Elle-même, deuxième d'une fratrie de six enfants: quatre garçons et deux filles, a l'habitude des grandes tribus. Cependant elle a vécu dans un autre contexte: sa mère, fille mère, avait déjà un garçon. Georgette n'a jamais donné d'explication à ce sujet, mais je ne crois pas qu'elle ait su qui était son père. Quand ma mère commence à travailler comme bonne à tout faire dans différentes familles, bien qu'elle demeure peu chez elle, elle doit donner l'argent qu'elle gagne à sa mère, une petite femme autoritaire, agressive, dure avec ses enfants. Il lui arrive parfois de voir sa mère venir la chercher avec une trique. Ma grand-mère a dû beaucoup souffrir. A l'époque, on n'était pas tendre avec les filles mères.. . Lors de mon enfance, la mémé nous donne une orange à Noël ou au premier janvier. Parfois elle est pourrie. Deux mois plus tard, nous avons droit au même cadeau. Je ris en me remémorant ces souvenirs. Je n'étais pas attachée à ma grand-mère: elle ne nous manifestait guère d'affection. Il va s'en dire que ma mère n'en a pas reçu non plus. Ni affection, ni reconnaissance. Ceci justifie cela. Quand ma mère rencontre mon père, elle a le coup de foudre. Ils se marient très vite, elle n'a pas dix-huit ans. Sa mère ne vient pas au mariage. Elle n'est pas d'accord. Nul ne sait pourquoi. . . Il Y a ensuite la naissance de mon trère, le départ de Norbert pour le tront. Georgette se retrouve seule dans

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