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Du placement à la suppléance familiale

De
156 pages
Les politiques de protection de l'enfance mobilisent différentes modalités d'intervention. Cet ouvrage présente un large éventail de recherches portant sur l'observation des enfants en placement institutionnel ou en famille d'accueil, une analyse des travaux mesurant les effets du placement institutionnel sur l'évolution de l'enfant, une comparaison entre les politiques britannique et française de protection de l'enfance, ainsi que sur les difficultés du choix de la famille d'adoption.
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DU PLACEMENT À LA SUPPLÉANCE FAMILIALE
Actualité des recherches internationales

Savoir et formation Collection dirigée par Jacky Beillerot (1939-2004) Michel Gault et Dominique Fablet Éducation familiale Série dirigée par Dominique Fablet
Entendue à la fois comme un champ spécifique de pratiques éducatives et de recherches sur ces pratiques, l'éducation familiale s'intéresse aux activités éducatives intra-familiales, c'est-à-dire principalement des parents à l'égard des enfants, mais également aux interventions sociales mises en œuvre par une assez grande diversité de professionnels pour former, soutenir, aider, voire suppléer les parents; soit le domaine des interventions socioéducatives. La série Éducation familiale se propose d'offrir au lecteur des travaux centrés sur ces différents aspects et contribuer ainsi à la diffusion de la recherche en éducation familiale, comme La revue internationale de l'éducationfamiliale publiée également par les éditions L'Harmattan.

Déjà parus Daniel GAYET, Pédagogie et éducation Familiale, 2006. Dominique FABLET (coord.), Les professionnels de l'intervention socio-éducative,2007. Patrick ROUSSEAU, Pratique des écrits et écriture des pratiques, 2007. Dominique FABLET (coord.), L'éducation des jeunes enfants, 2007. Catherine SELLENET, La parentalité décryptée. Pertinence et dérives d'un concept, 2007. Anna RURKA, L'efficacité de l'action éducative d'aide à domicile. Le point de vue des usagers et des professionnels, 2008.

Ouvrage coordonné par Bernadette TILLARD et Anna RURKA

DU PLACEMENT À LA SUPPLÉANCE FAMILIALE
Actualité des recherches internationales

Préface de Paul Durning

L'Harmattan

Des mêmes auteurs

Bernadette TILLARD, Des Familles face à la naissance, 2002. Bernadette TILLARD (coord.), Groupes de parents. Recherches en éducation familiale et expériences associatives, 2003. Anna RURKA, L'objet de l'entretien d'évaluation dans le cadre de l'Action Educative d'Aide à Domicile (AEAD). ln Boutanquoi M. & Minary J.-P., L'évaluation des pratiques dans le champ de la protection de l'enfance, 2008, 71-88. Anna RURKA, L'efficacité de l'action éducative d'aide à domicile. Le point de vue des usagers et des professionnels, 2008.

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07584-9 EAN : 9782296075849

SOMMAIRE Avant-propos
Paul Durning .., '" ... ... ... ... ... ... ... .., ... ... ... ... ... ... ... ... ...

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1- Introduction Bernadette Tillard, Anna Rurka. France... ... ... ... ... ... ... ... ... ... 2- Immersion dans le monde des enfants placés: en ethnographie
Ruth Emond, Écosse... .. .. .. .. . .. . ... .. . .. .. .. ..

... ... ...9

la démarche de recherche

. .. . .. . ... ... .. . ... .. .. . . . . . . . . . . ..13

3- Donner du sens à la prise en charge institutionnelle. Construire l'ordinaire dans la vie des institutions spécialisées TuUa Eronen, Riitta Laakso, Finlande... . .. ... ... ... ... ... .. . ... ... ... ... ... ... ... ...35 4- « L'agressivité relationnelle» : nouvelle perspective agressions en institution spécialisée Sofie Kuppens, Daisy Michiels, Hans Grietens, Belgique sur l'étude des ...45

5- Grandir en famille d'accueil: points de vue des enfants accueillis et des familles d'accueil Elizabeth Fernandez. Australie... ... ... ... .., ... ... ... ... 59 6- Enfants et adolescents placés en institution. Méta-analyse sélective des résultats du placement Erik J Knorth. Annemiek T Harder, Margrite E. Kalverboer, Pays-Bas. ... ...75 7- Le placement des enfants en Angleterre et en France June Thoburn, Royaume-Uni... ... ... ... ... .,. ... ... ... ... ... ... .., ... ... 8- Adoptabilité et apparentement, deux points faibles de l'adoption Catherine Sellenet, France... ... .., ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...

... ... 89

103

9- Adéquation entre parents adoptifs et enfants adoptés: Le «matching» dans Ie cadre de l'adoption David Quinton, Royaume-Uni... .., ... ... .., ... ... ... ... 115 '" 10- Questions éthiques à propos des procédures de placement des enfants hors du domicile familial Israël Zva Gilat, Schlomo Romi, Israël... .., ... ... ... .., ... ... ...". 133 11- Une protection suffisante? Droits de l'enfant contre droits des parents Fop VerheU, Peter Van Den Bergh, Pays-Bas... ... ., ... ... ... 141

Avant-propos
Paul Durning, Directeur de l'ONED, France Vice-Président de l'EUSARF

Une des premières décisions d'ordre scientifique de l'Obervsatoire national de l'enfance en danger (ONED), après sa création en janvier 2004, fut de participer à la préparation et à l'organisation du IXe congrès international de l'EUSARF. Cette association européenne a regroupé à partir de 1989 des chercheurs alors connus pour leurs travaux sur les internats (residential care), mais souhaitant élargir leurs observations à l'accueil familial (family foster care) et aux alternatives au « placement». Le congrès se tint à l'université de Paris X-Nanterre en septembre 2005, sous le titre « Enfants en difficultés dans un monde difficile». Ce thème reste tout à fait d'actualité puisqu'à cette date nIt décidée la mise en chantier de deux lois réformant la protection de l'enfance et la prévention de la délinquance, toutes deux promulguées en mars 2007. Les relations et frontières entre enfant en danger et jeune dangereux demeurent une question centrale en France et en Europe. Cet ouvrage délaisse une perspective historique. Il est le résultat d'une sélection drastique puisque neuf textes ont été retenus sur plus de deux cents présentations effectuées dans ce congrès. Tous les intervenants ont très largement revu leur contribution et ce sont des textes tout à fait contemporains qui sont proposés au lecteur. Le choix éditorial de privilégier l'étude d'un ensemble de problématiques majeures aujourd 'hui en protection de l'enfance donne à ce livre une profonde unité. Il explore les interventions particulièrement en ce qu'elles sont confrontées au double objectif d'offrir aux enfants un environnement de qualité pour favoriser leur développement en recherchant chaque fois qu'opportun, les

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Paul DURNING

modalités d'un maintien de relations entre l'enfant et sa famille d'origine. Cette perspective est très discutée en France, alors qu'elle est plus partagée dans d'autres pays occidentaux. Ainsi, plusieurs textes sont centrés sur l'adoption: modalités d'appariement, échecs de l'adoption et un autre compare les approches ftançaise et britannique de l'accueil extrafamilial en situation de séparation d'enfants en danger. Les démarches méthodologiques sont rigoureuses et diverses: démarches qualitatives par immersion dans le milieu, méta-analyse de l'ensemble des évaluations des effets du traitement résidentiel, étude de parcours etc. Certaines démarches sont d'une originalité incontestable, ainsi la première contribution retenue, qui décrit une stratégie et les modalités d'immersion d'une chercheure anthropologue dans un groupe d'enfants vivant en foyer, m'apparaît d'une originalité et d'une fécondité remarquables. Plusieurs auteurs privilégient le point de vue des personnes concernées: jeunes, parents d'accueil. Les thèmes traités sont originaux. Certains ont été esquissés et abandonnés il y a parfois longtemps: le vécu des sujets en institution, les relations des parents biologiques avec les pères et pères d'accueil. D'autres études privilégient le point de vue de l'enfant et s'appuient sur une observation de « l'ordinaire de la vie» par exemple en foyer. Le caractère international des contributions est indéniable puisque les neuf textes constituant le volume furent rédigés par des auteurs issus de sept contextes nationaux occidentaux de la Norvège à l'Australie, en passant par Israël. Six auteurs connus en anglais n'avaient jamais publié en langue française. L'Observatoire est fier d'avoir participé à cette aventure remarquablement coordonnée par Bernadette Tillard, il est honoré d'avoir contribué à la publication de cet ouvrage sur de nombreux aspects innovateur et toujours rigoureux; il démontre que les recherches en protection de l'enfance sont lisibles et surtout utiles pour aider les professionnels et les responsables à développer une action plus efficace en direction des enfants et de leurs familles.

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Questions de recherches et suppléance familiale
Bernadette Tillard, Université de Lille3, France Anna Rurka, Université de Paris Ouest, France

Après le IX' congrès de l'EUSARF (European Scientific Association Jar Residential and jàster care Jar children and adolescents), face à la richesse et à la diversité des contributions notre premier objectif a été de rendre disponible les textes dont nous disposions en les mettant en ligne. Secondairement s'est posée la question d'un ouvrage. Face aux difficultés de nos concitoyens à participer aux congrès internationaux en langue anglaise, nous avons choisi de donner la priorité aux traductions d'auteurs dont les travaux sont essentiellement publiés en anglais ou dans leur langue maternelle, afin que ce livre ouvre des fenêtres sur quelques aspects des recherches internationales. Néanmoins, chaque fois que possible, nous renvoyons le lecteur aux textes complémentaires, portant sur le même sujet et publiés en anglais. Avant nous, Michel Corbillonl, responsable d'un précédent congrès de l'EUSARF à Nanterre en 1998 avait opéré sensiblement le même choix. Cette option laissait encore un large éventail de possibilités. Nous reprenons les propos de Paul Durning qui définit la suppléance familiale comme l'action auprès d'un mineur visant à assurer les tâches consistant à éduquer et à élever2 un enfant, « tâches habituellement effectuées par les familles, mises en œuvre partiellement ou totalement hors du milieu familial dans une organisation résidentielle, une famille d'accueil ou un dispositif alternatif». Cependant l'exploration internationale des modalités
1 Corbillon M. (Dir.), (2000). Suppléance familiale: nouvelles approches, nouvelles pratiques. Vigneux-sur-Seine: Matrice. 2 La définition originale parle des tâches d'éducation et d'élevage. Ce dernier telme n'étant pas très heureux, nous nous sommes pelmises, sans modifier le sens, d'ajouter le participe présent afin d'utiliser les verbes à l'infinitif plus couramment employés à propos des enfants. Durning, P. (1986). Éducation et suppléance familiale en internat. Paris: CTNERHI. PUF, p. 102. Cet ouvrage sera prochainement réédité dans la collection Savoir et FOlmation de l'Harmattan.

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Bernadette TlLLARD, Anna RURKA

d'éducation de l'enfant en dehors de sa famille biologique nous oblige à constater que certains pays préfèrent la substitution à la suppléance familiale. Ils choisissent de remplacer la famille défaillante en ayant recours à l'adoption, plutôt que de suppléer à ses difficultés. Si le concept de suppléance familiale est suffisant pour rendre compte des choix en France, il devient inadéquat lorsqu'on prend en considération les pays où, dans certains cas, le maintien des liens avec la famille d'origine n'est pas considéré comme prioritaire. Les contributions que nous avons sélectionnées n'ont pas été guidées par un souci d'homogénéité. Au contraire, nous avons laissé s'exprimer les contradictions et les tensions que les questions d'aide aux parents et de suppléance familiale génèrent. La diversité des contributions ne manque pas de faire apparaître des positions parfois contradictoires entre les auteurs. Nous assumons cette diversité comme un moyen de mettre en évidence l'étendue des possibles en matière d'interventions sociales en direction des familles. Nos proches voisins et partenaires de l'Europe n'envisagent pas la suppléance familiale sous le même jour que nous. Ainsi, les spécificités des interventions françaises apparaissent en creux par comparaison avec celles dont les auteurs nous parlent. Certains traits nous semblent parfois si étranges, si impensables dans le paysage hexagonal! En lisant ces diverses contributions, le lecteur pourra également se faire une idée sur les débats sous-jacents à certains courants de pensée, perceptibles a minima dans le champ en France. Une des difficultés de l'exercice de traduction consiste à rendre compte des idées au moyen des mots d'une autre langue. Mais les termes anglais ont-ils leurs équivalents en français? Cela n'est pas toujours le cas. C'est pourquoi, il se trouvera à quelques endroits des expressions traduites littéralement, ou non traduites dont la signification sera précisée en note de bas de page. Chaque fois que nécessaire, nous ajouterons à la traduction quelques éléments précisant le sens des termes. La difficulté est aussi de rendre compte de questions de recherches souvent en lien avec les pratiques professionnelles dans des contextes où les politiques à l'égard des familles et les dispositifs d'interventions sont très différents de ceux que nous connaissons. C'est pourquoi, par exemple, nous avons demandé à June Thobum de nous aider à mieux comprendre les différences entre la situation du Royaume-Uni et celle de la France. Trois auteurs n'ayant pas présenté de communication au congrès ou en ayant présenté une sur un autre thème, ont été sollicités pour participer à cet ouvrage. En effet, la contribution de David Quinton à propos de l'adoption favorisée au Royaume-Uni appelait quelques compléments pour non seulement mesurer, mais aussi comprendre cet écart entre nos deux pays voisins. Alors qu'en France, Catherine Sellenet aborde les échecs de l'adoption plénière en interviewant des parents et des enfants, en reconstituant les parcours de vie, en soulignant l'importance d'écouter et de tenir compte de la parole de l'enfant afin d'éviter les échecs, nous pouvons 10

Questions de recherches et suppléance familiale constater que les Britanniques agissent à grande échelle. Ils ont mis en place une véritable base de données utilisée par les professionnels en charge de ces questions afin de faire correspondre les souhaits et les caractéristiques des parents potentiellement adoptifs avec les informations dont ils disposent à propos des besoins des enfants pouvant être adoptés. C'est avec la perspective d'un grand nombre de parents et d'enfants que ce problème d'appariement est envisagé. Pour compléter cette partie, nous vous renvoyons à la lecture de deux textes de l'anthropologue Françoise-Romaine Ouellette qui a beaucoup travaillé sur l'adoption internationale, puis sur l'adoption en lien avec la protection de l'enfance et le «projet de vie» au Québec. Dans ces articles3 publiés récemment, elle s'interroge sur le droit des parents biologiques et celui des parents adoptifs, mettant en évidence la nécessité de clarifier les procédures envers les familles tant adoptantes que biologiques afin d'éviter un jeu très trouble entre les acteurs qui peut parfois créer déception, sentiment d'injustice et de déconsidération. Elle envisage ainsi I'hypothèse d'une adoption ouverte qui permette de ne pas couper les ponts avec ses parents biologiques tout en assurant la stabilité des relations entre l'enfant et LInefamille d'accueil. Le souci de Catherine Sellenet est de donner la parole aux acteurs, ici aux parents adoptifs qui ont connu un échec de l'adoption, tout comme aux enfants concernés. Elizabeth Fernandez, quant à elle, donne la parole aux enfants placés en famille d'accueil. Dans la même recherche, elle explore au moyen du questionnaire les relations des enfants à leur entourage, couplant cette approche par une investigation auprès des familles d'accueil et des enseignants. La diversité méthodologique des textes portant sur l'adoption se retrouve dans la première partie qui concerne la suppléance familiale et particulièrement la vie au sein d'institutions. Nous n'avons pas choisi entre méthodes quantitatives et qualitatives. Nous proposons donc au lecteur d'une part une méta-analyse, rédigée par des chercheurs néerlandais qui font le bilan des études sur l'évolution de l'enfant au cours du placement (Knorth et al.) et une étude de la littérature menée par les collègues de Leuven (Belgique) sur les agressions au sein des structures d'accueil (Kuppens et al.), et d'autre part, deux textes sur la vie quotidienne dans ces lieux d'accueil. Deux chercheuses norvégiennes soulignent l'importance des routines et du sens de la vie de tous les jours pour l'épanouissement des enfants et leur passage à l'âge adulte (Eronen T, Laakso R.), tandis qu'une anthropologue écossaise nous explique comment elle a pu partager la vie des jeunes en institution et ainsi comprendre
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Goubau D., Ouellette R.-R., (2006). L'adoption et le difficile équilibre des droits et des intérêts: le cas du programme québécois de la« Banque mixte ». Revue de droit de McGill, 51, p. ]-26. Ouellette F.-R. (2003). L'adoption, projet parental et projet de vie pour l'enfant, Informations sociales, nO]07, p. 66-75.

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Bernadette

TILLARD, Anna R URKA

les valeurs qui guident les relations entre pairs dans ce quotidien de la vie en collectivité (Emond R.). Le sens du quotidien n'échappe pas à des considérations plus générales. Le quotidien dont il est question est le fruit d'un compromis souvent incertain. Comme le soulignent les collègues des Pays-Bas et d'Israël (Verheij F., Van Den Bergh P.; Gilat I.Z., Romi S.), cette situation est parfois le résultat de situations complexes où s'entremêlent les droits des parents biologiques, les liens entre l'enfant et ceux qui l'accueillent, les responsabilités des personnes qui représentent l'Etat et les droits internationaux concernant l'enfant. Dans ce livre, vous trouverez donc des recherches menées en Europe, à l'exception de deux d'entre elles. Nous souhaitons qu'elles puissent nourrir les réflexions sur les méthodologies de recherche, mais également sur la question du sens de l'éducation de l'enfant, de sa ou ses filiation(s) et de la manière d'envisager ses besoins. Nous espérons que ces développements seront utiles aussi bien aux praticiens qu'aux chercheurs.

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Immersion dans le monde des enfants placés: la démarche de recherche en ethnographie4
Dr Ruth Emond, Université de Stirling, Écosse

Introduction

Au cours des vingt dernières années, la recherche consacrée en Europe aux enfants placés témoigne de l'influence d'une série de revirements politiques et conceptuels. Le panorama de l'aide à l'enfance se recompose en profondeur selon des lignes de force convergeant vers l'émergence d'une approche hautement individualisée. Le désir de rompre avec des prestations institutionnalisées et de se rallier à une conception de la prise en charge personnalisée, en fonction des besoins individuels de chaque enfant, prend appui sur le retour en force du paradigme de la famille, posée comme le cadre le plus propice à l'éducation de l'enfant. La mise à l'honneur des points de vue et expériences des enfants et adolescents est par ailleurs facilitée par le tournant qui s'opère dans les discours de l'enfance et de l'adolescence. De récents travaux menés dans le champ de la « sociologie de l'enfance» professent en effet l'idée que les enfants ne se réduisent pas à des destinataires passifs de la socialisation et des services mais sont au contraire des acteurs sociaux et des usagers actifs (James, Jenks et Prout, 1998). Parallèlement, les travailleurs sociaux sont placés devant le dilemme bien réel qui leur impose de décider de la meilleure stmcture d'accueil vers laquelle orienter les enfants ne pouvant continuer à vivre dans leur foyer d'origine en raison des dangers qu'ils y courent. L'offte de familles d'accueil se fait plus rare, en même temps que les besoins des enfants de l'aide sociale se font de plus
4 Des extraits de ce chapitre ont fait l'objet d'une publication dans Emond R (2005), Ethnographic Research Methods with Children and Young People. In Greene, S. et Hogan, D. (Eds.) Researching Children 's Experiences, Londres, Sage.

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Ruth EMOND

en plus complexes. Aux yeux de beaucoup, le placement en établissement spécialisé, même s'il reste perçu comme une solution de dernier recours, constitue pour certains enfants leur meilleure chance de voir leurs besoins satisfaits et de recevoir un suivi, pour surmonter le traumatisme qui les a fait échouer dans le giron de l'aide sociale. Le récent signalement de cas de maltraitances et des dérives observées dans les établissements de placement, conjugué à la complexité grandissante des besoins des enfants, a conduit de nombreux pays à débloquer de nouveaux fonds en faveur de ces structures d'accueil. cadres à la fois d'actions socioéducatives et d'une prise en charge médicale. Cette mobilisation a donné un second souffle à la recherche consacrée aux institutions spécialisées, qui a ainsi dressé au cours des dernières années un état des lieux des structures de prise en charge: quelle est la population des foyers d'accueil? Qui y travaille? De quel ordre sont les prestations assurées? De quelles dotations les foyers sont-ils pourvus? (Berridge et Brodie, 1998 ; Kendrick, 1995 ; Whitaker et al., 1998). Au Royaume-Uni, les travaux de recherche se sont mis à interroger l'efficacité de la prise en charge en institutions et les facteurs susceptibles d'influencer l'expérience des enfants et du personnel réunis dans ces structures (Brown et al., 1998). Les bénéficiaires de ces services, enfants, adolescents et familles, reçoivent donc de plus en plus d'audience. Le présent chapitre s'appuie sur un projet de recherche consacré à une dimension particulière de la vie en institutions et aux expériences qu'en font leurs « pensionnaires », à savoir la vie de groupe. Son propos était d'interroger les modes de structuration du groupe par les enfants, les rapports de force et la répartition des rôles qui s'y jouent ainsi que la signification donnée à l'expérience de groupe. Le travail de terrain a été mené dans deux unités spécialisées d'Écosse, accueillant des enfants de 12 à 18 ans le temps de séjours moyens à longs. Ce chapitre revient sur ce projet pour examiner l'apport de la démarche ethnographique à l'étude de la vie en institution spécialisée. Ce faisant, il s'arrête sur les différentes étapes du travail de terrain et sur les problèmes soulevés au fil de la recherche. La« théorie de l'ethnographie» C'est tout d'abord au sein du champ de l'anthropologie que l'ethnographie fait ses premières armes comme outil de compréhension et de description de cultures « autres». Mais, dans les années 1950, les sociologues reprennent à leur compte cette notion d'« altérité» pour conceptualiser des pans de leurs propres sociétés, adoptant une méthode qui connaît une fortune toute particulière dans l'étude de la déviance et des groupes socialement marginaux (Goffman, 1968; Whyte, 1955). La démarche ethnographique sera particulièrement féconde dans les études consacrées à l'éducation (Burgess, 14

Immersion dans le monde des enfants placés 1985; Delamont, 1984), au jeu (Thome, 1993) et plus récemment aux liens d'amitié et aux groupes sociaux enfantins (Hey, 1997). James, Jenk et Prout (1998) défendent l'idée que l'ethnographie est l'une des méthodes d'investigation les plus probantes pour étudier l'univers social de l'enfance. Elle exige du chercheur qu'il n'appréhende plus le monde tel qu'organisé par son regard d'adulte mais s'intéresse au contraire à la façon dont les enfants façonnent leur univers social et y exercent une maîtrise (Emond, 2000). L'ethnographie permet au chercheur de s'immerger dans le monde des enfants, pour l'interroger. Pour cela, il lui faut reconnaître aux enfants le statut d'acteurs sociaux actifs, pilotant leurs propres expériences et négociant avec l'autorité des adultes (Jackson et Scott, 2000). Cette démarche s'appuie sur l'idée que l'enfance revêt une spécificité à la fois sociale, culturelle et temporelle (Ennew, 1994; Mayall, 1994). L'ethnographie est un mot générique désignant une palette de méthodes de recherche, dont l'entretien et l'observation (Fielding, 1993), et dont l'objet d'investigation est la compréhension qu'ont les participants de leur monde social et symbolique (Denzin, 1970). C'est peut-être pour sa pratique de l'observation in vivo des personnes étudiées qu'on la connaît le mieux. On peut envisager cette pratique comme un continuum entre, d'une part, un rôle de strict observateur joué par Je chercheur et, de l'autre, un rôle de participant à part entière (Hessler, 1992). Le pur observateur restera en retrait de toute interaction ou activité, tandis que le participant à part entière choisira de se mêler sans réserve au monde de son objet d'étude, finissant à bien des égards par se confondre avec ceux qu'il étudie. Le chercheur en ethnographie choisissant d'étudier le monde de l'enfance doit par ailleurs s'être interrogé sur l'obstacle que son statut d'adulte pourra mettre entre lui et les enfants de son étude: « La gageure, dans la recherche qualitative (et en l'occurrence dans toute recherche) menée avec des enfants, vient des problèmes posés par un constat duel: les enfants sont à la fois physiquement proches et socialement distants.» (Fine et Sandstrom, 1998, p. 10). Cette citation illustre le problème central auquel se heurte la recherche auprès d'enfants et d'adolescents. Les jeunes sont partout et ne nous apparaissent pas « sociologiquement étranges ». Néanmoins, ainsi que le posent Fine et Sandstrom (1998), ils sont à bien des égards socialement distants. Les enfants et les adolescents ont en effet des pratiques et partagent des significations qui ne filtrent pas dans l'univers social où ils côtoient les adultes. Même si en tant qu'adultes nous sommes tous d'anciens enfants, nous devons nous garder de croire que nous pourrions lire à livre ouvert dans les expériences et modes de vie enfantins. Les ethnographes se dégagent de I'habituelle gangue du rapport entre l'adulte et J'enfant (Walsker, 1991 ; Leonard, 1990). C'est sur ce mode que le

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