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Du Politique pour la psychanalyse

De

Le Point de Capiton s’est fondé sur la question de la psychanalyse en lien avec le Politique. En effet, on trouve dans ses statuts la prévalence des échanges entre la psychanalyse et les disciplines affines afin de ne pas tomber dans l’écueil d’un dogmatisme sectaire, et on peut repérer dans son histoire et dans ses travaux depuis 1989 l’importance majeure accordée à l’articulation du Sujet et du Collectif ainsi qu’aux hiatus qui leur sont consubstantiels, la nécessité de s’interroger sur la psychanalyse dans la Cité.

C’est pourquoi, lorsqu’il s’est agi de mettre au travail un thème qui puisse représenter l’engagement du Point de Capiton, alors que l’éventualité de son adhésion à l’I-AEP avait été sollicitée, le Conseil d’Administration s’est déterminé pour le thème « Du Politique pour la Psychanalyse ».

Dans un contexte national et international où la psychanalyse est attaquée, cette réflexion s’est avérée enrichissante. On retrouvera dans ces Actes les trois thématiques abordées durant ce Séminaire : la clinique et son éthique, la psychanalyse dans la Cité et la question du Politique dans les institutions analytiques.


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Du politique pour la
psychanalyse
Actes du séminaire de l’Inter-Associatif Européen de Psychanalyse et du Point de Capiton Les 7 et 8 décembre 2013 Centre hospitalier de Montfavet-Avignon.
Présentation du livre :Le Point de Capiton s’est fondé sur la question de la psychanalyse en lien avec le Politique. En effet, on trouve dans ses statuts la prévalence des échanges entre la psychanalyse et les disciplines affines afin de ne pas tomber dans l’écueil d’un dogmatisme sectaire, et on peut repérer dans son histoire et dans ses travaux depuis 1989 l’importance majeure accordée à l’articulation du Sujet et du Collectif ainsi qu’aux hiatus qui leur sont consubstantiels, la nécessité de s’interroger sur la psychanalyse dans la Cité.C’est pourquoi, lorsqu’il s’est agi de mettre au travail un thème qui puisse représenter l’engagement du Point de Capiton, alors que l’éventualité de son adhésion à l’I-AEP avait été sollicitée, le Conseil d’Administration s’est déterminé pour le thème « Du Politique pour la Psychanalyse ».Dans un contexte national et international où la psychanalyse est attaquée, cette réflexion s’est avérée enrichissante. On retrouvera dans ces Actes les trois thématiques abordées durant ce Séminaire : la clinique et son éthique, la psychanalyse dans la Cité et la question du Politique dans les institutions analytiques. Auteur : Le Point de Capiton a pour vocation de permettre la rencontre des personnes psychanalystes ou non, qui interpellées par cette expérience de l’inconscient en quoi consiste une psychanalyse, creusent leur sillon dans des domaines où il est nécessaire d’être réveillé, dérangé, stimulé, pour que le désir de savoir ne s’efface pas devant les savoirs dogmatiques : champ psychanalytique bien sûr, domaine de l’art mais aussi de la philosophie ou de l’éducation, de la clinique médicale comme des Sciences Humaines dont on sait l'apport déterminant pour certaines dans les avancées de la recherche en psychanalyse.
INTRODUCTION Joelle F ATTICCIONI En octobre 1967, Jacques Lacan disait : «... Tout le monde croit savoir ce que c’est la psychanalyse, sauf les psychanalystes, et c’est bien l’embêtant. Eux sont les seuls à ne pas savoir. Non seulement, ils ne le savent pas, mais jusqu’à un certain point, c’est tout à fait justifié. S’ils croyaient le savoir tout de suite, comme ça, ce serait grave, il n’y aurait plus de psychanalyse du tout. En fin de compte, tout le monde est d’accord, la psychanalyse est une affaire classée, mais pour les psychanalystes, ça ne peut pas l’être . » C’était en 1967, au temps mythique maintenant où la psychanalyse vivait sa vie sans être exposée comme elle l’est actuellement à une disparition programmée. Bien que depuis, elle ait su habiter et nourrir les institutions psychiatriques, pédagogiques, sociales, éducatives ; en 2013, aujourd’hui, nous ne pouvons pas ne pas savoir qu’elle est mise en danger de disparaître, non pas simplement d’être annulée, interdite, mais beaucoup plus efficacement, elle risque de n’être plus qu’une psychothérapie, détournée de son destin initié par Freud, qui était d’être subversive et subjectivante. Alors, la psychanalyse, qu’est-ce que c’est ? La psychanalyse ce serait : une praxis : autrement dit une pratique et une théorie qui s’interpellent l’une l’autre dans un dialogue sans fin. La psychanalyse, ce serait : un cadre structuré, garanti et soutenu par le psychanalyste, fait de la durée des séances, du prix des séances, de la règle de la libre association. Il y faudrait donc : un psychanalyste : mais qu’est-ce qu’un psychanalyste ? Un analysant qui n’en finirait pas de finir… son analyse ? Et comment le devient-il psychanalyste ? Quelle est sa formation ? Qui peut dire qu’un psychanalyste l’est ou ne l’est pas ? J. Lacan disait… : « un psychanalyste ne s’autorise que de lui même… et de quelques autres ». Oui, un psychanalyste ne peut s’autoriser que de lui même, c’est même là que s’origine son éthique, au coeur de son désir, qu’il ne connaitra jamais mais pour le moins, pourra-il se reconnaître comme sujet désirant et s’autoriser à se laisser dire ou faire silence à l’écoute de son analysant. Écoute bienveillante, flottante avec laquelle, surtout, le psychanalyste ne cherchera pas à comprendre, et si d’aventure il comprenait quelque chose il ferait bien de n’en tenir pas compte à son analysant. …Et un analysant, qu’est-ce que c’est ? une personne qui s’allonge sur le divan dans le cabinet de travail du psychanalyste (qui lui même est encore et toujours analysant) et qui parle, cela suffit-il ? – Un analysant, ce serait : un sujet désirant qui demande à être entendu sans le savoir encore ? Sans savoir encore que c’est lui qui détient sa propre vérité et non son psychanalyste. Si le psychanalyste ne connait pas la vérité de son analysant, comment se débrouille-t-il pour l’entendre ? Au delà de tout son attirail théorique et de sa propre expérience d’analysant, il lui faut faire avec son désir, il lui faut prendre parole ou se taire selon son désir qui cependant lui
échappe constamment, c’est cela son éthique. C’est ce qui me fait vous dire que l’éthique du psychanalyste pourrait à elle seule constituer l’orientation politique de son propos, de sa position si inconfortable dans la société. Par essence, la psychanalyse va à l’envers de toute société organisée, règlementée. En même temps, à se penser hors socius le psychanalyste prend le risque d’être hors du monde de ses contemporains ; en institution thérapeutique ou éducative, il y risque pourtant son éthique. Alors, le politique dans la psychanalyse, que peut-on en dire ? Le politique, ce serait l’art du vivre ensemble, Vivre, on peut penser qu’au regard de la mort, cela veut dire quelque chose mais ensemble ? Si l’on se souvient qu’il n’y a pas de rapport sexuel, selon J. Lacan, le « ensemble » on ne sait plus très bien ce que cela veut dire. Et pourtant, vivre ensemble en institution, en service de soin, en maison d’enfants, à l’hôpital, dans une ville, un pays ? au sein d’une association de psychanalystes, mais, est-ce possible « une association de psychanalystes » ? non, rien avoir avec la règle de l’association libre… quoique. …Et puisque nous sommes réunis ici aujourd’hui, une question me traverse l’esprit, déjà une association de psychanalystes, ça me questionne, mais une association d’associations de psychanalystes, je n’ose même pas y penser… Donc, le vivre ensemble, ce pourrait être travailler ensemble à la construction d’un projet, s’accorder sur divers points, un peu comme des musiciens accordent leurs instruments avant le concert pour pouvoir jouer juste, dans un concert dissonant quelques fois, mais juste quand même, et l’improvisation qui s’y réalise, ou qui s’y offre, c’est aussi la question de la démocratie. Vivre ensemble dans une association d’associations de psychanalystes, c’est reconnaître que nous sommes dans la nécessité de nous écouter, écouter chacun dans ce qu’il dit et ne dit pas, et pourquoi pas, accepter le malentendu… permanent. Le « vivre ensemble » ce serait prendre des décisions communes malgrè les divergences, supporter les différences, l’hétérogène. Alors, il me semble que malgrè tout, c’est ce qui se passe ces derniers temps à l’I-AEP. Du politique dans la psychanalyse, pour ce qui nous concerne aujourd’hui, c’est la psychanalyse en actes ce matin, avec divers exposés cliniques, la psychanalyse au regard des institutions, cet après midi et l’institution psychanalytique ou/et les institutions psychanalytiques pour demain matin. Avant de laisser la parole à Pierre Kammerer, je voudrais vous faire part d’une coïncidence qui m’est apparue il y a peu, j’ai appris qu’en France le code pénal ne contenait aucune loi concernant l’interdiction de l’inceste depuis la révolution Française jusqu’en 2010. En effet, en 2010 une loi fût votée, légiférant cet interdit, puis abrogée en 2011, pour des raisons de formulation. En Italie, en Autriche, il y a des lois condamnant les relations incestueuses. En Italie et en Autriche, les psychanalystes non psychothérapeutes exercent à leurs risques et périls. En France, les psychanalystes sont encore libre d’exercer et il n’y a pas de loi réglementant les relations incestueuses. Je me demande par quel effet sociétal, une loi hautement symbolique s’est vue transformée en une législation que je situerais plutôt du côté de l’imaginaire, et quels effets en retour, de telles lois ont-elles sur nos sociétés et leurs citoyens. Quand la loi ne fait plus Loi, le législatif peut-il « rattraper » quelque chose de son sens, de son efficience ?
L’Inter-Associatif Européen de Psychanalyse Anne SANTAGOSTINI Pour le séminaire du Point de Capiton, séminaire avec lequel cette association clôturait sa demande d’admission à l’Inter-Associatif Européen de Psychanalyse, il m’a été demandé de faire une présentation de l’Inter-Associatif. Cette présentation donne lieu ici à un texte réélaboré depuis la présentation orale qui fut faite en Avignon le 7 décembre 2013. Il y a mille façons de présenter l’Inter. Aucune n’est exclusive des autres, chacun à sa lecture. Pour ma part, je présenterai l’Inter d’une part dans son inscription dans le temps, d’autre part dans son épaisseur, telle qu’elle s’est dessinée au fil du temps historique. À mon sens, l’I-AEP a des origines profondes mais informelles comme les sources d’un fleuve. Après la dissolution de l’Ecole Freudienne de Paris en 1980, il y eut plusieurs courants. Le plus volumineux fut celui de la Cause Freudienne, devenue quelques mois plus tard l’Ecole de la Cause Freudienne fondée par Jacques-Alain Miller en janvier 1981 après le départ de Charles Melman et de Solange Falladé. L’ECF appartient aujourd’hui à l’Association Mondiale pour la Psychanalyse. De son côté Charles Melman fondait en 1982 son association qui aujourd’hui s’appelle l’Association Lacanienne Internationale (A.L.I.). Entre ces gardiens du temple et du pouvoir psychanalytique, un certains nombres de gens, d’hommes et de femmes analystes sont allés de passe en passerelles. Ils ont créé des associations, des lieux de travail où l’on s’écoutait, se déchirait parfois. Puis au sein de chacune de ces associations s’est dessiné le souhait de partager avec d’autres associations. Un désir a donné lieu à un premier colloque de l’Inter-Associatif « L’analyse et l’analyste » à la Sorbonne en janvier 1991, puis au grand colloque Inter Associatif, toujours à la Sorbonne en (juin ?) 1991 « L’enseignement de Lacan, dix ans après ». Le grand amphithéâtre était comble. Les esseulés de l’Ecole Freudienne de Paris, qui n’avaient pas perdu leur âme, se retrouvaient, parlaient, inventaient, créaient. L’Inter Associatif prend forme, d’abord sans trait d’union [3], puis avec un trait que l’on voulait séparateur. Pas tous ensemble ni d’une seule voix. C’est la naissance de l’Inter-Associatif. Les plus anciennes associations qui ont constitué l’Inter, parmi celles qui y participent encore, sont Les Cartels Constituants de l’Analyse Freudienne (CCAF), Le Cercle Freudien, Le Mouvement du Coût Freudien, Errata et Psychanalyse actuelle. En janvier 1994 à Bruxelles, l’Inter-Associatif prend une dimension européenne. L’Inter n’a pas de statuts mais l’Inter-Associatif Européen de Psychanalyse est créé. Le partenariat de travail porte ses fruits et en1997l’I-AEP se fonde en se dotant de statuts. Ces statuts ne sont pas déposés, volonté délibérée des coordinations. Pas de structure juridique qui figerait l’Inter hors du champ de la parole. L’inter-Associatif Européen de Psychanalyse a donc un nom, des statuts, il fonctionne. Le préambule et les statuts de l’époque sont repris quasiment à l‘identique dans les statuts actuels. Quatre coordinations par an et deux séminaires jalonnent le travail. Des délégués pour faire retour dans leurs associations et vers la coordination des décisions de leurs associations. La coordination est souveraine, sans chef. Comme nous le dit un avocat à la lecture de nos statuts : c’estl’an-archia, l’absence de pouvoir exercé par un chef ni même par une majorité démocratique. À l’époque, quand Internet n’existait pas, l’Inter-Associatif se voulait éphémère, et ne fonctionnait que lors des coordinations. « L’Inter ne se perpétue pas au-delà du temps de ses dispositifs et n’a pas d’existence politique ailleurs que lors des coordinations »[4]. Époque idéaliste que les enjeux politiques et l’usage de l’Internet a complètement modifié. (Il faut savoir qu’avant les années deux mille, les convocations étaient envoyées par la poste, ainsi que les comptes rendus. Combien d’enfants de délégués n’ont-ils pas pliés les feuilles de papiers des comptes rendus de coordination, puis fermé les enveloppes et collé les timbres avant qu’ils ne
soient déposés dans une boîte postale ?). L’I-AEP a évolué comme son temps. Revenons à ce qui faisait et fait toujours le sens de l’I-AEP :le partenariat de travail. L’inter-Associatif a été fondé par le désir de quelques uns de travailler avec d’autres, qui eux-mêmes travaillaient dans d’autres associations. C’est une nécessité pour maintenir de l’analyse. Une des associations fondatrices de l’Inter a même inscrit, dans le préambule de ses statuts[5] : Ceci mène à introduire dans le champ du travail la prise en compte des autres associations de psychanalystes qui se recommandent de ce même objet - la psychanalyse - touten fonctionnant à partir d’autres principes et suivant d’autres procédures. Ceux qui constituent cette association ne peuvent, quant à eux, que faire de ces différences, voire de ces divergences, le ressort même d’un travail. Celui-ci, à l’opposé de toutetentative de conciliation par recherche d’un consensus autour d’un système d’énoncés, faitretour pour chacun, dans la relation qu’il soutient avec la psychanalyse, à l’impossibled’où le travail se relance de l’un à l’autre, par delà la diversité des appartenances. Le partenariat de travail est le corollaire de la diversité des associations. Cet hétérogène-là est le terreau de la psychanalyse à l’état naissant[6]. Dès qu’une association se suffit à elle-même et se dote d’un chef, la question est close. Par ailleurs, l’I-AEP s’étoffant, l’impératif d’uneparole publiquenous est apparu.à L’incapacité tenir une place sur la scène publique en 2001 reste une expérience douloureuse pour ceux qui s’en souviennent. À cette époque, l’Inter envisageait de faire connaître sa position par voie de presse avec un texte intitulé « Psychanalyse ? Qu’est-ce qu’un psychanalyste aujourd’hui ? Ce que savent les psychanalystes[7] ». Certains, qui avaient des intérêts politiques propres, ont empêché la publication de ce texte. Il y eut des déchirements au sein de l’Inter, mais force fut de constater son impuissance faute d’une structure juridique, et de courage sans doute. Depuis, les associations de ces maîtres (de ces mandarins, dirait-on en médecine) ont toutes quitté l’I-AEP[8]. Avec le temps est apparue une nouvelle donne sur la scène sociale :la réglementation. De la conservation pendant 48h des aliments consommés dans les camps scouts (afin de pouvoir les analyser après coup pour rechercher la cause d’une éventuelle intoxication), jusqu’à certains actes des orthophonistes qui sont réglementés par le législateur, en passant pour les poissonniers qui ont obligation d’inscrire le nom latin de leurs poissons, même sur les marchés, tout ce qui n’est pas déjà réglementé le sera. Donc la pratique de la psychanalyse. Nous commençons à prendre la mesure de ce qui se passe en Italie. Prenant acte de l’impuissance politique de l’Inter-Associatif et mesurant la gravité de la situation pour les petites associations le jour où l’exercice de la psychanalyse sera réglementé, l’I-AEP a anticipé l’avenir en se dotant de statuts juridiquement déposés. Les associations y sont à ce titre membre d’une structure numériquement conséquente, et européenne. Ce fut le fruit d’un long travail, qui prit plusieurs années. La qualité des coordinations de l’Inter-Associatif, le respect de la parole de chacun a permis ce résultat sans en passer par un vote. Les présidents des associations ou leurs représentants ont signé en coordination le 16 novembre 2013 les statuts qui ont été déposés à la Préfecture de Police de Paris en décembre. Les associations qui pour des raisons diverses n’ont pas souhaité participer à cette évolution ne sont plus à l’Inter. Seul le Cercle Freudien, qui a souhaité poursuivre le partenariat de travail sans pour autant être signataire des statuts, fait figure de cas d’école au sein de l’I-AEP. Pour conclure, il s’agit ici d’un séminaire. Les séminaires sont des lieux où l’on exerce sa pensée, où l’on éprouve son expérience en la confrontant à celles des autres. C’est un temps où une association de psychanalystes met à l’épreuve les fruits de son élaboration, les partage et en reçoit un retour. Le fonctionnement de l’I-AEP repose sur la coordination des délégués des associations membres. Que ces délégués donnent le goût de l’Inter à de jeunes pousses dans leurs associations, qu’ils fassent surgir de nouveaux désirs, désir de représenter son association
devant les délégués d’autres associations. Désir d’accueillir l’inattendu.
Lettre à Michel Onfray Pierre KAMMERER (Ce texte constitue le dernier chapitre de l’ouvrage de Pierre K ammererL’enfant et ses meurtriers, psychanalyse de la haine et de l’aveuglement ; huit récits cliniques, paru en mars 2014, dans la collection « Sur le champ », aux Editions Gallimard). Cher Monsieur, Peut-être aurez-vous, si vous avez lu ces écrits cliniques, une représentation nouvelle de Freud et du travail d’un psychanalyste. Il y a longtemps que je vous connais et j’ai souvent écouté, en été, vos conférences de philosophie à l’Université Populaire de Caen, que vous avez fondée. Elles m’ont souvent intéressé et j’ai de tout cœur salué la revanche généreuse que l’enfant d’ouvriers agricoles que vous êtes (je crois), a pris en ouvrant, un peu plus, la philosophie à tout un chacun. Nul doute : votre goût de vivre et de partager montre que vous êtes né entre des adultes (vos parents, sans doute) qui ont su vous aimer. Je vous ai imaginé traversé par leurs pulsions de vie. Et puis, il y a deux ans j’ai passé quelques jours avec un couple d’amis d’une grande gentillesse et d’un grand courage et qui, pourtant, allaient mal. J’ai appris que la mère du mari l’avait masturbé chaque soir « pour l’endormir », jusqu’à sa puberté… Et que son épouse avait été violée, répétitivement, par son frère aîné. Elle était frigide. Ils faisaient l’effet de se battre pour vivre une vie qui se dérobait à eux. Leur fils aîné adolescent venait d’être hospitalisé en psychiatrie. Il était en vacances avec nous, et l’autre sexe paraissait être pour lui le lieu de tous les dangers. Nous avons parlé des traumatismes psychiques et du poids des représentations inconscientes qui peuvent être transmises à travers les générations et dont peuvent hériter les enfants puis de l’intérêt d’aller les dévoiler, elles et leurs rôles parfois meurtriers. Ils m’ont répondu qu’ils avaient été tentés par la psychanalyse mais qu’ils l’étaient beaucoup moins depuis qu’ils avaient lu votre livre : « Le crépuscule d’une idole, l’affabulation freudienne[9]. » Cette lecture avait renforcé leur défense vis à vis d’une demande qui les intéressait et les inquiétait : celle de faire une analyse pour démasquer les effets du socle mortifère sur lequel ils s’étaient construits et, ainsi, d’échapper à la compulsion de répétition et de se reconstruire sur la base de relations nouvelles, comme certains analysants dont je parle dans mon livre l’ont fait. Renseignements pris, ils avaient surtout entendu parler des dénonciations que contient votre livre relativement à des comportements de Freud, de tous ordres, que vous avez estimés scandaleux. Du coup, j’ai lu ce livre ayant déjà eu à apprécier des ouvrages qui ont montré comment les difficiles relations d’enfance de Freud, avec son père notamment, avaient infléchi ses créations théoriques et ses relations avec ses disciples. J’aurais aimé que vous ayez lu ces ouvrages qui humanisent Freud sans lui prodiguer trop d’indulgence. Il n’y a pas de raisons qu’il ait été parfait ni les psychanalystes, d’ailleurs… Les psychanalystes sont des êtres humains avec tout ce que cela suppose. Mais dire aujourd’hui « les psychanalystes » ne veut plus dire grand chose car c’est une catégorie de professionnels des plus hétérogènes. Et beaucoup d’entre eux restent des soignants-citoyens qui inscrivent leur rôle dans le mouvement de vie de la Cité[10]. Au point d’inscrire leur travail dans le secteur associatif ou dans le Service Public. Au point, et cela devrait vous plaire, de susciter la création de collectifs de patients autonomes et créatifs[11]. Au point de dénoncer le fait que « le discours de Marine Le Pen est compatible avec le meurtre »[12]. Au point d’avoir inventé des « Lieux de vie » où la vie, justement, ne se soutient que par des mouvements de pensée qui trouvent leur essor dans les découvertes de la psychanalyse. On parle alors de Psychothérapie Institutionnelle. C’est de cela que je veux vous entretenir car vous semblez ignorer totalement certains aspects
et de la psychanalyse et du mouvement psychanalytique. En les ignorants, vous avez fait perdre l’espoir dans l’idée de faire une psychanalyse à ceux pour qui elle aurait été l’occasion d’une renaissance. Comme ce fut le cas pour les patients dont je vous ai parlé. Ceux, que vous avez contribué à dissuader n’avaient pas connu les parents aimants que, très probablement, vous avez eus. Mais je vous reproche surtout d’avoir disqualifié l’un des ressorts et l’un des effets du souffle de vie qui, pendant une trentaine d’années, a animé notre société et qui vous a permis de devenir un philosophe de renom, et moi un psychanalyste. Sans ce ressort, et sans ce mouvement de vie nous n’aurions pu devenir ce que nous sommes, ni n’aurions le plaisir d’être lus. Le mouvement de vie et de société qui nous a portés, relève pour beaucoup de la représentation que l’homme se fait de lui-même. Et, en y ajoutant l’inconscient, la psychanalyse a largement contribué relancer ce mouvement de vie. Comme l’a écrit la psychanalyste Nathalie Zaltzmann « Qu’est-ce que l’homme pour l’homme ? Ni un Dieu, ni un loup, un effet de culture[13]. » Pour vous décrire ce mouvement de la vie et la part que la psychanalyse y a pris, je vais vous raconter deux histoires. Les enfants que nous sommes encore, les aiment. Une histoire d’enfance : Aziza Vous en conviendrez, l’Enfance, l’Adolescence ou la Féminité sont les effets de certaines cultures. Ils n’appartiennent pas forcément à d’autres cultures. Ils ne sont pas nécessairement installés dans une société de manière définitive. Loin s’en faut : Les pieds d’Aziza n’ont connu les chaussures ni l’été, ni l’hiver. Ses mains sèches et rugueuses indiquent sa condition, comme les traces d’ulcères mal soignés sur son visage. Rongé par la malnutrition chronique et la tuberculose, son corps n’a jamais été vu par un médecin. Aziza a sept ans. C’est une esclave née dans un camp de réfugiés de Peshawar, après que ses parents aient fui leur pays en guerre, l’Afghanistan[14]. Elle aide son père et travaille dans la même carrière : « sans le travail des enfants, je n’arriverais pas à mon quota », dit-il. Dès l’aube, elle rejoint pour douze heures la fabrique où, agenouillée sur la terre dure, elle malaxe la boue pour lui donner forme de briques qu’elle fait sécher au soleil. Avant, elle a avalé un thé vert et la moitié d’une galette de pain. Le soir, en ramenant sa contribution quotidienne de neuf roupies, elle aura peut-être la chance de trouver des pommes de terre dans son assiette ou, mieux, du riz préparé par sa mère demeurée auprès des plus petits. Dans quelques temps, elle sera mariée, ou vendue plutôt, à un homme de passage, pauvre ou riche, jeune ou vieux. Sans mot dire, elle acceptera son « destin » comme, avant elle, sa mère et ses trois grandes sœurs, remises à un époux vers quatorze ans. Voilà quatre ans qu’Aziza pousse des brouettes plus lourdes qu’elle… Et chaque jour que Dieu fait est identique, « sauf quand je suis malade ». Car Aziza n’ira peut-être pas jusqu’à l’âge du mariage. Ses poumons infectés la lâchent déjà, minant le refuge qu’elle avait trouvé pour fuir la douleur du quotidien, le rêve. « Avant, dans ma nuit, c’était bien, parfois : j’étais avec mon papa dans une belle voiture, nous avions tous de beaux habits et, même, j’allais à l’école. Mais maintenant, à cause de ma toux, je ne peux plus rêver ; elle me réveille avant[15]… » Ainsi va le destin des filles, des adolescentes et des femmes dans cette grande tribu de la frontière où la seule loi qui règne est le « pachtounwali », ce code d’« Honneur » et d’airain qui ne connaît que rarement d’autres punitions que la mort. « Honneur » (ce mot wagon), traditions et soumission sont, ici comme ailleurs, les paravents vertueux de tous les archaïsmes et de toutes les perversions. Le référentiel psychanalytique nous permet de dire qu’ici la résignation d’Aziza à son « destin » est le fruit de la pulsion de mort qui passe par un surmoi sociétal sadique et par la culpabilisation des filles et des femmes pour qu’elles acceptent la marchandisation de leur corps en tant qu’objet de jouissance des hommes, en tant que support de leur narcissisme et passage obligé