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Du procès social à l'eugénisme moral

De
359 pages
L'auteur analyse comment, sous couvert de raison d'État, les droits constitutionnels ne sont plus garantis, dans les problématiques familiales de divorce et de violence. Le livre traite ainsi de la "judiciarisation" des conflits de couple et de la déconsidération des faits par les experts au profit de leurs propres idéologies. Les croyances et idéologies se mêlent et se substituent aux faits. Les conséquences de ces dérives bouleversent le champ éthique par la dérive du procès social vers un eugénisme moral.
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Du procès social à l’eugénisme moral

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13890-2 EAN : 9782296138902

Anick Lasalmonie

Du procès social à l’eugénisme moral
Une dérive éthique

Psycho - logiques Collection fondée par Philippe Brenot et dirigée par Alain Brun
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho - logiques. Déjà parus

Jean-Max FEREY, Parents à louer pour enfants fous. Récits des « Familles-Thérapeutiques », 2010. Patrick PIPET, Sauter une classe, Entre mythe social et faille narcissique, 2010. Jean CASSANAS, Les descriptions du processus thérapeutique, 2010.
Michel LEMONNIER, Le Psychologue du travail. Un agent du changement dans la société, 2010. Samuel GONZALES-PUELL, L'Approche thérapeutique des déficiences intellectuelles sévères et profondes. Perspectives institutionnelles, 2010. Huguette CAGLAR, Les familles monoparentales, 2010. Frédéric BRISSAUD, Pour un renouveau de la psychothérapie. Mutations, 2010. Ahmed CHANNOUF, Les freins invisibles à l’égalité des chances, 2010. Pascal COULON, Les groupes d’entraide. Une thérapie contemporaine, 2009. Samuel GONZALES PUELL, Comprendre les déficiences intellectuelles sévères et profondes. Approche diagnostique et évolutive à l’âge adulte, 2009. Claire METZ, Absence du père et séparations, 2009. Charlotte MARCILHACY, Productions graphiques et clinique infantile, 2009. Lucien TENENBAUM, La dépression, une épreuve moderne, 2009. Luc VANDEN DRIESSCHE, L’enfant parallèle, 2009. Serge BAUMGARTEN, L’enfant porte-symptôme, 2008. Pierre MANNONI, Psychopathologie de la vie collective, 2008. Alain BRUN, L’échelle d’intelligence de Wechsler. Interprétation clinique et psychopathologique, 2008. François PEREA et Jean MORENON, Les jeux contradictoires de la parole et du corps, 2008.

A tous les parents qui vivent cette terrible remise en cause, ce trou noir qui les aspire. A tous les professionnels de l’urgence de l’enfance. A tous ceux qui m’ont formée par la lecture de leurs écrits. A mes maîtres Jung, Bion, Anzieu, Israël, Klein, Aulagnier, Laing, Cooper, Foucault, Castel, Aaron, Commaille, Carbonnier auxquels je dois tant. A mes secrétaires qui ont été terriblement efficaces : Marie-Ange et Claudine. A tous ceux qui ont travaillé avec moi, psychologues et avocats, éducatrices et assistantes sociales, informaticiens. A mes camarades de promotion : Jean-Louis Autisser et sa femme, Philippe et Annie, Mathieu qui sont partie intégrante de ma famille. A Chantal Ragnier, sage femme qui a réfléchi sur des problématiques similaires, que l’on a traitée de mère indigne parce qu’elle demandait combien de temps avait à vivre son enfant de deux ans, mort de leucémie la première année de l’érection de l’hôpital d’enfants de Brabois, elle a relu ce travail. A Alain Gobert qui m’a soutenue par sa cuisine. Il est restaurateur de « l’unique », place du Luxembourg au Luxembourg. A Catherine Gehl, médecin généraliste qui connaît les bords du trou noir. A Vincent Auger qui m’expliquait qu’il n’y avait pas de vol entre époux, il y a quelques années. A Lylyane Glock qui m’a décrit sa théorie de la science des ânes et qui pencherait pour du pile ou face qui tient la justice de la famille pour la dernière religion laïque. A mon amie éducatrice spécialisée Chantal Malissard qui est la marraine de cœur de ma fille. Elle est éducatrice en prévention spécialisée et fait des suivis, autant judiciaires qu’administratifs. Elle a relu ce travail. A Nicole Bossi avec qui j’ai travaillé pendant vingt ans et que j’ai supportée dans sa façon de diriger qui n’était pas la mienne. Nous avons cohabité. Elle a relu ce travail. A Pauline Stoainov Nenov qui s’est éteinte dernièrement après avoir lutté courageusement. Elle m’a encouragée à publier.

A Françoise Medjelet, psychologue qui m’a dit que j’avais fait le tour de la question et qui fait maintenant de l’histoire de l’art. Je lui souhaite une bonne retraite. A Christine Delalande, assistante sociale que j’ai connue à Belgamaire quand j’étais étudiante en médecine. Elle connaît les liens qui nous unissent et elle m’a offert mon premier stylo. A ma fille Joanne Lasalmonie-Bourion sans qui ce livre n’aurait jamais été écrit. A son compagnon Jean-Christophe Martin qui a relu le manuscrit. A Nicolas qui m’a toujours soutenue et qui voulait son nom dans ce livre. Il a relu mon travail. A Marie Maire, psychologue au TAMS qui m’a toujours supportée dans mes questionnements. Je lui ai lu mon manuscrit au téléphone. A Jean Lloret qui a fermé des milliers de portes ouvertes pendant que je faisais ce travail.

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INTRODUCTION L’air du soupçon

La question des fausses allégations, connue de tous temps par les avocats au civil, commence depuis dix ans à être connue des professionnels de la santé en matière de séparation d’un couple sur la mode de l’accusation de folie ou d’inceste, et ce pour récupérer la résidence de l’enfant. Elle l’est moins dans ce mode pervers du détournement de la loi, qui consiste à utiliser dans les contentieux des pensions alimentaires celui de « l’enfance en danger ». Le rituel judiciaire se déroule devant des professionnels avertis. Cette réalité est peu connue des populations qui ne savent pas que l’autorité parentale est d’ordre public, c'est-à-dire que c’est l’Etat, au travers de ses professionnels, qui doit être garant du titulaire de l’autorité parentale. Il s’agit du familialisme d’Etat et de l’interventionnisme le plus poussé en matière de garde d’enfant en Europe. Ce livre est né de la lecture des écrits de H. Hamon, de ses articles sur la judiciarisation des conflits de couple, ainsi que du croisement de la clinique logarithmique d’adultes et d’enfants tous en cours de séparation. L’attente des uns et des autres, les problématiques individuelles, se heurtent à un genre judiciaire qui a ses lois, ses codes mais qui est surtout une institution dont le sens actif est celui d’une violence d’Etat, celle du Code Pénal nécessaire à la conjuration de la vengeance individuelle par une sur-violence plus grande encore. Son action est donc celle d’un arrêt à la violence mais qui conduit de fait à son accroissement. Or, il s’agit de trouver les meilleures conditions d’épanouissement pour l’enfant. Mais, c’est là qu’intervient l’aspect moralisant et disciplinaire du phénomène, c’est-à-dire l’inféodation du savoir psychiatrique au droit. Le bon sens hélas ne suffit pas. Nous sommes dans cette affaire en droit de nous interroger : Est-ce la dictature de l’idéologie sur fond de subventions, nécessitant un maximum d’ordonnances, qui sera en mesure d’assurer la pérennité d’associations en déficit d’affaires de maltraitance à traiter ? En France le droit est théocratique et un seul expert est désigné par le juge pour désigner le parent méritant la garde de l’enfant. Dès lors, l’absence de collégialité fausse l’évaluation des qualités éducatives des parents. L’expert criminologue fait des hypothèses liées à la prédictivité des conduites parentales. Le fonctionnaire est véritablement à la recherche d’une

anomalie qui ne peut pas ne pas exister. Son texte est non contradictoire, il devient kafkaïen pour le parent concerné et seulement accessible dans la deuxième phase du procès, la phase accusatoire, alors que tout est déjà joué. Le professionnel parle alors de pragmatisme utilisant une enquête de police administrative éclair alors qu’il n’y a pas de délit. L’enquête vise à établir une trace de culpabilité, une biographie déviante qui déterminera le fait de donner la garde au parent gagnant au motif qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Il y a, là, un glissement de la loi à la norme léonine qui est le fait d’un totalitarisme que peu de professionnels reconnaissent dans l’application de la norme. La population concernée est de 5% des 450 000 divorces de chaque année soit 2 500 cas. Actuellement six couples sur dix dysfonctionnent et la barre des 50% des enfants hors mariage a été franchie. Chaque détail de la vie privée, amant, avortement, profession, conduite automobile, hospitalisation, ivresse passagère, désespoir… sera consigné et jeté sur la voie publique, ainsi que dans le milieu professionnel, de façon à ce que la garde soit enlevée au bénéfice du doute. Hélas, certaines constitutions perverses-narcissiques ne peuvent vivre que par la destruction de l’ex-conjoint qu’elles continuent, dans la haine après la séparation, à essayer de détruire, ce qui est entériné par le fonctionnement propre du mécanisme judiciaire vivant de la faute, de la vengeance et d’une distributivité gagnant-perdant. Le mécanisme d’introjection projective est majoritaire dans le fonctionnement de ces personnes qui transféreront leurs conflits psychiques chez l’autre et donc, dans la dynamique judiciaire de séparation du couple, par des allégations mensongères touchant la vie psychique sur les thèmes de l’inceste et de la maladie mentale. Ainsi, la notion de « risque de danger », notion assurantielle de prédictibilité de l’avenir depuis l’amendement DORLAC (1986), est confondue avec celle effective du danger et inclut le conflit parental, ce qui est un comble car fondement de toute séparation. C’est alors que le double cadre conceptuel concernant la protection de l’enfance implique une équivalence fausse des concepts de « danger » et de celui de « suspicion de danger ». Les ordonnances de 1958 autour de la notion de danger (péril imminent) concernant une protection judiciaire, c'est-à-dire un placement de l’enfant et une destitution partielle ou totale de l’autorité parentale, se substituent à une protection administrative concernant le risque de danger (décret du 7 janvier 1959). Cette fausse équivalence de concept a permis un fonctionnement stable de l’assistance éducative mais entraîné une inflation décrédibilisante des signalements. A partir de 1983, date de la décentralisation, les trois services chargés de la protection de l’enfant ont été mis à disposition des Conseils Généraux et la loi du 6 janvier 1986 a abrogé la notion de protection administrative de fait, en lui 8

substituant l’article 40-1 du Code de la Famille qui missionne L’ASE « d’un matériel éducatif et psychologique aux mineurs et à leur famille (…) compromettant gravement leur équilibre ». Il s’agit là d’une rupture du lien social et de la négation des droits fondamentaux des parents, l’Etat retirant ses enfants au parent supputé défaillant sur de simples allégations non vérifiables. De plus, la question du signalement est laissée sans référence textuelle, ce qui dans l’ère actuelle du soupçon enlève aux principes judiciaires le principe d’ubiquité, c’est-à-dire la notion de sanction identique sur le territoire français. L’arbitraire de la décision, pour le parent débouté de sa garde, s’inscrit ainsi dans un rapt d’enfant légalisé, alors que le lien filial est un des droits les plus importants ; de fait, il remet en place une féodalisation indiscutable des pratiques par la subjectivité personnelle. Or, il apparaît que le risque de danger constitue, de loin, la partie la plus importante des enfants concernés (60 000 par rapport à 40 000 en 1998(*)). « La difficulté de définir le normal et le pathologique dans un syncrétisme d’efficacité. La maltraitance des familles se fait par les professionnels qui ne peuvent reconnaître leurs erreurs de perception et qui rajoutent chacun une louche. La demande d’urgence hors de toute présomption et le sexuel sont mis à toutes les sauces » La demande du Parquet de transmission de tout écrit ainsi que la volonté de conserver tous les cas signalés, en ne faisant aucune évaluation, ni différence entre les demandes arrivant au bureau du substitut du procureur ou celles qui émanent du juge pour enfants. Les analyses et constats du juge Huyette dans son guide de la protection de l’enfance sont les mêmes, « les professionnels écrivent ce qu’ils pensent mais non ce qu’ils voient ». Les parents deviennent alors tous suspects par nature et le travail difficile et lent de contractualisation avec eux est évité. Il faut savoir que les autres pays européens n’ont pas choisi la voie de la judiciarisation dans le contentieux familial et qu’au Canada un parent déqualifiant un autre parent étant considéré comme dangereux, la garde de son enfant lui est enlevée. La notion de l’Etat protecteur de tous les enfants met en place un Etat barbare et déshumanisant en rapport avec les discours sur l’insécurité, la peur et l’ordre nouveau dont on sait qu’il n’annonce rien de bon. Les explications des faux positifs concernant les parents sont les suivantes : -Il n’existe aucune évaluation des pratiques, ni aucune définition du danger, ce qui implique une subjectivité importante des travailleurs sociaux. -D’autre part, l’incarcération de deux professionnels à Auch en 1978 a mis le feu aux poudres et engendré des « comportements parapluie » de la part des professionnels.

(*)

Chiffres de l’ODAS

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Le budget de 7 milliards d’euros en France ne peut suffire à compenser la précarité des populations concernées. Les remarques faites par les professionnels portent sur la peur de prendre des risques pourtant nécessaires et la notion de « patates chaudes » dont on se débarrasse.

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CHAPITRE 1 Chronique de la haine sociale ordinaire

« Il fallait qu’on ait calomnié JOSEPH K. Un matin sans avoir fait rien de mal, il fut arrêté. Un homme sanglé dans un vêtement noir, muni comme les costumes de voyage de toutes sortes de rabats de poche, de brides, de boutons et d’une ceinture, sans qu’on sache à quoi cela pouvait bien servir cela avait l’air extrêmement pratique. « Qui êtes-vous ? » dit K, en se redressant à demi dans son lit. L’homme ignora la question comme si on devait se faire à sa présence et se contenta de demander « Vous avez sonné ? » Cela provoqua un petit rire dans la pièce voisine sans qu’on pût être sûr qu’il n’y avait pas plusieurs rieurs. « Mieux vaut nous confier vos effets que de les mettre au dépôt car il s’y produit souvent des chapardages et puis on vend tout au bout d’un certain temps, sans se soucier si la procédure est encore en cours. Or, les procès de ce genre n’en finissent plus surtout ces derniers temps. Pour finir le dépôt vous verserait bien le produit de la vente ; mais d’abord il n’est pas bien élevé car la vente dépend moins du montant des offres que de celui des pots de vin ; et puis, l’on sait que la somme fond d’année en année, en passant de mains en mains ».1 »

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Kafka, Le procès

« La haine est une jouissance d’ordre quasi sexuel qui permet le rassemblement de l’être »(*) « Comment vas-tu t’y prendre pour chercher une chose dont tu ne sais absolument pas ce qu’elle est ? Quels faits particuliers entre tant d’inconnues proposeras-tu à la recherche? Et, à supposer que tu tombes par hasard sur le bon, à quoi le reconnaîtras-tu puisque tu ne le connais pas? »(**)

I. LE POLITIQUE ET LA PITIÉ OU LES PRÉMISSES DU CONTRÔLE SOCIAL 1. Actualité de la théorie des sentiments moraux d’Adam Smith Le travail social est d’un intérêt capital pour les milieux politiques et se fonde sur l’ampleur des moyens alloués, la rapide progression de l’assistanat/contrôle. La politique de la prévention des nouvelles classes sociales « dangereuses » est matérialisée au travers de la surveillance de leurs enfants par le biais du contrôle des conditions éducatives de ces derniers. La « morale » et le travail des professionnels2 permettraient, selon une certaine idéologie, celle de la réaction sociale(***), d’éviter la délinquance et la révolte des classes laborieuses. Or la seule chose, en définitive, dont les enfants doivent être protégés, c’est de la pauvreté matérielle et culturelle, dans un monde où les maladies infectieuses ne constituent plus une source première de mortalité. Ils doivent aussi ne pas être la proie d’un mal-être chronique qui engendre les dépressions, les addictions, ainsi que les troubles alimentaires. Mais surtout les adultes, leurs parents, doivent eux aussi être exempts de difficultés, économiques et professionnelles ainsi que de leurs résultantes affectives graves.3 Donc pénétrer dans la famille, c’est d’une certaine façon exercer une traçabilité de l’individu. Il s’agit du pouvoir pratiquement régalien de l’Etat au sein de la famille qui est de soumettre à une norme idéale, déconnectée du réel, répressive de la loi, l’irréductible et l’irrégulier. En 1935, la surveillance des vagabonds est transférée de la Justice à la Santé sous le gouvernement Laval, lequel met en scène le « danger moral » de l’enfant donc exerce la modélisation de la convocation du pouvoir au nom du « risque » de l’enfance maltraitée4. Le judiciaire y perd de sa crédibilité en oubliant en l’occurrence l’aspect formel du droit qui en est la garantie, le refus du discrétionnaire. Le renoncement au contradictoire et l’utilisation du secret de
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W. Reich, Le meurtre de la vérité Platon, Le Menon 2 R. Castel, Les nouvelles classes dangereuses (***) Philosophie politique de droit criminel - 1850 3 Dr. Jesus (Président de DEI) – Colloque « l’enfance en danger » - Bobigny - 2004 4 JP. Rosenzweig, L’enfance délinquante de 1910 à 1940 – Nanterre, Master II
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l’écrit ainsi qu’une procédure effectuée à seule charge fait perdre sa légalité et sa crédibilité au droit en mettant en avant des dangers traités dans la thématique de l’urgence. La dénonciation et le « sentiment » ont été théorisés par A. Smith5 à la fin du XVIII° siècle, lequel a perçu l’ensemble des mécanismes, conscients et inconscients, mis en jeu dans l’accusation, la dénonciation, l’ordre moral. E. Goffmann (en 1963) a nommé ce qui est fabriqué dans l’esprit des entrepreneurs de morale, à savoir ce qui est appelé « déviance », c’est-à-dire l’interaction de personnages dans la métaphore du théâtre et du jeu scénique. Dans la démonstration morale, Smith transfère au traitement du problème moral la méthode de Newton : la gravité en tant que schéma de raisonnement très simple. Smith met en place, partant de ce raisonnement simpliste, le subterfuge consistant à décrire le fonctionnement d’un malheureux et de deux spectateurs : la convergence du point de vue de deux observateurs séparés donnant toutes les combinaisons possibles des réactions des professionnels. Il s’agit de la question de la politique de la pitié ou de l’action sociale, fondamentale, puisqu’elle concerne la possibilité d’un accord ne reposant pas sur la force entre des personnes inégalement affectées et inégalement concernées dans une société totalement inégalitaire. Pour Smith, il est question de modéliser les relations morales entre personnes quand l’ordre politique incorpore la référence à la pitié et sans lien, ni familial, ni communautaire, ni d’intérêt entre les protagonistes. Il met alors en place les pouvoirs de l’imagination comme premiers dans une construction où le spectateur ne craint rien pour lui-même, ce qui permet d’observer les imaginaires du spectateur. Il définit ainsi un modèle, une structure de raisonnement par l’observation de soimême comme dédoublée, à la fois empathique et cruelle afin qu’un accord surgisse entre les demandes du malheureux et les offres imaginaires du spectateur. Il s’agit d’une véritable préfiguration de la psychologie sociale. Il utilise un spectateur et il relève que les deux intervenants de l’action publique sont la bienfaisance et la justice. Il pointe les deux types de fonctionnement concernant un gentil et un méchant et il met en relation l’indignation, la dénonciation, l’accusation ainsi que l’enchaînement de la sensibilité ou de l’esthétisme. 2. La dynamique de l’accusation Il s’agit d’une indignation éclairée qui déconstruit l’indignation unanime de la rumeur qui contera une coloration politique de la défense des opprimés. La dénonciation a besoin de la théorie d’un pouvoir d’une classe dominante sur une classe dominée et l’action politique s’appuiera sur une science de la société, la sociologie, en faisant cesser la violence au cas par cas. L’enquête dans la dénonciation se fera par le spectateur qui s’indignera de façon
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L. Boltanski, La souffrance à distance

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personnelle. Un homme seul n’ayant pas de mandat, ce qui ne l’autorisera que de lui-même pour requérir, convaincre et inciter à agir. La violence de l’accusation sera portée par des preuves et donc, pour fonder l’accusation en réalité, sur une observation froide ressemblant au discours scientifique supposant l’abstraction d’utopies. On oscille entre le discours scientifique positiviste et l’enquête policière, se caractérisant par l’effacement de l’énonciateur. L’autre pôle de la dénonciation sera le redoublement de l’accusation envers le malheureux dont la rumeur est la preuve et qui gène l’ordre public : il s’agit grossièrement de l’ébauche d’une politique conservatrice. Où seraient activées les ressources de la justice, si ce n’est dans ce qu’elle sait et peut faire sur les souffrances dont on considère qu’elles auraient pu être évitées et pour lesquelles il semble légitime de chercher un responsable ? Quand les chaînes causales sont longues, c'est-à-dire que le responsable est loin, il est souhaitable de lui désigner un équivalent. Cela revient à créer une forme de règlement du conflit schématisé correspondant à la majorité des cas rencontrés et aux positions collectives. Pour Smith, ces deux optiques sont toujours variables dans leurs représentations mais elles sont poussées à la caricature pour simplifier le choix judiciaire. 3. La dynamique du sentiment de gratitude Occupant l’attention par des actions de bienfaisance, fruits de l’imaginaire, qui passent de la pitié à l’indignation, l’identification, l’énonciation des idées et des causes ou l’attendrissement donnent à la parole publique l’interdit du quotidien. La contagion des émotions fait circuler un liant entre les intervenants, l’émotion est transmise dans l’énonciation. Elle a valeur d’équivalence causale manquante. Les impressions subjectives valant représentation réelle ou fictive des personnes. La vigilance critique dépendra du repérage des régularités et des effets conventionnels, des artifices faisant l’objet d’une condamnation morale. Il existera aussi une critique des sentiments qui masque l’hypocrisie des émois du spectateur qui lui ne risque rien. La logique des sentiments conduira à une enquête et à un chaînage en direction des responsables pour faire cesser l’objet du scandale. L’attendrissement sera montré comme une reconnaissance de soi, ce qu’il y a de meilleur en soi, contrairement au spectacle donné par le malheureux. On retrouve ici les misères singulières en face des principes de la morale, du devoir de l’action publique, mais aussi la recherche de la souffrance dans le spectacle du malheur et le caractère hypocrite du sentiment comme relation nouvelle à la cruauté. C’est le principe de la politique de la pitié au XVIII° siècle, celui de la « réaction sociale », philosophie politique du droit criminel en 1850 : modèle de traitement du danger moral pour l’enfant par les juristes. L’affirmation et la justification de l’action politique par l’affirmation de la différence sont radicales. Mais ce qui est révolutionnaire, dans la pensée de 14

Smith, c’est le fait de se regarder, voir le mal, de se dévoiler la vision du mal en soi. Ceci introduit ce que sera plus tard le sujet divisé. Une des propriétés essentielles du système de place dans le domaine de l’accusation est de poser le système des places indépendamment des personnes humaines susceptibles de les occuper : le spectateur pouvant être sauveur ou persécuteur. 4. Conclusion et actualité de la vision politique sur les sentiments moraux et la pitié de l’action politique de Smith Cette métaphore, certes complexe puisqu’elle se joue à trois, est une description assez réaliste de fonctionnement du système inquisitoire. En effet, l’anticipation des dynamiques d’une accusation doublée d’un pouvoir autoritaire donnant des solutions toutes prêtes, la rééducation et l’infantilisation des adultes dans un chantage à la garde de l’enfant, ou en version simplifiée, un simulacre de procédure alors que les jeux sont faits. Par le redoublement de l’action initiale du persécuteur se présentant comme un sauveur mais ayant la caractéristique du puissant, l’action publique de l’accusation est redoublée. La position du discours scientifique, conservateur hypocritement impartial servant ses intérêts, est aussi très actuelle. Mais le judiciaire garde son pouvoir de violence et de coercition quand il refuse à un parent de vivre avec son enfant et qu’il lui impose un phénomène de disqualification, de discrédit et de stigmatisation : l’aboutissement du processus du procès social. L’enfant, quantité négligeable au XVIII° siècle, devient un bien national depuis 19896. L’Etat rétablit la correction paternelle de l’ancien Art 375 du Code Civil et les lettres de cachet dans le signalement dont les textes d’application sont constitués par un vide juridique permettant toutes les interprétations. La correction paternelle est exercée par l’Etat contre les parents et s’y adjoint le concept des enfants en danger moral remis au goût du jour en 1958 par le biais du corporatisme, c'est-à-dire de professionnels ayant les attributs du droit public pour protéger la société des enfants des classes dangereuses. En effet, de Vichy à l’an 2000, la famille bien formatée est considérée comme l’unité politique de l’Etat et l’ultime rempart de la morale. Un rapide toilettage des lois préparatoires du Conseil Technique de l’Enfance de 1942 a été conduit sur l’enfance inadaptée. Il est devenu le prototype de recherche de toutes les anormalités et la délinquance n’en est qu’une conséquence7. Le judiciaire demande sur ces populations à risque une prédictivité, qui lui est donnée, fort l’honneur, par les auxiliaires de justice, et ce, indépendamment des limites de la psychiatrie. Deux professions se distribuent l’enfance : les neuropsychiatres avec Heuyer, jusqu’en 1950, pour les déficiences et les juges pour enfants pour les enfants difficiles et en danger moral, jusqu’à aujourd’hui. L’intermède salace et croquignolesque du Dr. Bize invente des autres catégories (qui seront abandonnées à sa retraite) : religieuses, morales et judiciaires, en
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Loi de 1989 risques sexuels assimilés à un danger étendu par la suite à tous types de risque JP. Rosenzweig, idem

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mesurant dans la tradition morphologique les nez et toutes les protubérances du corps. Le projet politique de la pitié, nom donné par A.Smith à la future action sociale, recouvre une théorie des sentiments moraux où se pratiquent l‘individualisation des classes dangereuses, actuelles et futures, utilisant la famille et l’enfance comme support de répression. Les principes en sont simples : - Le faible a toujours tort devant le fort, ce qui est le propre du combat entre le loup et l’agneau8 « Ou encore, que vaut le droit devant la force dans un symptôme totalitaire, que vaut le droit dans les mains des puissants ? C’est le tabou de la bonne et de la mauvaise raison. Le bon monsieur de La Fontaine parle de la raison du plus fort. Quelle est-elle puisque le droit de propriété entre le loup et le mouton a échoué ? » - Le faible est toujours responsable de son insuffisance - Les notions de l’urgence l’emportent toujours sur celles de l’équité. A.Smith se place en face de catégories qu’il considère comme insolvables face à ces services mais tendent de plus en plus à englober les classes supérieures qui se séparent et divorcent au rythme de 160 000 divorces et 80 000 séparations d’union libre par an en 20069. Ceci fait, pour une population de quinze millions d’enfants et d’adolescents, une proportion d’enfants en risque de danger, donc relevant des services de prévention spécialisée, de un pour cent. Quelle mine à emplois et source de contrôle de la population ! Le tout étant bercé par une idéologie sécuritaire entretenue par la peur des déviants (depuis 1984)(*). Les pouvoirs publics ont donné à la prévention spécialisée des objectifs totalement imprécis qui permettent de leur part un arbitraire total. C’est surtout l’absence de sanctions et de preuves les concernant qui fait de ce corps un ersatz de prêtres d’une morale laïque axée sur le bon sens et les conventions sociales, permettant un pouvoir sans borne à des professionnels intégrés sur le plan culturel et social par rapport à une population discréditée par la dénonciation. La délation comme pour les juifs est le mode de recrutement normal des tribunaux pour enfants et des associations privées qui depuis Vichy traitent ce type de population par un parallélisme grossier avec celui de l’insertion professionnelle normale : études secondaires, études supérieures, profession, retraite, par des professionnels de l’insertion pour une insertion de plus en plus
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Mussolini. Le bâton et la carotte ou comment les brigadistes utilisaient l’huile de ricin dans leurs rapports avec les démocrates italiens. 9 Donnée par la nouvelle régulation des couples et des enfants. Barcoft, Le Monde du 7 Décembre 2007 nombre d’enfants en risque de danger. (*) Date de la visite des parlementaires de gauche et de droite à la mairie de New York, d’où a été ramené le concept de tolérance zéro, c'est-à-dire d’intolérance totale.

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difficile et de plus en plus aléatoire. Leur est dévolue l’attribution des gardes de parents en conflit ou non, pour lesquels ils utilisent les mêmes grilles que pour le dépistage moral de l’enfance inadaptée, revues au goût du jour avec un amalgame psychologisant et sociologisant, vécues comme la garantie morale de la République au sens de Durckeim pour le fondement de la Troisième République, conception totalement désuète de nos jours, où les valeurs d’autonomie priment, et de loin, sur les valeurs d’obéissance. Ceci dans une société étourdie par le culte de la performance et de ses gagnants, les autres n’ayant aucune valeur et étant laissés de côté. L’individualisme, comme en 1942, est honni au bénéfice de la famille étasunienne où il faut être blanc protestant en bonne santé, faire du sport et surveiller son poids pour être considéré comme obéissant au guide de bonnes pratiques sociales. Sont exclus, une sexualité libre pour une femme ou des antécédents même vagues ou allégués de maladie mentale ou des relations violentes pour un homme10. Le maximum de l’horreur est atteint avec le soupçon d’une « fusion maternelle de la mère à l’enfant », procédant de l’analyse sociologique d’un stéréotype du matriarcat et de sa défense collective où toutes les mères sont potentiellement dangereuses quand elles vivent seules avec leur enfant, ce qui en ne permettant pas un développement de l’enfant pour lui-même l’empêche de se développer au mieux et comporte des risques de psychose assurés alors que tout le discours psychiatrique hors réaction sociale s’inscrit en faux contre ce type d’interprétations tendancieuses11. Il s’agit de masquer l’inflexion politique des cadres patriarcaux des lois sur la famille qui favorisent la représentation de l’homme comme prééminente pour le développement de l’enfant et qui associent l’absence du père, sans étude scientifique aucune mais par un préjugé tenace, au risque de délinquance. Ce qu’exploitent aussi, habilement, les lobbies de pères réclamant la garde alternée. Le travail de la prévention spécialisée appliquée au détournement du contentieux de la pension alimentaire à celui de l’enfance en danger tombe alors dans le pot commun de la prévention spécialisée qui traite le rétablissement de l’ordre moral dans la ligne directe de celui d’une collaboration avec le fascisme en 1942. Les filières qui se continuent jusqu’en 2007 sont communes à celle de la recherche de l’enfance inadaptée effectuée par les associations de lutte contre la maltraitance, déclarées d’intérêt public mais sans aucun cadre de référence universitaire, l’Etat s’étant désengagé de la question. Un blanc-seing total concerne une population régie par le régime de la surveillance et de la tutelle,
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Et uniquement avec les enfants, les violences conjugales ne sont pas envisagées contrairement à la législation espagnole qui attribue toujours à la femme la garde des enfants en cas d’antécédents de coups et blessures sur elle .La justice française elle ne veut pas savoir et se réfugie derrière le mythe de la co-parentalité harmonieuse souhaitée par la loi rapidement votée mais impossible à réaliser de façon concrète car niant la séparation des deux adultes et leurs conflits ayant abouti à la séparation . 11 La famille en changement, utilisation historique de la discrimination homme femme dans la société allemande de 1890, reprise par Freud dans les théories du développement libidinal de l’enfant.

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ayant perdu ses prérogatives citoyennes de base. Les associations militantes se sont dispensées de se poser la question de leur légitimité et de celle de leurs pratiques en se cachant derrière une psychologisation, un aplatissement des concepts et mutatis mutandis la réapparition des jugements moraux. Ce fonctionnement pyramidal étanche et secret a abouti à la rédaction de documents de données recueillies ayant valeur d’instruction, de procès verbal à charge, non contradictoire au nom du secret médical et judiciaire ; en réalité avec la volonté politique implicite de séparation d’un parent de ses enfants au nom de son intérêt12. Les stratégies des professionnels s’adressent donc aussi aux parents qui subissent le détournement du contentieux des pensions alimentaires vers celle de l’enfance en danger et qui ne sont pas identifiés comme tels, cette procédure ne permettant aucun respect des droits élémentaires du citoyen, devenant un sujet d’infamie de second rang, destiné à une classification administrativopénale et à un classement rapide et définitif. Il s’agit du dernier avatar de la Révolution Nationale et du familialisme, du contrôle des familles, d’une police administrative qui se glisse par le racisme mou13 vers le contrôle et la doctrine de la parentalité. En effet, à partir de 1970, la promotion des normes parentales au sujet des pouponnières et l’accueil de la petite enfance a mis au point des règles de fonctionnement normatif qui sont maintenant appliquées dans une tout autre optique disciplinaire. Le contrôle des enfants et le discrédit des parents sont appliqués dans une idéologie totalement inverse de la précédente, constituant le dernier avatar d’un eugénisme moderne remis au goût du jour par les discours sur la parentalité demandés par l’Etat au corps médical14. II. LOGIQUE DU CONTRÔLE DES POPULATIONS, LES REPRÉSENTATIONS
SOCIALES

La pratique des tribunaux est de donner l’enfant à la mère dans 90% des cas ; donc le père paie une pension à la mère, qu’il le veuille ou non il en aura la charge financière, mais celle-ci a la prééminence pour la mise en place de la grossesse qu’elle peut initialiser en dehors de son consentement. D’où le contentieux des pensions alimentaires pour les hommes15 et la recherche de solutions en contournant la loi par le dispositif de l’assistance éducative. Les parties cherchent à rééquilibrer ce contentieux de façon extra-légale par l’utilisation de l’assistance éducative. Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans le détournement du contentieux des pensions alimentaires à celui de l’assistance éducative, il faut prendre conscience de la force des représentations du danger et de la façon dont
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L’arche de Zoé a utilisé comme ONG le cadre humanitaire avec les mêmes arguments pour les intérêts déguisés de famille souhaitant éviter les formalités obligatoires d’adoption. 13 S. Karst, Déconstruction du social séminaire 14 D. Houzel, Les nouveaux enjeux de la parentalité 15 Celui des femmes est plus connu sous le mode d’allégations d’attouchement sexuel et est réprimé sévèrement par la diminution des droits de visite à 2h par mois en milieu neutre.

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l’Etat les a traitées. L’homme social depuis le Moyen Age vit d’idéologies, de croyances et de doctrines, et les individus se groupent en famille. Ces familles peuvent se déclarer la guerre et mettre au ban un des leurs, c’est un principe connu d’intégration négative du groupe. Ils peuvent aussi s’exprimer pour conjurer leur propre histoire ou pour s’établir en tant que puissance dominante devant être respectée par l’établissement de la terreur. L’Inquisition ayant servi l’établissement de la royauté et celle de la puissance papale. Les sorcières ont donc été brûlées pour des fantasmes des juristes et des scientifiques de l’époque. Les fantasmes jouent un rôle important dans la perception ainsi que la structure de personnalité, qui est loin d’être neutre, et continuent à pouvoir biaiser le discernement, en fonction de la rencontre de deux individus, de leur position institutionnelle de pouvoir absolu l’un sur l’autre, de la position sociale du plaignant et de sa pugnacité, de la fonction répressive première de l’institution et du poids de l’apparence. La notion de risque de danger permet de convoquer le pouvoir à l’exercice de sa fonction16 , correspond à un affect de peur, à une maîtrise de l’évènement et à une construction sociale. C’est pourquoi utiliser la délation comme moteur de preuve utilise la vengeance, la pitié sadique, le contentement discret du héros17 , la gamme de l’intolérance et fabrique en fin de compte du malheur appelé ordre, nouvel ordre et ordre moral, montrant que le claquement des bottes n’est pas loin. Dans son livre,18 Geremek, historien hongrois, évoque l’époque de 1350 à1900 comme fruit des actions répressives. Il met en évidence les comptesrendus judiciaires où la bagarre, la vengeance et la violence ne produisent ni le blâme social ni l’infamie, mais où la misère est discriminante par la notion juridique de déviance. Les écrits professionnels du XXI° siècle procèdent de la même façon à la construction sociale des différents types d’exclus et le processus de répression s‘enracine alors dans un continuum surveillance/méfiance ne supportant pas la différence de l’altérité dans un racisme anti-fou, anti-handicap, anti-malheur d’une façon générale. Les populations touchées par le malheur suscitent la haine et le mépris. Il y a une continuité des représentations sociales et de l’imaginaire, des stéréotypes des opinions et des causalités perçues et distordues, induisant le rejet et l’exclusion selon les modèles culturels. Tout au long de l’histoire, il existe pour les puissants un insupportable, une horreur du réel de la marginalité
Dr Jesus, idem L. Boltanski. La souffrance à distance topique de la dénonciation, du sentiment topique esthétique. Il s’agit de la labellisation des expériences communes et de la sensibilisation comme première étape de la moralisation « l’essence de la péjoration insère la configuration communautaire dans le récit ». Il s’agit d’un pré-jugement donné par des réactions viscérales ou artificielles simulées, dans lequel on apparaît comme un sauveur devant l’accusateur qui est aussi le persécuteur de fait. 18 B. Geremek, Truands et misérables
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sociale. D’une façon lapidaire, le risque de délinquance étant la norme-type d’une société organisée sur les biens des personnes, la société s’est inscrite dans une lutte et une prévention tout azimut de la délinquance sur le plan moral et non dans une lutte sur ce qui la cause, c’est-à-dire la prise en compte des facteurs économiques. En l’absence de tout autre idéologie que religieuse ou morale, il faut aujourd’hui la prévoir et la gérer d’après les statistiques portant sur l’existence d’un ou plusieurs facteurs de risques. La condamnation sociale se fait donc actuellement sur le risque mathématique, c'est-à-dire, la factorisation globale des risques et leur éradication. La question des valeurs culturelles dominantes, l’argent, la religion, la corporation, devient facultative et la nouvelle preuve de la faute devient la représentation sociale du facteur de risque19. III. LA CONSTRUCTION DES REPRÉSENTATIONS MENTALES EXCLUANTES : LE VAGABOND, LE JUIF, LA SORCIÈRE, LE PARENT MALTRAITANT Quelque part dans la littérature20 s’exprime par la bouche de HumptyDumpty l’assertion « Quand moi j’emploie un mot, il signifie ce qu’il me plait. Il signifie ni plus, ni moins ». Quant à l’effet de groupe, il est consensuel et Kaes y a montré le rôle de l’illusion comme moteur21 de non-amalgame entre la crédibilité et le vrai. Les maladies d’une société d’autorité, semblables dans leur mécanisme à celles de l’individu. Le moraliste bien avant le psychiatre écrit « Nous haïssons violemment ceux que nous avons offensés ». 1. Les rapports entre le pouvoir et le langage Le pouvoir aime asservir le langage, il asservit son sens, les mots performatifs font le sens de sa jouissance, la domination et le pouvoir. Celle-ci apparaît chez Orwell22 comme critique du communisme « novlangue » un mensonge couplé de son inverse dans le mot énoncé. Celui qui est investi du pouvoir est considéré par ses sujets comme un maître qui dit « Moi la vérité je parle » et fait sentir le parfum âcre de la paranoïa sociale. Canetti23 indique la connivence réitérée de la volonté de puissance totalitaire qui impose, induit ses modes de pensée et ses types de rationalisation dans le champ social en créant l’illusion, en la fondant et en manipulant la croyance.
R. Castel, Les nouvelles classes dangereuses de l’antipsychiatrie à l’après psychanalyse L. Carroll, Alice eau pays des merveilles 21 On peut aussi noter avec les sociologues l’aspect religieux et le monopole du discours dans des concepts psychanalytiques internes à la profession dont l’épistémologie et les pratiques de contrôle en supervision sont assez proches de la notion de direction de conscience, c'est-à-dire la notion de modèle scientifique est discutable et en tous les cas, n’a pas de place dans un système policier se référant plutôt à une œuvre d’art unique entre le thérapeute et le patient qui choisit d’aller voir quelqu’un de son libre choix. 22 G. Orwell, 1984 23 E. Canetti, Le territoire de l’Homme, 1973
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L’institution a alors le contrôle pour raison profonde et la méfiance, l’interprétation comme grille de lecture. La pauvreté et le malheur ne provoquent pas toujours, en effet, la pitié mais surtout le rejet. L’apparence de rigueur, l’attrait pour des simplifications rudimentaires et la puissance de la conviction produisent des réformateurs et des personnalités marginales, différentes, taxées d’antisociales. Historiquement les sorciers ont aussi été les boucs émissaires d’une civilisation. Ils ont été pendus ou brûlés pour avoir refusé un code social rigide. Cela donne chez le lecteur la réaction « Je sais bien mais quand même » autrement dit la dénégation de la réalité dans le discours des faits. Penser que le pouvoir ment, c’est cesser de le placer dans le registre de l’imaginaire, de mettre le maître à la place d’un père qui est regardé comme fascinant, ce qui est utilisé par les autocrates. « Nommer un roi père du peuple est moins faire un éloge que l’appeler par son nom ou faire sa définition. » disait Nicolas II, petit père de toutes les Russies en ajoutant « Ne me posez pas de questions, sachez que je suis votre père et que cela vous suffise. »24 2. La cruauté comme valeur sociale dominante ou implicite La cruauté était avant le siècle des Lumières dans le rapport social. La barbarie existait au royaume de France pour les gueux, la haine était refoulée dans les institutions de répression. Le modèle de pauvreté était aristocratique d’abord et religieux ensuite, donné aux fils de la noblesse et de la bourgeoisie mais ce n’était pas celui de l’exclusion sociale. Ceux qui ont eu pour idéal d’être le maître de ceux qui les écoutaient en établissant les paroles en lieu d’actes ont produit du discours idéologique, celui de la morale du droit, de la religion et des sciences humaines. Mais n’ont pas eu la vie des SDF de l’époque. Le tournant au niveau du droit se fait par le passage de la nécessité de la preuve dans l’ancien droit romain pour la condamnation au glissement de la suspicion concernant les hérésies pour la condamnation au mur, gouverné par l’application du droit canon25 A partir de Latran IV26 (1215), il n’y a plus eu besoin de preuve pour accuser quelqu’un, la délation suffit. C’est un énorme recul de civilisation qui s’est maintenu dans le droit de la famille actuel et la procédure d’assistance éducative. L’instruction est secrète, écrite et à charge et ne respecte pas les règles du droit commun. C’est pourquoi l’utilisation d’un détournement du contentieux de pensions alimentaires solidement balisé peut instrumentaliser

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La Bruyère, Les caractères P. Legendre, Histoire et généalogie du droit 26 Confession obligatoire et absence de nécessité de preuve. Pour droit canon, suspicion suffisante, mise en place de la terreur dans l’institution de l’autorité papale et celle du roi de France, principe repris depuis ce temps pour la gouvernance par la peur. Recul immense par rapport au contradictoire du droit romain et à la nécessité de la preuve pour la condamnation.

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celui du contentieux de l’assistance éducative, droit dérogatoire ne donnant aucune des garanties de défense constitutionnelles au citoyen. Les éléments constitutifs du social se montrent pour les hommes et les femmes travaillant dans le social un désir de pouvoir et une volonté d’emprise sous- tendue par une vision du monde assignant la place des sexes et des générations. Le trop proche ou le trop différent suscitant une frayeur égale27. C’est pour cette raison que les personnes sacrifiées sont semblables aux sacrificateurs et différentes sur un point singulier où elles pêchent par excès et par défaut. Mais l’accusation y prend le pas sur la défense. La première ligne des intervenants, affirme le juge Hamon, étant très fragile - ce dont on peut s’étonner - si on oublie que l’ordre public, la raison d’Etat est première par rapport aux individus28. Dans le discours mono-causal de la paranoïa sociale, le discours sur la vérité, la haine s’érotise et est exaltée au nom du bien, de la civilisation, d’une force de rassemblement, elle est une des caractéristiques du discours politique et des pratiques administratives par la normalité et la normalisation. Le discours paranoïaque investit l’imaginaire et la relation duelle, il est un discours de conviction qui tend à nier la nécessité de reproduction sexuée au profit d’une eschatologie des derniers jours et qui propose régulièrement le sauvetage de l’humanité et des individus ou à défaut leur destruction. Elle vise principalement le champ social par des exigences d’uniformisation, voire d’asservissement. Dans cette idéologie, le châtiment appelle la faute pour celui qui vit l’exclusion, le meurtre social. Dans les services médico-sociaux judiciaires que fréquente celui qui subit un détournement du contentieux des pensions alimentaires vers celui de l’assistance éducative, les enfants sur avis motivé, c’est la logique de l’accusation dont parle Smith, le schéma simplifié qui permet à l’Etat d’intervenir sans grand dommage au bénéfice du plus fort. Le parent concerné perd la garde de son enfant et est prié de s’en tenir à la décision d’ordre public ou de faire une thérapie. Le parent ne comprend pas pourquoi il est séparé de son enfant et pourquoi le lien social s’effrite jusqu’à l’infamie. Mais cela concerne le principe de toutes les procédures exceptionnelles où les droits de la défense sont asymétriques et où l’équité n’est pas la règle. 3. L’utilisation de la méconnaissance de la situation Les parents non mariés d’un enfant qui se séparent ne connaissent pas immédiatement tous les deux les subtilités de la procédure d’attribution de la garde de leur enfant.

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M. Enriquez, La souffrance et la pitié H. Hamon, Education et maltraitance

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Le droit exacerbe le conflit, donne gain de cause à celui qui en connaît l’esprit et les malices. En effet, le poids du mariage protège les droits d’une femme sur son enfant en cas de divorce, alors que l’union libre fait planer encore la représentation de la déviance dans les couloirs du prétoire et désavantage la femme avec un handicap important. En cas d’allégations mensongères portant sur la personne de l’autre en tant que parent, le premier qui dégaine, qui accuse, est cru, c’est la loi du conflit juridique et les avocats le savent pertinemment. Désigner un coupable, le faire avouer, justifier la persécution, devient une nécessité de l’accusation, de son principe et de l’institution qui fonctionne par elle. C’est pourquoi un lien, touchant à l’intimité et y pénétrant de force, s’établit entre celui qui enlève l’enfant n’ayant aucun rapport physique avec ce dernier et ne risquant absolument rien comme l’a démontré Smith. A l’origine du pouvoir de toute constitution, il existe toujours un coup d’Etat, une manifestation de la force pure. Cette manifestation existe de façon majeure dans le droit de la famille par la procédure d’assistance éducative. L’ambivalence du droit est dévoilée. Quand les procédures arbitraires sont exécutées et que les normes ont été correctement posées, les qualifications ont été justement faites, le droit est satisfait. Ce que le loup a compris, c’est que la raison du plus fort transforme en ennemi celui qui lui résiste et qu’il faut lui appliquer la terreur. Mais l’essentiel est ailleurs. Il est dans la rhétorique de la raison du plus fort qui doit se légitimer, se justifier. De la violence brutale à la légitimité, c’est toute la distance qui sépare la force du droit de la barbarie et la cruauté de la raison. Carl Schmitt fonde l’anthropologie du pouvoir dans l’emploi nécessaire de la force. Le concept politique de l’Etat est donc alors de supprimer l’ennemi. L’application se fait directement à l’exercice de l’autorité parentale qui est une fonction mais aussi une loi d’ordre public permettant le contrôle de l’Etat dans la vie privée, le principe de vie privée étant de valence inférieure à celui de l’intérêt supérieur de l’enfant, une des déclinaisons de la raison d’Etat et du pouvoir de celui qui décide de la vie d’un enfant et de celle de ses deux parents. 4. Les images de la femme dangereuse « L’imagination ne fait jamais défaut dans les classifications d’un bouc émissaire, d’un fauteur de troubles. Il y a une caractéristique commune à toutes les figures persécutrices mises en accusation, elles sont mauvaises, amorales et sous l’emprise d’une sexualité dissolue. »29 Les conflits entre homme est femme sont masqués par cette notion de la dangerosité, ce qui évite d’en soulever le traitement politique. L’imaginaire occidental utilise les différents visages mythiques de la femme dangereuse pour l’homme et les visages s’en retrouvent dans les attestations, témoignages et
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M. Enriquez, La souffrance et la haine

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accusations produites par les parties30. Ce sont les attaques contre la mère volage, la mère négligente, la sexualité de la femme, le fait qu’elle travaille et ne s’occupe pas de son enfant, le fait qu’elle ne travaille pas et soit nocive pour son enfant, le fait qu’elle soit incestueuse, le fait qu’elle soit une sorcière, un être malfaisant ou dérangé. Dans la mesure où la société occidentale se veut société de culture exclusive, qu’elle ne comprend la nature, c'est-à-dire la valeur culturelle attribuée traditionnellement à la femme, qu’aux fins de la maîtriser. Essayons d’appliquer aux institutions et à leur fonctionnement le vocabulaire psychiatrique. Le système judiciaire devient paranoïaque dans son fonctionnement de vérité juridique qui peut être construite sur des bases fausses31 par exemple si l’avocat n’a pas été voir le dossier et si les principes du contradictoire ne sont pas observés. Cela arrive assez fréquemment en assistance éducative pour deux raisons : il n’y a pas de place dans cette procédure pour les parents et des papiers peuvent être enlevés par le juge des enfants au nom de l’ordre public. La problématique judiciaire se montre paranoïaque, inverse l’ordre des choses entre vérité et culpabilité et ne vérifie pas les motifs de délation. Kundera montre dans un de ses essais sur Kafka que l’idéal de la vie sans secret correspond à celui d’une famille exemplaire32 (et que ce sont les mêmes mécanismes qui régissent les situations intimes et les grands événements de l’histoire). Pour lui, la famille, la société démocratique ou le régime totalitaire veulent tout connaître, régenter et faire avouer. Il s’agit d’un principe d’Etat lié au pouvoir. Un parent qui passe en assistance éducative vit cette problématique du pouvoir. Il ne peut pas se défendre, il s’agit d’un processus d’exclusion qui se déroule et dont on connaît par avance l’issue, le transfert de garde. Kafka a décrit ce phénomène. Il y parle de la nécessité de chercher au plus intime de soimême, d’intérioriser les mécanismes des interrogatoires policiers. Ce qu’il a bien pu commettre et « à son insu de son plein gré » sera défini par la machine de la colonie pénitentiaire qui contient en même temps l’accusation et la sentence, la légitimation du châtiment et l’inscription sur la peau de son usager contraint. L’analyse littéraire et psychologique converge dans le texte de Kafka vers une sensation d’écrasement. De la même façon, les documents judiciaires, enquêtes sociales et expertises, ont été analysés par Théry33 comme des formes littéraires de codification indiquant la décision à prendre et induisant dans un récit le drame ou la tragédie par des cristallisateurs de décisions sémantiques, sont identiques à ceux de l’Inquisition ou des procès staliniens et dont le but est d’éliminer un innocent, qui selon leur écart appartiennent au récit du drame ou de la tragédie
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E. Enriquez, De la horde à l’Etat, l’ordre des sexes, première forme de domination B. Edelman, Quand les juristes inventent le réel 32 M. Kundera, Quelque part là derrière 33 I. Théry, Le démariage

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et nécessitent en urgence l’action d’un bienfaiteur. Le détournement du contentieux alimentaire en procédure d’assistance éducative est dérogatoire aux règles de droit commun : pas de contradictoire, pas d’accès au dossier et instruction à charge secrète et écrite. Dans un régime totalitaire, tout est connu. L’institution est transcendante sur celle du droit, elle est dérogatoire aux principes du droit. Les témoignages parlent de folie, d’inceste, de pédophilie, c’est-à-dire de l’incarnation même du mal sur le plan social. Cependant dans d’autres circonstances, la haine que le paranoïaque, par exemple Hitler, nourrit à l’égard de la problématique de ses origines l’amène à imaginer, à rationaliser dans « Mein Kampf » des conceptions de la vie et du monde qui sont une réponse à la haine qu’il a éprouvée lors de la capitulation de l’Allemagne34. Il met en place le fantasme de fin du monde et de l’Allemagne par la faute des juifs, en confondant le monde et ce qu’il est et en vivant au nom de l’Allemagne. Tous les psychotiques vivent au nom d’un autre. Les récits religieux et les apocalypses des peuples écrasés sous forme de récits prophétiques et mystiques se font sur le même schéma. Je suis le fils de Dieu et je viens pour sauver le monde et si vous ne me suivez pas ce sera la fin du monde. Il s’agit d’une tentative désespérée d’exister pour son propre compte, c’est le noyau du délire35. Le paranoïa, pour résumer, investit d’une mission celui qui a le pouvoir. C’est lui qui construit le réel par des représentations mentales accusatrices. C’est pourquoi les autres ne peuvent pas forcément mettre en évidence le détournement de procédure du contentieux alimentaire en celui d’assistance éducative puisque l’assistance éducative élève au risque de danger pour l’enfant le conflit des parents pour la garde de l’enfant. Le contentieux de la pension alimentaire passe à la trappe alors qu’il montre un non respect de la loi et qu’il désigne le fauteur de troubles qui fait diversion avec la procédure d’assistance éducative. Les fonctionnaires traitent donc ce qui leur est présenté selon leur habitude alors que ce système a été pensé pour les populations défavorisées qui ne font appel ni au droit ni à la médecine. Tout couple non marié tombe alors dans le système de surveillance des classes dangereuses et de la prévention de la délinquance, c'est-à-dire du contrôle social dont il bénéficie et sans pour cela en recevoir quelques avantages d’assistance. Une représentation mentale ou sociale est un élément de réalité associé à une nécessité d’action. Il s’agit d’une condensation et d’une simplification du raisonnement, d’un raccourci. On peut remarquer la fascination et l’impact de la représentation sociale colorée du danger et appliquée à l’enfance. Celle-ci porte l’horreur à son acmé en cas de suspicion de mère maltraitante. Une partie de la problématique de la mauvaise mère tourne autour du monde social créé par les hommes. Elle est en général ridiculisée par l’appel à la frustration sexuelle ou au désordre mental.
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G. Mende, L’essai de socio psychanalyse JC. Maleval, La logique du délire

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Dans les chroniques judiciaires, la famille est le fondement du lien social et de la respectabilité, donc tout abandon des formes traditionnelles de la vie sociale s’accompagne d’une condamnation culturelle en cas de famille monoparentale. Elle est donnée par un écrit de pouvoir qui transforme l’individu qui le reçoit en une dénomination : celle de vagabond, de malade mental, de sorcière ou de famille monoparentale selon les époques. Le vagabondage, la sorcellerie, l’hérésie, la prostitution, les minorités religieuses, deviennent des délits en soi. A partir du XIV° siècle, la législation française permet la lutte contre le vagabondage par les travaux forcés et la mise en place des galères. L’abandon de l’entourage familial situe de toute façon l’individu en dehors des attaches sociales communes. L’asymétrie des parties dans l’inquisitoire du procès social est un phénomène institutionnel de l’enfance. Il n’est pas fonctionnel dans les détournements du contentieux des pensions alimentaires vers celui de l’assistance éducative. Le cas des violences conjugales est occulté bien qu’il concerne une femme sur dix, tous milieux confondus. De même, lors de la loi sur le divorce, les investigations psychologiques sur les parents avaient été refusées sur un mode de principe de non assimilation du civil au pénal, par les parlementaires, ce qui a été contourné en envoyant des convocations au nom de l’enfant aux parents. Les enquêtes sociales et de personnalité, illégales au civil, ont été demandées par extension des habitudes pénales. Les lois juridiques et la technique du procès s’engagent avec l’aide des avocats spécialisés qui ont leurs règles de fonctionnement et qui privilégient la notion de danger pour les facilités de détournement de garde qu’elle permet à tous les coups car elle prive celui contre lequel la procédure est engagée de tous ses droits et assure un résultat au final. La codification des discours et des causalités n’applique plus les règles du droit civil, et recherche la déviance et la stigmatisation pour justifier le transfert de garde. A l’origine de ce droit de la famille dérogatoire, se trouvent les pratiques de l’Inquisition reprises par la police du roi, chargée du maintien de l’ordre du XIII° au XVIII° siècle par la terreur inspirée par l’Etat. L’ODAS envisage la maltraitance sur deux plans : le cumul des transgressions et l’absence de moralité. Les rédactions des travailleurs sociaux et celles des juristes mettent en perspective la désaffiliation et les transgressions signalant un mode de vie asocial. Les biographies se dévoilent au travers des archives judiciaires, racontent l’errance, la misère des épidémies de peste ou de celle de la guerre à un moment historique de cruauté sociale sur fond d’Inquisition de 1025, de guerres religieuses, d’installation de la papauté, de la royauté et donc de l’émergence de nouveaux corps sociaux de l’ordre, comme celui des éducateurs après 1945, mis en place pour canaliser les nouvelles familles dangereuses. 26

IV. LES REPRÉSENTATIONS SOCIALES DE LA PEUR ET DE LA HAINE 1. Le modèle du vagabond autrefois, le rmiste aujourd’hui L’absence de lien social entre un individu et sa famille le rend différent, inquiétant, dangereux dans sa représentation sociale. C’est l’opinion, le sens commun qui poussent à l’action devant un schéma simplificateur d’une situation complexe. Le danger est une des façons de convoquer le pouvoir pour trancher un conflit et imposer la domination d’un parent sur l’autre avec l’aide ou la bénédiction de l’Etat. La société auparavant hiérarchisée par l’adage Dieu, le roi, le père, l’est actuellement par le dépistage des familles régulières et irrégulières, les familles monoparentales. On retrouve cette conviction et ce stéréotype de la déviance dans les documents judiciaires qui fixent l’absence de domicile fixe, par le vocable « demeure partout » et les familles monoparentales par « précaire et à risques ». Il se produit deux représentations mentales : celle de la pauvreté religieuse pour l’aristocratie et celle du vagabondage comme état de gangrène sociale et juridique. En effet, on ne sait pas de quoi ils vivent. Il se fabrique une représentation dans la conscience juridique de l’existence d’un bon pauvre et d’un mauvais pauvre en révolte. Après la prise de conscience juridique vient la prise de conscience sociale du danger. Elle suit la condamnation et l’infamie jetée par la communauté sur l’individu dont la condamnation juridique est le rituel d’exclusion. Au XV° siècle, le comportement asocial devient un crime, l’emprisonnement des vagabonds est assuré par la police royale qui s’occupe aussi des épidémies de peste. En 1835, Gremetz note que les vagabonds non parisiens résidant dans la ville sont pendus et les simulateurs après avoir été bastonnés sont bannis. En Angleterre, la répression est beaucoup plus sanglante, et la loi de 1546, prise sous le règne d’Edouard VI, énonce que chaque homme qui ne travaille pas trois jours de suite est considéré comme vagabond. Le réfractaire à cette loi est emmené devant un juge de paix qui prononce le délit de vagabondage et qui donne le vagabond comme esclave à son dénonciateur pendant deux ans. Le condamné est marqué par un fer au front à la lettre V et s’il s’échappe, il est marqué à nouveau par un S, ce qui est la condamnation à l’esclavage perpétuel chez son maître. La récidive de la fuite est alors réglée par pendaison. Il existe une haine du pouvoir pour la précarité se situant entre l’indifférence et la potence, suscitée par la peur. Cette peur de l’individu se propage au groupe mais l’infamie sociale n’est pas la même que celle des facettes juridiques et sociales. Le vagabond est une double face : bon, comme miséreux allant à l’église et mauvais, comme supposé vivre du brigandage. L’histoire de l’attitude sociale envers la misère montre son soubassement idéologique. Il s’agit des représentations sociales collectives de la réussite et de la déchéance et de la distribution des rôles et des fonctions sociales. Cette vision 27

idéologique s’oppose à la vision économique du réservoir de main-d’œuvre et à la nécessité de leur assurer un minimum vital pour pouvoir les utiliser dans les travaux forcés. A partir du XVI° siècle, ce phénomène entre dans une phase d’accroissement, celle du paupérisme. La société française entre dans la phase des sociétés pré-industrielles où la masse rurale migre vers les villes et qui se continue au XVIII° et XIX° siècles. Le XVIII° siècle se traduit par une fluidité des frontières entre les classes paysannes, ouvrières et dangereuses. La forte proportion de la criminalité chez les ouvriers met en place les stéréotypes d’un milieu anomique dans les classes sociales en bas de la pyramide. On peut y voir une analogie entre les bons et les mauvais citoyens et l’étude statistique des facteurs de risque de la délinquance que l’on constitue actuellement au travers de l’activité des travailleurs sociaux. L’étude des normes se double de la prééminence de la morale. La notion de la marginalité sociale, l’inadaptation devient un concept de l’appareil social répressif. La marginalité sociale est définie comme une classe sociale d’hommes surnuméraires du point de vue économique et se considérant eux-mêmes comme tels. Elle se fonde sur la hiérarchie des valeurs dominantes et non celle des faits, des objectifs, des intentions et des intérêts qu’elle traduit implicitement et qui constituent la structure culturelle de l’ordre social36. Les individus qui se trouvent hors du cadre de la famille, de la corporation, des couvents ou ceux qui en sont exclus sont considérés comme dangereux. Ils demeurent inassimilables à la société qui les tolère mais sont considérés comme des étrangers. La société a hérité des valeurs du christianisme médiéval dans une morale complexe où l’infamie frappe l’étranger avec de forts signes extérieurs comme les vêtements pour les juifs, les hérétiques ou les sorcières, le tout dans une atmosphère de peur de drame et de diabolisation. La méfiance vis-à-vis des infirmes et des malades mentaux a une origine culturelle qui les conduit aussi à l’exclusion, mode social de défense contre les pratiques magiques et irrationnelles d’une société dans la peur d’une maladie mystérieuse et contagieuse demandant une réparation et un meurtre rituel, celui de l’homme, Sacré comme au temps des Romains. La politique d’isolement du malade mental est autant liée à la peur de l’agressivité physique qu’à la folie perçue comme celui d’une opposition à un ordre politique. Le mépris et l’infamie frappent de façon quasi exclusive les classes populaires. La punition pour le banni consiste à l’enfermer dans sa propre expérience en l’isolant du reste de la société et à renforcer l’asocialité par la formation de ghettos. C’est avec le code Napoléon que se précisent, par les critères d’asocialité, l’absence de domicile fixe, l’absence d’argent sur soi et le concubinage. Le
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B. Geremek, Les fils de Caïn

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vagabondage est traité comme un délit parce qu’il enfreint l’ordre social mais en réalité c’est parce qu’il s’oppose à l’opinion de la classe possédante et assimilée, et qu’il est lié au crime, à l’escroquerie et au vol. La répression est, elle, dirigée contre l’anomie au nom du principe de l’inviolabilité de la vie humaine. Geremek tire cette conclusion de son étude : les groupes marginaux sont donc tous associés aux groupes délinquants. « Tout pouvoir aspire à posséder une prison ne serait-ce qu’une cave, un sous-sol ou un cul de basse fosse. Il est appliqué par la juridiction ecclésiastique mais celui qui ne possède pas de ressources matérielles ne reçoit pas de nourriture. La peine est donc constituée par la faim. ». L’idée de peine se transformera en peine ou rééducation au XIX° siècle. 2. L’idée de la rééducation du pauvre L’idée de coercition par le travail est dirigée en même temps contre les hors-la- loi, les miséreux et les chômeurs qui se confondent dans la politique de rééducation. La généralisation de ce système comme fondement de la politique sociale caractérise les régions à majorité protestante mais tient aussi une place importante dans les doctrines sociales émanant des municipalités catholiques. La première certitude est que le paupérisme est un phénomène dangereux qu’il faut limiter, la deuxième certitude est que misère et crime sont associés. Ces deux façons de percevoir les pauvres comme des êtres dégradés ou comme des criminels se trouvent à l’origine des attitudes répressives et des programmes sociaux discriminatoires. Jusqu’au XX° siècle inclus, la politique sociale s’appuie sur des mesures de mise sous tutelle et sur une surveillance policière et judiciaire retrouvée dans l’assistance éducative. Les enfants irréguliers anormaux seront dépistés à partir de 1920 dans une prophylaxie citoyenne morale et eugéniste selon les principes de Galton, repris par Alexis Carrel, où l’euthanasie des enfants ou des adultes anormaux est préconisée. Il s’agissait d’un outil dans la réalisation sociale de la pauvreté à l’égard des chômeurs des mendiants et des handicapés. La concentration des anormaux et leur réclusion est liée à une affirmation de la morale du travail dans les pays qui s’engagent dans le système capitaliste global et dans une politique de justice, et qui sont dans une logique de la discrimination entre les populations sédentaires et les populations migrantes. Derrière l’image globale du parent défaillant se profilerait une image d’asocialité, donc de risque et par assimilation de dangerosité. La maltraitance ou le vagabondage comme la déficience intellectuelle sont des images socialement contrites.

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3. La stigmatisation du fou a) La représentation sociale de la maladie mentale Elle se fait selon Moscovici (1960) par un ancrage, c’est-à-dire un savoir naïf, une opinion, une croyance reliée à une impulsion à agir. Il s’agit donc d’un pré-jugement relié à une émotion, une peur et d’un rejet, d’un savoir naïf qui n’a rien à voir avec les causes essentiellement relationnelles de la maladie mentale. Denise Jodelet, dans son travail sur la représentation de la maladie mentale dans un village, a identifié dans les croyances des habitants qui accueillaient chez eux les pensionnaires d’un hôpital spécialisé la catégorisation suivante : les maladies de l’encéphale représentaient les malades fréquentables et les maladies des nerfs représentaient les malades avec lesquels les habitants ne voulaient pas manger. Par contre les rapports de la folie avec la psychiatrie depuis la fin du XX° siècle ont pris une forme précise. Elle ne fournit aucune norme à la société civile, y compris dans le mode sexuel où elle ne propose que quelques modèles explicatifs. Elle indique seulement que tel ou tel comportement peut se trouver dans telle ou telle maladie. G. Lanteri-Laura37, historien de la psychiatrie et universitaire, va jusqu’à écrire avec un certain humour : « Aucun psychiatre n’est obligé d’accepter une commande civile, pénale ou administrative et l’expertise utilise des connaissances qu’elle ne fonde pas. ». La représentation sociale de la maladie mentale touche celle de l’imprévisible, de l’impulsivité, du danger, du meurtre et donc convoque la peur et le rejet. b) la construction sociologique de la maladie mentale Elle se fait par la théorie du renvoi qui énonce: « tout milieu, tout groupe tente de renvoyer ailleurs ceux qu’il estime ne plus être capable de contrôler. »38 La sociologie utilise pour la maladie mentale, qui est pour elle une déviance (école interactionniste de Chicago, 1983), le modèle du crime en distinguant la criminalité réelle, la criminalité légale, la criminalité apparente et criminalité théorique. La maladie mentale théorique est constituée par les attitudes rencontrées dans les traités de psychiatrie. La maladie mentale réelle serait constituée par les ensembles de conduites qui se commettent dans une population donnée. La maladie mentale apparente est formée de l’ensemble des conduites qui sont jugées déviantes. La maladie mentale légale est celle qui est sanctionnée par la loi et les institutions.
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G. Lanteri-Laura, Etude sur la chronicité Levy Strauss

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La maladie mentale traitée est donc l’ensemble des comportements qui ont été regroupés dans la catégorie sociale de la maladie mentale par l’institution ou l’expert qui détient le pouvoir de le faire. La construction sociale de la maladie mentale passe par quatre phases : la perception que l’individu et les autres ont d’un certain type de conduites, la tolérance des groupes sociaux famille, couple, à ceux-ci et enfin les régulations formelles ou le contrôle social, c'est-à-dire le pouvoir que mettent en œuvre les institutions qui ont été sollicitées. La complexité tient à ce que les processus de reconnaissance et de renvoi se confondent avec celui de la régulation sociale, c'est-à-dire la gestion du conflit, en l’occurrence celui de l’attribution de la garde de l’enfant dans le problème des allégations mensongères39. Elle traite le racisme de paranoïa commune et propose que les convictions successives et les alliances personnelles qui se renversent au cours du temps tiennent de cette pathologie. La menace ressentie est de se hiérarchiser dans un groupe en erreurs, différences, troubles, et fautes. La construction sociale de la maladie mentale comprend un certain nombre de points communs à tous les membres d’une même culture : ils sont vomis (société anthropémique), c'est-à-dire que la société se protège en les dévalorisant, ou ils sont mangés (sociétés anthropophages), c’est-à-dire que leur est donnée une place d’élection. La transgression de l’ordre public est estimée en fonction des valeurs et ces valeurs sont le lieu d’affrontement des groupes sociaux. La maladie mentale est un enjeu social. Sa définition est le lieu de rapports de force entre les institutions, les groupes sociaux et les individus. 4. Les fondements institutionnels du jugement : le secret, la force et le rapt Aucune norme ne prescrit la distinction des usagers normaux et des usagers atteints de troubles mentaux. Le contexte institutionnel, les interactions conflictuelles, le savoir pratique ne suffisent donc à eux seuls pour exercer une ségrégation envers ce type de population. L’intervention mais aussi le jugement du travailleur social est aussi fonction des logiques de son milieu de travail. La demande de la famille n’est qu’un aspect mineur. Les dernières recherches en sociologie sur ce thème montrent que depuis 1980 la psychiatrie a une fonction sociale qui prévaut sur son fonctionnement, princeps confirmant en cela les travaux de Foucault sur la surveillance et la domination des populations. « Les travailleurs sociaux font très souvent référence aux enfants lorsqu’il est question de troubles mentaux. Or l’enfance en danger est le moyen d’avoir un jugement sur la santé mentale des parents. Les travailleurs sociaux au terme de la loi sont tenus pour responsables de la santé des enfants au terme de l’ordonnance de 1958 ».

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S. de Mijella-Major, La paranoïa

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Il est donc assez facile d’utiliser la représentation invariante d’un juge en normal/anormal, licite/illicite pour faire passer une demande de changement de garde. C’est ce qui motive la plupart des conflits d’ex-conjoints et l’activité du JAF pour les contentieux des unions libres où le parent en conflit avec l’autre devient parent/non parent de ce fait. Le maintien de l’ordre public, et en France la question de la famille est d’ordre public, ne l’oublions pas, passe par une préoccupation de l’ordre public et donc par les agents de police administrative, rangés depuis la loi de 2002 dans le médico-social mais avec un fonctionnement dérogatoire au droit commun alors qu’antérieurement ils n’avaient pas d’existence administrative et fonctionnaient en satellite libre de la chambre de la famille ou du tribunal pour mineurs. On peut lire sous la plume de Sicot le commentaire suivant dans le chapitre énoncé « Comment devient-on malade mental ». Ce livre est un résumé des colloques de l’Inserm (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale), de la MIRE (Mission Interministérielle de Recherche et d’Expérimentation du ministère des Affaires Sociales de la Santé) et du CREDES (Centre de Recherche et d’Etude et de Documentation en Economie de la Santé). « Les assistantes sociales qui font les signalements sont responsables de la santé de l’enfant. Elles sont donc conduites à exercer leur jugement de manière moins circonstanciée lorsque des enfants sont concernés par la santé mentale de leurs parents. Les familles offrent plus de prise que les adultes sans enfants. Une menace d’intervention judiciaire pèse sur les parents qui ne coopéreraient pas. Cette disposition est le fruit de l’attention qu’y porte la hiérarchie et de ce qu’ils savent que leur demande de signalement sera soutenue auprès d’intervenants extérieurs »40 On voit bien qu’il ne s’agit pas d’une aide envers les parents mais d’un contrôle et d’une assignation, qui est d’autant plus problématique qu’il n’y a pas pour l’enfant de différence de traumatisme entre un abus d’autorité et les résultats d’une allégation mensongère. Dans le livre de G. Ausloos sur les allégations d’abus sexuels sur l’enfant paru en 2007, il existe un chapitre qui dénonce la responsabilité des experts et des travailleurs sociaux dans les fausses allégations et qui pose alors sur le devenir de l’enfant les conséquences de cette immixtion fautive. On peut parler « d’une installation de l’imaginaire au pouvoir, qui a réponse à tout, qui sait tout et qui en tant qu’instance de type paranoïaque fabrique des systèmes sociaux. »41. Chacun de ces systèmes sociaux a un but: ici la protection des enfants, une règle de fonctionnement, le secret et la non communication du dossier, comme au temps des sorcières Dieu reconnaîtra les siens, et ils n’iront heureusement pas tous en Cour Européenne pour ceux qui ne sont pas satisfaits de ce que l’enquête aura construit. De toutes façons ces fonctionnaires n’encourent aucun
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F. Sicot, Maladie mentale et pauvreté E. Enriquez, De la horde à l’Etat, l’ordre des sexes, première forme de domination

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type de responsabilité pénale ou civile, ils sont couverts par le principe de bonne foi puisqu’ils ont vu l’enfant et les parents séparément. Il s’agit d’une véritable collusion du secret de celui qui dénonce par mode pervers pour ne pas payer de pension alimentaire, à celui qui écoute et qui transmet en utilisant le pouvoir que lui donne l’ordonnance de 1958 et de la procédure inquisitoire française qui depuis 1215 appuie le pouvoir royal en termes de philosophie politique. « Il faut mieux en tuer cent mille que de revenir le lendemain pour en tuer d’autres »42. On supprime les droits constitutionnels d’un homme ou d’une femme en utilisant le rapt légal d’enfant. Car le pouvoir se traduit par le rapt et la force, c’est une de ces caractéristiques historiques des Sabines aux janissaires, enfants chrétiens enlevés par les Turcs, de l’impôt en chair humaine, la traite des nègres qui a fait la fortune des plantations du Sud, celles-là mêmes qu’on a prises pour modèle dans la nécessité du rendement de travail des fous dans les hôpitaux psychiatriques départementaux mis en place après la Révolution Française43. C’est seulement depuis 1950 que l’on n’a plus obligation de travailler dans ces établissements quand le nom d’asile a été remplacé par celui de centre hospitalier spécialisé. La particularité des notions de danger est qu’elles recouvrent des états que chacun pense qu’il est capable d’évaluer parce que ceux-ci font l’objet d’un consensus social. L’intervenant sait que ses vues seront partagées par les autres groupes sociaux car il représente le consensus social. Il ne faudrait pas oublier qu’un savoir paranoïaque fournit, en prime, une réassurance narcissique, un culte des valeurs communes, la suppression de toute culpabilité et une toute-puissance sur les objets sociaux, ce qui est en réalité le discours de la violence et de la destruction, la négation de la civilisation et l’incapacité à discerner le réel et l’imaginaire pas plus que le symbolique. Vous aurez reconnu la définition psychanalytique de la folie, ce qui est la caractéristique de tout savoir absolu qui n’a aucun doute. Le doute étant la principale caractéristique avec la controverse de la pensée scientifique. Cependant, certains psychiatres commencent à dénoncer le traitement psychiatrique des problèmes sociaux en dénonçant le flou grandissant entre médico-social et psychiatrie. Ils y indiquent le danger d’absorption de leur discipline par le social44. 5. Le passage de la qualification des actes à la nosologie psychiatrique D’autre part, toute reconnaissance de maladie est une opération de qualification. Entrer dans la logique du danger, c’est entrer dans la logique du conflit des parents dans les cas d’allégations mensongères. La gestion des risques, quand elle utilise la représentation de la maladie mentale, utilise le

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N. Machiavel, Le prince G. Lanteri-Laura, De la chronicité en psychiatrie 44 P. Pignarre, La guerre des psys

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savoir naïf, c’est-à-dire l’opinion45. La représentation de la maladie mentale est un puissant indicateur de changement dans un groupe social. Il s’agit de la mise en scène de l’exclusion et d’une attitude de discrimination face à un racisme anti-fou, un autre étranger. Les représentations mentales sont des systèmes d’actions socialement structurées en relation avec des rôles sociaux46. La question est de savoir si ce sont les pratiques qui déterminent les représentations sociales ou les représentations sociales qui déterminent les pratiques. La représentation sociale de la folie est historiquement marquée comme une déviance, un délit ou un acte de sorcellerie. Dans notre civilisation encore teintée de pensées magiques dans les familles, c’est une des expressions du mal absolu alors que dans d’autres civilisations, il s’agit d’une marque de distinction qui permet de devenir un sorcier, un guérisseur. Il existe des matrices culturelles d’interprétation qui sont ancrées dans la famille, à l’école et dans les milieux associatifs. La représentation mentale de la folie puise dans un fonds culturel traditionnel où les pratiques sont en rapport avec les normes et les valeurs, ce qui fait de ces milieux non scientifiques des milieux fortement marqués par la morale comme substitut de la pensée religieuse et le conformisme qui est lié à la liberté de chacun et au consensus du groupe. Ce qui est intéressant, c’est que ce groupe doit délibérer en vingt minutes sans jamais pouvoir revenir sur sa décision. Les conditions de prise en charge sont stipulées de cette façon : recevoir les parents ou l’enfant, faire un rapport et enchaîner dans une réunion de synthèse. Il y a quatre ou cinq cas à passer dans la matinée. Pour comprendre ce phénomène, je me suis présentée à une offre d’emploi de ces psychiatres coupeurs de tête et je me suis fait expliquer le fonctionnement de l’association qui gère les enquêtes sociales dans une ville proche de mon domicile. La valeur de la protection de l’enfant devient première actuellement, cela pousse la représentation sociale de la folie du côté du danger et de l’exclusion. Les processus de domination ou de soumission des parents passent par la représentation sociale de la folie. Evidemment, il y a quelqu’un qui a allumé la mèche. Les pervers sont de façon générale du côté de la loi. Le passionnel est un essai de se constituer soi-même en tant qu’homme ou femme dans un vide identitaire qui a été happé par un idéal, un idéal éducatif au service de la guerre, qui remplace le réel et en tient lieu. Que peut dire celui qui est victime de la délation et que peut-on écrire sur son récit ? Il s’agit d’une sorte de propagande de contamination de l’autre par une sensation de danger imaginaire mais dont l’évocation fait basculer la perception. Les professionnels parlent de « feeling ». Le problème est que dans une majorité de cas ils ont raison, le problème est que vous pouvez passer dans les mailles du filet et faire partie des 20 à 30% d’allégations mensongères reconnues dans les enquêtes faites sur les tribunaux américains et qu’une équipe de trois à quatre personnes
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R. Castel, La gestion des risques de l’antipsychiatrie à l’après psychanalyse JP. Abric, Les représentations sociales

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va gérer votre vie et celle de votre enfant, en plus des aléas d’une séparation toujours peu agréable sur le plan psychologique et social. L’essence de la société du social est tragique, il n’y a pas de sens aux faits sociaux s’il n’est qu’ils viennent de l’histoire. Enriquez pose le social comme fou destructeur et incompréhensible47. Quels que soient les actes posés, tous les hommes et toutes les femmes participent du social et à ce titre ils seront alternativement objets d’amour, objets de haine, objets d’indifférence ou objets d’abjection. « Il est une observation qui est rarement faite, le social est consubstantiellement fou et destructeur, ingouvernable et insondable parce qu’irrationnel. Les sociétés s’inventent des mythes, des rituels, des religions, des idéologies pour mettre de l’ordre et du sens. Hélas la vie n’a aucun sens sauf celui qu’on lui prête. Même si les acteurs sociaux essaient de produire une société. »48. Quand on proclame son désintéressement, sa bienveillance et son impartialité, la volonté de domination est proche et peut guider les actes les plus nobles car il y a des mécanismes irrationnels latents implicites aux actions. La figure du maître n’est pas celle de l’échange réciproque ni celle de la démocratie. A ce sujet, Dali écrivait en 1974 « C’est comme si l’homme devenait comestible. ». L’homme adulte est un être de doute qui sait que le pouvoir a un caractère mortifère qui s’articule avec le secret. Tout groupe relationnel peut être analysé comme un ensemble de relations et de pouvoirs. Une tendance intellectualisante permet de gommer les aspects destructifs du pouvoir, leurs aspects dramatiques et affectifs. Les techniques de pouvoir essaient de s’amalgamer à d’autres concepts comme l’ordre ou l’autorité pour devenir moins visibles. L’essence du pouvoir est la destruction. Le pouvoir essaie toujours d’être légitime et se rapproche du sacré, c’est-à-dire dans sa forme laïque de l’incompréhensible, du définitif, du sacrifice et du meurtre. Les relations entre les dominants et les dominés fonctionnent sur un monde de fantasme et de déréalisation pour que les uns ne s’identifient pas aux autres. Le pouvoir essaie de perdre son aspect affectif et dramatique en fabriquant des synonymes comme régulation des conflits sociaux ou régulation sociale. Ce faisant le pouvoir et sa force sont réifiés et semblent beaucoup plus anodins. Les caractères du pouvoir montrent toujours une grande asymétrie que l’on retrouve toujours entre un enfant et un adulte mais aussi, comme le rappelle Hegel, entre le maître et l’esclave. Le pouvoir est toujours sacré, destructif, légitime et il se définit par le rapt. La traite des noirs a été un impôt prélevé directement sur les colonies, les métiers d’armes au Moyen âge étaient des rapines et des pillages. Le rapt se module avec l’évolution de la société. Le pouvoir est toujours un objet de vénération et d’amour, il existe sans le consentement, il se traduit par la force, il est une organisation dans laquelle les rôles de chacun sont définis. Il est
E. Enriquez, La figure du maître L’Etat Français y a eu recours deux fois dans le Code Noir Art 38 préparé par Colbert et publié peu après sa mort (1685) et lors de la reforme de l’art 375 du Code Civil (Ordonnance de 1959 par de Gaulle).
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