Du sensoriel au sens social

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En partant de la notion opératoire d'habitus chez Bourdieu et des dernières recherches en psychologie du développement recensant les capacités sensorielles du fœtus et du nouveau-né, ce livre appréhende de manière sociologique et phénoménologique l'émergence des processus de socialisation et de la subjectivité chez le bébé. Au travers d'interactions quotidiennes les plus familières, a priori anodines, l'auteur montre qu'avant d'intégrer des réalités sociales, le bébé fonctionne sur des réalités sensorielles, corporelles et affectives.
Publié le : mercredi 15 avril 2015
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EAN13 : 9782336375465
Nombre de pages : 276
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Florence Lafi neDu sensoriel
au sens social
Naissance de la pertinence et de
la normativité sociale chez le bébé
Du sensoriel
En partant de la notion opératoire d’habitus, telle qu’elle est défi nie
par Bourdieu — une disposition sociale d’abord corporelle qui résulte
d’un travail de l’individu pour rendre son être social cohérent —, et à au sens social
travers le recensement des recherches en psychologie du développement
relatives aux capacités sensorielles du fœtus et du nouveau-né, il s’agit Naissance de la pertinence
d’appréhender de manière sociologique et phénoménologique la question
du corps, de la sensorialité et de l’affectivité. Car le bébé n’émet pas des et de la normativité sociale
jugements à caractère politique ou social, en revanche il intègre certaines chez le bébédispositions dont il s’agit d’explorer le mode d’inculcation et d’acquisition
à travers le corps vu comme un support de langage et d’effusion, un
instrument de codage, d’encodage et de décodage. Et le modèle proposé,
s’appuyant sur des situations observées au sein de l’environnement
familial et sur l’analyse de séquences vidéos d’interactions au sein d’un
programme qui s’est effectué à l’Hôpital Necker-Enfants-Malades, tente
de traiter la question relative à la façon dont le bébé est incliné selon les
conditions de possibilités ou d’impossibilités qui lui font se saisir d’une
réalité normative et d’une lisibilité du monde, à travers le fi ltre de son
jeu sensoriel qui l’informe et le situe par rapport au milieu social auquel
il est rattaché. Et, on le verra, on a affaire à une socialisation dynamique
complexe, différenciée et évolutive dans le temps, en fonction des
situations et des conditions que le bébé rencontre.
Florence Lafi ne, anciennement infi rmière en réanimation néonatale, est sociologue
au Centre d’étude des mouvements sociaux à l’École des hautes études en sciences
sociales. Ses travaux portent sur l’émergence des processus de socialisation chez
le bébé avant le langage, en particulier l’apprentissage et la transmission de jeux
de valeurs socio-normatifs au travers des interactions quotidiennes parent-bébé.
ISBN : 978-2-343-05654-8
28 €
DU SENSORIEL AU SENS SOCIAL
Florence Lafi ne
Naissance de la pertinence et de la normativité sociale chez le bébé













































Du sensoriel au sens social


















Psycho - logiques
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Déjà parus

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Radu CLIT, Le travail institutionnel en milieu psychiatrique et de l’enfance
inadaptée, 2015.
Jean Michel PÉCARD, Essai de psychologie analytique, 2015.
Sébastien PONNOU, Lacan et l’éducation. Manifeste pour une clinique
lacanienne de l’éducation, 2014.
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psychopathologie pour tous, 2014.
Anna CURIR, Les processus psychologiques de la découverte scientifique,
L’harmonieuse complexité du monde, 2014.
Jean-Pierre LEGROS, Stratium, Une théorie de la personne, 2014.
Aurélie CAPOBIANCO (dir.), Peut-on parler au téléphone ? Stratégies
cliniques pour entendre au bout du fil, 2014.
Christel DEMEY, Stimuler le cerveau de l’enfant, 2013.
Audrey GAILLARD et Isabel URDAPILLETA, Représentations mentales et
catégorisation, 2013.
Jean-Luc ALLIER, La Fragilité en pratique clinique, 2013.
Stéphane VEDEL, Nos désirs font désordre, Lire L’Anti-Œdipe, 2013.
Sliman BOUFERDA, Le symptôme en tous sens, 2012.
René SOULAYROL, La spiritualité de l’enfant. Entre l’illusion, le magique
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Bernard GANGLOFF et Daniel PASQUIER, Décrire et évaluer la
personnalité : mythes et réalité, 2011.
Mady FERNAGUT, Yolande GOVINDAMA et Christiane ROSENBLAT,
Itinéraires des victimes d’agressions sexuelles, 2011.
Louise TASSE, Les oripeaux des ados, 2011.
Anick LASALMONIE, Du procès social à l’eugénisme moral, 2010.
Jean-Max FEREY, Parents à louer pour enfants fous. Récits des «
FamillesThérapeutiques », 2010.
Patrick PIPET, Sauter une classe, Entre mythe social et faille narcissique,
2010.
Jean CASSANAS, Les descriptions du processus thérapeutique, 2010.
Florence Lafine






























Du sensoriel au sens social

Naissance de la pertinence
et de la normativité sociale chez le bébé

































































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05654-8
EAN : 9782343056548




















Introduction

L’Inclination Sociale du Corps







































« Le corps est lié à un lieu par un rapport direct,
de contact, qui n’est qu’une manière parmi d’autres
d’entrer en relation avec le monde. »

Bourdieu (Méditations pascaliennes)







L’INCLINATION SOCIALE DU CORPS





Ce livre essaye de répondre à la question que je me suis posée tout au
long de mon travail de thèse en sociologie, relatif à l’ontogenèse possible
des représentations sociales chez le bébé avant le langage. Cette question,
qui a servi de fil conducteur lors de l’écriture du présent ouvrage, est la
suivante : « Qu’est-ce qu’un bébé, l’effet que cela fait d’être un bébé ? ».
En termes de problématique, nous sommes partie des travaux en
sociologie de Pierre Bourdieu, selon qui la société existe à l’état individuel au
sens où elle est présente chez chaque individu à l’état incorporé, et l’individu
biologique socialisé incarne du social individué. Ainsi, selon cet auteur, « le
1corps est dans le monde social et le monde social est dans le corps » . Cette
approche s’attache à vouloir comprendre le façonnage et la production de tel
sujet en particulier, de quelle manière s’engendrent ses goûts, sa vision de

1 P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, chap. 4 : « La connaissance par
corps », p. 180 ; Leçon sur la leçon, Paris, Minuit, 1982, p. 38.













10 Du sensoriel au sens social
lui-même, ses choix. Il a donc travaillé sur les conditions sociales
d’acquisition de ces préférences, et pour en rendre compte, il a élaboré une théorie
construite autour d’un modèle dispositionnel qui, pour qu’il puisse exister et
fonctionner, nécessite trois principes : un système dispositionnel, dont les
conditions d’acquisition s’effectuent par le moyen d’une nécessaire
incorporation, engendrant une connaissance par corps dont le mode d’action
participe d’un sens pratique. Nous proposons ci-après un petit résumé de ce
que Bourdieu entend par ces trois principes.
1. – Le système dispositionnel : une sociologie des penchants
Tout se passe au départ sous l’effet d’une intériorisation de dispositions
sociales acquises au sein du milieu social d’origine, selon une éducation, une
2histoire familiale reflétée dans « le monde natal » , mais aussi selon une
histoire collective, en particulier les catégories de pensées, les catégories
d’entendement, les schèmes de perception inhérents à des groupes sociaux. Ces
dispositions correspondent à une acquisition de savoirs ordinaires sur les
choses et les personnes de la vie quotidienne, elles sont fondamentales d’un
style de vie et sont mises en œuvre dans des pratiques censées et structurées
(régies par le goût comme un trait culturel : le goût à, l’inclinaison vers) et
structurantes (comme un instrument d’appréciation, de perception, de
jugement de soi et d’autrui). Ce système de dispositions ainsi forgé va
correspondre au comportement, au style de vie d’un individu, et, par la suite, va
structurer et orienter ses pratiques quotidiennes : par exemple, on est disposé à
faire ou à ne pas faire ceci ou cela, à dire ou à ne pas dire telle ou telle chose.
Autrement dit, on a tendance à faire plutôt ceci que cela. Il s’agit, en
quelque sorte, d’une sociologie des penchants, des inclinations, d’une
sociologie probabiliste plutôt que rigoureusement déterministe. En ce sens, le
système de dispositions se pense comme un système de virtualités, c’est-à-dire
de potentialités à l’état latent, qui naissent « d’une prédisposition naturelle
des corps humains […], la conditionnabilité comme capacité naturelle
d’ac3quérir des capacités non naturelles, arbitraires » . Cependant, si elles existent
à l’état virtuel, elles ne s’actualisent que par l’incarnation dans un corps doté
de dispositions, impliquant à la fois la propension et l’aptitude à entrer dans
le jeu et à le jouer : c’est dans la relation avec une certaine situation que ces
dispositions produisent quelque chose. Ces principes de construction sont un
des éléments constitutifs de nos structures sociales, grâce à quoi la structure

2 P. Bourdieu, La distinction, Paris, Éd. de Minuit, 1979, pp. 85-86 : le monde natal est
« avant tout le monde maternel, celui des goûts primordiaux et des nourritures originaires, du
rapport archétypal à la forme archétypale du bien culturel, où le faire plaisir fait partie
intégrante du plaisir et de la disposition sélective au plaisir qui s’acquiert dans le plaisir » (les
mots en italique le sont de notre fait).
3 Bourdieu, Méditations…, op. cit., p. 163.













L’inclination sociale du corps 11
mentale inculquée dans tous les cerveaux socialisés est à la fois individuelle
et collective : si la société existe à l’état objectif sous la forme de structures
sociales, de mécanismes sociaux, elle existe aussi dans les individus et dans
leurs cerveaux. La notion d’« habitus » désigne alors l’ensemble de
dispositions recouvrant la genèse au sein des individus, considérés comme des
supports biologiques sur lesquels prennent prise des conditionnements
sociaux, de structures mentales cognitives et motivationnelles à travers
l’expérience du corps. Et il ne peut pas s’agir seulement d’une question de
stimulus qu’offre l’environnement, car ces potentialités constituent un système
de dispositions ouvert, constamment soumis à des expériences, et, du même
coup, transformé par ces expériences.
Il ne s’agit donc pas d’une structure figée mais d’une structure
dynamique qui comporte une part active du sujet qui se trouve soumis à un champ.
C’est-à-dire, un tel système qui se développe et engendre des appréciations,
des perceptions et des actions dans un moment donné, ne dépend pas
seulement de sa nature intrinsèque, mais il dépend tout autant du lieu dans lequel
il s’exerce. Il dépend de « champs », à savoir d’espaces sociaux qui,
comparables à des champs de forces, des espaces de jeu structurés par des règles et
des enjeux de position, comportent comme éléments constitutifs un espace
de positions et des prises de position, c’est-à-dire des « places » offrant ainsi
au « lecteur » un ensemble d’informations perceptibles et décodables, à
condition de détenir les clefs de lecture du champ. Cet espace de positions
comporte, bien entendu, une dimension concurrentielle avec des rapports de
forces générant des conflits et des disputes qui ont pour objet l’instauration, et
surtout la reconnaissance, d’un ou des enjeux de lutte légitimes. Cependant,
le champ offre aux agents une forme légitime de réalisation des désirs, il est
caractérisé par les luttes qui s’y livrent pour l’appropriation de biens
symboliques et matériels. De la sorte, un des éléments susceptible d’unir les gens
dans un champ est l’accord pour se disputer le monopole de quelque chose.
2. – Ses conditions d’acquisition : le rôle du corps
De fait, le corps est considéré comme un support biologique de
conditionnements sociaux qui peut être décrit comme le lieu d’inscription de
l’identité sociale à partir duquel les individus, les agents sociaux, incorporent
un certain nombre de structures mentales. Ce système de dispositions
fonctionnerait comme un réflexe pratique de nos pratiques, à l’aide des
conditions d’existence. En conséquence, on peut construire et constituer un
schéma corporel dit de « classes », qui s’entend non pas au sens de « classes
sociales » mais de « classes d’existence de dispositions », c’est-à-dire un
regroupement par affinités et conditions de vie. Par exemple, les individus qui,
du fait de conditions matérielles d’existence, passées et présentes, vivent
dans la nécessité, voire la précarité, dans l’urgence pratique au quotidien, ou













12 Du sensoriel au sens social
bien ceux qui, dans l’espace social, connaissent davantage d’aisance, en
particulier dans le domaine économique, et, se retrouvant affranchis de cette
urgence, peuvent s’adonner à une pratique d’activité ayant en elle-même sa
fin, et, ainsi, s’octroyer une distance objective et subjective aux choses
triviales se traduisant par une plus grande distance à la nécessité.
Il s’agit donc d’une « incorporation » du monde natal, grâce à quoi le
système de dispositions ainsi implanté induit une hexis corporelle dans la
mesure où il implique et est porteur de manières d’être résultant d’une
modification durable du corps opérée par l’éducation. Soit, selon Bourdieu, une
manière durable de tenir, de porter le corps (comme la voix, le regard, le
vêtement, la coiffure, la façon de serrer la main ou de marcher, le cérémoniel
de repas, le type de nourriture et la manière de la présenter, le degré de
contrôle du corps, celui qui se tient droit, celui qui regarde par terre, etc.),
engendrant les fameux « schèmes pratiques de classement, de perception,
d’appréciation et d’action » (les choses à faire ou à ne pas faire, à dire ou à
ne pas dire…) qui déclenchent l’action, orientent les fréquentations, telles
pratiques culturelles plutôt que d’autres. Ainsi, à partir de positions
particulières, des goûts et des couleurs, ce système de dispositions véhicule des
grilles de lecture, des grilles de sensibilité et de regard par rapport aux
autres, donc de dispositions à la pratique, à certaines pratiques. Ces modes de
vie, ces conditions, ces préférences se retrouvent dans le corps qui porte en
lui cet apprentissage mémoriel et joue le rôle d’un porte-parole, d’une
mémoire sociale, de pense-bête, selon cette expression de Bourdieu.
3. – Son mode d’action : le sens pratique
Bourdieu explique et décrit ce phénomène d’intériorisation et son
princi4pe de fonctionnement à partir de ce qu’il nomme « les schèmes corporels
pratiques de perception et d’appréciation, de vision et d’action qui sont
acquis par la pratique et mis en œuvre à l’état pratique sans accéder à la
représentation explicite […] ». Ils structurent notre perception ordinaire de
l’existence, comme nos manières de dire, de faire, de se tenir. Ils contribuent, pour
chaque individu, à déterminer les choses à faire ou à ne pas faire, à dire ou à
ne pas dire. Ils déclenchent alors l’action donnant à l’individu un sens
pratique, c’est-à-dire un individu qui agit dans le monde selon la façon dont il se
situe par rapport à autrui et dont il perçoit les autres. L’accord entre le sens
pratique et le sens objectivé contribue à la production d’un monde de sens
commun, on peut alors repérer l’existence d’un consensus sur le sens des
pratiques et sur le monde social conférant une harmonisation des
expériences, produisant aussi des régularités, source d’ordre, de cohérence et de lisi-

4 P. Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Éd. de Minuit, 1980, chap. 5 : « La logique de la
pratique», p. 159.













L’inclination sociale du corps 13
bilité du monde social. Ces schèmes corporels pratiques sont constitutifs de
notre perception du monde social, tout en étant le produit d’une
incorporation des structures sociales. C’est à travers l’expérience du corps que des
sujets — des agents sociaux — incorporent des structures sociales qui leur
sont extérieures et vont ensuite guider leurs principes de comportement, leur
mode de conduite, leurs goûts, leurs jugements, la hiérarchie de leurs choix,
etc. Ce système de dispositions fonctionne plutôt comme une croyance, sur
le modèle de la croyance religieuse, et non pas comme une obéissance à des
règles conscientes.
Ce sens pratique s’exerce dans nos principes de choix, non pas selon un
calcul purement rationnel, mais il agit comme une sorte d’intuition, un
réflexe organisé par une croyance : en somme, la croyance prime sur l’intérêt.
Il peut alors engendrer, générer un comportement régulier, observable, en
rapport avec les codes symboliques, l’environnement que l’on a en commun,
que l’on partage, ce qui participe à la construction de la réalité sociale, à
l’établissement des trajectoires qui permettent d’acquérir des positions. Nous
voyons ainsi de quelle façon le corps constitue un indice social qui fait
raisonner, et même résonner, un ethos, c’est-à-dire une norme d’évaluation, de
jugement spontané, évident, naturel qui présuppose les individus comme
étant autant le produit d’une histoire collective, et en particulier de
catégories de pensées et d’entendement, de schèmes de perception, que l’agrégat
d’une histoire individuelle associée à un milieu, à une éducation. Cependant,
pour opératoire qu’elle soit, cette notion de système dispositionnel ainsi
postulé, constitue en soi une « boîte noire », c’est-à-dire qu’il est un outil déjà
là, prêt à l’emploi, même s’il est dit qu’il naît du monde natal, de l’enfance,
de la famille, de la formation, etc. Même si dans son livre, Le sens pratique,
5Bourdieu évoque l’idée que les choses se jouent très tôt , la prime enfance
étant le moment décisif de cette incorporation de la structure sociale au sein
des individus, avant même le maniement du langage et l’emploi de la pensée
rationnelle et maîtrisée.
C’est précisément ce répertoire inarticulé, tenu comme allant de soi, ce
monde natal en tant que premier contexte social d’émission de dispositions
qu’il nous semblait intéressant d’explorer, afin de saisir sous quelles
conditions, sous quelles circonstances, une transmission, une « incorporation
mentale », des dispositions s’instaurent, en quelque sorte s’attrapent,
s’incrustent, se maintiennent et évoluent. Comment le corps fait-il pour s’approprier
le monde social et acquérir un sens pratique produisant des pratiques
sensées, c’est-à-dire orientées socialement, jugées raisonnables, autrement dit
conformes aux dispositions (ce qui fait que je fais ce que je fais) ? En
somme, notre travail s’inscrit à la lisière, en complément même de ce modè-

5 Ibid, chap. 3 : « Structures, habitus, pratiques », pp. 87-109.













14 Du sensoriel au sens social
le théorique de Bourdieu. Notre intention et notre réflexion consistent à
précisément appréhender, de manière familière, la question du corps, et tenter
de reconstituer les conditions de la formation, la mise en place et
l’ajustement de ce fameux système de dispositions.
4. – Le matériel de départ
Nous sommes partie de cette affirmation de Bourdieu qui nous paraît
fondamentale, selon laquelle les dispositions naissent d’« une prédisposition
naturelle des corps humains […], la conditionnabilité comme capacité
naturelle d’acquérir des capacités non naturelles, arbitraires » (c’est nous qui
soulignons en italique). Il nous a paru opportun, pour tenter de la décrire, de
prendre comme objet sociologique précisément la naissance de ce corps qui
la supporte, c’est-à-dire le corps du bébé, ainsi que les conditions de sa mise
en contact avec l’environnement. Autrement dit, on va s’intéresser à la façon
dont le bébé perçoit, comprend et incorpore son monde natal, la façon dont il
6le saisit tout en étant saisi par lui . Comme s’il enquêtait sur son
environnement. En somme, comment l’être social du bébé, avec lequel il devra
compter, va-t-il s’inscrire dans le corps, comment l’histoire du monde natal du
bébé est, à la façon dont Bourdieu le décrit, « une histoire faite chose qui est
portée, agie et réactivée par de l’histoire faite corps et qui agit et porte en
re7tour ce qui la porte » ? Á tout le moins, comment une histoire va-t-elle
porter le bébé qui, en retour, sera cet être porté par cette histoire ?
Nous nous sommes donc intéressée aux débuts de la vie, pas seulement le
moment de la naissance, mais, plutôt, le processus continu allant de la
grossesse, et qui plonge ses racines dans les capacités sensorielles
fœto-maternelles, à l’intégration dans le monde natal. Mon travail m’a amené à
considérer qu’il y avait des expressions corporelles, des comportements du bébé lui

6 Nous nous référons ici à l’article de P. Bourdieu, « Le mort saisit le vif. Les relations entre
l’histoire incorporée et l’histoire réifiée », Actes de la Recherche en Sciences Sociales,
n°3233, 1980, pp. 3-14. Il écrit que « le rapport doxique au monde natal, cette sorte d’engagement
ontologique qu’instaure le sens pratique est une relation d’appartenance et de possession dans
laquelle le corps approprié par l’histoire s’approprie de manière absolue et immédiate les
choses habitées par la même histoire » (pp. 6-7). Un peu plus loin, il ajoute, à propos du garçon
de café, que « ce corps, où est inscrite une histoire, épouse sa fonction, c’est-à-dire une
histoire, une tradition qu’il n’a jamais vue qu’incarnée dans des corps ». En quelque sorte, il en
serait de même pour le bébé : comment va-t-il épouser une histoire qui va l’identifier à son
monde natal pour, progressivement, adopter « sans même avoir besoin de ‘faire semblant’,
une manière de tenir la bouche en parlant ou de déplacer les épaules en marchant qui lui parait
constitutive de l’être social de l’adulte accompli » ? Dès lors, il s’agit d’explorer ce que
Bourdieu nomme « le processus d’institution, d’établissement, c’est-à-dire l’objectivation et
l’incorporation comme accumulation dans les choses et dans les corps de tout un ensemble
d’acquis historiques qui portent la marque de leurs conditions de production et qui tendent à
engendrer les conditions de leur propre reproduction » (p. 11).
7 Ibid., p. 6.













L’inclination sociale du corps 15
permettant tant de communiquer que de dire un certain nombre de choses qui
lui arrivent, qu’il ressent. Nous sommes alors partie des études relatives au
bébé, tout en nous demandant quelles sont les catégories normatives et
sociales que le parent est susceptible de lui fournir, catégories qui non
seulement vont être respectées, reconnues par autrui, mais que le bébé va
progressivement être amené à reconnaître, faisant de lui plus tard un sujet situant et
situé. Autrement dit, en tenant compte du langage du corps à travers les
interactions affectives, nous nous sommes demandée de quelle façon des
catégories s’imprègnent, quelles sont les médiations repérables, à quel degré
l’affect influe-t-il sur l’ethos corporel, et comment le bébé s’empare de ce
monde? Nous avons recensée les dernières recherches en psychologie du
développement qui, depuis environ quarante-cinq ans, ont esquissé ce qu’elles
dénomment les compétences du bébé, c’est-à-dire ses capacités sensorielles,
perceptives, et même cognitives. En outre, depuis plus d’une vingtaine
d’années, ces recherches connaissent un nouveau courant qui se penche plus
avant sur les racines fœto-maternelles des tendances sensorielles et des
propensions comportementales du bébé. Ainsi, les compétences du bébé
s’esquissent et même s’initient dans certaines caractéristiques de la sensorialité
fœtale. Par exemple, le bébé se souvient des battements de cœur maternels, il
est capable de reconnaître la voix de sa mère, ou de tenir compte des bruits
de son environnement, et ce déjà in utero, en particulier lors des derniers
mois de la grossesse.
5. – Corps, affectivité et normativité
Trois idées fortes se sont alors dégagées qui constituent le cœur de notre
approche sociologique :
- a - De la chair au corps. Il est ici question d’une notion élargie pour
penser le corps, la corporéité, en particulier pour raisonner sur le matériel
corporel à disposition du bébé. On aura recours à la notion de «
sensorialité » et de « chair » comme support biologique des premiers
conditionnements sociaux qui vont marquer, façonner ce corps, et influer sur expression.
Il s’agit de comprendre comment le bébé va être préparé à recevoir et à
s’approprier, puis faire évoluer, des « représentations sociales » qui
n’existent pas en tant que telles sui generis, mais elles sont issues de, et portées
par ses parents, plus exactement elles sont relatives à leur cadre
sociologique, culturel et même historique. À tout le moins, nous essayerons de décrire
la façon dont, à l’aide du jeu sensoriel induit par le processus même de la
grossesse, le bébé explore son monde social, et, surtout, comment après la
naissance se mettra en place l’inculcation de dispositions suffisamment
stables pour fonctionner dans des champs d’application extrêmement divers.
Nous verrons que cela passe dès le départ par une sensorialité familière
saillante dessinant un fond familier qui se co-construit entre le fœtus, sa ma-













16 Du sensoriel au sens social
man et l’environnement. Fond familier d’origine sensorielle, qui résulte des
séries de régularités tant d’origine exogène que endogène et auxquelles le
bébé est soumis. À partir d’une redistribution stable de régularités et de
redondances, une sensorialité familière saillante se dessine qui n’est pas innée
ou cognitive, mais elle naît au travers de l’activité sensorielle configurée par
les actions maternelles et par la répétition des sensations relatives à une
réalité exosomatique (extérieur au soma, au corps) qui touche le fœtus dans sa
chair avant même la maturation de tous ses organes. Ceci va construire un
« fond familier de reconnaissance » sur lequel un monde extérieur plus
contingent peut émerger. Et ce fond familier va forcément évoluer, s’enrichir
d’autres redondances, écarter des étrangetés. D’où la place et la nécessaire
présence active de l’affectivité dans ce déploiement ontogénétique.
- b - Le rôle essentiel de l’affectif. Nous insisterons particulièrement sur
l’affectivité et le rôle de l’émotion (notion peu développée dans les travaux
de P. Bourdieu). Nous penserons l’affect comme une énergie qui crée une
mise sous tension afin qu’il y ait une appropriation par le bébé, d’une part,
de ce fond familier grâce auquel il se repère et s’oriente, et d’autre part, des
limites qui sont propres à son monde social de référence. En ce sens,
l’affectif va concourir à l’incorporation de ces limites, l’affectivité va venir
conformer des distinctions et reformuler les différents types d’activités
organisantes, si bien que le bébé va peu à peu « saisir » ce qui convient ou ne convient
pas, les comportements possibles et ceux qui ne sont pas acceptés. Elle
permet également qu’une émotion, plutôt une tonalité affective que le bébé est
capable de repérer, « affecte » le fond familier. Si bien que la constitution
d’un tel fond familier, comme possibilité et comme pratique, est, pour ainsi
dire, une affaire de corps qui suppose un processus mémoriel, c’est-à-dire le
bébé doit s’en souvenir, il doit donc en tenir compte pour que cela devienne
une mémoire d’ancrage grâce à quoi il manifestera une orientation, une
tendance. Il y a donc une exigence de mémoire, et la mise en corps ne peut se
faire que sous l’égide d’une énergie affective au cœur du processus d’une
mise en corps.
- c - De la pré-normativité à la représentation sociale. Il s’agira de
décrire la façon dont le jeu sensoriel, qui s’institue dès les premiers pas utérins,
constituerait déjà un processus de transmission. C’est-à-dire, selon nous, ce
premier jeu sensoriel qui, on le verra, raconte les péripéties sens-uelles
formant la trame et le tissu des débuts de vie toujours pris dans une « mise en
8intrigue », selon l’expression du philosophe Paul Ricœur , donnerait corps à
une structure sensorielle perceptive de pertinence qui sous-tendrait les capa-

8 Avec l’aide de la phénoménologie et de l’herméneutique, Ricœur a construit, entre autres,
une réflexion philosophique sur le temps et l’intrigue, bâtie autour de trois volumes intitulés
Temps et récit, et publiés au Seuil dans la collection « L’ordre Philosophique ».













L’inclination sociale du corps 17
cités néonatales de reconnaissance familière mises en évidence à la
naissance. Cette structure serait sitôt une structure tendancielle, car bien que
constitutivement biologique, elle est pourtant inscrite dans une réalité sociale,
historique et culturelle. Elle composerait l’architecture du jeu sensoriel sur
laquelle s’appuierait le bébé dès avant la naissance, non seulement pour
connaître et reconnaître, et donc se repérer — ce que mettent en évidence les
différents résultats d’expériences faites avec le fœtus pour étudier son
développement sensoriel et émotionnel —, mais aussi pour dire quelque chose de
son vécu. Nous le verrons, ce vécu peut être appréhendé physiquement et
enregistré, et, par là même, rendu observable pour un tiers (deuxième partie du
livre). Dès lors, le bébé explore un coin du monde social en considérant un
ordre et une intelligibilité basés sur les traits ordonnés des activités
sensorielles déjà socialement imprégnées, et donc orientées, lui permettant aussi
de communiquer et échanger avec l’extérieur, exprimer ce qu’il ressent, et
surtout exprimer une « croyance » sur le cours des choses. Non pas sous
forme de catégorisations ontologiques, mais sous forme d’une mise en sens,
d’une mise en cohérence et d’une intelligibilité corrélées avec une réalité
objectivée. La structure sensorielle acquise in utero s’enrichirait à la
naissance au cours des différents évènements, cours d’actions, et procédures
pratiques qui rythment la vie d’un bébé, pour progressivement le doter des
premières représentations desquelles, plus tard, émergeront ses structures
sociales et mentales. Et le bébé s’attache à des représentations comme il s’attache
aux personnes qui l’entourent.
Pour simuler ce questionnement de départ, on va considérer le corps à la
fois comme un instrument d’acquisition d’une conditionnabilité et un outil
qui va permettre le transit corporel de structures sociales. Si le corps est le
lieu d’inscription de l’identité sociale, les individus sont alors à considérer,
9comme des « supports biologiques de conditionnements sociaux » . Bien
évidemment, par rapport à la sociologie bourdieusienne, on ne considérera
pas que le bébé est inséré dans un champ traversé par des rapports de force,
mais on cherchera plutôt à appréhender de manière familière les conditions
dans lesquelles des bribes d’une position et d’une culture sociales sont
conférées au bébé, de quelle façon lui sont inculquées les premières choses à
faire et à ne pas faire, dans l’optique de favoriser l’émergence des premières
structures de perception, de repérage et de reconnaissance. Ce qui permettra
au bébé de prendre la mesure du monde auquel il est attaché et rattaché.
On essayera alors de comprendre comment, à travers différents types
d’opérations, le bébé, en se basant sur des éléments du savoir pratique, va
effectuer petit à petit un travail de jugement et d’ajustement interprétatif. En
fait, il va graduellement acquérir et s’approprier un point de vue par la prati-

9 Bourdieu, Méditations…, op. cit., chap. 4.













18 Du sensoriel au sens social
que et un apprentissage. Ces premières représentations vont le préparer à
recevoir ultérieurement les structures mentales de son environnement social
et de la tradition familiale dans laquelle il est inscrit. Le fil rouge qui guide
et traverse ces trois points est la façon dont le bébé va passer d’un fond
familier charnel et sensoriel, qui porte déjà la marque du milieu dans lequel il
évolue comme celle des préférences culturelles, et parfois corporelles, des
parents, à un pré-fond de nature sociale. En quelque sorte, à partir du
système sensoriel mis en place in utero, il s’agira d’en dévoiler la dimension
sociale et normative.
6. – Les trois parties du livre
Ce travail, qui cherche à dégager les premiers processus de socialisation
sous-tendant les interactions et les transactions entre le bébé et son
environnement (au sens large, comprenant objets, personnes, gestes, cours
d’activités, interactions, etc.), se déclinera en trois sections :
- a - La première, intitulée « La matérialité des sensations », répond au
recensement des dernières recherches en psychologies du développement,
relatives aux capacités néonatales du bébé et à leurs racines fœtales et
maternelles. Elle vise à dégager de quelle manière un fond familier de
connaissance et de reconnaissance propre au bébé se met en place.
- b - La deuxième, intitulée « La structure perceptive de pertinence »,
s’attachera à mettre en évidence que ce fond familier saillant ne serait pas
réductible à une simple inscription sensorielle, mais constituerait
véritablement « une structure sensorielle perceptive » acquise in utero. Cette structure
perceptive contiendrait une première forme de normativité qui fonderait les
capacités de reconnaissance que le bébé est capable de mettre en œuvre
selon un système de comparaison et d’attentes, lui octroyant ses premières
dispositions. Et ceci sous l’égide vitale de l’affectivité.
- c - Avec la troisième partie, « De l’affectif au social, le jeu et le poids
des négociations », nous voudrions présenter de quelle façon le corps du
bébé, qui porte les arrangements sensoriels du monde social qui l’a forgé, est
mobilisé à la naissance dans tous les échanges quotidiens et les transactions
affectives qui les caractérisent. Car maintenant, le bébé va rencontrer des
représentations collectives et des attentes, et il va faire l’expérience, d’une
certaine manière, d’un système de positionnement par le biais des inférences
dont il va être capable. Pour en rendre compte, nous ferons appel à deux
types de supports méthodologiques. Avec le premier, basé sur des séquences
vidéos entre un parent et son bébé, nous commenterons des situations et des
observations du nourrisson en interaction avec le parent dans sa vie
quotidienne. Le deuxième type de matériel fait appel à des observations du bébé
dans son milieu, et vise à étudier les prédispositions, les manières de faire,
les manières de dire que le parent tente d’inculquer au bébé. Nous verrons













L’inclination sociale du corps 19
que ces deux matériels empiriques mettent en évidence les logiques
corporelles et affectives à l’œuvre dans la transmission d’une « culture » et la mise
en place des toutes premières modalités du contrôle social du corps.
Dans chacune de ces trois parties, nous essayerons, d’une part, de mettre
en perspective le régime de temporalités spécifique mobilisé, du moins de
montrer comment, à chaque fois, il est porteur d’un processus temporel
d’organisation interne ainsi que d’une organisation spatiale dévoilant un sens et
une compréhension réels sur lesquels le bébé se fonde et se repère pour
appréhender le monde, en particulier le monde social qui est le sien au
travers de la contingence des situations vécues. D’autre part, nous aborderons
la façon dont cette configuration spatio-temporelle donne corps et maintient
en mouvement une dynamique de processus séquentiels à l’œuvre dans le
travail de perception et de transcription du réel que le bébé poursuivrait au
long de son enquête sociologique, c’est-à-dire, au fur et à mesure de la
découverte d’un environnement d’activités socialement organisé, validé
intersubjectivement dans des interactions, des expériences, des situations, des
activités concertées de la vie courante. Il s’agirait alors de dégager le processus
de socialisation sous-tendant les interactions et les transactions entre le bébé
et son environnement au sens large, et non pas d’étudier l’interaction comme
mode représentationnel.














L’Endormi
C’était un petit vogueur tout enroulé, blanc
De solitude, l’Endormi de ces nuits sans fond
Quand il dort dans sa coquille rose, née des ronds
Des Amours bleues enlacées, des mammes perlant
Dans un coin : leurs larmes transparentes ont pleuré
Une poche de naissance. Il s’abrite sous son ombre.
Soudain sa coque s’anime, venant le porter
Au gîte : un ressac heurte son rivage sombre.
Jeté par la vie dans sa coque de calcaire,
La nuit file le long des nuages couleur de chair.
Le petit vogueur, sommeillant comme un enfant
Assoupi, ouvre ses paupières au monde, grand.
Ce marin expire son souffle de sa corne brume
Secoué des sanglots et des rires des écumes
Qui cinglent vif sa cosse de coton, frêle esquif
Ballottée par Khamsin de la vallée du Rif.
Il se met à écrire ses sept voyages pareils,
Les fruits des mers, les pierres d’azur, et les abeilles,
Par tous les océans des archipels du Sud
Battant des ailes comme une libellule, Evinrude !
Et jusqu’aux caps fantastiques du nord obombré
Où plusieurs barcasses dans ses eaux ont sombré.
Les remous ardents de leurs abysses ancestrales
Ont mâché sans façon leur gomme d’astragale,
Les résines ensuquées de leurs épices d’acier.
Dans ce pays de l’ombre, les eaux sont glaciers.
Le monde lui chante ses quatre vérités
Et pourtant il n’en retiendra pas la moitié !
Ce petit vogueur ouvre grand ses sons, Mistigri !
Les deux mains sur les oreilles, il hurle son cri
D’une vie entamée : ah mon pauvre Gribouille,
L'étoile a pleuré rose au coeur de tes oreilles !
C’était un petit vogueur tout enroulé, blanc
De solitude, rose des vents, rose des sables,
Les rousseurs aquatiques, sans plus d’atermoiements,
Sont venues mettre au monde leur fruit incroyable.
L’Origine a saigné ses Eaux.
* * *




















I. La Matérialité des
Sensations






































« Comment les mots se rapportent-ils aux sensations
— il ne semble y avoir là aucun problème. »

Wittgenstein (Recherches philosophiques, §244)







LA MATERIALITE DES SENSATIONS





Les laboratoires de sciences cognitives et de psycho-linguistique, en
s’appuyant sur les modèles classiques de l’éthologie objectiviste, ont dégagé
et mis en évidence ce qu’ils appellent des « compétences néonatales »
interactives qui seraient activées, et donc fonctionnelles, dès la naissance, tant sur
le plan sensoriel que sur le plan moteur, comportemental et affectif. Ces
données concernent des connaissances essentielles aussi bien sur
l’embryogenèse et la naissance que sur le développement sensori-moteur du bébé,
voire son développement affectif et social, ainsi que l’intelligence
préverbale ou l’émergence du langage. Aussi bien, le bébé dispose d’un
système sensoriel lui permettant de capter des informations du monde extérieur,
avec l’existence, dès la naissance, de relations entre ces modalités.
Cependant, la question longtemps soulevée était de savoir si ces compétences
existaient à la naissance ou bien étaient acquises au cours du développement
grâce à l’exercice et à l’interaction sensorielle et perceptive du jeune
organisme avec son environnement. Dans le cas de capacités innées, le bébé,
immature, vit naturellement dans un environnement stable, dans un monde













24 Du sensoriel au sens social
possédant une certaine unité lui permettant de faire une économie
d’apprentissage, et développer ensuite son intelligence de manière plus harmonieuse.
Si ces capacités sont acquises, cela signifie, au contraire, que le bébé devra
associer chaque fois pour un même objet des informations apprises par des
modalités différentes, et les considérer comme appartenant à cet objet, ce qui
suppose alors une grande capacité d’apprentissage selon des stades de
développement repérables par les principales acquisitions du bébé.
On a donc vu fleurir en psychologie cognitive de l’enfant les débats
notoires entre, d’un côté, les tenants de l’inné, et, de l’autre, les partisans de
l’acquis. Les premiers suggèrent que ces dispositions innées tiennent de
modules cognitifs ou de circuits précablés. Il s’agit de la fameuse hypothèse
modulaire : le cerveau active des modules ou processus qui ont une histoire
évolutive et concernent les fonctions cognitives de base comme les capacités
numériques élémentaires (le proto calcul ou calcul mental serait présent dès
10 114 mois), l’unité et la permanence précoces de l’objet, ou encore la faculté
de communiquer avec les autres membres de l’espèce et de juger des
relations dans le groupe. Pour les partisans de l’acquis, le bébé développerait
une expertise liée à un entraînement intensif avec les différents types de
stimulus auxquels il est confronté, en particulier ceux produits par les adultes
de son entourage qui en retour émettent des signaux notamment adaptés aux
compétences du bébé. D’aucuns épousent la conception de la tabula rasa
selon laquelle le nouveau-né naîtrait vierge de toute acquisition antérieure.
Puis le modèle connexionniste, apparu dans les années 1980, a proposé une
autre version de la cognition : les représentations mentales disparaissent au
profit de réseaux de connexions plus ou moins stables entre neurones.
Tous ces travaux, en fonction de l’orientation choisie et tout en essayant
d’y inclure tant bien que mal le développement social et affectif du bébé, ont
donné lieu à de multiples méthodologies et hypothèses théoriques à la base
de différentes conceptions sur le développement cognitif, perceptif, et
affectif des bébés comme sur leurs capacités linguistiques, voulant en particulier
expliquer « l’explosion du langage ». Devant le flot de ces exploits cognitifs
précoces et de compétences insoupçonnées du nourrisson, lors les psycholo-

10 Grâce aux expériences princeps de Tom Bower, reprises par Elisabeth Spelke dans les
années 80, il est reconnu que, vers quatre et parfois trois mois, le bébé conçoit l’unité de
l’objet, il le dote de frontières stables et ne considère pas qu’il se décompose lorsqu’il échappe
partiellement à sa vue. Spelke E. S., Kellman Phill J. « Perception of partly occluded objects
in infancy », Cognitive Psychology, 15 (4), 1983, pp. 483-524.
11 Les recherches de Renée Baillargeon & Stanley Wasserman, puis celles qui ont suivi, ont
mis en évidence l’existence de la manifestation précoce d’une conception de la permanence
de l’objet dès 4-5 mois en démontrant que le bébé continue à croire dans l’existence de l’objet
disparu. Voir de Baillargeon R., et al. « Object permanence in five-month-old infants »,
Cognition, 20, 1985, pp. 191-208.













La matérialité des sensations 25
12gues ont parlé de « bébés astronomes, bébés psychologues » , de « bébés
13 14mathématiciens » et même de « bébés philosophes » , en vue d’une
exploration neuro-cognitive d’une théorie de l’esprit. Sans verser dans une
focalisation médiatique qui fait du nourrisson un génie omniscient, ces études
propres au développement précoce du bébé et à son fonctionnement cognitif,
s’inscrivent tantôt dans une vague néo-pagétienne, ou dans une visée
évolutionniste ou bien connexionniste, tantôt dans un courant psychométrique, ou
psycho-linguistique, ou dynamique, parfois en voulant tenir compte de son
environnement social et culturel. Toutes s’attachent à vouloir sonder une
15« commune humanité » , et clarifier les mécanismes du devenir humain :
comment se développe l’intelligence de l’enfant ?

12 Cf. Roger Lécuyer, Bébés astronomes, bébés psychologues. L’intelligence de la première
année, Bruxelles, Mardaga, (« Psychologie et Sciences Humaines »), 1989. Par ce titre,
l’auteur voulait signifier que les bébés découvrent l’univers et développent leurs connaissances à
l’aide de leurs yeux plutôt que par l’action.
13 Expression d’Olivier Houdé, suite à une étude de Karen Wynn (voir bibliographie) de
l’université Yale qui, en 1992, a révélé que dès l’âge de 4-5 mois, les bébés réalisent sans
difficulté l’addition 1 + 1 = 2, ainsi que la soustraction 2 - 1 = 1. Dans cette étude, on présente aux
bébés un petit théâtre de marionnettes (des figurines de Mickey) où sont réalisés sous leurs
yeux des événements possibles (par exemple 1 Mickey + 1 Mickey = 2 Mickeys), ou
magiques (1 + 1 = 1 ou 1 + 1 = 3) obtenus par trucage expérimental. La mesure du temps de
fixation visuelle des bébés montre qu’ils regardent plus longtemps, car ils sont surpris, les
événements magiques que les événements possibles. Ils conserveraient donc le nombre exact
d’objets attendus dans ce que l’on appelle leur « mémoire de travail ».
14 Cf. de Bernard Golse, « La philosophie du bébé », in L’enfant du 21ème siècle/Sciences
humaines, Grands Dossiers N° 8 - Septembre-octobre-novembre 2007.
15 En référence au sociologue Luc Boltanski. Dans son livre co-écrit avec Laurent Thévenot,
De la justification les économies de grandeur, Paris, Gallimard, 1991, L. Boltanski veut
rendre compte des opérations de justification qui sont au coeur des litiges. Ils proposent une
modélisation en « cités » et en « mondes » se traduisant par la mise en place de sphères de
légitimité différentes associées à différents états de personnes dans une perspective de justice. Ils
définissent « le modèle commun de cité » qui rassemble les membres d’une cité liés par
différents axiomes, en particulier celui d’un « principe de commune humanité » signifiant que ce
sont des personnes susceptibles de s’accorder dans une cité, une cité permettant d’ordonner
les personnes autour d’un bien commun à l’exclusion d’un ordre illégitime (par exemple,
l’eugénisme). Afin de répondre au problème posé par la pluralité des principes d’accords, ce
modèle démontre que les agents mettent en œuvre un principe de justice qui correspond à la
situation et au fait que les personnes doivent détenir une compétence, « un sens moral », qui
implique l’intégration des deux contraintes fondamentales qui soutiennent la cité : « une
contrainte de commune humanité » supposant la connaissance et l’identité commune des êtres
humains avec qui l’accord doit se faire, et « une contrainte d’ordre » supposant la généralité
d’un principe de grandeur réglant les rapprochements possibles. À ce titre, « l’épreuve du
principe de commune humanité » est un engagement dans l’humanité elle-même, c’est
l’expérience de ce qui fait de non-humains des humains. En somme, la « commune humanité »
serait à la fois d’ordre biologique, celui de l’espèce humaine, et d’ordre spirituel et symbolique
correspondant aux règles morales exigées entre humains.













26 Du sensoriel au sens social
D’où proviennent ces capacités nénonatales de reconnaissance,
d’apprentissage, de mémoire, ainsi que ces compétences langagières observées chez les
bébés, et parfois manifestées dès les premières heures de vie ? Quels sont
alors les mécanismes neuraux et les fonctionnements cognitifs qui les
soustendent ? Si, dans l’étude des compétences précoces du bébé, on cherche à
estimer sa mémoire, qu’on lui prête des représentations, des classements, et
même une langue primitive signant là les racines du langage, si on dissèque
les différentes sensorialités, pourtant on ne rend guère compte du corps,
sinon en termes partiels — modules d’activation, connexions neuronales, aires
cérébrales, etc. Et encore moins des processus sensoriels de médiation et
d’appropriation immanquablement à l’œuvre dès lors que ce corps-là évolue
dans un monde social et qu’il médiatise son propre rapport au monde. Du
moins, qu’il médiatise les sensibilités du bébé par rapport au monde, dans les
accords et les arrangements qu’il déchiffre.
Ce corps démantibulé doit pourtant faire tenir ensemble sa grille de
lecture des goûts et des couleurs fondée à partir des conditions de vie spécifique
inhérentes à l’occupation de positions situables au sein de l’espace social,
avec un cadre commun, un commun ordre du monde où d’autres corps
socialisés évoluent. De la sorte, la parole singulière du bébé ne peut faire
effraction qu’à l’intérieur d’un discours qui prend le corps comme autant
d’intrications sensorimotrices et tactiles, kinesthésiques et proprioceptives,
contextuellement configurées dans la musique des activités sensorielles articulées
avec le monde social. C’est pourquoi il conviendrait d’explorer cette mise en
sens supposant le détour par l’autre, et de parcourir cette part du processus
d’effectuation des choses qui s’enracinerait depuis une corporéité dont nous
tâcherons d’expliquer ce qu’elle serait. Ce sera l’objectif de cette première
partie qui va consister à décrire et analyser les mécanismes sensoriels
permettant au bébé de se doter d’une structure perceptive. Dans un premier
temps, en déployant les propensions comportementales et les tendances
sensorielles néonatales attestées depuis ces quarante-cinq dernières années de
recherche, en examinant ensuite leurs racines fœto-maternelles, en
particulier lors des derniers mois de la grossesse, nous essayerons de dégager la
nature du processus permettant la synchronisation de deux organismes, et qui
nous semble être à l’œuvre dans cette passerelle sensorielle, observable et
manipulable, et nous en donnerons des exemples.
Dans de telles conditions où des sensorialités perçues s’inscrivent, on
cherchera à explorer la façon dont une structure perceptive et un usage du
monde sont transmis et réappropriés par le bébé, lui assurant une certaine
prise de connaissance sur son environnement, tout en lui permettant, selon
nous, d’édifier un système perceptif de pertinence équivalant à la mise en
régularité des situations et des vécus qu’il rencontre, et dont il peut rendre
compte dans la restitution qu’il nous donne à voir.

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