Du sevrage au sujet

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Ce livre traite du sevrage et des prémices de la vie, théorisés par les principaux psychanalystes. Le sevrage y est conçu comme un temps de la construction du sujet, un moment logique de la structure, coupure dans l'indissociation mère/enfant, qui permet le surgissement du sujet. Autour du sein et des aléas de la perte, des questions centrales de la psychanalyse sont traitées, telles que la prévention, l'amour, la haine, la pulsion, le miroir, la métaphore paternelle et finalement la psychanalyse avec les bébés.
Publié le : jeudi 1 mars 2007
Lecture(s) : 140
EAN13 : 9782296167230
Nombre de pages : 300
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DU SEVRAGE AU SUJET

L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

@

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-02751-0 EAN: 9782296027510

TeIma Corrêa da N6brega Queiroz

DU SEVRAGE AU SUJET

L'Harmattan

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus Thierry DUBOIS, Effondrements psychiques et cognition onirique, 2007. Jean Pierre RUMEN, Psisyphe, 2007. Pascal HACHET, Un livre blanc pour la psychanalyse, 2006. Djohar SI AHMED, Comment penser le paranormal. Psychanalyse des champs limites de la psyché, 2006. Jean-Michel PORRET, Auto-érotismes, narcissismes et pulsions du moi, 2006. Edith LECOURT, Le sonore et lafigurabilité, 2006. Charlotte HERFRA Y, La psychanalyse hors les murs, 2006 (réédition). Guy AMSELLEM, L'imaginaire polonais, 2006. Yves BaCHER, Psychanalyse et promenade, 2006. Jacques ATLAN, Essais sur les principes de la psychanalyse, 2006. André BARBIER et Jean-Michel PORTE (sous la dir.), L'Amour de soi, 2006. Claude NACHIN (sous la direction de), Psychanalyse, histoire, rêve et poésie, 2006. Anne CLANCIER, Guillaume Apollinaire, Les incertitudes de l'identité, 2006. Claude MARITAN, Abîmes de l'humain, 2006. Pascal HACHET, L 'homme aux morts, 2005. Louis VELLUET, Le médecin, un psy qui s'ignore, 2005. Louis MOREAU DE BELLAING, Don et échange, Légitimation 111, 2005.

Je dédie ce livre à mes filles Oriana et Juliana

Mes remerciements

A mes parents dont l'appui inconditionnel a été déterminant pour que ce livre existe. Au professeur Jean-Jacques Rassial, directeur de la thèse qui est à l'origine de ce livre. A l'équipe du service de puériculture de l'Hôpital Universitaire L. W. à Joao Pessoa. A Icléa Pires Diniz et Mabel Marden qui ont bien voulu prendre des notes pendant le traitement des deux enfants dont les séances sont décrites au long de ces pages. A Michelle Abeil, pour son accueil chaleureux et sa disponibilité inestimable. A Graciela Créspin sans qui cette publication n'aurait pu voir le jour.

Revision: Jean Tessier

INTRODUCTION

Pendant des milliers d'années, le nouveau-né a été allaité au sein plusieurs mois durant. Cette pratique avait une importance centrale et vitale, puisque c'était la seule possibilité de survie pour l'enfant. Mais avec l'avènement du lait artificiel au début du siècle, l'allaitement au sein a perdu cette signification vitale. Les multinationales, appuyées par toute une

immense campagne publicitaire, ont posé, avec l'appui de la
science, une sorte d'interdiction d'allaiter. Le lait maternel n'était pas bon, prônaient-ils; les laits artificiels étaient censés être meilleurs pour l'enfant. Depuis quelques années cependant, on assiste à une sorte de redécouverte scientifique de la valeur nutritive et immunitaire du lait maternel, qui a fait que l'Organisation Mondiale de la Santé s'est inquiétée du déclin de l'allaitement au sein. Des campagnes ont été organisées au niveau mondial, avec une intensité particulière dans les pays en voie de développement où la mortalité infantile est alarmante. Car dans les pays du tiers monde, du fait des graves difficultés économiques et sociâles qu'ils connaissent, la signification vitale de l'allaitement maternel persiste toujours. Et même dans les populations plus aisées, le fantasme du manque de lait revient parfois, faisant revivre la crainte de la famine, réviviscence du temps où le lait maternel était indispensable à la survie et où son manque signifiait la mort. Cette crainte se réactualise encore souvent chez quelques mères au moment du sevrage. L'effet de l'allaitement maternel sur l'organique est indéniable. Les statistiques montrent que la mortalité et la morbidité infantiles sont nettement inférieures quand les enfants sont nourris au sein. D'innombrables recherches montrent les avantages, pour la santé physique, de l'allaitement au sein sur l'allaitement artificiel: «moindre risque d'infections, meilleur apport protéique et d'oligo-éléments en vue d'une croissance optimale du tissu cérébral, prévention de l'obésité, prévention

de la mort subite du nourrisson, de la sclérose vasculaire» I. C'est un aliment complet. Le lait maternel contient tous les éléments dont le nourrisson a besoin, sans compter que le fait d'allaiter a, en plus, un effet sur la santé organique de la mère: involution intra-utérine et diminution du saignement plus rapide après l'accouchement, effet contraceptif corrélatif du prolongement de l'aménorrhée, moindre risque de cancer du sein et d'ostéoporose. En raison de tout cela, il y a actuellement dans les pays du tiers monde des campagnes très intenses pour inciter les femmes à allaiter leurs enfants, ce qui fait que, depuis quelques années, cette pratique a tendance à augmenter de plus en plus. En fonction de ces campagnes, il y a toute une réorientation du personnel de la santé, tout un travail d'information et d'éducation de la population, toute une modification des politiques de santé pour stimuler la pratique de l'allaitement maternel, orientation qui est appliquée dans toutes les maternités et institutions médicales en général. Ces campagnes sont certes nécessaires, mais on peut remarquer que, dans la plupart des cas, elles laissent de côté les aspects intersubjectifs de la relation entre la mère et l'enfant, qui eux, vont bien audelà de la prévention des maladies organiques et de la fonction purement alimentaire. Ainsi, l'allaitement au sein est imposé presque comme un médicament. Le discours scientifique concernant ses bienfaits, met l'accent presque exclusivement sur ses qualités nutritives et immunologiques. L'allaitement au sein est prescrit parce que plus efficace; il évite les maladies, présente beaucoup moins d'inconvénients, moins de dangers, est moins cher et plus pratique. Toute une série de règles ont été établies pour apprendre aux femmes à allaiter leurs enfants, règles qu'on essaye de leur faire suivre à tout prix, comme on le fait avec les médicaments, en donnant un mode d'emploi qui indique ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire. Jamais il n'est
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CUNNINGHAM A. S. : Morbidity in breast-fed and artificially fed infants;

JACKSON (R. L.) : Longterm advantages of optimal nutrition in early life. Cités par E. Alfred Sand in Les cahiers du nouveau-né n03, p.56.

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question des difficultés relationnelles, de l'intersubjectivité, de l'inconscient, de la jouissance. Si l'allaitement ne fonctionne pas, la faute en est imputée à une transgression des règles techniques comme, par exemple, le fait de donner une fois le biberon ou la sucette. L'allaitement est ainsi transformé en un acte purement technique et les mères qui ne réussissent pas à allaiter sont souvent culpabilisées et rejetées. Ces campagnes ne prennent pas en compte non plus ce qui se passe au moment du sevrage et que l'on considère comme étant un traumatisme pour l'enfant, à savoir une perte inconsolable qui laisse des traces pour toute la vie, pouvant même être à l'origine de symptômes très gênants tels que: troubles du langage, symptômes semblables à I'hospitalisme de Spitz, états phobiques, troubles psychosomatiques, suçage exagéré du pouce, formes diverses d'inadaptation et symptômes liés à l'oralité en général comme le tabagisme, les tendances toxicomaniaques, etc. Nous avons là un exemple typique de ce que Lacan a décrit dans son texte Psychanalyse et médecine comme la faille épistémosomatique, à savoir, l'exclusion de la dimension du sujet, et de la jouissance de la relation de la médecine avec le corps et par conséquent de la relation même entre la mère et l'enfant. Dans cette faille, qui témoigne de l'incomplétude du savoir médical, nous cherchons à inscrire un lieu pour la psychanalyse. C'est ainsi que nous avons entrepris d'étudier les aspects subjectifs de l'allaitement et du sevrage. Nous savons que l'allaitement est le modèle même de l'expérience de satisfaction décrite par Freud. Cette expérience, qui laisse des marques pour le reste de la vie, est le fondement même de la métapsychologie. Pour notre travail, nous reprendrons les travaux des psychanalystes qui ont théorisé sur les premiers moments de la vie, à savoir, Anna Freud, Mélanie Klein, Winnicott, Françoise Dolto et Lacan, en commençant par Freud naturellement. Par le biais de la relation au sein donc, nous traiterons encore de questions telles que la prévention, l'amour, la haine, la pulsion, le miroir, la structure, pour arriver finalement à la psychanalyse avec les bébés. Deux cas cliniques suivis pendant des années 11

feront l'articulation de la théorie avec la clinique. Ces cas, nous les avons suivis dans le cadre d'une recherche sur l'Intervention précoce, qui se tient à l'Hôpital Universitaire Lauro Wanderley de L'Université Fédérale de Paraiba. Une stagiaire, chargée de prendre des notes, était toujours présente au moment des séances.

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Chapitre 1 PEUT -ON PARLER DE PRÉVENTION LORSQU'IL S'AGIT DE PSYCHANALYSE?

Depuis Freud et la découverte de la psychanalyse, nous savons que la structure psychique se construit dans cette étroite et intime relation entre l'enfant et sa mère dès les premières années de la vie. C'est dans cette relation que l'être humain se constitue comme sujet. Depuis Freud, nous savons que les symptômes névrotiques, psychotiques, pervers, psychopathiques ou psychosomatiques remontent aux étapes précoces de la vie. L'investigation psychanalytique nous a montré que plus grave et invalidant est le symptôme, plus son origine est archaïque dans I'histoire et même dans la préhistoire d'un sujet. Nous avons actuellement des recherches qui se dirigent sur des étapes de plus en plus précoces de la vie, non seulement la période autour de la naissance, mais aussi celle d'avant la naissance. C'est peut-être le fait même qu'elle soit archaïque qui fait dire à la science que la cause des symptômes psychiques est sûrement «constitutionnelle» ce qui, pour elle, veut dire purement organique et objectivable. Plus l'origine serait archaïque, plus elle serait de nature organique. Dans Contribution à l 'histoire du mouvement psychanalytique, Freud attire notre attention sur le rôle de la constitution héritée de l'individu: «Enfin, cette activité sexuelle des premières années de l'enfance pouvait également être une manifestation de la constitution génitale. Tout nous autorisait à admettre que les prédispositions congénitales et les expériences psychiques ultérieures se combinaient ici de façon à former un tout indivisible: d'une part, les prédispositions transformaient les simples impressions en traumatisme, sources de stimulations et points de fixation, alors que sans les prédispositions, les impressions, d'un

caractère généralement banal, seraient restées sans effet; d'autre part les expériences psychiques ultérieures évoquaient des éléments de la prédisposition constitutionnelle qui, sans elles, auraient encore sommeillé pendant longtemps ou ne se seraient jamais manifestés»}. Nous nous demandons si dans ce «tout indivisible», prédisposition héréditaire ne se confond pas avec traumatisme précoce. Nous n'allons donc pas nous mettre en opposition ni à Freud, ni à la science, car nous sommes entièrement d'accord sur le fait que l'origine des symptômes est en effet constitutionnelle. Seulement, ce constitutionnel, pour nous, renverrait plutôt à la constitution du sujet. Les symptômes s' originent donc dans les moments premiers de la constitution d'un sujet s'incarnant dans son corps; ils résultent du nouage entre ce que Lacan décrira comme Symbolique, Imaginaire et Réel. Freud en est arrivé à ces conclusions à partir de la psychanalyse d'adultes. Dans un premier moment, il pensait que la psychanalyse ne pouvait s'appliquer qu'aux adultes. Il dit à propos de Hans: «seule la réunion de l'autorité parentale et de l'autorité médicale en une seule personne et la rencontre en celle-ci d'un intérêt dicté par la tendresse et d'un intérêt d'ordre scientifique, permirent en ce cas de faire de la méthode une application à laquelle sans cela elle n'eût pas été apte>/. Cependant dans Les nouvelles conférences sur la psychanalyse en 1932, Freud avait changé d'opinion non seulement par rapport à l'application de la psychanalyse aux enfants, mais il parlait même de l'importance de la prévention avec la psychanalyse, qui, croyait-il, devait passer par la voie de l'éducation. C'était le chemin que suivait à ce moment-là sa fille Ana Freud. Il nous dit alors: «Un seul thème cependant me retiendra un instant, non pas qu'il me soit très familier, ni que j'y aie moi-même beaucoup travaillé; bien au contraire, à peine m'en suis-je préoccupé jusqu'ici, mais de tous les sujets étudiés
FREUD S. Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique in Cinq leçons sur la psychanalyse. Petite Bibliothèque Payot, 1985, p.84. 2 FREUD S. Le petit Hans: Une phobie in Cinq Psychanalyses, PUP, 1995, pp. 93-94.
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par la psychanalyse, c'est celui qui nous semble avoir la plus grande importance, vu les magnifiques perspectives qu'il offre pour l'avenir. Je veux parler de l'application de la psychanalyse à la pédagogie, à l'éducation de la génération à venir. Je suis heureux, tout au moins de vous dire, que ma fille Anna Freud, s'est vouée à cette tâche; voilà qui rachète ma propre abstention. Il est facile de voir comment nous avons pu parvenir à comprendre l'importance pédagogique de l'analyse. Chaque fois, qu'en traitant un névrosé adulte nous parvenions à pressentir la cause de ses symptômes, nous nous trouvions infailliblement ramenés à l'époque de sa prime enfance. La connaissance de l'étiologie ultérieure ne suffisait ni à comprendre le mal, ni à le guérir. C'est ainsi qu'obligés de prendre connaissance des particularités psychiques de l'enfance, nous apprîmes une foule de choses que rien, hormis l'analyse, n'eût pu nous révéler. Nous fûmes aussi en mesure de rectifier nombre d'opinions courantes. Nous reconnûmes que les premières années de la vie, (jusqu'à la cinquième environ) sont, pour plusieurs raisons, d'une importance capitale. C'est alors qu'a lieu la floraison précoce de la sexualité, floraison qui décide de la vie sexuelle de l'adulte. Ensuite les impressions reçues à cette époque, agissent à la manière de traumatisme, sur un moi encore faible et inachevé» 1. Plus loin, dans le même texte, Freud ouvre cependant la voie à d'autres formes de prévention: «Parallèlement aux efforts tentés par les analystes, dans le domaine pédagogique, d'autres travaux se poursuivent sur la genèse et la prophylaxie de la délinquance et de la criminalité. Ici encore, je me contenterai d'entrebâiller la porte pour vous permettre d'apercevoir les appartements auxquels elle donne accès sans vous y laisser pénétrer. Je sais que si vous continuez à vous intéresser à la psychanalyse, vous pourrez touchant ces sujets, apprendre beaucoup de choses neuves et précieuses.»2

I FREUD S. Eclaircissements, applications, orientations in Nouvelles conférences sur la psychanalyse. Editions Gallimard, 1936, pp. 192-193. 2 Ibid. pp 197-198.

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Pour ce qui est de la prévention, Anna Freud considérait que l'analyse n'était pas une sauvegarde contre l'avenir. La psychanalyse, disait-elle, agit sur le passé et ne garantit pas ce qu'il y aura après, bien qu'elle crée un chemin plus fertile pour l'évolution future. Elle jugeait que l'infans ne pouvait pas bénéficier de la psychanalyse car, pour elle, la technique ne pouvait être employée qu'à partir d'un âge où l'enfant aurait un langage compréhensible. Les premiers travaux de Mélanie Klein avaient aussi une visée nettement pédagogique, que l'on peut percevoir dans son texte de 1936, Le sevrage. Elle aurait même conduit une sorte d'éducation analytique de son fils Erich entre 1919 et 1921. Par la suite elle a critiqué les attitudes éducatives dans la cure y compris les siennes dans ses premières analyses d'enfant. Winnicott, cependant, s'inspirant de son texte, a pu envisager des mesures préventives en pédiatrie, ayant écrit lui-même un texte du même nom, Le sevrage, en 1949. Pendant ces dernières années, avec la vulgarisation des connaissances psychanalytiques, l'idée de la prévention a pris une importance grandissante. Si Freud nous disait dans Nouvelles conférences que la prophylaxie présupposait une organisation sociale différente, nous pouvons observer, à l'heure actuelle, certaines transformations dans le fonctionnement de la société et dans la manière d'élever les enfants, qui sont en effet conséquence de cette vulgarisation. Nous ne traiterons ici que de l'articulation de la prévention avec la psychanalyse, bien qu'elle concerne aussi d'autres domaines tels que le médical, le social, le pédagogique, mais là, il s'agirait plutôt d'intervenir sur l'environnement, à la différence de la psychanalyse qui, elle, a affaire au sujet. Un exemple actuel de prévention tout à fait original, qui dépasse le cadre de la psychanalyse en cabinet, mais qui, en même temps, n'a pas de visée éducative, c'est la Maison Verte, fondée par Françoise Dolto en 1979, modèle qui est aujourd'hui disséminé dans toute la France et même ailleurs. Elle nous dit dans La difficulté de vivre: «Notre hypothèse était que l'on devait pouvoir éviter, au cours des premiers mois de la vie, des souffrances inutiles venues de tensions, des angoisses inter-

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relationnelles de l'enfant «infans» (c'est à dire celui qui ne parle pas encore) avec ses parents. Ces angoisses, nous le pensions, viennent du fait de non-dits, des malentendus, du jeu des intersubjectivités enracinées dans l'histoire de chacun.»! Elle croyait donc «qu'il y aurait des micro-névroses quasiexpérimentales à l'origine des graves conflits relationnels déclarés et que des troubles plus tardifs chez les enfants sont conséquence de l'absence de communication symbolique précoce et des effets, restés non résolus par la parole, de l'émergence de la souffrance face à ces évènements, survenus précocement dans leur vie.»2 La prévention de la violence est là, nous dit Dolto, dans cet accueil social précoce, qui ne sépare pas l'enfant de ceux dont la sécurité de son identité dépend. Ce que nous verrons dans la continuité de notre travail ne fera que confirmer les dires de Françoise Dolto. La Maison Verte, ce n'est pas un lieu de garderie, ce n'est pas une crèche, ni un lieu de vaccination. Ce n'est pas non plus un établissement de soins, d'animation ou d'apprentissage. C'est un lieu de loisir pour des enfants de zéro à trois ans accompagnés de leurs parents ou d'un adulte, lieu qui est organisé autour de certaines règles. Les enfants y sont accueillis par trois personnes, dont l'une est psychanalyste. On leur propose d'y passer un temps et de revenir souvent. Ce 'revenir souvent' est particulièrement important, parce que c'est aussi ce qui va permettre le surgissement du transfert aussi bien sur les diverses personnes présentes que sur les lieux. S'il y a un cadre avec des règles, un psychanalyste à l'écoute, s'il y a transfert et émergence de parole, il y a donc un effet analytique. Les interventions sont faites là où il y a résistance à la parole ou des troubles de sa fonction, mais «dans la légèreté et la discrétion» comme disait F. Dolto. «Il ne s'agit pas de modifier la structure de l'homme... pour en faire un homme nouveau par suite de manipulations... ou pour lui éviter l'épreuve de l'humanité: celle de la parole et du désir justement. Il s'agit de témoigner du sujet que l'homme
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DOLTO F. La difficulté de vivre. Inter Editions,
Ibid. p.357.

I 98 I, p.359.

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est, ce qui ne peut se faire que là où il se trouve exister dans la parole s'engendrant en lui, celle d'un Autre. C'est là que, sujet, il est nommé et inscrit dans une filiation qui ne se réduit à l'explication d'aucune maladie, d'aucun comportement, d'aucune raison symptomatique.»} Qu'est-ce que la prévention en fait? Pour tenter de répondre à cette question, nous envisagerons plusieurs aspects qui s'entremêlent. Nous pouvions, par exemple, considérer la prévention comme le fait même de faire de la psychanalyse avec les bébés, c'est-à-dire, faire de la psychanalyse au moment où le sujet se fonde, s'incarnant dans un corps, comme mesure de précaution contre des risques futurs probables. Freud nous dit dans Nouvelles conférences: «On aurait grand profit sans doute à secourir l'enfant en pratiquant une analyse même quand il ne présente aucun symptôme. Ce serait là une mesure préventive analogue à celle qu'on pratique aujourd'hui quand, sans attendre que la maladie se soit déclarée, on vaccine les enfants contre la diphtérie>/. Mais la forme de prévention la plus adéquate pour les enfants qui ne présentent pas des difficultés particulières serait justement, à notre avis, non pas une cure psychanalytique, mais les structures de type Maison Verte. Cependant, nous pouvons remarquer que plus souvent qu'on ne le pense, le bébé peut déjà présenter des difficultés dès les premiers jours. Nous pouvons aussi percevoir le problème dans la relation perturbée entre lui et sa mère ou même dans toute la famille. Là, nous pensons que l'intervention ne visera pas spécialement la prévention, mais que ce sera une intervention visant à changer quelque chose dans le présent. Marie-Christine Laznik considère que faire de la prévention, c'est intervenir dans la relation au Grand Autre. Dolto pensait que faire de la prévention, ce serait intervenir dans le sens d'une réorganisation du symbolique dans lequel est plongé le bébé. En effet, certains modes de fonctionnement familial, par exemple,
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VASSE D. Une oreille psychanalytique dans le lien de la génération in Le
n° 140. p.73. S. Eclaircissements, applications, orientations in Nouvelles sur la psychanalyse. Éditions Gallimard, 1936, p.195.

Coq-Héron, 2 FREUD conférences

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certaines perturbations dans la relation mère/enfant, ou encore des événements traumatiques pendant les premiers mois et les premières années nous donnent des éléments qui nous permettent de faire des suppositions qui anticipent le futur. Les effets de ces situations peuvent se manifester aussitôt dans certains comportements perturbés chez le bébé même ou se manifester à distance dans le temps, avec l'apparition tardive de symptômes gênants, voire de perturbations graves de la structure. Ces suppositions de risques futurs sont évidemment inspirées de la reconstruction en psychanalyse d'adultes et d'enfants plus âgés, ce qui nous conduit à penser qu'une intervention précoce pourrait éviter qu'elles deviennent réalité. Dans le cas du sevrage par exemple, sujet de notre travail, quels symptômes pourraient provoquer dans le futur les sevrages qui se passent dans des relations très perturbées entre mère et enfant ou les sevrages ratés tels que nous les décrit Françoise Dolto? Quel poids auraient-ils dans le choix de la structure et dans la formation du symptôme à l'âge adulte? Nous pourrions dire que faire de la prévention, serait porter une attention particulière à la fonction d'anticipation, à savoir, au fait de prévoir l'adulte que le bébé pourra devenir et concevoir d'avance une hypothèse sur sa structure future. Mais le psychanalyste ne peut anticiper qu'à partir d'un regard sur le présent, à la différence des oracles et voyantes qui, eux, font des prévisions sans prétendre regarder le présent. L'oracle, nous ne pouvons le considérer que dans le mythe, et nous connaissons tous la portée du mythe d'Oedipe. Pour Oedipe, un futur a été prévu par divination; tous les efforts faits pour l'en empêcher ont été inutiles. Mais justement, il n'était pas possible de l'éviter, car ce serait là éviter l'épreuve de l'humanité, ce serait empêcher la structure de se nouer. C'est du fait même qu'il existe une structure humaine universelle mythique, que nous pouvons analyser ses déviations et faire des hypothèses sur le futur. Cette structure n'est autre que la structure oedipienne. Freud le savait et il l'a dit à Hans dans la seule communication qu'il lui ait faite directement, à savoir que «bien avant qu'il ne vînt au monde, j'avais déjà su qu'un petit Hans naîtrait un jour qui aimerait tellement sa mère qu'il serait, par la suite forcé

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d'avoir peur de son père, et je l'avais annoncé à son père»). L'Oedipe, ce n'est pas la peine de chercher à le prévenir, il arrivera inéluctablement, et c'est le fait même qu'il soit inéluctable, qui fait que la prévention est possible. D'un autre côté, faire de la psychanalyse avec les bébés dans l'objectif de prévenir, ce serait donner à la psychanalyse un but qu'elle ne doit pas avoir par principe. En psychanalyse d'adultes, nous savons que la finalité et les résultats futurs de la cure sont imprécis, bien que tout le monde attende quand même, qu'en parlant de ses problèmes, ceux-ci puissent s'arranger. La guérison vient de surcroît, nous dit Lacan. Nous pourrions peut-être avancer que, dans la psychanalyse avec les bébés, la prévention prend la place de la guérison et dans ce cas, ce serait la prévention qui viendrait de surcroît. On pourrait encore argumenter qu'en psychanalyse d'adultes, on travaille dans l'après-coup, en reconstruisant le passé à partir du retour du refoulé. Le schéma temporel établi par Freud nous dit que le refoulement d'un évènement passé serait la cause d'un symptôme actuel. L'intervention analytique se ferait donc sur la conséquence, en transformant dans l'aprèscoup la cause. Or le passé de l'adulte c'est le bébé, à savoir, ce moment initial de la vie où le refoulement n'agit pas encore. Pourrions-nous dire que la psychanalyse avec les bébés interviendrait sur la cause dont on sait qu'on ne peut la supposer cause que par rapport à une conséquence future, c'est-à-dire, dans l'après-coup? Pour essayer de faire avancer la réflexion sur cette question, il nous faudra passer par deux notions qui sont centrales en psychanalyse: les notions de traumatisme et de temps. Le traumatisme était d'abord, pour Freud, condition déterminante de la névrose. Mais ce dernier s'est rendu compte, par la suite, que la signification traumatique n'était attribuée que dans un deuxième temps, le temps de reviviscence fantasmatique, donc l'après-coup. Au moment même où il est vécu, ce
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FREUD S. Le petit Hans: Une phobie in Cinq Psychanalyses. PUF, 1995,

p.120.

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qu'on appellera par la suite traumatisme n'a donc pas de sens ou du moins n'a pas le sens de traumatisme. C'est le moment de la première inscription de l'expérience, des impressions, des perceptions, des traces mnésiques. Freud s'est rendu compte aussi que le traumatisme pouvait ne pas être un moment unique de rupture dans la continuité de l'existence, mais qu'il s'inscrivait souvent dans une séquence de répétitions; et encore, qu'il pouvait ne pas avoir lieu dans l'expérience et être tout simplement le produit du fantasme et du télescopage des souvenirs. Il serait donc difficile de parler d'une cause qui serait antérieure et d'une conséquence qui serait postérieure. À propos du temps, Freud nous dit dans Au-delà du principe du plaisir: «L'expérience nous a appris que les processus psychiques inconscients sont intemporels. Cela signifie d'abord qu'ils ne sont pas ordonnés temporellement, que le temps ne les modifie en rien, et que la représentation du temps ne peut leur être appliquée. Ce sont là, des caractères négatifs dont on ne peut se faire une idée claire, que par comparaison avec les processus psychiques conscients» I. Freud nous montre là, qu'il y a un temps très subjectif qui régit nos processus inconscients, qui ne correspond pas à notre représentation consciente du temps, qui, elle, est organisée par le moi, qui «est chargé de fonctions importantes en vertu de sa relation au système perception, il établit l'ordonnancement temporel des processus psychiques et il soumet ceux-ci à l'épreuve de réalité»2. C'est donc ce temps subjectif, temps qui n'est pas soumis à l'épreuve de réalité, qui est en question en psychanalyse, ce qui vient encore nous confirmer que ces notions de cause et de conséquence sont très relatives. Avec Lacan, nous allons voir que le temps est question de langage; c'est le langage qui nous permet de distinguer les différentes manières de l'envisager: la durée qui coupe des moments précis dans l'éternité, la simultanéité, la succession, l'anticipation qui permet de supposer une signification future,
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FREUD S. Au-delà du principe du plaisir in Essais de Psychanalyse.Petite
Éditions Payot, 1981,

Bibliothèque Payot, 1981, p.70. 2 FREUD S. Le moi et le ça in Essais de psychanalyse. p.27l.

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l'après-coup, sens donné aux expériences du passé ou effet nachtraglich (rétroaction du dernier signifiant sur les signifiants précédents), la hâte, rapidité dans l'exécution de quelque chose pour y arriver plus tôt, le retard, arrivée trop tardive par rapport au moment fixé, et finalement l'ennui, cette sensation d'un temps énormément long, qui s'arrête ou qui n'avance pas. Ce sont aussi les verbes avec leurs conjugaisons, qui nous donnent l'idée d'un passé, d'un présent et d'un futur. Ivan Corrêa nous dit très pertinemment dans son livre A escrita do sintoma, que la psychanalyse est une fiction qu'il compare à La machine du temps de Wells: on retourne au passé, on avance dans le futur, on revient au présent et ainsi, on reconstruit notre histoire. Dire d'un évènement qu'il se serait passé avant ou après, à une date ou une époque précise, ce serait parler du moment de nouage d'un nouveau sens, d'une nouvelle fiction. C'est ce qui se passe dans les traitements psychanalytiques où un nouveau sens est attribué au symptôme, qui permet de reconstruire l'histoire. L'origine du sujet est donc une fiction; elle est symbolique depuis son nom, son prénom, ses liens généalogiques et nous y retrouvons toujours le fantasme de la scène primitive. Le sujet est a-temporel, il est constitué tout simplement de paroles, nous dit Ivan Corrêa. Le temps n'est qu'un signifiant parmi d'autres qui représente le sujet pour un autre. Par tout ceci, nous voyons que dans l'analyse avec les bébés, il y a toute une dialectique entre les diverses dimensions temporelles, qui n'est pas une exclusivité des analyses d'adultes. Les analyses d'enfants, et même, pensons-nous, celles faites avec des bébés, fonctionnent aussi dans cette même dialectique. Nous pouvons dire que les bébés ont déjà un passé, ne serait-ce que dans le symbolique, dans le désir des parents, bien qu'ils n'aient pas cette notion, car ils vivent dans l'éternité, dans le sentiment océanique. C'est avec la division subjective qui les institue comme désirants qu'ils sont initiés à l'écoulement du temps, à la succession, à la simultanéité, à l'avant, à l'après, à la durée. Nous savons que Françoise Dolto faisait des interprétations pour les bébés de quelques mois, renvoyant à des situations vécues avant leur naissance, pendant

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la période de vie intra-utérine. On parle même de répétition, dans le symbolique, de situations vécues par les générations précédentes. Le symbolique, pouvons-nous dire avec Lacan, existe depuis toujours; le signifiant était déjà là, dans le monde. Mais une question se pose encore: si la psychanalyse se passe à partir d'un récit et d'une parole, pouvons-nous dire qu'il s'agit vraiment de psychanalyse si le sujet en question, l'infans, ne parle pas encore et donc, ne peut pas nous raconter son histoire pour la reconstruire? Ici, il nous faudra prendre en compte un paramètre de plus, qui est celui de la maturation biologique, qui nous renvoie, à son tour, à une autre forme de temps, le temps biologique, qui, à la différence du temps subjectif, suit le temps chronologique, c'est à dire, avance toujours, ne revient jamais en arrière. Ce futur-là, il est aussi prévisible, on peut le deviner, l'anticiper, faire des hypothèses. Jean-François de Sauverzac nous rappelle qu'il y a un certain parallélisme entre les diverses étapes de la maturation biologique et de la construction subjective. Il nous dit dans un article intitulé L'autre et le temps: «Le sujet ne symbolise que si son corps peut suivre le mouvement. Non pas en ayant la capacité d'éprouver des sensations et émois, excitations, tensions, mais en se metaphorisant comme lieu de représentation, signifiant sans parole»l. Nous pouvons d'ailleurs remarquer que les symptômes chez les enfants font dans la majorité des cas référence au temps; ils sont en fait la manifestation d'une certaine discordance entre le temps de maturation biologique et les étapes logiques de la constitution subjective: retard, arrêt, dysharmonie évolutive, accélération, précocité. Le symbolique ne peut advenir que s'il y a une certaine maturation biologique mais, en même temps, c'est le symbolique qui anticipe sur cette maturation. C'est à peu près à partir de six semaines, par exemple que' avec la maturation cérébrale, l'enfant commence à pouvoir organiser les informations sur le monde où il vit. Il commence à se faire une idée de l'espace et à se rappeler le passé en anticipant l'avenir.
I DE SAUVERZAC l-F. L'autre et le temps in Quelques pas sur le chemin de Dolto. Editions du Seuil, 1988, p.2l4.

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C'est ainsi qu'il se tend en avant lorsque sa mère s'approche et qu'il ouvre la bouche quand elle approche son biberon. Clâudia Rohenkohl1, met l'accent sur la dimension de la hâte dans la prévention. Si nous considérons donc la maturation biologique, nous pouvons dire que la psychanalyse avec les bébés, supposant prévenir un risque futur, comporte éminemment la dimension de la hâte, car nous savons qu'il y a un moment idéal pour que le sujet se précipite, et que, passé ce moment, il sera trop tard. Ce moment est celui où se joignent un certain niveau de maturation biologique et l'effet du signifiant. La discordance entre ces deux choses à un âge trop précoce, provoque ce qu'on appelle des ratages structuraux. Et il y aurait un certain délai pendant lequel l'intervention pourrait rendre réversibles les effets de ces ratages, effets non seulement au niveau de la subjectivité, mais aussi sur la maturation biologique. Marie-Christine Laznik nous en donne un exemple concernant l'autisme infantile. Il semblerait que le manque d'usage des structures cérébrales chez les autistes entraîne des lésions qui peuvent, pendant un certain temps, être réversibles par la remise en route des structures dont la maturation n'était pas encore tout à fait finie. Il faut donc une certaine hâte pour rattraper les choses. Ceci ne vient que confirmer ce que dit Lacan à propos du corps, que le corps est le corps de la parole et nous conduit à dire qu'on ne peut pas tellement séparer constitution psychique et développement organique. Par conséquent il est aussi impossible de séparer l'idée de prévention psychique de l'idée de prévention organique. Finalement, s'il est vrai que l'irifans ne parle pas encore, son corps est cependant très expressif. Nous pouvons dire avec Marie-Christine Laznik que les capacités sensorielles et perceptives du fcetus sont des traces mnésiques et donc des signifiants. Il y a, nous dit-elle, une aptitude précoce à la communication chez l'être humain, qui en fait dès son origine un être de langage. Tout est langage, nous dit Dolto. En psychanalyse, ce qui compte, c'est le signifiant.
1

ROHENKOHL C. Do transitivismo à antecipaçào in A Clînica com 0 bebê.
2000.

Casa do Psic61ogo,

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Nous pouvons donc conclure que la psychanalyse avec les bébés est semblable en plusieurs points à la psychanalyse avec des enfants qui parlent déjà et même avec des adultes. Elle exige néanmoins quelques aménagements techniques car, nous le savons bien, le bébé est quand même différent de l'adulte et même de l'enfant plus âgé qui, lui, a déjà la parole. Mais nous pouvons rajouter avec Freud: «D'autre part, les divergences inévitables entre l'analyse des grandes personnes et celle des enfants sont atténuées du fait que, nombre de nos patients ayant conservé des côtés infantiles du caractère, l'analyste, contraint de s'adapter à son sujet, ne peut faire autrement que de se servir pour eux de certaines des techniques de l'analyse des enfants» 1. Ces côtés infantiles du caractère, nous le pensons, renvoient aussi bien à l'époque du nourrissage, ce qui nous conduit à penser que la psychanalyse avec les bébés n'est pas tellement différente de celle des adultes et des enfants plus âgés, et qu'elle a en plus ce côté préventif qui vient de surcroît, comme nous l'avons déjà fait remarquer. Les différences techniques feront l'objet d'un chapitre à part dans la suite de ce livre.

Nous pensons donc que faire de la prévention avec les
bébés suppose avant tout de considérer qu'ils ont une vie mentale dès la naissance et même avant, suppose d'anticiper l'existence d'un sujet chez chacun, un sujet, certes, en train de se structurer, mais un sujet très précoce, comme le faisait Françoise Dolto, qui affirmait la présence d'un sujet dès la fécondation, ce qui fait qu'elle pouvait dire à un enfant très petit: «Tu as choisi de naître» et même: «Tu as choisi tes parents». Freud reprend le thème de la prévention avec le terme de prophylaxie psychanalytique, dans Analyse terminable et analyse interminable. Il se demande si le fait de faire une analyse laisse la personne immune à de nouveaux conflits à la manière d'un vaccin qui évite une maladie future, pour répondre que les résultats sont variables, souvent partiels et qu'il faut certainement retourner périodiquement en analyse.
1 FREUD S. Eclaircissements. applications. orientations in Nouvelles conférences sur la Psychanalyse. Editions Gallimard, 1936, p.195.

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Nous considérons, comme Freud, qu'on ne peut envisager la psychanalyse comme prévention que quand il s'agit des enfants, et plus précisément des enfants très petits. A moins que l'on ne considère que la structure de l'adulte puisse changer par une psychanalyse, mais là, ce serait une toute autre discussion.
IOcas : André m'a été adressé par une pédiatre du service de puériculture à l'âge de treize mois. Il n'était pas encore inscrit dans le registre civil lors du premier entretien. Son inscription s'est faite tout de suite après mon intervention, ce qui m'a été communiqué lors de l'entretien suivant. Il ne parlait pas et n'avait pas l'air de vouloir parler. Il ne marchait pas non plus, ne se tenait pas debout,. ses articulations étaient trop molles selon sa mère. Il ne s'intéressait pas aux jouets, ne voulait prendre aucun objet. Il avait l'air triste en permanence, le reflet, certainement, de la tristesse que l'on pouvait percevoir dans le regard de sa mère. Il poussait des cris stéréotypés, criait pendant le sommeil ,. son regard était lointain. Quand il était en colère, il se frappait la tête contre les murs. Il passait presque tout son temps éveillé, jour et nuit, à téter. La moindre manifestation de sa part était prise par la mère comme demande du sein qu'elle lui offrait à tout moment. Elle allaitait encore, aussi, le frère aîné d'André âgé de deux ans et demi. Elle trouvait amusant le fait qu'André «était dévergondé» quand il était au sein. Il ne pouvait se séparer de sa mère, pas même cinq minutes. Il avait peur de tout et de tous et n'acceptait de rester un moment avec personne d'autre que sa mère, pas même son père. Si par hasard elle essayait de le laisser avec quelqu'un d'autre, il se mettait à crier de désespoir. Il pleurait d'ailleurs pour n'importe quoi, dès qu'il entendait un ton de voix un peu plus élevé. Sa mère «savait» déjà qu'il ne parlerait jamais. Elle trouvait qu'il était mou, laid, qu'il avait le cerveau trop petit et que ses organes sexuels étaient si étranges qu'on ne les voyait presque pas,. ça ressemblait plutôt aux organes des filles. Sa mère et sa grandmère avaient même des doutes quant à son sexe. En plus, toute

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la famille disait qu'il était arriéré. À sa naissance, on avait pensé qu'il ne survivrait pas longtemps. Tous ces symptômes étaient rattachés par sa mère et sa grand-mère à la grande colère qu'elle, la mère, avait ressentie contre le père de l'enfant pendant sa grossesse. Il était parti avec une cousine pendant les six derniers mois, ne revenant qu'à la naissance d'André. En plus, il était alcoolique et d'habitude très agressif envers sa compagne. Leur relation avait commencé quand elle avait onze ans. Elle était tombée enceinte à l'âge de quinze ans, ce qui avait été une grande déception pour son père qui venait de lui offrir une grande fête des quinze ans. Mais elle avait fait une fausse-couche spontanée parce que, soi-disant, elle avait eu envie de manger de la confiture de goyave et que, n'ayant pu satisfaire son désir à temps, la confiture de goyave étant arrivée trop tard, le fœtus en était mort. Toute la structure familiale était très perturbée. La famille maternelle était très pauvre. Le grand-père maternel était employé dans une boulangerie au début du traitement d'André, mais il avait perdu cet emploi peu de temps après. C'est lui qui donnait le lait et des fruits à ses petits-enfants, car le père d'André était au chômage la plupart du temps. La grand-mère maternelle était lavandière. Elle racontait avec beaucoup de regrets qu'elle s'était «perdue» à l'âge de quinze ans de même que ses deux filles aînées. Le couple grand-parental avait eu quatre enfants, trois filles et un garçon. Tous avaient été allaités au sein jusqu'à l'âge de trois ans au moins. L'aînée des enfants, c'était la mère d'André qui avait dix-neuf ans. Ensuite venait un frère âgé de dix-huit ans qui n'avait aucune occupation. Il avait interrompu ses études depuis longtemps, ne travaillait pas non plus et se droguait,. il était déjà allé en prison à plusieurs reprises. Ensuite il y avait une sœur adolescente de seize ans qui avait aussi un enfant. Le petit ami de cette dernière buvait aussi,. ils se disputaient fréquemment, ilIa frappait. Le dernier des enfant, c'était une autre fille âgée de douze ans qui était sourde-muette, handicap qui avait été

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découvert quand elle avait un an. On trouvait dans la famille qu'André lui ressemblait beaucoup. Pour ce qui est de la famille paternelle on savait, par la mère d'André, que son compagnon venait d'une famille de douze enfants sur laquelle on n'avait pas beaucoup d'informations. On savait tout simplement qu'il avait une sœur mariée avec trois enfants et qu'il était très attaché à sa propre mère, passant tous les week-ends chez elle. En plus du fait de boire et de frapper sa compagne, il avait d'autres femmes par ailleurs, et ne contribuait en rien aux dépenses de sa famille. Si par hasard il se procurait un peu d'argent, il le dépensait dans la boisson. Tous les soirs, il rentrait très tard et ivre. Jamais il n'a accepté de participer au traitement de son fils. De ce premier regard porté sur ce cas, il ressort que l'enfant présentait déjà des symptômes inquiétants: important retard psychomoteur, retard de la parole, regard lointain, attachement excessif à la mère et quelques stéréotypies du genre se frapper la tête contre le mur. On pouvait aussi percevoir des perturbations dans le symbolique où il était plongé. Un père alcoolique, très à l'écart: rien ne venait mettre une barre entre cette mère et ses enfants et particulièrement entre elle et André,. toutes les relations familiales étaient en fait très perturbées. L'enfant n'existait même pas du point de vue légal,. nous avons vu qu'il n'était pas encore inscrit au registre civil. Nous avons donc émis comme première hypothèse que, cette situation se prolongerait-elle sans intervention, l'enfant risquait de devenir psychotique. Mais il pouvait tout aussi bien devenir un enfant arriéré ou encore se structurer comme fonctionnement limite à forme psychopathique, car il était dans l'immédiateté. A cela se rajoutaient, dans la famille, des difficultés en rapport avec la loi (l'oncle drogué et arrêté à plusieurs reprises) sans compter la fragilité qui était liée au milieu où ils vivaient, un bidonville, facteur de risque important. La carence paternelle était notoire. Le doute concernant son sexe était aussi inquiétant, pouvant causer plus tard de graves troubles de sa sexualité.

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2° cas: Joana m'a été adressée aussi par une pédiatre du service à l'âge de 15 mois. Elle non plus n'acceptait aucun aliment autre que le lait maternel. Pas de jus de fruit, pas de soupe, rien d'autre et surtout n'acceptait personne d'autre que sa mère, pas même son père. Elle ne marchait pas encore, ne se tenait pas debout. Elle était très petite,' en la regardant, on croyait qu'elle était beaucoup plus jeune,' son poids était au-dessous de la moyenne pour son âge. Joana ne parlait pas encore,' il lui était arrivé de dire deux ou trois fois papa et maman, mais ça s'était arrêté là. Elle se réveillait plusieurs fois dans la nuit pour téter. La mère de Joana, avait dix-neuf ans. Elle avait déjà une autre fille de trois ans, Beatriz, d'une autre relation qu'elle avait eue avant de se mettre en ménage avec le père de Joana. Le père de sa première fille avait bien voulu reconnaître l'enfant, mais avait conditionné son assistance financière au partage à égalité du temps de garde: Beatriz restait un mois chez lui, un mois chez sa mère. Le mois où elle était chez sa mère, elle couchait dans le même berceau que Joana, par manque de lit, par manque d'espace. Cette sœur aînée était une enfant difficile et têtue, disait-on. Les parents de Joana s'étaient connus dans une fête du quartier où ils habitaient et ils étaient ensemble depuis déjà deux ans lors de la naissance de leur fille. A la différence des parents d'André, c'était un couple harmonieux, ils entretenaient une bonne relation. La mère ne travaillait pas. Le père était aide-serrurier,' il maintenait tout seul sa petite famille, avec beaucoup de difficultés néanmoins. Ils logeaient dans une chambre qui appartenait à la grand-mère paternelle. Cette grand-mère était propriétaire de cinq chambres, qu'elle louait auparavant, mais qui étaient alors occupées par ses enfants, dont l'une par le père de Joana avec sa petite famille. Joana a été une enfant désirée et accueillie avec beaucoup de joie. Ses parents lui témoignaient beaucoup d'attention, peut-être trop même. Tout ce qu'elle faisait, ils le trouvaient drôle et mignon. Elle était très craintive: si on lui disait non, elle pleurait, de sorte qu'on évitait absolument de lui dire non.

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- En

ce qui concerne la famille maternelle, les grands-

parents s'étaient séparés dès la naissance de leur fille, la mère de Joana. Le grand-père n'a jamais reconnu sa fille car sa compagne, qui était en colère contre lui, lui avait dit qu'elle n'était pas sa fille. La mère de Joana ne portait donc pas le nom de son père. Elle avait deux demi-frères du côté maternel, de quinze et dix ans, chacun d'un père différent; aucun n'a été reconnu par les pères respectifs. Du côté de ce père qui ne l'avait pas reconnue, la mère de Joana avait encore cinq frères, mais n'en connaissait que deux.

- La famille paternelle, elle, était une famille de cinq
enfants (trois garçons et deux filles). Le père de Joana était le troisième. Le plus jeune «avait été donné» : il vivait dans la rue. Le frère qui suivait le père de Joana avait, lui aussi, des problèmes avec la loi. Il avait déjà fait de la prison: il volait des vélos, ne respectait pas leur mère qui, elle, était alcoolique. Cette grand-mère, de son côté, vivait avec un homme qui était lui aussi alcoolique, qui la frappait; il semble, en fait, qu'ils se frappaient entre eux. Ils habitaient dans l'une des chambres à côté des enfants. Il y avait souvent des moments dramatiques de dispute entre eux qui étaient perçus par tous les locataires des chambres. Le grand-père paternel aurait 'trompé', dit-on, toute la famille. Il était parti à Sào Paulo quand le père de Joana avait quatre ans, en disant qu'il reviendrait bientôt. Il est resté làbas, n'est plus jamais revenu. Il n'a donné des nouvelles que des années plus tard. Pour ce qui est de Joana, nous avons supposé qu'elle pourrait aussi devenir psychotique, considérant son collage à sa mère. Elle ne pouvait percevoir le manque chez sa mère, rien ne lui manquait jamais; sa mère devinait tous ses désirs et anticipait leur satisfaction avant même que sa fille puisse demander quoi que ce soit. De cette manière elle n'avait besoin ni de parler ni de marcher. Lorsque sa mère s'apercevait que Joana souhaitait quelque chose, elle venait vite l'aider. On lui

supposait donc des désirs à la différence d'André à qui on ne supposait que le désir de téter. Mais elle était aussi dans l'immédiateté, dans la satisfaction immédiate; sa pensée et sa

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